le Mauvais ne m’avait dévié de la sorte, m’éclaira:--Mais il faut aller
trouver mon confesseur; lui seul me dira comment me conduire!...
C’est ce que je fis; dès mon lever, je volai chez l’abbé X... Vous
pensez bien qu’il remit tout de suite les choses au point, qu’il me
montra le piège ou j’avais chu et qu’il m’indiqua les moyens de l’éviter
à l’avenir...
Retenons de ce récit que le diable tend toujours à nous écarter de la
communion. A cet égard, quel que soit le mode qu’il emploie pour
insinuer le scrupule dans une âme inexpérimentée quant aux phénomènes de
la vie intérieure, son but ne varie pas. Comme il sait très bien que
nous ne pouvons nous défendre sans le secours de Notre-Seigneur, il
tâche de nous éloigner de cet adorable Maître.
J’en fis, moi aussi, l’épreuve dans une circonstance que je vais
raconter.
Il y avait près d’un an que j’étais revenu à Dieu. Ayant subi bien des
traverses depuis ma conversion, je n’avais cependant jamais été détourné
de communier. Je le faisais environ une fois par semaine car, malgré les
exhortations de mon directeur, je n’avais pas encore fourré dans ma dure
caboche que la manducation à peu près quotidienne de l’Eucharistie fût
une pratique essentielle pour le bien de mon âme. Je reviendrai sur ce
point car il y a là tout un ordre de tentations des plus subtiles et
qu’il importe de dénoncer.
Donc, un matin, à la fin d’une messe suivie avec beaucoup de
recueillement et sans que rien ne m’eût fait prévoir le hourvari qui se
préparait, je me levais de mon prie-Dieu pour me rendre à la barre de
communion. Tout à coup, avec la rapidité d’un cyclone, une idée
effroyable fondit sur moi:
--Malgré mes confessions et mes pénitences antérieures, je ne suis pas
encore pardonné. Par suite, toutes mes communions, jusqu’à présent, ont
été sacrilèges et je vais aggraver mon crime si je communie
aujourd’hui!...
Terrifié, je ne pus faire un pas. Je retombai assis sur ma chaise et je
me sentis secoué d’une telle tempête que l’office se termina sans que
j’en eusse conscience.
Toute ma vie morte se déroulait devant moi comme une fresque aux
couleurs sinistres. Et à chaque faute qui se peignait dans mon cerveau
sous des formes monstrueuses, je frissonnais et je me tordais comme si
je ne l’avais jamais avouée.
C’était déjà fort abominable; mais ce qui rendait cette torture plus
aiguë, c’était ce scrupule qui zigzaguait au fond de mon âme en traits
de feu:--Toutes mes hontes subsistent; et parce que je les porte
toujours en moi, j’ai outragé, d’une manière indicible, Notre-Seigneur,
en souffrant qu’Il descende dans le cloaque que je suis... Oh! mais cela
ne m’arrivera plus. Je ne veux plus communier...
Cette aberration dura je ne sais combien de temps. J’essayais bien, par
moments, de réagir. Je me disais:--Mais enfin, puisque j’ai reçu
l’absolution, puisque je ne suis pas retombé dans mes anciens
égarements, il me semble que je suis pardonné. D’ailleurs pourquoi cette
crainte soudaine et comment ne l’ai-je pas ressentie plus tôt?
Rien n’y faisait. Je demeurais en proie à une très sombre épouvante et
surtout l’idée de communier me causait une véritable répugnance.
Pas plus que mon ami de tout à l’heure, je ne pouvais prier. Dans ces
cas-là, Dieu permet que le diable paralyse en nous l’organe de la
prière. On est tellement fasciné par le scrupule qu’on perd toute
défense. Le patient n’est plus qu’un pauvre idiot qui se laisse rouer de
coups sans penser même à prendre la fuite.
Toutefois je gardai assez l’instinct du péril pour me rendre compte que
j’avais besoin d’un secours immédiat. Je me traînai dehors et je me mis
tout de suite en quête de mon confesseur.
Quoique, d’habitude, il ne fût pas au presbytère à cette heure-là, mon
bon ange fit que je le rencontrai. C’était mon excellent père l’abbé
M... qui doit se souvenir de cet incident.
Je demandai à me confesser et je lui exposai ce qui m’était advenu. Je
terminai en lui déclarant, avec énergie, que désormais, je ne me croyais
plus digne de communier.
--Ah! vraiment, me dit-il, vous ne voulez plus communier? Eh bien moi,
je vous donne pour pénitence de communier trois jours de suite _quel que
soit votre état d’esprit_. Vous m’entendez?
Comme je le regardais, ébahi, voire même un peu choqué, il ajouta:--Mon
pauvre enfant, comprenez donc que vous avez été attaqué par le Mauvais.
Furieux de s’avouer que vous remplissez vos devoirs religieux et que son
ascendant sur vous s’affaiblit tous les jours, il a essayé de vous
ressaisir par surprise. Le seul moyen de parer ce coup, c’est de faire
justement ce qui lui déplaît le plus, c’est-à-dire de communier. Je vous
garantis que si vous m’obéissez, il n’y reviendra pas. Le ferez-vous?
--Certes, oui, répondis-je.
Des écailles me tombaient des yeux. Je voyais, maintenant, avec la plus
grande netteté, la chausse-trape où je m’étais laissé prendre.
Je communiai comme il m’était prescrit. Et je n’ai pas besoin de dire
que le Cornu se tint coi.
Pour conclure, je souligne que souffrant du scrupule, nous ne serons
remis d’aplomb que par le confesseur. Lui seul a le pouvoir de nous
délivrer. Car étant donné que, dans une telle occasion, le diable fausse
notre optique intérieure, les yeux de notre âme sont affectés d’une
sorte de strabisme grossissant; nous ne voyons plus les objets tels
qu’ils sont. Le confesseur, lui, voit clair et il nous guérit en un tour
de main.
D’autre part, l’assaut est tellement brusque qu’il nous fait perdre la
tête. Enfin, j’y insiste, les convertis récents manquent d’expérience
et, par suite, il leur est impossible de faire la distinction des
esprits.
Au surplus, les crises de scrupule sont heureusement passagères. A
mesure que le néophyte se perfectionne dans la vie chrétienne, il
apprend à mépriser ces manigances du diable.
Il y en a de pires comme nous l’allons voir.
Mais, dira-t-on, il existe des personnes qui demeurent, toute leur vie,
tenaillées par les scrupules. Sans doute: ce sont des malades--et les
prêtres le savent bien. Moi, j’ai voulu seulement indiquer une phase--la
première et la plus anodine--des épreuves par lesquelles passent les
convertis _lucides_, afin de les avertir que ce n’est point par leurs
moyens personnels qu’ils parviendront à se dégager de cette embuscade.
Quant aux scrupuleux d’habitude, ils relèvent de la pathologie. Ce n’est
pas mon affaire.
III
LES TENTATIONS
Une maison a été bâtie dans une lande où il y a des fleurs mais aussi
beaucoup de brousse et de fondrières. Celui qui l’habite sait que s’il
ne la tient pas soigneusement close, toutes les malices de l’air et du
sol y entreront pour la salir et la dégrader. C’est pourquoi, outre
qu’il s’efforce de la conserver nette, il en a muni les fenêtres de
doubles volets et les portes de forts verrous.
L’ombre venue, il fait une ronde au dehors et il constate que rien ne
paraît le menacer. Toutes choses dorment sous le sourire des étoiles.
C’est à croire que les esprits de la nuit s’en sont allés très loin
circonvenir d’autres solitaires.
Il rentre, donne trois tours de clef, s’assure que les barres des
persiennes sont bien mises, puis allume sa lampe et commence à prier.
Comme il se sent paisible, en tête-à-tête avec son crucifix! Quel pur
silence celui qui l’enveloppe! On dirait un lac immobile, un gouffre
d’azur fluide sur lequel ses oraisons planent comme des oiseaux couleur
de neige et de glacier. Tandis que ses sens se reposent dans le
détachement, il s’évade du monde extérieur au point que son âme, enfin
libre, s’enroule, comme un volubilis, autour de la croix et monte se
blottir dans la plaie du cœur de Jésus.
Mais soudain, un vent chaud se lève sur la lande. Il augmente par degrés
et fait bientôt de la demeure le centre de tourbillons concentriques. Ce
souffle insidieux ne sanglote ni ne se lamente; non: il y passe des
rappels de musiques lascives naguère entendues avec ivresse, des
cliquetis de coupes entrechoquées, les rires à la fois rauques et
caressants de la volupté. Les parfums qu’il promène sont ceux des
alcôves de débauche; ils énervent et rendent la chair infiniment lâche.
Le veilleur interrompt sa prière... Pourtant c’est à peine si d’abord il
s’émeut.
--Je connais cela, se dit-il: parce que je vis à l’écart des fêtes dont
ces souffles chantent l’attrait, il était sûr qu’ils me poursuivraient
dans ma solitude... Que m’importe: ils peuvent rôder autour de la
maison, ils n’y entreront pas.
Il se complaît dans sa sécurité; il reprend sa prière en s’affirmant,
_avec trop d’insistance_, qu’il ne donnera aucune attention à ces
prestiges. Mais voici qu’après quelques mots proférés d’une lèvre
machinale, il s’interrompt. Voici que, sans presque s’en apercevoir, il
prête déjà l’oreille aux gammes mélodieuses modulées par la brise. Il
déclare:--Tout cela se passe au dehors; la maison est close; la maison
est sûre... Et dans le moment même où il se le répète, une envie
commence à poindre en lui d’entr’ouvrir la porte, seulement pour se
rendre un peu compte de ce que charrient ces rumeurs passionnées dont la
langueur insinuante fait éclore en lui certains désirs troubles dont il
ne cherche déjà plus guère à se défendre.
Cependant il esquisse une résistance:--Je n’irai pas ouvrir la porte, je
n’irai pas!...
Mais au lieu de fixer éperdument les yeux sur le Crucifix, sa seule
sauvegarde, il les détourne vers le foyer où flambent des bûches. Alors
les souffles se faufilent, avec des rires de flûtes, dans la cheminée et
ils courbent les flammes qui ondulent comme une chevelure féminine sous
une main flatteuse.
A ce spectacle, cent souvenirs de fruits défendus et naguère savourés se
lèvent en tumulte dans l’âme du veilleur. Le vent sonne, comme une
fanfare de fête, à travers toute la maison, et la chambre s’emplit de
formes charmeresses qui s’étirent, se ploient, s’enlacent en offrant des
bouches pareilles à des grenades entr’ouvertes.
Du moins c’est ainsi qu’une illusion perverse les présente au veilleur
car, en réalité, il n’y a là que des guenons velues qui grimacent et des
grenouilles verdâtres, couvertes de pustules d’où suinte une humeur
nauséabonde.
S’il persiste à mirer, le cœur frémissant d’un sombre désir, ces images,
le dénouement orgiaque ne tardera pas: deux diablotins frétillants lui
amèneront un âne tout secoué de braiments obscènes; ils le hisseront en
selle; ils égaliseront les rênes entre ses doigts tremblants de luxure,
et en route! Au galop vers quelque sabbat fangeux d’où il reviendra
l’âme plus sale qu’une boîte à détritus de cuisine, convulsé par les
nausées, calciné de remords et tellement dégoûté de lui-même qu’il
cherchera quelque cave très obscure pour y tapir sa honte.
Mais si, après une complaisance brève, il s’est repris, s’il a fait
seulement le signe de la croix, en invoquant le bon Maître qui saigne
devant lui, les mirages se dissiperont. Ou, du moins, ils se blottiront
dans les angles de la chambre comme des toiles d’araignée poussiéreuses
qu’un coup de balai alerte enlèvera sans peine.
Après cette victoire, ce sera de nouveau le grand lac bleu du divin
silence où les prières voguent comme des barques d’or pâle dont des
anges candides manient les rames...
Tel est le symbole exact de la tentation sensuelle. Son évolution ne
varie pas: quand elle se dresse en nous, ce n’est d’abord qu’une
velléité et nous ne lui accordons que peu d’importance. Nous la
considérons presque avec dédain; nous nous croyons si assurés de notre
vertu que nous ne sentons pas l’urgence de recourir à la prière pour
l’écarter. En punition de ce trop de confiance que nous mettons en
nous-mêmes, elle se fortifie, elle grandit, elle envahit notre
imagination et y déroule, comme, dans un palais de rêve, de soyeuses
tapisseries où le péché s’étale sous des couleurs chatoyantes. Alors
nous prenons plaisir à les admirer, puis nous avons envie d’y porter la
main. Et la tentation agrippe, d’une tentacule aux ventouses de velours,
notre volonté. Nous consentons et nous courons piquer une tête dans
l’égout.
Ensuite... ah! ensuite:
Notre-Seigneur nous apparaît tout meurtri de la flagellation pour
laquelle nous venons de fournir des verges fraîchement cueillies. Le
repentir nous corrode comme un vitriol. Nous reconnaissons humblement
notre faiblesse, Nous déplorons l’infirmité de notre nature déchue et
nous promettons de ne plus céder aux conseils de la Malice.
Les Saints sont des héros parce qu’ils ne vont jamais jusqu’à la culbute
dans la boue. Mais nous, pauvres apprentis de la pureté, qui clopinons à
l’entrée de la voie étroite, nous qui gardons de notre passé des
habitudes pécheresses dont la repousse se produit sans presque que nous
en ayons conscience, comme nous avons de la peine à rester nets!
Le détestable foin de nos passions fut coupé une première fois et jeté
au feu de la pénitence. Mais voici qu’un regain sournois lui succède qui
ne sera pas moins difficile à faucher. Il nous faut acquérir, par la
prière continuelle et par une vie mortifiée, des habitudes de retenue.
Il nous faut écarter l’essaim des souvenirs sensuels, les maintenir à
distance, surtout en ces heures nocturnes où le Diable les fait défiler
devant nous comme les belles esclaves d’un bazar d’Orient.
Parfois nous n’allons pas jusqu’au bout de la tentation; néanmoins, nous
permettons aux yeux de notre mémoire de la fixer avec convoitise et nous
caressons la possibilité d’y céder. Nous péchons alors par délectation
morose. Et nous ne nous ressaisissons qu’après avoir connu l’horreur
d’étreindre des fantômes dont le contact nous laisse l’âme affreusement
triste et le corps souillé.
Pourquoi Dieu permet-il que nous succombions ainsi à l’attrait des
chimères de notre vieux péché?
C’est afin de nous prouver que nous avons besoin d’une rédemption
perpétuelle et que, sans le secours de sa grâce, nous ne sommes
qu’instincts bas et que recherche affriandée de l’ordure.
Tant que nous ne sommes point tentés, la vertu nous est aisée: il nous
faut l’épreuve pour que nous soyons mis à même de vérifier notre acquis
dans le bien. En constatant le peu de chemin que nous avons fait depuis
notre conversion, nous apprenons à craindre notre orgueil et cette
confiance en nous-mêmes qui président, d’une façon si arrogante, à
l’incubation de tous les péchés. Nous distinguons, dans une clarté
toujours plus vive, que c’est par les mérites de Notre-Seigneur
Jésus-Christ bien plus que par les nôtres que nous pouvons être sauvés.
Alors nous nous humilions et pour nous rapprocher de l’exemple donné par
le bon Maître, nous nous appliquons, d’un cœur patient, à la formation
sédimentaire des vertus dans notre âme. Labeur que nous ne pouvons
entreprendre qu’en état de grâce, tâche infiniment complexe que celle de
cette réforme. En effet, la vertu est un émail délicat qu’il nous faut
fixer, couche à couche sur l’argile poreuse de notre être intérieur de
manière à ce qu’il la pénètre et ne fasse plus qu’un avec elle. Le vice,
au contraire, est un oxyde qui a beaucoup d’affinité pour notre limon et
qui s’y amalgame de lui-même.
Ou si l’on veut encore une comparaison: la vertu vient du ciel; elle est
un blanc rayon émané du cœur solaire de Jésus; elle purifie et elle
assèche les marécages de notre âme. Le vice est une vapeur roussâtre qui
s’envole aisément des forges où le Démon fait retentir ses enclumes; et
il aime à s’étaler sur nos tourbières intimes pour en accroître les
miasmes.
A nous de choisir.
Qu’on ne dise pas que le choix est parfois malaisé. Comme l’Église nous
l’enseigne, nous ne sommes jamais tenté au delà de nos forces. Cela
s’entend de ceux qui pratiquent les sacrements et non, bien entendu, de
ceux qui, par ignorance ou de propos délibéré, vivent constamment en
état de péché mortel.
En effet, si nous gardons le désir intense de nous amender, quelle que
soit l’impétuosité de la tentation, à la minute même où le péché se
présente dans l’éclat le plus ardent de sa fausse splendeur, alors qu’il
nous semble que nous allons nous coller à lui comme une paillette de fer
à l’aimant, notre libre-arbitre ne s’abolit pas.
Il est vrai qu’en ce péril, un étrange dédoublement se produit dans
notre âme. Nos sens se laissent leurrer par les mirages du mal, mais, en
parallèle, notre entendement pèse avec rigueur toutes les conséquences
du péché auquel nous sommes sur le point de consentir. Nous voyons que
la chute une fois accomplie, nous souffrirons horriblement, que nous
serons tenaillés par le remords d’avoir mésusé de la Grâce. Bien plus:
nous pressentons que si nous acceptons de prévariquer, au lieu des joies
promises par le Mauvais, nous n’obtiendrons qu’une désillusion totale et
une lourde mélancolie. Car l’expérience nous apprit qu’avant le péché
commis, notre imagination enfiévrée devient un miroir d’enfer qui nous
le montre en beauté. Mais si nous cédons à l’envie de nous vautrer sur
le lit de ouate et de volupté qu’elle nous offre, nous n’ignorons pas
qu’aussitôt que nous nous serons ressaisis, nous découvrirons, avec un
frisson de dégoût, que cette soi-disant couche de liesse extrême n’est
qu’un tas de fumier d’où nous nous relevons barbouillés de purin comme
cinquante pourceaux.
Je me hâte d’ajouter qu’à mesure qu’on se perfectionne, cette vision des
conséquences du péché se fait de plus en plus précise. Par suite, elle
nous aide grandement à résister. Et si nous la corroborons par la prière
et par la communion fréquente, nous arrivons assez rapidement à nous
apercevoir, dès le début de la tentation, que les prétendues cassolettes
incrustées de gemmes rares et pleines d’un parfum exquis qu’elle nous
fourre sous les narines sont, au vrai, des vases ridicules où fume un
excrément...
Tout ce que je viens d’exposer s’applique principalement aux tentations
d’ordre sensuel, mais il en est d’autres et de plus subtiles.
Les dénombrer toutes, je ne saurais. Ce serait entreprendre une besogne
pour l’accomplissement de quoi une existence entière ne suffirait pas,
puisque les piètres Narcisses que nous sommes sont toujours prêts à se
mirer dans l’eau bourbeuse du péché. J’en indiquerai seulement
quelques-unes, prises parmi les plus fréquentes. J’en démonterai le
mécanisme essentiel; j’en ferai toucher du doigt la pièce capitale,
laissant à chacun le soin de découvrir comment s’y rattachent ses
propres rouages...
Des tentations où la mentalité seule est assaillie, les moins
dangereuses pour le converti sont, à coup sûr, celles contre la foi.
Deux cas peuvent se présenter. Ou bien, élevé hors de toute croyance
religieuse, il a été conduit à la Vérité par un coup inattendu de la
Grâce. Ou bien, acquis, un temps, à l’erreur, il est rentré dans
l’Église après l’avoir méconnue--voire combattue. Mais qu’il s’agisse
d’une transformation miraculeuse de tout son être ou d’un retour au
bercail après un vagabondage dans le désert des doctrines athées, son
attitude vis-à-vis de la tentation contre la foi ne varie point.
Au temps de son aveuglement, les préceptes du sensualisme matérialiste
lui avaient encrassé l’âme. Puis il avait bu le vin sombre de la
désespérance dans la coupe de néant que lui tendait Schopenhauer. A
moins qu’il ne se fût laissé prendre aux sophismes secs de Kant ou aux
lyrismes frénétiques du mégalomane Nietzsche. Il avait oscillé entre ces
deux pratiques: soûler ses appétits de sensations violentes et, comme
dit l’autre, «jouir par toutes ses surfaces» puis, aux heures de
dépression et de satiété, sombrer dans le dégoût de vivre et le
nihilisme total.
Lorsque l’appel de Dieu se fit entendre à lui, ce ne fut pas sans
résistance qu’il s’y rendit. Anxieusement, passionnément, il reprit
l’étude des métaphysiques et des fausses sciences qui l’avaient égaré.
Il s’efforça d’acquérir une certitude par l’analyse des moins décevantes
d’entre elles. Or, toutes s’effritaient. A les disséquer, il ne trouva
que la corruption et la mort. Il comprit que les sciences, aptes à
cataloguer un certain nombre de phénomènes, d’ailleurs mal définis,
tombaient en poudre dès qu’elles essayaient de remonter aux causes,
tandis que les métaphysiques, acharnées à babiller autour de l’Essence
première, devenaient folles dès qu’elles tentaient de l’expliquer.
Alors, déçu par cette banqueroute de la raison humaine, il erra dans une
nuit sans étoiles, grelottant d’angoisse en présence des questions
formidables qui se posent tôt ou tard à tout homme dont le Prince de
l’Orgueil n’a pas conquis définitivement l’intelligence:
--Où est la vérité? Qu’est-ce que la vie? Pourquoi suis-je sur la terre?
Tant que la Grâce ne lui eut pas fourni de réponse, il tâtonna parmi les
ténèbres, en proie aux doutes et aux irrésolutions, cherchant Dieu puis
s’en écartant par alternatives douloureuses.
Mais un jour, la Sagesse vint à lui. Car la Sagesse «s’en va par le
monde, cherchant, elle-même, ceux qui sont dignes d’elle; elle se montre
en riant sur les chemins et elle accourt à leur rencontre avec toute sa
providence»[1].
[1] _Quoniam dignos se ipsa circuit quaerens; et in viis ostendit se
hilariter et in omni providentia occurit illis. Sapientia_: VI, 17.
Ah! la sagesse humaine n’apportait que spéculations moroses et rongement
d’esprit. Pour la Sagesse divine, elle rit d’un rire de béatitude.
Messagère d’aurore, créée avant tous les siècles, Vierge et immaculée en
sa conception, elle rafraîchit le front fiévreux de l’égaré aussitôt
qu’elle y a posé ses mains fraîches et odorantes comme des roses et elle
lui dit:--La vérité et la vie c’est le Seigneur Jésus, et toi, tu es sur
la terre pour mériter l’amour de ce radieux Maître en l’aimant de toutes
tes forces.
La lumière se fait et l’égaré croit en elle et il est sauvé.
Et maintenant que pourraient contre cette âme reconquise à Dieu les
pâteux racontars et les affirmations sacrilèges des sciences et des
philosophies? Celles-ci ont beau s’attifer de fanfreluches aguichantes
et lui chuchoter:
--Mange mon fruit, tu connaîtras toutes choses.
Elle reste sourde à leurs ritournelles et demeure éperdue d’adoration
devant les plaies de son Rédempteur.
Mais le diable, qui est parfois très sot, ne veut pas admettre que Dieu
ait enfoncé la foi d’un tel coup de maillet dans cette tête que rien ne
puisse plus l’en arracher. Et voici comment il procède pour récupérer
son ascendant.
On est, je suppose, en oraison devant le Saint Sacrement exposé. A
l’improviste, la pensée vous traverse que vous n’avez devant vous qu’une
rondelle de pâte et que vous êtes stupide de vous laisser suggestionner
par un aussi pauvre simulacre.
Eh bien, je l’affirme parce que je le sais, il suffit, à ce moment, de
réciter avec réflexion le _Credo_ pour que la tentation se ratatine et
crève comme une puce sous un ongle alerte.
En une autre occasion, l’on est occupé à méditer quelque mystère de la
foi. Soudain, des vieillardes cacochymes et toussotantes qui arborent le
sobriquet d’objections rationalistes ou qui se pommadent des onguents du
modernisme reviennent, comme des spectres, hanter leur ancienne victime.
Il n’y a qu’à les regarder bien en face. Vous vous apercevrez
immédiatement que ces empouses décrépites, si follement caressées jadis,
ne sont que des squelettes nauséabonds et que nulle n’a réussi à vous
donner la clé des énigmes qui vous tourmentaient.
En effet, le néophyte a trop vécu en société de ces antiques farceuses,
il les a trop palpées, pétries, retournées, avant de se résoudre à
rompre sa liaison avec elles, pour qu’elles ressaisissent de l’empire
sur lui. La Grâce a mis dans ses prunelles un regard désormais lucide et
ce n’est plus à présent qu’il prendrait ces démones avachies pour des
anges de lumière. La soif de l’idéal, le goût de l’Absolu qu’aucune
doctrine sans Dieu n’avait pu contenter, l’Église les satisfait en lui
avec une largesse sans limites. Il croit et, par suite, il sait que la
contrition de l’orgueil et l’abnégation de soi-même le hausseront à la
vie éternelle. Il abrite sa faiblesse au pied du crucifix. Dès lors
comment pourrait-il retourner aux erreurs qu’il a vomies en de terribles
hoquets?