Au contraire, lorsque le rêve présente un caractère surnatur

ADOLPHE RETTÉ

SOUS

L’ÉTOILE DU MATIN

Stella Matutina

Ora pro nobis.

PARIS

LIBRAIRIE LÉON VANIER, ÉDITEUR

A. MESSEIN Succr

19, QUAI SAINT-MICHEL, 19

1910

DU MÊME AUTEUR

A LA MÊME LIBRAIRIE

Du Diable à Dieu, histoire d’une conversion, préface de François

Coppée, 30e édit. 3 fr. 50

Le Règne de la Bête, roman catholique, 11e édit. 3 fr. 50

Un Séjour à Lourdes, journal d’un pèlerinage à pied.--Impressions

d’un brancardier, 16e édit. 3 fr. 50

Les Objections aux Miracles de Lourdes, brochure 0 fr. 15

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

7 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 7.

AU RÉVÉRENDISSIME PÈRE ABBÉ

DE

SAINT MARTIN DE LIGUGÉ

DOM LÉOPOLD GAUGUIN

EN EXIL

Hommage filial.

A. R.

PRÉAMBULE

I

C’était un gros village dont la rue principale montait vers un plateau

aride où végétaient quelques sapins maigres et où s’élevait une croix.

Certaines maisons offraient des façades en torchis jaunâtre, des vitres

ternes et fendillées, des toits roux et cabossés comme de vieux

chapeaux. Dans leurs cours, force détritus et des tas de fumier que des

poules picoraient en jacassant. D’autres, c’étaient des villas blanches,

coiffées de tuiles d’un ton aussi vif que celui des pétales de

coquelicots. Des jardins les entouraient, avec des pelouses où pas un

brin d’herbe ne se serait permis de dépasser son voisin, avec des

massifs de rosiers et de géraniums, avec des allées de sable que

grattait un râteau quotidien et méticuleux.

Il faisait jour depuis une heure environ. Le soleil de septembre avait

peine à glisser quelques rayons à travers les nuages chargés de pluie

qui encombraient le ciel. Les fumées, au lieu de tirebouchonner gaîment

et de s’envoler vers le zénith, roulaient, lentes et lourdes, au ras des

toitures. Les alouettes, silencieuses, restaient blotties dans les

sillons. Un vent mou soufflait par bouffées inégales qui ployaient à

peine les cimes inquiètes des peupliers.

Des paysans, sur le seuil de leurs masures, inspectaient l’air gris, la

main en auvent au-dessus des yeux, flairaient l’odeur fade de la terre,

puis rentraient en hochant la tête et en grognant:--Nous aurons de

l’eau.

Des femmes mal réveillées, la tignasse en broussaille, les savates

traînantes, vaquaient machinalement aux soins du ménage, de la

basse-cour et de la porcherie. Elles s’arrêtaient parfois, en des

postures objurgatrices, pour menacer de châtiments prompts des enfants

qui se préparaient à l’école en se jetant des épluchures et en

échangeant des coups de cartables.

Les villas, tous volets clos, dormaient encore. A scruter leur mutisme

pesant, on devinait qu’elles recélaient des bourgeois grassouillets,

retirés à la campagne, après fortune faite, et dont la première pensée,

au réveil, se formulerait ainsi:--Que mangerons-nous aujourd’hui?

Ensuite les hommes tueraient la journée avec le plus de lenteur qu’ils

pourraient. Cependant que leurs épouses persécuteraient des servantes

sournoisement révoltées, ils caresseraient les pensées massives qui

s’ébrouent dans les cervelles rentières comme des hippopotames dans un

marécage. Ils rumineraient le chocolat onctueux et les brioches tièdes

englouties au saut du lit. Ils combineraient des plats rares pour le

dîner et le souper. Ils fumeraient de vagues pipes. Ils se

remémoreraient les plus fructueux de leurs inventaires. Puis,

l’_Angelus_ du soir sonné, ils feraient de nouveau gémir les sommiers

sous leur embonpoint flasque. La panse distendue par un vaste amas de

victuailles, les paupières battantes, ils murmureraient en guise

d’action de grâces:--Comme nous avons bien mangé aujourd’hui!...

Puis ils tomberaient dans le gouffre au sommeil et rêveraient

d’andouilles juteuses et de venaisons pourries à point. Et le démon à

gros ventre, au nez en vitelotte, qui préside aux digestions bourgeoises

écarterait d’eux, pour le lendemain, toute idée qui ne serait pas propre

à s’enclore dans une marmite, tout songe qui ne parlerait pas

d’entremets et de charcuterie. Enfin, il lubrifierait leur âme d’une

graisse raclée dans les arrière-cuisine de l’enfer...

Les rentiers ronflaient. Les paysans maugréaient à cause de la pluie

imminente. Le dernier coup de la messe tintait dans le clocher de la

petite église ruineuse et moussue qui occupait un coin d’une place en

triangle plantée d’ormeaux chétifs. Mais personne ne semblait entendre

cet appel. Seul, un boucher, au tablier sanglant, se pencha sur son étal

et guigna, d’un œil moqueur, le curé qui, après avoir sonné lui-même,

s’attardait sous le porche. Il attendait, comme s’il ne savait pas,

depuis bien des années, qu’aucun de ses paroissiens ne se soucierait de

s’unir au Saint-Sacrifice.

Il finit par rentrer, en soupirant, dans l’église. Quand sa soutane

élimée eut disparu, l’homme des viandes, qui se glorifiait du titre de

libre-penseur, ricana et lança un long jet de salive sur le pavé en

disant:

--Enfoncé le ratichon!

Son premier garçon, qui empilait de la «réjouissance» dans un coin de la

boutique, se hâta d’approuver et corrobora l’allégresse de «l’ami des

lumières» par cette phrase:

--Des mangeurs de Bon Dieu, n’en faut plus.

Cet aphorisme, c’est tout ce qu’il avait retenu des enseignements du

moraliste obligatoire et laïque qui avait formé son enfance.

Le ciel se faisait plus triste et plus sombre au-dessus de la campagne.

Le vent se taisait. Le soleil, caché par un opaque écran de nuages,

renonçait à baigner de son or fluide les peupliers immobiles. Un calme

sinistre régnait sur les choses. C’est à peine si, dans un vague

lointain, un coq enroué parvint à chanter trois fois. Ce village avait

l’air d’une cité des morts.

A ce moment je vis poindre, au bas de la rue en pente, un homme qui

traversait le pont jeté sur une mince rivière, à courant faible, dont

les eaux mates coulaient entre des berges pleines d’orties et de

caillasses.

L’homme marchait lentement, non, semblait-il, par lassitude, mais parce

qu’une méditation profonde l’absorbait tout entier. Il portait une sorte

de longue robe brune, assez pareille à celle des capucins; une courroie

lui serrait les reins; une corde en bandoulière soutenait une besace à

son flanc gauche. Il avait la tête nue. Comme il la tenait inclinée et

qu’une profusion de cheveux fauves retombait sur sa figure encadrée

d’une barbe de même nuance, je ne pus distinguer ses traits ni saisir

son regard.

Il fit quelques pas sur les rocailles pointues qui bosselaient la

chaussée. Je remarquai alors que ses pieds étaient nus et laissaient

derrière lui des traces de sang.

Qui cela pouvait-il être? Pas un trimardeur, à coup sûr, car on

distinguait dans sa démarche je ne sais quelle majesté qui imposait le

respect. Peut-être un moine mendiant?... Ce qu’il y a de certain c’est

qu’à le considérer, on se sentait peu à peu envahi d’un sentiment où il

entrait de la crainte et une grande douceur.

Dès qu’il fut près de moi, une intention soudaine, où la volonté n’avait

nulle part, m’obligea de le suivre à quelque distance. Une force

irrésistible, qui émanait de lui, m’englobait, me tirait sur ses pas.

J’avais l’intuition que je ne pourrais plus me détacher de lui. Je

sentais, sans me rendre compte comment ni pourquoi, que, s’il le

voulait, j’irais après lui jusqu’au bout du monde. J’avais envie de

pleurer, de tomber à genoux, de prendre sa main et de me la poser sur la

tête. Mon cœur brûlait si fort dans ma poitrine qu’il me faisait mal

presque à crier. Et, en même temps, mon âme s’emplissait d’une paix

immense qui s’étalait en moi comme une nappe de lumière.

L’homme ne paraissait pas s’apercevoir que je le suivais. Arrivé devant

la première maison, il heurta la porte d’un coup discret. Puis il ramena

sa besace devant lui, y plongea la main et attendit.

Une maritorne, d’aspect revêche, vint ouvrir. Elle examina le

solliciteur d’un air soupçonneux puis fit aussitôt le geste de refermer

en criant d’une voix glapissante:

--Encore un galvaudeux!... Nous n’avons rien pour vous.

Mais l’homme avait retiré sa main de la besace. Je me penchai et je vis

qu’il tenait une hostie. Il l’offrit à la femme étonnée et dit:

--Je te donne ma chair et mon sang; donne-moi ton cœur en échange.

Cette voix! Elle évoquait le chant des hautes cimes forestières, en

avril, lorsque la sève montante fait frémir d’amour les jeunes pousses,

lorsque la plainte des rossignols se mêle à l’oraison chuchotée des

feuilles nouvelles. Il s’y ajoutait une vertu suave et impérieuse à la

fois que nulle intonation sortie d’une bouche humaine ne saurait imiter.

La femme, déroutée, recula d’abord devant l’hostie. Se reprenant

bientôt, elle gronda:

--C’est un toqué!

Quelle expression de haine sauvage lui parcourut alors toute la face!

Une lueur couleur de soufre lui jaillit des prunelles et sa mâchoire

s’avança comme pour mordre. J’eus l’avertissement en moi qu’un diable

s’agitait dans les caves regorgeantes de péchés de son âme et,

machinalement, je fis le signe de la croix.

--Voilà pour toi et ton hostie, brailla enfin la mégère.

Elle cracha à la figure de l’étrange solliciteur, puis referma la porte

avec une telle violence que les vitres de la façade grelottèrent dans

leurs châssis.

L’homme soupira profondément. Puis sans s’essuyer ni prononcer une

parole, il gagna la maison voisine...

Il n’est pas une seule demeure du village où il ne frappa. Partout,

absolument partout, l’accueil fut le même. Tantôt, c’était un tâcheron

qui venait ouvrir et qui, dès la phrase mystérieuse entendue, éclatait

en injures atroces; tantôt quelque malpropre furie, dont le rire

insultant grinçait comme les gonds d’une porte de la Géhenne; tantôt un

enfant dont le visage se tordait tout de suite en grimaces démoniaques.

Tous, comme liés par un pacte, crachèrent sur l’hostie et sur l’homme

dont la face fut complètement souillée. Le boucher lui lança un os

pointu qui lui fit une blessure au front. A la grille d’une des villas,

une servante, qui sortait une boîte à ordures, la vida sur lui.

J’aurais voulu m’élancer, réprimer tant d’outrages. Mais un ordre

tacite, émané de l’homme, me retenait. Je demeurai passif, dans

l’épouvante à cause de cette flamme de soufre que je discernais dans le

regard de tous ces malheureux.

Arrivé sur la place de l’église, l’homme se tourna vers le portail.

Immobile, les mains tendues, il prononça les mots trois fois saints:

_Hoc est enim corpus meum_. Et il éleva lentement l’hostie, comme fait

le prêtre au moment décisif de la consécration.

Alors, il se passa une chose inouïe. La muraille disparut pour moi: je

découvris l’intérieur de l’église. Je vis le desservant s’agenouiller,

après avoir répété la même phrase que je venais d’entendre. A cette

seconde précise, l’hostie s’échappa des mains de l’homme qui la tenait

toujours élevée. Elle se transforma en un disque fulgurant d’où

s’irradiaient des clartés d’une blancheur éblouissante; elle s’envola

dans la nef en traçant un sillon d’éclair et vint se poser sur l’autel,

devant le calice. Aussitôt j’entendis s’enfler les sons d’un orgue

séraphique et, dans les hauteurs, des voix d’anges psalmodièrent:

_Alleluia_.

Ce verbe de joie fut articulé plaintivement car, ce jour-là, tout était

triste, même les anges.

Mais moi, l’amour bondit dans mon cœur comme un poulain qu’on lâche à

travers un pré. Ce que je n’avais fait que pressentir, depuis que

j’accompagnais l’Homme, devint une certitude foudroyante. Je reconnus

mon bon Maître. Les yeux débordants de larmes heureuses, je me

prosternai devant Lui, je baisai ses pieds sanglants, puis je m’écriai:

--Seigneur, Seigneur, recueille-moi, prends avec toi le pauvre caillou

brisé des routes de l’Esprit qui ne demande qu’à mourir pour ta gloire.

Il me regarda. Comment trouver des syllabes pour rendre la splendeur de

la Sainte Face? Comment décrire l’infinie, la mélancolique bonté qui s’y

révélait?

Tout y échouerait car que sont les coassements de notre nature

pécheresse pour exprimer ce qu’elle éprouve, quand la Vérité absolue

daigne se manifester à elle?

Le bon Maître garda ses yeux, d’un bleu nocturne, fixés pendant quelque

temps sur moi, sans rien dire. Ils pénétraient jusqu’aux replis les plus

cachés de mon être. Je perçus que rien de mes sentiments ni de mes idées

ne lui échappait et j’eus honte de ne pouvoir lui offrir qu’un terrain

si ingrat, si encombré d’une broussaille de péchés pour qu’il y répandît

la semence de sa charité.

Mais Il vit ma bonne volonté car, me montrant d’abord le plateau qui

dominait le village, et que surmontait la croix toute nue, il prononça

ces paroles:

--Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même, qu’il

porte sa croix et qu’il me suive.

--Je le veux, avec votre Grâce, m’écriai-je.

Et alors, une invisible croix s’appliqua, lourd fardeau, sur mes

épaules. Je sus qu’elle était faite de mon noir passé et des douleurs de

tous ceux que j’avais égarés, outragés ou méconnus. Je sus aussi que

j’allais beaucoup souffrir et je me réjouis d’endurer ces maux pour

l’amour de Notre-Seigneur.

Il reprit sa marche lente vers le haut du pays. Docile comme un bon

chien qui trottine humblement derrière le maître qui le nourrit,

j’allais après lui et je posais mes pieds partout où les siens avaient

posé.

Un rassemblement s’était formé. Aucun des gens du village ne s’était

aperçu du miracle de l’hostie, une taie pitoyable bouchant les prunelles

de leur âme. Ce qui les réunissait ainsi c’était une curiosité

malveillante. Ce mendiant, qui offrait du pain et qui demandait les

cœurs en retour, les stupéfiait à coup sûr; mais surtout le monceau de

péchés qui croupissait en eux leur envoyait au cerveau des vapeurs

meurtrières. Ils auraient voulu bafouer davantage Notre-Seigneur, le

frapper, le torturer. Ils s’excitaient entre eux par des plaisanteries

fangeuses. Des femmes aux graisses ballottantes raillaient sa maigreur.

Des enfants, approuvés par leurs pères, ramassaient du crottin pour le

lui jeter. Un propriétaire,--levé plus tôt que les autres,--le

considérait de cet air de répugnance méprisante qui désigne les riches

sans Dieu quand le Pauvre les effleure. Il se plaignait hautement qu’on

laissât circuler ce vagabond et parlait d’en écrire à la préfecture. Le

garde-champêtre, stimulé par cette évocation des puissances, mâchait,

dans sa moustache en chiendent, des menaces de procès-verbal. Le boucher

hurlait son envie de lâcher son bouledogue aux trousses de l’intrus.

Ah! Seigneur, vous les aviez reconnus: c’étaient les fils de ceux qui,

sur les routes de Galilée, vous refusaient une pierre pour reposer votre

tête. Une fois de plus, flambait ce feu de haine que le Prince de ce

monde allume chez ses esclaves.

Voyant que nous nous éloignions quelqu’un cria:

--Bon voyage, guenilleux, et surtout ne reviens plus nous embêter avec

ton sale pain à curés.

Tous approuvèrent parmi des rires de dérision.--Notre-Seigneur se

retourna. Une pitié divine illumina sa face couverte de crachats

gluants. En silence, la main haute, il traça, sur la foule horrible, le

signe de la croix.

A ce geste, tous chancelèrent, comme si une volée de mitraille les avait

atteints. Les figures pâlirent, devinrent verdâtres, les dents

claquèrent, les doigts se tordirent comme pour griffer. Puis--comment

cela se fit-il?--des têtes de morts aux orbites remplis de flammes

sombres s’entassèrent devant moi. Aussitôt après, il n’y eut plus qu’un

visqueux brouillard, couleur de boue, qui, dévalant la pente, alla se

perdre dans la rivière...

Mon bon Maître me fit signe de le suivre et nous reprîmes l’escalade.

Un sentier, à peine marqué parmi les bruyères flétries et les genêts

secs qui revêtaient la colline d’une toison minable, conduisait au

sommet. Le ciel s’obscurcissait de plus en plus. Des ténèbres

s’appesantissaient sur la terre, pareilles au drap d’un catafalque.

Toute la nature se tenait immobile, comme dans la stupeur.

Nous atteignîmes le plateau. Quelques rochers aux formes monstrueuses,

rappelant celles des bêtes antédiluviennes, le parsemaient. Une mousse

jaunâtre, semblable à une lèpre, y avait mis ses plaques. Au centre, la

croix se dressait, solitaire, formée de deux troncs de pins mal

équarris, hérissés d’échardes et de nœuds et que fixaient des chevilles

grossières.

Notre-Seigneur s’arrêta contre l’instrument de son supplice. Il posa la

besace à terre; elle s’ouvrit, et un flot d’hosties dédaignées s’en

échappa qui brillaient, dans le sable, comme des étoiles. Puis il enleva

sa robe et je vis son corps adorable, ceint du cripagne, tout zébré des

blessures de la flagellation.

Soudain, sans que je pusse comprendre comment cela s’était produit,

Jésus fut en croix, les bras étendus, la couronne d’épines au front. Des

marteaux invisibles retentirent à coups précipités; des clous

s’enfoncèrent dans les pieds et dans les mains; une plaie ouvrit ses

lèvres au côté droit. Le sang jaillit, raya le corps de ruisseaux rouges

et forma une mare lugubre qui s’élargissait sur le sol pierreux.

Ensuite, je vis une femme qui se tenait assise, la figure dans les

paumes, tout près de la croix. Elle était vêtue de bleu sombre, un voile

blanc descendait sur ses épaules. Je l’entendais sangloter si violemment

qu’on eût dit que sa poitrine allait se rompre. Je sus que c’était la

Sainte-Vierge et je sus aussi qu’elle pleurait sur le monde de

blasphèmes et d’iniquités qui se tenait, béant, autour de la colline.

Enfin--mystère de douleur et de charité--je découvris que ses mains, ses

pieds, son cœur étaient percés comme ceux de son Fils et mêlaient son

sang au sang rédempteur qui pleuvait de la croix.

A ce spectacle, des tenailles me broyèrent l’âme. Je tombai la face à

terre et je versai de lourdes larmes, car je compris qu’une fois de

plus, mes péchés et ceux de tous les hommes causaient le supplice de

Notre-Seigneur et celui de Sa Mère.

Quand je me relevai pour puiser un surcroît de souffrance dans la vue

des plaies de Jésus, j’assistai à quelque chose de si terrible que je

tremble en le décrivant.

Sous le ciel, semblable à une coupole d’ébène, il régnait maintenant une

sorte de clarté livide qui donnait aux objets une apparence cadavéreuse.

Je découvris ensuite que les quatre horizons avaient reculé jusqu’à

l’infini. Des multitudes s’étageaient, au bas de la colline, rigides, la

face tournée vers Notre-Seigneur douloureux. Je sus qu’il y avait là

toute l’humanité. La plupart le regardait d’un air de dédain. D’autres

offraient une mine de défi triomphant et d’orgueil. D’autres ne

présentaient qu’une expression d’indifférence stupide.

J’entrai dans ces âmes et je vis que chacune était habitée par un démon

qui travaillait avec zèle à l’infecter. Elles me furent montrées comme

des enclos fiévreux, peuplés de bêtes immondes et de plantes vénéneuses.

Il s’y traînait des limaces et des crapauds, des larves excrémentielles

et des vers d’égout. Les mouches métalliques qui naissent de la

corruption y voltigeaient sur des jusquiames et des aconits, dans une

atmosphère de miasmes dégageant une puanteur suffoquante.

Des catholiques clairsemaient cette foule. Quelques-uns, qui avaient

reçu l’hostie, par amour, portaient, entre les sourcils, une petite

croix de lumière. Mais beaucoup de baptisés ne montraient pas ce signe

et dormaient, accroupis, comme dormirent les disciples au Jardin des

Olives. Par contre, certains se démenaient, babillaient de fêtes et de

fanfreluches, cherchaient tous les moyens d’oublier le Dieu qui, en ce

moment même, souffrait d’épouvantables douleurs pour qu’ils l’aimassent.

Parce que ceux-là ne voulaient pas recevoir l’hostie, ils portaient,

comme les ennemis de Jésus, la marque du Diable imprimée sur leurs

lèvres.

Je me sentis alors pénétré de honte et de repentir. Je me rappelai

toutes les occasions où, après avoir demandé, d’un murmure machinal,

_mon pain quotidien_, je m’étais abstenu de m’agenouiller devant la

Table unique, pour en recevoir l’aumône. Cela par paresse, par

négligence, par tiédeur de foi. Un tel regret de mon défaut d’amour me

corroda le cœur qu’il me sembla que, dès ce moment, je subissais les

justes peines du Purgatoire...

Or, Notre-Seigneur saignait, saignait de plus en plus fort, et le cœur

de la Sainte-Vierge laissait s’échapper des torrents vermeils. Tout ce

sang se répandit sur l’univers.--Bientôt il n’y eut plus qu’un océan

rouge dont les vagues déferlaient, submergeaient ceux qui n’avaient pas

voulu du pain de vie, se changeaient en tuniques glorieuses sur le corps

de ceux qui l’avaient reçu, chaque aurore, comme la nourriture

essentielle de leur âme.

Une dernière fois, les yeux mélancoliques de Notre-Seigneur se fixèrent

sur moi et j’entendis chanter dans mon cœur les paroles qu’il m’adressa:

--Mon petit enfant, il faut m’aimer. Que de fois tu te plaignis de ne

pas m’aimer suffisamment! Pour obtenir ce grand amour dont tu as soif,

pour ne plus frapper sur les clous qui me crucifient, pour ne plus

enfoncer de couteaux dans le cœur de ma Mère, garde-toi sans

souillures, digne de recevoir, tous les jours, ma chair et mon sang.

Alors, nourri de ce pain quotidien, tu mériteras de rappeler à tes

frères oublieux ou endurcis qu’il faut que Je vive en eux pour qu’ils

vivent en Moi...

Tout disparut comme si un rideau tombait d’un seul coup. Je me réveillai

en sursaut et mes regards se portèrent vers la fenêtre ouverte sur la

nuit d’été. Un très faible petit jour grandissait à l’orient. Le vent

frais de l’aube faisait bruire doucement le feuillage des bouleaux

plantés devant la maison. L’étoile du matin scintillait, comme un pur

diamant, dans le ciel pâle. Tout plein du rêve que je venais de faire,

j’élevai mes mains vers ce limpide symbole de Celle qui eut toujours

pour moi des sourires indulgents et je m’écriai: _Stella matutina, ora

pro nobis!..._

II

Oui, c’était un rêve--mais quel rêve! Et comme je le reconnus tout de

suite pour être de ceux que Notre-Seigneur nous envoie, quelquefois,

dans le but de nous instruire, de nous mettre en garde contre un péril

ou de nous faire progresser vers son Absolu!

Le sommeil constitue l’une des fonctions les plus mystérieuses de notre

existence où tout est mystère. Déjà, dans la veille, pourvu que nous

nous maintenions en état de grâce, nous percevons très vite que le monde

qui nous entoure n’est pas la vraie réalité. Nos sens infirmes nous y

trompent sans cesse. Errant dans les coulisses du théâtre de Dieu, nous

ne voyons que _l’envers_ du décor planté par ce sublime machiniste. Dans

l’autre existence seulement, il nous sera donné d’en voir _l’endroit_.

Tout au plus, pendant les rares minutes où Jésus daigne éclairer notre

âme, par l’oraison, nous découvrons que tous les aspects de la nature

sont les symboles d’une réalité supérieure et que ces images, déformées

pour nous depuis la Chute, ne peuvent nous fournir qu’une représentation

affaiblie de la face surnaturelle de l’Univers.

Néanmoins, dans le sommeil, il arrive que cette notion se précise. Quand

notre corps se repose, laissant enfin notre âme un peu tranquille, nos

sentiments et nos idées prennent, parfois, une intensité tout à fait

étrange et se concrètent en tableaux d’une signification redoutable ou

consolante.

Il est vrai que, souvent, cette vie nocturne de l’âme s’active pour des

causes purement physiques. Surgissent alors des représentations baroques

et fugitives. L’imagination, que ne contrôle plus la volonté, s’enfièvre

et engendre des figures incohérentes qui se succèdent et s’effacent

comme les bouffées de tabac qu’essuffle un fumeur de cigarettes. Dans ce

cas, il est à croire que le cerveau digère mal, pour ainsi dire, les

impressions reçues dans la journée. Seule, la partie inférieure de l’âme

en est affectée et les rêves qu’elle élabore proviennent d’une anémie

passagère ou d’une congestion momentanée des cellules de la matière

cérébrale.--Ces phantasmes ne laissent au réveil qu’un souvenir confus

qui se dissipe rapidement.

Au contraire, lorsque le rêve présente un caractère surnaturel,

lorsqu’il nous vient d’En-Haut ou, par la permission divine, d’En-Bas,

la mémoire nous en demeure aussi nette que le reflet d’un corps vivement

éclairé dans une glace sans défaut. Nous nous rappelons tout: Les choses

et les personnages vus, les paroles entendues, les moindres détails de

la parabole qui nous fut _peinte_ de la sorte. La Sainte Écriture abonde

en récits de songes appartenant à cette catégorie: l’échelle de Jacob,

pour ne citer qu’un des plus célèbres exemples. On pourrait en rapporter

également d’origine diabolique. Certaines de nos nuits sont hantées par

des succubes dont la sinistre beauté nous obsède durant tout le jour

suivant. Et encore un coup, qu’ils viennent du Mauvais ou qu’ils

viennent de Dieu ces songes influencent notre être moral, par le

souvenir que nous en gardons. A nous d’en tirer les leçons qu’ils

impliquent...

Or, c’était bien un songe d’ordre surnaturel qui m’était advenu, car il

me restait présent comme si les circonstances qu’il retraçait avaient

encore lieu dans la chambre. C’est pourquoi, à peine eus-je invoqué la

Sainte-Vierge, ainsi que je viens de le rapporter, que _je dus_ sortir

de mon lit, m’agenouiller et me mettre en prière.

J’avais le cœur gros: l’image de Notre-Seigneur en croix persistait

devant moi, toute sanglante. Des larmes pénibles me glissaient des yeux

et je ne pus d’abord répéter que des paroles liturgiques:--_Agneau de

Dieu qui effaces les péchés du monde, pardonne-nous, Seigneur..._

Peu à peu, de la consolation me vint par le souvenir du courant de

charité que j’avais perçu, au sommet de la colline, entre le cœur

meurtri de Jésus et le cœur poignardé de la Sainte-Vierge. Ma poitrine

se dilata et mes larmes se firent moins amères. Réfléchissant à ce que

j’avais vu et à ce qui m’avait été dit, je compris que, pour panser les

plaies de mon bon Maître, il me fallait non seulement lui obéir par la

communion fréquente, mais encore inciter quiconque à recevoir souvent le

pain suprasubstantiel.

--Mon Dieu, m’écriai-je, je découvre enfin à quel point vous nous aimez.

Il ne vous suffit pas de vous être sacrifié pour nos péchés. Il ne vous

suffit pas d’être remis en croix tous les jours par nos iniquités. Vous

voulez encore descendre continuellement dans nos cœurs arides pour les

imbiber de la rosée de votre amour. Vous savez que nous ne valons rien,

que nous ne pouvons rien sans le secours de votre Grâce et vous voulez

nous la prodiguer avec tant d’abondance que nous soyons obligés de

collaborer sans cesse à l’œuvre de la Rédemption.

Je vous obéirai, Seigneur, et puisque vous m’avez donné une plume pour

vous servir, je l’emploierai à faire désirer votre Eucharistie par mes

frères fidèles, mais attiédis, peut-être aussi par quelques-uns de ceux

qui vous ignorent. Faites que ce dessein s’accomplisse à votre gloire et

je ne veux pas d’autre récompense.

Fortifié par cette prière, je commençai tout de suite mon travail. La

Sainte Vierge m’aidait car, depuis cette heure inoubliable, je fus mis à

même d’exécuter mon vœu sans que rien de grave s’y opposât.

III

Ce livre a donc pour objet de faire aimer et pratiquer la Sainte

Communion. Avant le rêve décisif dont je viens de retracer les

péripéties, je n’en avais qu’une idée confuse et je ne savais trop

quelle forme je lui donnerais. Le jour qui suivit le songe, tout

s’éclaira. Le plan de l’œuvre m’apparut avec netteté; ses différentes

parties se rangèrent dans mon esprit; je vis des chapitres entiers

s’esquisser en moi. De sorte que, pendant plusieurs heures, plein d’une

activité joyeuse, je n’eus qu’à fixer sur le papier les idées qui

surabondaient dans ma tête. C’était comme une ligne de fanaux allumés,

l’un après l’autre, par mon bon Ange.

Dans les pages qu’on va lire, je reprends les événements où je les avais

laissés, à la fin de _du Diable à Dieu_. Toutefois, il ne s’agissait

point ici d’écrire des mémoires, mais de montrer comment une âme

contrite et _bien dirigée_ peut progresser dans la vie intérieure, à

travers de grandes luttes et de grandes peines; comment elle acquiert,

peu à peu, le désir puis le besoin de la communion fréquente; comment

elle _reçoit_, enfin, en récompense de ses efforts, ce dévorant amour de

Dieu sans lequel la religion ne serait que formalisme et soumission

craintive.

C’est pourquoi, je me suis servi, non seulement de mes expériences

personnelles, mais des renseignements procurés par quelques-unes des

personnes à qui les trois volumes qui précèdent celui-ci firent quelque

bien.

A ce propos, qu’il me soit permis de remercier chaudement, à cette

place, les belles âmes qui, par leur exemple, leurs entretiens et les

centaines de lettres qu’elles m’écrivirent, et qu’elles m’écrivent

encore, m’ont témoigné que j’avais atteint mon but, savoir: faire

connaître Dieu davantage, obtenir, d’âmes qu’on croyait perdues, l’amour

de Dieu. Pauvre lépreux, tiré et nettoyé du fumier matérialiste par

l’intercession de la Sainte-Vierge, je continuerai. Je proclamerai,

toujours plus haut, ma reconnaissance. Mon œuvre ne cessera d’être une

action de grâces constante et un appel à tous pour qu’ils acceptent le

joug de Notre-Seigneur, pour qu’ils se rassemblent sous l’égide de sa

Mère Immaculée. Je ne suis qu’un instrument on ne peut plus médiocre

entre les mains de Dieu, mais puisqu’il lui a plu de parer à mon

insuffisance, j’espère qu’il me donnera encore les moyens de servir

efficacement sa Sainte Église, en dehors de laquelle il n’y a ni vérité,

ni salut...

Ç’aurait été une prétention saugrenue de ma part que de faire, dans ce

livre, de la théologie ou de la direction. J’ai fourni simplement, je le

répète, des documents de psychologie expérimentale d’après mes propres

épreuves et d’après les confidences que j’ai reçues. Éclairer quelques

sentiers de la forêt obscure qu’on parcourt pour monter vers Dieu,

analyser quelques états de la vie spirituelle, démontrer à quel point la

Sainte Eucharistie nous est indispensable pour nous maintenir dans la

voie étroite--voilà ce que j’ai tenté.

Quant au titre: _Sous l’Étoile du Matin_, il place mon livre sous

l’invocation de la Sainte Vierge. Il s’est imposé à moi dès que j’eus

pris la plume, puisque je dois tout à Marie, puisqu’Elle est la Mère de

la divine Grâce, faute de quoi je ne serais qu’un fort dégoûtant

individu.

Protégez donc ce nouveau volume, comme vous avez fait les autres, ô

belle Étoile du Matin, qui précédez le lever du Soleil de Justice dans

tous les siècles des siècles. Laissez votre tendresse descendre sur le

front du scribe débile qui, dans ses jours d’affliction comme dans ses

jours de joie, vous apporte les fleurs des futaies sauvages où il aime

vivre, afin que vous les enlaciez à la couronne d’épines de Votre Fils.

Soutenez-le tout le long de sa route ardue et rappelez-vous qu’il n’est

qu’un enfant maladroit qui tomberait à chaque pas si vous n’étiez là

pour le soutenir et l’encourager. Ainsi soit-il.

Lourdes, 18 octobre 1909,

fête de saint Luc, évangéliste.

PREMIÈRE PARTIE

LES RONCES DU CHEMIN

_Si quis vult post me venire, abneget semetipsum, et tollat

crucem suam, et sequatur me._

Év. selon saint Mathieu: XVI, 24.

I

LA HALTE

Après les épreuves de la conversion, après cette période déchirante où

il avait si longtemps tergiversé entre Dieu qui le sollicitait et le

diable qui s’efforçait de le retenir, le pécheur repentant a reçu, pour

la première fois, la Sainte Eucharistie.

Au contact purificateur de Jésus, son âme, naguère écrasée sous les

blocs de boue durcie dont l’opprimaient ses péchés, se redresse et se

dilate. Comme le dit si bien Taine, il a enfin conscience de posséder,

pour l’avenir, «l’organe spirituel, la grande paire d’ailes

indispensable pour soulever l’homme au-dessus de lui-même».

Il est le pèlerin arrivé sur un sommet culminant, au centre d’une forêt

où les chemins de mousse et les futaies pacifiques alternent avec des

routes raboteuses et pleines de fondrières, avec des taillis hargneux où

des herses d’épines barrent le passage, griffent la figure et les mains

de ceux qui les affrontent.

Tout à l’heure, il faudra descendre. Aussi comme il goûte, en étanchant

sa sueur, cette halte sous le sourire du ciel! Étendu dans les fougères,

il contemple l’océan des cimes moutonner à l’infini. Le vert bleuâtre

des pins, le vert pâle des bouleaux, le vert bronzé des chênes et des

hêtres se fondent en une vaste harmonie qui repose ses regards et

amplifie l’essor de ses actions de grâces. Le parfum de la résine monte,

dans l’air immobile, comme un encens. Le soir approche, à pas

silencieux, car le soleil adouci commence d’effleurer les collines

occidentales.

Cette grande hostie d’or rappelle au voyageur l’aliment divin dont il

s’est nourri ce jour même. Alors un calme immense et très suave

s’installe en lui. Tout ce qui l’environne: les nuées lentes, les arbres

pensifs, les roches mystérieuses prennent un aspect de recueillement et

de joie paisible sous la lumière fraternelle qui les imprègne. Il lui

semble que le Bon Maître ne cesse de reposer dans son cœur, sur un lit

qu’embaument les églantines ferventes de l’Amour. Il lui semble qu’un

peu de l’atmosphère du paradis perdu flotte sur cette nature sylvestre.

Il est toute reconnaissance, toute bonne volonté, tout élan vers le

Très-Haut. Parce que la meute hagarde qui le traquait hier, parce que la

horde de ses passions, de ses inquiétudes et de ses fautes fait trêve,

il croit presque qu’elle ne retrouvera point sa piste. Parce qu’il berce

encore Notre-Seigneur au fond de son âme, parce que la clarté d’un soir

de rédemption le baigne et le pénètre, il n’est pas loin de se figurer

qu’il ne péchera jamais plus.

Ah! si l’on pouvait prolonger cette minute d’innocence reconquise et de

paix souveraine! Si ce repos aux frontières de la vie surnaturelle

marquait l’entrée dans le royaume des Béatitudes.

--S’il m’était accordé, se dit-il, de me dorloter toujours, comme un

enfant de pardon, dans le tiède giron de la Madone et de suivre, en un

rêve chatoyant, la danse des étoiles devant le trône de la Sainte

Trinité miséricordieuse!...

Non, mon ami: tu oublies que tu as beaucoup à réparer. Ayant été celui

par qui «le scandale arrive» tu devras lutter, souffrir, saigner en

témoignage du miracle que Dieu daigna opérer en toi. Crois-tu que s’Il a

pris la peine de balayer vers les gémonies les ordures que tu

entretenais précieusement dans les étables de ton âme, c’est pour que tu

t’acagnardes dans une dévotion médiocre, comme une vieille fille qui

somnole sur sa chaufferette, en égrenant des chapelets?

Tes péchés, pour l’instant abolis, repousseront comme un chiendent

tenace. Bien souvent, tu auras à te retourner les ongles pour les

arracher de nouveau. Puis, la jachère ainsi obtenue, il te faudra

l’ensemencer de vertus.

Et ce n’est pas facile. Des fois, tu jetteras là le sarcloir ou la

musette et tu te représenteras que cette croissance très drue de

mauvaises herbes ne manque pas, après tout, d’un certain agrément. Ou

encore, après avoir planté trois scions, destinés à donner du fruit, tu

t’admireras pour ce minime labeur. Et regardant tes frères, qui n’ont

cure du pullulement des parasites, tu t’écrieras:--Qu’ai-je de commun

avec ces hommes versatiles?

Immédiatement, le Prince de l’Orgueil, que ton retour à Dieu mit en rage

et qui s’est juré de te ressaisir, fixera de nouveau son grappin dans ta

chair. Content que tu te gonfles de vanité, comme un dirigeable promis à

ses arsenaux, il se dépêchera de t’insuffler les vapeurs opiacées de son

ivresse: fumées lourdes de l’avarice et de la paresse, fumées véhémentes

de la luxure, de la colère et de l’intempérance, fumées humides de

l’envie se précipiteront dans ton âme.--Si tu ne te défends pas, tu

deviendras pire qu’auparavant.

Mais tu te défendras; car la Grâce impérieuse que Dieu t’a départie est

tellement formelle que si tu la laisses parfois s’obscurcir, du moins,

aux heures de péril, c’est à elle seule que tu pourras avoir recours. Tu

prieras, tu pleureras ta faiblesse, tu mortifieras ta sensualité

grondante d’impatience. Surtout, tu finiras bien par comprendre que sans

la Sainte Eucharistie, tu es semblable à un piéton qui entamerait une

course de quatre-vingts kilomètres, l’estomac vide.

Sache-le donc: la voie étroite, où tu dois t’engager, est peuplée de

ronces, de bêtes dangereuses et d’embûches. Pour le converti, les

tentations y sont proportionnelles aux grâces et le Mauvais y ondule

sans cesse comme une couleuvre dans une ornière. Tu ne pourras lui

écraser la tête, tu ne pourras progresser vers la perfection que par

l’aide permanente de Jésus et par l’intercession de sa Mère.

Chaque fois que tu croiras en toi-même, tu culbuteras. Chaque fois que

tu te mettras humblement sous la protection de l’Étoile du Matin, pour

qu’elle dispose son Fils à te soutenir, tu te relèveras.

Et maintenant, laisse-moi te signaler quelques-uns des obstacles qu’il

te sera nécessaire d’escalader ou de réduire en poudre afin d’aboutir,

en portant allégrement ta croix, à la porte royale du jardin de flammes

où rayonne l’éternel Amour.

II

LES SCRUPULES

On demandait à une bonne et naïve religieuse de prier pour un converti

récent.

--Je le ferai volontiers, dit-elle, mais il doit être si tranquille

maintenant!...

Sainte simplicité d’une âme toute en Dieu! En effet, comment cette douce

fille qui, dès toujours, avait vécu d’une existence limpide, sous les

regards d’En-Haut, aurait-elle pu concevoir qu’un homme, reçu à merci

après de longues années d’erreur et d’égarements malpropres, pût n’être

pas désormais en possession de la félicité la plus paisible?

Mais que la réalité diffère de ce beau rêve! Dieu, qui savait ce qu’il

faisait en prodiguant sa grâce rédemptrice à ce pécheur, ne l’a pas élu

pour l’assoupir en de pieuses et quiètes idylles. Il entend que cette

âme s’élève constamment et paie, par maintes vicissitudes, le prix de

son rachat. Il exige que chacun de ses progrès dans le bien soit le

fruit d’un douloureux effort.

Aussitôt un drame commence dont l’action se déroule parmi des

alternatives de victoire et de défaite, d’angoisse et de consolation, de

joies sans secondes et d’incomparables tortures.

Sitôt le prologue engagé de cette tragédie dont il sera le théâtre, le

converti sent fort bien qu’il mérite d’être trituré de la sorte,

puisqu’il lui faut se rapprocher le plus possible de la sainteté.

Débordant d’un bon vouloir, qui prend sa source dans la Grâce, impatient

de s’instruire selon la foi, de s’épurer et de se modeler, le mieux

qu’il pourra, sur l’exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il cherche

tous les moyens de plaire au bon Maître.

Mais voilà:--_Il ne sait pas comment s’y prendre._

Il y a si peu de temps qu’il connaît la règle. Quelques jours à peine

ont passé depuis qu’il considérait la vie comme une capitale regorgeante

de richesses et où son orgueil avec sa sensualité avaient le droit de

tout mettre au pillage. Hier, sa loi, c’était son bon plaisir. Son but,

c’était ce que les rhéteurs appellent en leur jargon: le culte du Moi.

Ses frères d’humanité, il ne les tenait que pour des sujets

d’expérience. Peu lui importait de les meurtrir car il ne leur demandait

que de satisfaire son goût des sensations extrêmes ou de distraire, un

instant, son immense ennui. Cruel, despotique et vaniteux, comme un

Néron de décadence, il lançait le quadrige débridé de ses instincts à

travers les mirages de son égoïsme, sans s’apercevoir que ce qu’il

prenait pour une pourpre impériale sur ses épaules et pour un insigne de

sur-homme n’était qu’une très sale loque empuantie de tous les graillons

de l’enfer.

Or, à présent que Dieu vient de lui ployer le col pour y fixer son

adorable joug, il se demande comment il doit se conduire afin de ne pas

retomber dans ses fautes de la veille.

Peureux et maladroit, semblable à un convalescent qui essaie sa première

sortie, il hésite à mettre un pied devant l’autre. Est-ce que le moindre

caillou ne va pas le faire culbuter? Est-ce que l’air trop vif ne va pas

rallumer la fièvre à peine éteinte?

État d’âme périlleux par lequel tout converti _à fond_ doit passer et

qui lui sera salutaire, pourvu qu’il ne se laisse pas leurrer par les

ruses du Diable. Car celui-ci se tient à l’affût, prêt à bondir. En sa

suffisance, il ne peut pas admettre que cette âme lui soit à jamais

ravie et il tourne autour, cherchant le point faible par où il réussira

à y rentrer.

--Ce garçon, dit-il, s’imagine que pour quelques velléités de m’échapper

qui le prirent, il en est quitte avec moi. Mais je m’en vais lui montrer

combien sont rebutantes les voies où il prétend s’engager et je le

ramènerai à ma suite par le découragement.

En effet: décourager le converti en lui exagérant ses obligations, toute

la tactique démoniaque est là.

Sans perdre une minute, le Mauvais se met à l’œuvre. Et tout d’abord, il

fait monter à l’horizon de cette âme, qui palpite encore dans la clarté

de la première communion, la noire nuée des scrupules.

Avant toute analyse, des exemples seront probants.

Il y a celui d’Huysmans, si admirablement décrit dans _En route_. On

sait comment Durtal ayant reçu, comme pénitence, à la Trappe, une

dizaine de son chapelet à réciter chaque jour, se figura, sous

l’instigation du Malin, qu’il lui fallait dire quotidiennement dix

chapelets. Il avait beau se répéter que c’était absurde et que son

confesseur ne lui avait rien prescrit de pareil, sans cesse l’obsession

revenait sous cette forme: tu dois réciter dix chapelets à la file,

sinon ta conversion n’est pas sincère... Au surplus qu’on relise cette

page si caractéristique...

Voici un autre exemple de scrupule. Il m’a été fourni par quelqu’un qui

eut beaucoup à souffrir de ce genre d’attaques. Je transcris sa propre

relation.

--Je venais, me dit-il, de communier pour la deuxième fois depuis ma

conversion. La première, j’avais, pour ainsi dire, été ravi hors de

moi-même et j’étais resté environ deux heures agenouillé devant l’autel,

perdu dans une extase de reconnaissance qui ne se formulait point par

des paroles, mais qui s’épanouissait en moi comme une large floraison de

lys.

Après ma seconde communion, il n’en fut pas de même. J’éprouvai le

besoin de marcher, de dilater, en plein air, mon allégresse. Aussitôt

mon action de grâces terminée, je sortis de l’église et je m’en allai

dans les rues, au hasard, en promenant autour de moi des regards

charmés. C’est que, par la vertu du sacrement, les choses me semblaient

transfigurées. Parce que mon âme avait conquis une nouvelle enfance, le

monde lui-même me paraissait rajeuni.

On arrivait à la fin de l’automne. Le temps était gris et froid et il

tombait une petite pluie fine. Mais moi, je croyais circuler dans une

tiède atmosphère de printemps. J’aurais juré que le soleil brillait dans

un ciel bleu et tapissait d’or les façades enfumées des maisons. Les

passants ne m’offraient plus des visages contractés par les soucis ou

ternis par les passions. Je leur découvrais à tous je ne sais quoi de

fraternel et de riant. Ce n’était plus l’odieux Paris qui bruissait

autour de moi; c’était une ville de rêve où n’évoluaient que des ombres

heureuses. A chaque instant montait du fond de mon âme ce cri que

j’avais peine à retenir au bord de mes lèvres:--Mon Dieu, comme je vous

aime!...

J’allais, j’allais toujours, emporté par un tel courant de joie qu’il me

semblait ne plus toucher terre... Je ne sais ni où, ni comment j’ai

mangé quoique je garde le vague souvenir de m’être assis dans un

restaurant.

L’après-midi, traversant la cour du Louvre, je pénétrai machinalement

dans le musée. Je ne vis ni les momies égyptiennes, ni les poteries

étrusques, ni les toiles du salon carré. Je repris seulement conscience

de l’endroit où je me trouvais dans la salle des Primitifs italiens. Je

me tenais immobile devant l’exquis _Couronnement de la Sainte Vierge_ de

Fra Angelico; je murmurais le _Salve Regina_ pour l’étonnement de

quelques touristes germaniques qui croassaient là.

Comme le soir tombait et que les gardiens proclamaient la fermeture de

leur caravansérail, je décidai de me rendre à Notre-Dame des Victoires

afin d’y prolonger la plénitude de la joie créée en moi par la réception

de l’Eucharistie. Ah! je ne m’attendais guère à ce qui allait m’arriver.

A peine fus-je dans le sanctuaire et commençai-je à me recueillir qu’une

pensée très inattendue se mit à poindre dans ma tête. Ce ne fut d’abord

presque rien: une petite note discordante parmi le concert angélique qui

m’emplissait l’âme. Puis cela grandit, grossit, et bientôt cela

m’envahit tout entier.

Une voix grinçante criait au dedans de moi:--C’est du propre! Au lieu de

rester en oraison, à l’église, toute la journée, comme c’était ton

devoir, tu as couru la ville, tu es allé rêvasser devant des tableaux,

bref tu as fait tout ce que tu as pu pour gâcher les grâces qui te

furent prodiguées ce matin.

Oubliant totalement, sous cet assaut, que ma journée avait été une

action de grâces continuelle et que dès lors il importait peu que je

l’eusse passée à l’église ou ailleurs, je répondis:--Peut-être,

aurait-il, en effet, mieux valu rester à l’église mais, enfin, je n’ai

pas cessé de prier.

--Ce n’est pas la même chose.

--Mais m’y voici maintenant à l’église.

--Il est trop tard. Tu as péché, tu as péché, tu as péché!

Cette désolante répétition m’abattit. Un violent remords m’empoigna. Je

voulus m’humilier et demander pardon à Dieu.

Avant que j’eusse prononcé le premier mot d’une prière quelconque, la

voix reprit d’un ton âpre et pressant:--Si tu te figures qu’on te

pardonnera comme cela, sans autre réparation, tu te trompes fort. Il

fallait rester dans l’église où tu communias...

--Encore! Eh bien, la prochaine fois, je n’en bougerai point.

--Ah! la prochaine fois. Elle n’est pas près d’arriver. On est exigeant

Là-Haut; il va falloir que tu multiplies les pénitences et surtout que

tu n’aies pas l’audace de communier d’ici longtemps. C’est seulement

lorsque tu seras sûr de ne plus te dissiper comme tu l’as fait que tu

pourras t’approcher de nouveau de la Sainte Table.

J’étais déjà si fort en désarroi que je souscrivis, sans hésiter, à ce

spécieux arrêt qui me paraissait venir de ma conscience. Puis, la tête

dans les mains, les larmes aux yeux, je me tourmentai à l’idée qu’il me

serait fort difficile d’éviter toute distraction les jours où je

communierais. Puis je fus pris de panique en considérant que Dieu se

montrait bien sévère à mon égard.

--Quoi, me dis-je, désormais sera-ce toujours ainsi? Faudra-t-il vivre

collé sur une chaise d’église de peur de commettre quelque faute qui me

rendrait indigne de l’Eucharistie? Que c’est dur!

Et la voix:--Nais certainement il en sera toujours ainsi. Un chrétien

sincère doit se retrancher toute occupation qui l’écarterait de son

devoir. Et ce devoir consiste à réprimer en lui tout ce qui n’est pas

aplatissement devant Dieu, crainte de sa colère, terreur de pécher par

le moindre geste, le moindre mot, le moindre soupir.

Je ne doutais toujours pas que ce discours ne fût la vérité même. Me

sentant incapable de remplir ce programme rigoureux, je glissai vers le

découragement.

--Je vois bien, pensai-je, que je ne saurai jamais me tenir dans des

limites aussi étroites et que, si je m’y efforce, j’en viendrai vite au

désespoir.

Accablé de tristesse, je ne cessais de récapituler ma journée et de me

répéter:--J’ai offensé Dieu alors que je le portais en moi; je suis

impardonnable!... Cela prenait un caractère d’obsession. A force de

frapper sur cette idée fixe, qui me perçait le crâne comme un clou, je

tombai dans un engourdissement stupide. Et, détail significatif où si

j’avais été de sang-froid j’aurais reconnu la manœuvre démoniaque, je ne

songeais même plus à prier.

Enfin je ne pus y tenir davantage. Mon cœur, labouré de remords et

d’inquiétude, me faisait souffrir. J’étouffais dans cette église où je

n’avais trouvé que des peines. Je sortis--toujours sans avoir prié--je

regagnai mon logis et je me couchai, plein d’une angoisse horrible.

Toute la nuit, je me demandai ce qu’il fallait faire pour sortir de

l’impasse ténébreuse où je tâtonnais.

Sainte-Vierge, finis-je par m’écrier, s’il est vrai que vous

n’abandonnez jamais qui vous implore d’un cœur contrit, accourez à mon

secours.

Sous l'Étoile du Matin · 第 1 / 7 段