accepter le vin de Benoît ni entendre les raisons de sa femme, ils s'en
allèrent tous ensemble, promettant malheur à qui les suivrait ou les
espionnerait dans leurs mystères.
Le grand bûcheux et Huriel les suivirent sans dire un mot de plus à
Joseph, d'où je vis que, s'ils étaient contraires au mal qui lui était
souhaité par les autres sonneurs, ils n'en regardaient pas moins comme
un devoir sérieux de ne lui donner aucun avertissement et de ne trahir
en rien le secret de la corporation.
Malgré les menaces qui avaient été faites, je ne me gênai point pour les
suivre, à distance, sans autre précaution que celle de m'en aller par le
même chemin, les mains dans les poches et sifflant, comme qui n'aurait
eu aucun souci de leurs affaires. Je savais bien qu'ils ne me
laisseraient point assez approcher pour entendre leurs manigances; mais
je voulais voir de quel côté ils prétendaient s'embusquer, afin de
chercher le moyen d'en approcher plus tard sans être observé.
Dans cette idée, j'avais fait signe à Léonard de garder les autres au
cabaret, jusqu'à ce que je revinsse les avertir; mais ma poursuite ne
fut pas longue. L'auberge était dans la rue qui descend à la rivière et
qui est aujourd'hui route postale sur Issoudun. Dans ce temps-là,
c'était un petit casse-cou étroit et mal pavé, bordé de vieilles maisons
à pignons pointus et a croisillons de pierre. La dernière de ces maisons
a été démolie l'an passé. De la rivière, qui arrosait le mur en
contre-bas de l'auberge du _Boeuf couronné_, on montait, raide comme
pique, à la place, qui était, comme aujourd'hui, cette longue chaussée
raboteuse plantée d'arbres, bordée à gauche par des maisons fort
anciennes, à droite par le grand fossé, alors rempli d'eau, et la grande
muraille alors bien entière du château. Au bout, l'église finit la
place, et deux ruelles descendent l'une à la cure, l'autre le long du
cimetière. C'est par celle-là que tournèrent les cornemuseux. Ils
avaient environ une bonne portée de fusil en avance sur moi,
c'est-à-dire le temps de suivre la ruelle qui longe le cimetière, et de
déboucher dans la campagne, par la poterne de la tour des Anglais, à
moins qu'ils ne fissent choix de s'arrêter en ce lieu, ce qui n'était
guère commode, car le sentier, serré à droite par le fossé du château,
et de l'autre côté par le talus du cimetière, ne pouvait laisser passer
qu'une personne à la fois.
Quand je jugeai qu'ils devaient avoir gagné la poterne, je tournai
l'angle du château par une arcade qui, dans ce temps-là, donnait passage
aux piétons sous une galerie servant aux seigneurs pour se rendre à
l'église paroissiale.
Je me trouvai seul dans cette ruelle, où, passé soleil couché, aucun
chrétien ne se risquait jamais, tant pour ce qu'elle côtoyait le
cimetière, que parce que le flanc nord du château était mal renommé. On
parlait de je ne sais combien de personnes noyées dans le fossé du temps
de la guerre des Anglais, et mêmement on jurait d'y avoir entendu
siffler la cocadrille dans les temps d'épidémie.
Vous savez que la cocadrille est une manière de lézard qui paraît tantôt
réduit pas plus gros que le petit doigt, tantôt gonflé, par le corps, à
la taille d'un boeuf et long de cinq à six aunes. Cette bête, que je
n'ai jamais vue, et dont je ne vous garantis point l'existence, est
réputée vomir un venin qui empoisonne l'air et amène la peste.
Encore que je n'y crusse pas beaucoup, je ne m'amusai point dans ce
passage, où le grand mur du château et les gros arbres du cimetière ne
laissaient guère percer la clarté du ciel. Je marchai vite, sans trop
regarder à droite ni à gauche, et sortis par la poterne des Anglais,
dont il ne reste pas aujourd'hui pierre sur pierre.
Mais là, malgré que la nuit fût belle et la lune levée, je ne vis, ni
auprès ni au loin, trace des dix-huit personnes que je suivais. Je
questionnai tous les alentours, j'avisai jusque dans la maison du père
Bégneux, qui était la seule habitation où ils auraient pu entrer. On y
dormait bien tranquillement, et, soit dans les sentiers, soit dans le
découvert, il n'y avait ni bruit, ni trace, ni aucune apparence de
personne vivante.
J'augurai donc que la sonnerie mécréante était entrée dans le cimetière
pour y faire quelque mauvaise conjuration, et, sans en avoir nulle
envie, mais résolu à tout risquer pour les parents de Thérence, je
repassai la poterne et rentrai dans la maudite rouelle aux Anglais,
marchant doux, me serrant au talus dont je rasais quasiment les tombes,
et ouvrant mes oreilles au moindre bruit que je pourrais surprendre.
J'entendis bien la chouette pleurer dans les donjons, et les couleuvres
siffler dans l'eau noire du fossé; mais ce fut tout. Les morts dormaient
dans la terre aussi tranquilles que des vivants dans leurs lits. Je pris
courage, pour grimper le talus et donner un coup d'oeil dans le champ du
repos. J'y vis tout en ordre, et de mes sonneurs, pas plus de nouvelles
que s'ils n'y fussent jamais passés.
Je fis le tour du château. Il était bien fermé, et comme il était
environ les dix heures, maîtres et serviteurs y dormaient comme des
pierres.
Alors je retournai au _Boeuf couronné_, ne pouvant m'imaginer ce
qu'étaient devenus les sonneurs, mais voulant faire cacher mes camarades
dans la ruelle aux Anglais, puisque, de là, nous verrions bien ce qui
arriverait à Joseph, à l'heure du rendez-vous donné à la porte du
cimetière.
Je les trouvai sur le pont, délibérant de s'en retourner chez eux, et
disant qu'ils ne voyaient plus aucun danger pour les Huriel, puisqu'ils
s'étaient si bien entendus avec les autres dans le conseil de maîtrise.
Pour ce qui regardait Joseph tout seul, ils ne s'en souciaient point et
voulurent me détourner d'y prendre part. Je leur remontrai qu'à mon sens
c'était dans les épreuves qui allaient se faire que le danger commençait
pour tous les trois, puisque la mauvaise intention des sonneurs avait
été bien visible, et que les Huriel allaient y secourir Joseph, selon
leurs prévisions de la matinée.
--Êtes-vous donc déjà dégoûtés de l'entreprise? leur dis-je. Est-ce
parce que nous ne sommes que huit contre seize? et ne vous sentez-vous
point chacun du coeur pour deux?
--Comment comptez-vous? me dit Léonard. Croyez-vous que le grand bûcheux
et son fils se mettent avec nous contre leurs confrères?
--Je comptais mal, lui répondis-je, car nous sommes neuf. Joseph ne se
laissera point manger la laine sur le dos, si on lui chauffe trop les
oreilles, et puisque les deux Huriel ont pris des armes, il me paraît
bien certain que c'est pour le défendre, s'ils ne peuvent se faire
écouter.
--Il ne s'agit pas de ça, reprit Léonard; nous ne serions que nous six,
et ils seraient vingt contre nous, que nous irions encore sans les
compter; mais il y a autre chose qui nous plaît moins que la bataille.
On vient d'en causer au cabaret, chacun a raconté son histoire; le moine
a blâmé ces pratiques-là comme impies et abominables; la Mariton a pris
une peur qui a gagné tous les assistants, et, encore que Joseph ait ri
de tout cela, nous ne pouvons pas être certains qu'il n'y ait quelque
chose de vrai au fond. On a parlé d'aspirants cloués dans une bière, de
brasiers où on les faisait choir, et de croix de fer rouge qu'on leur
faisait embrasser. Ces choses-là, me paraissent trop fortes à croire;
mais si j'étais sûr que ce fût tout, je saurais bien donner une bonne
correction aux gens assez mauvais pour y contraindre un pauvre prochain.
Malheureusement...
--Allons, allons, lui dis-je, je vois que vous vous êtes laissé épeurer.
Qu'est-ce qu'il y a encore? Dites le tout, afin qu'on s'en moque ou
qu'on s'en gare.
--Il y a, dit un des garçons, voyant que Léonard avait honte de tout
confesser, que nous n'avons jamais vu la personne du diable, et qu'aucun
de nous ne souhaite faire sa connaissance.
--Oh! oh! leur dis-je, voyant que tous étaient soulagés par cet aveu et
allaient dire comme lui, c'est donc du propre Lucifer qu'il retourne?
Eh bien, à la bonne heure! Je suis trop bon chrétien pour le redouter;
je donne mon âme à Dieu, et je vous réponds de prendre aux crins, à moi
tout seul, l'ennemi du genre humain, aussi résolument que je prendrais
un bouc à la barbe. Il y a assez longtemps qu'il porte dommage à ceux
qui le craignent: m'est avis qu'un bon gars qui l'écornerait lui ôterait
la moitié de sa malice, et ça serait toujours autant de gagné.
--Ma foi, dit Léonard, honteux de sa crainte, si tu le prends comme ça,
je n'y reculerai pas, et si tu lui casses les cornes, je veux, à tout le
moins, tenter de lui arracher la queue. On dit qu'elle est bonne, et
nous verrons bien si elle est d'or ou de chanvre.
Il n'y a si bon remède contre la peur que la plaisanterie, et je ne
vous cache pas qu'en mettant la chose sur ce ton-là, je n'étais point du
tout curieux de me mesurer avec _Georgeon_, comme chez nous on
l'appelle. Je ne me sentais peut-être pas plus rassuré que les autres;
mais, pour Thérence, je me serais jeté en la propre gueule du diable. Je
l'avais promis; le bon Dieu lui-même ne m'eût point détourné de mon
dessein.
Mais c'est mal parler. Le bon Dieu, tout au contraire, me donnait force
et confiance, et, tant plus je me sentis angoissé dans cette nuit-là,
tant plus je pensai à lui, et requis son aide.
Quand les autres camarades nous virent décidés, Léonard et moi, ils nous
suivirent. Pour rendre la chose plus sûre, je retournai au cabaret,
comptant y trouver d'autres amis qui, sans savoir de quoi il s'agissait,
nous suivraient comme en partie de plaisir, et nous soutiendraient à
l'occasion; mais l'heure était avancée, et il n'y avait plus au _Boeuf
couronné_ que Benoît qui soupait avec le carme, la Mariton qui faisait
des prières, et Joseph qui s'était jeté sur un lit et dormait, je dois
le dire, avec une tranquillité qui nous fit honte de nos hésitations.
--Je n'ai qu'une espérance, nous dit la Mariton en se relevant de sa
prière, c'est qu'il laissera passer l'heure et ne se réveillera que
demain matin.
--Voilà les femmes! répondit Benoît en riant; elles croient qu'il fait
bon vivre au prix de la honte. Mais moi, j'ai donné à son garçon parole
de le réveiller avant minuit, et je n'y manquerai point.
--Ah! vous ne l'aimez pas! s'écria la mère. Nous verrons si vous
pousserez notre Charlot dans le danger, quand son tour viendra.
--Vous ne savez ce que vous dites, ma femme, répondit l'aubergiste.
Allez dormir avec mon garçon; moi, je vous réponds de ne pas trop
laisser dormir le vôtre. Je ne veux point qu'il me reproche de l'avoir
déshonoré.
--Et d'ailleurs, dit le carme, quel danger voulez-vous, donc voir dans
les sottises qu'ils vont faire? Je vous dis que vous rêvez, ma bonne
femme. Le diable ne mange personne; Dieu ne le souffrirait point, et
vous n'avez pas si mal élevé votre fils, que vous craigniez qu'il se
veuille damner pour la musique? Je vous répète que les vilaines
pratiques des sonneurs ne sont, après tout, que de l'eau claire, des
badinages impies, dont les gens d'esprit savent fort bien se défendre,
et il suffira à Joseph de se moquer des démons dont on lui va parler
pour les mettre tous en fuite. Il ne faut pas d'autre exorcisme, et je
vous réponds que je ne voudrais pas perdre une goutte d'eau bénite avec
le diable qu'on lui montrera cette nuit.
Les paroles du carme mirent le coeur au ventre de mes camarades.
--Si c'est une farce, me dirent-ils, nous tomberons dessus et battrons
en grange sur le mauvais esprit; mais ne ferons-nous point part à Benoît
de notre dessein? Il nous aiderait peut-être?
--À vous dire vrai, répondis-je, je n'en sais rien. Il passe pour un
très brave homme; mais on ne tient jamais le fin mot des ménages,
surtout quand il y a des enfants d'un premier lit. Les beaux-pères ne
les voient pas toujours d'un bon oeil, et Joseph n'a pas été bien
aimable, ce soir, avec le sien. Partons sans rien dire, ce sera le
mieux, et l'heure n'est pas loin où il faut que nous soyons prêts.
Prenant alors le chemin de l'église, sans bruit et passant un à un, nous
allâmes nous poster dans la rouette aux Anglais. La lune était si basse,
que nous pouvions, en nous couchant le long du talus, n'être pas vus,
quand même on eût passé tout près de nous. Mes camarades, étant
étrangers au pays, n'avaient point pour cet endroit les répugnances que
j'avais senties d'abord, et je pus les y laisser pour m'avancer et me
cacher dans le cimetière; assez près de la porte pour voir ce qui
entrerait, et assez près d'eux aussi: pour les prévenir au besoin.
Trentième veillée.
J'attendis assez longtemps, d'autant plus que les heures ne paraissent
jamais courtes dans la triste compagnie des trépassés. Enfin minuit
sonna à l'église, et je vis la tête d'un homme dépasser en dehors le
petit mur du cimetière, tout auprès de la porte. Un bon quart d'heure se
traîna encore sans que je visse ou entendisse autre chose que cet homme,
ennuyé d'attendre, qui se mit à siffler un air bourbonnais, à quoi je
reconnus que c'était Joseph, qui trompait sans doute l'espérance de ses
ennemis en ne ressentant aucune frayeur du voisinage des morts.
Enfin, un autre homme, qui était collé contre la porte, en dedans, et
que je n'avais pu voir à cause d'un gros buis qui me le masquait, passa
vivement sa tête par-dessus le petit mur comme pour surprendre Joseph,
qui ne bougea point et qui lui dit en riant:--Eh bien, père Carnat, vous
êtes en retard, et, pour un peu, je me serais endormi à vous attendre.
M'ouvrirez-vous la porte, ou dois-je entrer dans le _jardin aux orties_,
par la brèche?
--Non, dit le vieux Carnat. Cela fâcherait le curé, et il ne faut point
braver ouvertement les gens d'église. Je vais à toi.
Il enjamba par-dessus le mur, et dit à Joseph qu'il se fallait laisser
couvrir la tête et les bras d'un sac très-épais, et marcher sans
résistance.
--Faites, dit Joseph, d'un ton de moquerie et quasi de mépris.
Je les suivis de l'oeil par-dessus le muret et les vis rentrer dans la
rouette aux Anglais. Je coupai droit jusqu'au talus où étaient cachés
mes jeunes gens; mais je n'en trouvai plus que quatre. Le plus jeune
avait déguerpi tout doucement sans rien dire, et je n'étais pas sans
crainte que les autres n'en fissent autant, car ils avaient trouvé le
temps long, et ils me dirent avoir entendu, en ce lieu, des bruits
singuliers qui leur semblaient venir de dessous terre.
Nous vîmes bientôt arriver Joseph, marchant sans y voir, et conduit par
Carnat. Ils venaient sur nous, mais quittèrent le sentier à une
vingtaine de pas. Carnat fit descendre Joseph jusqu'au bord du fossé, et
nous pensâmes qu'il l'y voulait faire noyer. Aussi étions-nous déjà sur
nos jambes, et prêts à empêcher cette traîtrise, lorsque nous vîmes que
tous deux entraient dans l'eau, qui n'était point creuse en cet endroit,
et gagnaient une arcade basse, au pied de la grande muraille du château,
qui baignait dans le fossé. Ils y entrèrent, et ceci m'expliqua par où
les autres avaient disparu quand je les avais si bien cherchés.
Il s'agissait de faire comme eux, et ça ne me paraissait guère malaisé;
mais j'eus bien de la peine à y décider mes compagnons. Ils avaient ouï
dire que les souterrains du château s'étendaient sous la campagne
jusqu'à Déols, qui est à environ neuf lieues, et qu'une personne qui
n'en connaîtrait pas les détours ne s'y pourrait jamais retrouver.
Je fus obligé de leur dire que je les connaissais très-bien, encore que
je n'y eusse jamais mis le pied, et que je n'eusse aucune idée si
c'était des celliers pour le vin, ou une ville sous terre, comme aucuns
le prétendaient.
Je marchais le premier, sans voir seulement où je posais mes pieds,
tâtant les murs qui faisaient un passage très-étroit et où il ne fallait
guère lever la tête pour rencontrer la voûte.
Nous avancions comme cela depuis un bon moment, quand il se fit,
au-dessous de nous, un vacarme comme si c'était quarante tonnerres
roulant dans les cavernes du diable. Cela était si singulier et si
épouvantable, que je m'arrêtai pour tâcher d'y comprendre quelque chose,
et puis j'avançai vitement, ne voulant pas me laisser refroidir par
l'imagination de quelque diablerie, et disant à mes camarades de me
suivre; mais le bruit était trop fort pour qu'ils m'entendissent parler,
et moi, pensant qu'ils étaient sur mes talons, j'avançai encore plus,
jusqu'à ce que, n'entendant plus rien, et me retournant pour leur
demander s'ils étaient là, je n'en reçus aucune réponse.
Comme je ne voulais point parler haut, je fis quatre ou cinq pas en
retour de ceux que j'avais faits en avant. J'allongeai les mains,
j'appelai avec précaution; adieu la compagnie, ils m'avaient laissé tout
seul.
Je pensai que n'étant pas bien loin de l'entrée, je les rattraperais
dedans ou dehors; je marchai donc plus vite et avec plus d'assurance, et
repassai l'arcade par où j'étais entré, pour regarder et chercher tout
le long de la rouette aux Anglais; mais il était arrivé de mes camarades
comme des sonneurs, il semblait que la terre les eût dévorés.
J'eus comme un moment de malefièvre en songeant qu'il me fallait tout
abandonner, ou rentrer dans ces maudites cavernes et m'y trouver tout
seul aux prises avec les embûches et les frayeurs qui y attendaient
Joseph. Mais je me demandai si, dans le cas où il ne s'agirait que de
lui, je me retirerais tranquillement de son danger. Mon âme de chrétien
m'ayant répondu que non, je demandai à mon coeur si l'amour de Thérence
n'était pas aussi solide en lui que l'amour du prochain dans ma
conscience, et la réponse que j'en reçus me fit repasser l'arcade noire
et vaseuse bien résolûment et courir dans le souterrain, non pas aussi
gai, mais aussi prompt que si c'eût été à ma propre noce.
Comme je tâtais toujours en marchant, je trouvai, sur ma droite,
l'entrance d'une autre galerie que je n'avais point sentie la première
fois en tâtant sur ma gauche, et je me dis que mes camarades, en se
retirant, avaient dû la rencontrer et s'y engager, croyant aller à la
sortie. Je m'y engageai pareillement, car rien ne me disait que mon
premier chemin fût celui qui me rapprochait des sonneurs.
Je n'y retrouvai point mes camarades, mais quant aux sonneurs, je n'eus
pas fait vingt-cinq pas que j'entendis leur vacarme de beaucoup plus
près que je n'avais fait la première fois, et bientôt une clarté trouble
me fit voir que je débouchais dans un grand caveau rond qui avait trois
ou quatre sorties noires comme la gueule de l'enfer.
Je m'étonnai de voir clair ou peu s'en faut dans un endroit voûté où ne
se trouvait aucun luminaire, et, me baissant, je reconnus que cette
lueur venait du dessous et perçait le sol où je marchais. J'observai
aussi que ce sol se renflait en voûte sous mes pieds, et, craignant
qu'il ne fût point solide, je ne m'aventurai point au mitant, mais,
suivant le mur, je m'avisai de plusieurs crevasses où, en me couchant
par terre, je collai ma vue bien commodément et vis tout ce qui se
passait dans un autre caveau rond, placé juste au-dessous de celui où
j'étais.
C'était, comme j'ai su après, un ancien cachot, attenant à celui de la
grande oubliette dont la bouche se voyait encore, il n'y a pas trente
ans, dans les salles hautes du château. Je m'en doutai bien, à voir les
débris d'ossements qu'on y avait dressés en manière d'épouvantail, avec
des cierges de résine plantés dans des crânes au fond de l'enceinte.
Joseph était là tout seul, les yeux débandés, les bras croisés, aussi
tranquille que je l'étais peu, et paraissant écouter avec mépris le
tintamarre des dix-huit musettes qui braillaient toutes ensemble,
prolongeant la même note en manière de rugissement. Cette musique
d'enragés venait de quelque cave voisine, où les sonneurs se tenaient
cachés, et où, sans doute, ils savaient qu'un écho singulier trentuplait
la résonnance; moi, qui n'en savais rien et qui ne m'en avisai que par
réflexion, je pensai d'abord qu'il y avait là tous les cornemuseux du
Berry, de l'Auvergne et du Bourbonnais rassemblés.
Quand ils se furent soûlés de faire ronfler leurs instruments, ils se
mirent à pousser des cris et des miaulements qui, répétés par ces échos,
paraissaient être ceux d'une grande foule mêlée d'animaux furieux de
toute espèce; mais à tout cela, Joseph, qui était véritablement un homme
comme j'en ai peu vu dans les paysans de chez nous, se contentait, de
lever les épaules et de bâiller, comme ennuyé d'un jeu d'imbéciles.
Son courage passait en moi, et je commençais à vouloir rire de la
comédie, quand un petit bruit me fît tourner la tête, et je vis, juste
derrière moi, à l'entrée de la galerie par où j'étais venu, une figure
qui me glaça les sens.
C'était comme un seigneur des temps passés, portant une cuirasse de fer,
une pique bien affilée et des habits de cuir d'une mode qu'on ne voit
plus. Mais le plus affreux de sa personne était sa figure, qui offrait
la véritable ressemblance d'une tête de mort.
Je me remis un peu, me disant que c'était un déguisement pris par un de
la bande pour éprouver Joseph; mais, en y pensant mieux, je vis que le
danger était pour moi, puisque dans ce cas, me trouvant aux écoutes, il
allait me faire un mauvais parti.
Mais, encore qu'il pût me voir comme je le voyais, il ne bougea point et
resta planté à la manière d'un fantôme, moitié dans l'ombre, moitié dans
la clarté qui venait d'en bas; et comme cette clarté allait et venait
selon qu'on l'agitait, il y avait des moments où, ne le distinguant
plus, je croyais l'avoir eu seulement dans ma tête; mais tout d'un coup,
il reparaissait clairement, sauf ses jambes qui restaient toujours dans
l'obscur, derrière une espèce de marche, de telle sorte que je
m'imaginais le voir flotter comme une figure de nuages.
Je ne sais combien de minutes je passai à me tourmenter de cette vision,
ne pensant plus du tout à épier Joseph, et craignant de devenir fou pour
avoir tenté plus qu'il n'était en moi d'affronter. Je me souvenais
d'avoir vu, dans les salles du château, une vieille peinture qu'on
disait être le portrait d'un ancien guerrier bien mal commode, que le
seigneur du lieu, lequel était son propre frère, avait fait jeter en
l'oubliette. Le revêtissement de fer et de cuir que j'avais là devant
moi, sur une figure de mort desséchée, était si ressemblant à celui de
l'image peinte, que l'idée me venait bien naturellement d'une âme en
colère et en peine, qui venait épier la profanation de son sépulcre, et
qui, peut-être bien, en marquerait son déplaisir d'une manière ou de
l'autre.
Ce qui me rendit mon calcul assez raisonnable, c'est que cette âme ne me
disait rien et ne s'occupait point de moi, connaissant peut-être que je
n'étais point là à mauvaises intentions contre sa pauvre carcasse.
Un bruit différent des autres arracha pourtant mes yeux du charme qui
les retenait. Je regardai dans le caveau où était Joseph, et j'y vis une
autre chose bien laide et bien étrange.
Joseph était toujours debout et assuré, en face d'un être abominable,
tout habillé de peau de chien, portant des cornes dans une tête
chevelue, avec une figure rouge, des griffes, une queue, et faisant
toutes les sauteries et grimaces d'un possédé. C'était fort vilain à
voir, et cependant je n'en fus pas longtemps la dupe, car il avait beau
changer sa voix, il me semblait reconnaître celle de Doré-Fratin, le
cornemuseux de Pouligny, un des hommes les plus forts et les plus
batailleurs de nos alentours.
--Tu as beau répondre, disait-il à Joseph, que tu te ris de moi et que
tu n'as aucune peur de l'enfer, je suis le roi des musiqueux et, sans ma
permission, tu n'exerceras point que tu ne m'aies vendu ton âme.
Joseph lui répondit:--Qu'est-ce qu'un diable aussi sot que vous ferait
de l'âme d'un musicien? Il ne s'en pourrait point servir.
--Fais attention à tes paroles, dit l'autre. Ne sais-tu point qu'il faut
ici se donner au diable, ou être plus fort que lui?
--Oui, oui, répliqua Joseph. Je sais la sentence: il faut tuer le
diable, ou que le diable vous tue.
Sur ce mot-là, je vis Huriel et son père sortir d'une voûte de côté et
s'approcher du diable comme pour, lui parler; mais ils furent retenus
par les autres sonneurs qui se montrèrent autour de lui; et Carnat le
père, s'adressant à Joseph:
--On voit, lui dit-il, que tu ne redoutes pas les sortiléges et on t'en
tiendra quitte, si tu te veux conformer à l'usage, qui est de battre le
diable, en marque de refus que tu fais chrétiennement de te soumettre à
lui.