Quand ce vint à Joseph, il s'arracha d'auprès de sa mère, qui, tout le

temps, l'avait supplié, en lui parlant bas, de ne se point mettre sur

les rangs. Il monta sur l'arche, tenant avec beaucoup d'aisance sa

grande cornemuse bourbonnaise qui éblouit tous les yeux par ses

ornements d'argent, ses miroirs et la longueur de ses bourdons. Joseph

avait l'air fier et regardait comme en pitié ceux qui l'allaient

écouter. On remarquait la bonne mine qui lui était venue, et les

jeunesses du lieu se demandaient si c'était là Joset l'ébervigé, qu'on

avait jugé si simple et qu'on avait vu si malingret. Toutefois il avait

un air de hauteur qui ne plaisait point, et, dès qu'il eut rempli la

salle du bruit de son instrument, il y eut quasi plus de peur que de

plaisir dans la curiosité qu'il causait aux fillettes.

Mais comme il ne manquait pas là de monde qui s'y connaissait, et

surtout les chantres de la paroisse, et puis les chanvreurs qui sont

grands experts en idées de chansons, et mêmement des femmes âgées qui

étaient bonnes gardiennes des meilleures choses du temps passé, Joseph

fut vitement goûté, tant pour la manière de faire sonner son instrument

sans y prendre aucune fatigue, et de donner le son juste, que pour le

goût qu'il montrait en jouant des airs nouveaux d'une beauté sans

pareille. Et, comme il lui fut fait observation, par les Carnat, que sa

musette, mieux sonnante, lui donnait de l'avantage, il la démancha et

n'en garda que le hautbois, dont il se servit si bien qu'on put encore

mieux goûter l'excellence de ses airs. Enfin, il prit la musette de

Carnat et la mena si habilement qu'il en tira encore des sons agréables,

et qu'on eût dit d'un autre instrument que celui qu'on avait entendu

d'abord.

Les juges ne firent rien connaître de leur opinion, mais les autres

assistants, trépignant de joie et faisant grande acclamation, décidèrent

que rien de si beau n'avait été ouï au pays de chez nous, et la mère

Bline de la Breuille, qui avait quatre-vingt-sept ans et n'était encore

sourde ni bègue, s'avançant à la table des sonneurs, et frappant de sa

béquille au milieu d'eux, leur dit en son franc parler que le grand âge

autorisait:

--Vous aurez beau faire la moue et branler la tête, ça n'est aucun de

vous qui pourrait jouter avec ce gars; on parlera de lui dans deux cents

ans d'ici, et tous vos noms seront oubliés avant que vos carcasses

soient pourries dans la terre.

Puis elle sortit, disant (et tout le monde avec elle) que si les

sonneurs rejetaient Joseph de leur corporation, c'était la pire

injustice qui se pût commettre et la plus vilaine jalousie qui se pût

avouer.

C'était le moment de délibérer, et les sonneurs montèrent en une chambre

haute, dont j'allai leur ouvrir la porte à seules fins d'essayer de

surprendre quelque chose en les écoutant causer sur l'escalier. Les

derniers qui se présentèrent à cette porte pour entrer furent le grand

bûcheux et Huriel; mais alors, le père Carnat, qui reconnaissait le fils

pour l'avoir vu chez nous à la _jaunée_ de Saint-Jean, leur demanda ce

qu'ils souhaitaient, et de quel droit ils se présentaient au conseil.

--Du droit que nous donne la maîtrise, répondit le père Bastien, et si

vous en doutez, faites-nous les questions d'usage, où éprouvez-nous en

quelle musique vous voulez.

On les fit entrer et on referma la porte. J'essayai bien d'entendre,

mais on parlait à voix basse, et je ne pus m'assurer d'autre chose,

sinon qu'on reconnaissait le droit des deux étrangers, et qu'on

délibérait sur le concours, sans bruit et sans dispute.

À travers la fente de l'huis, je vis qu'on se formait en rassemblements

de quatre ou cinq, et qu'on échangeait des raisons tout bas avant

d'aller aux voix; mais quand ce fut le moment de voter, un des sonneurs

vint voir s'il n'y avait personne aux écoutes, et force me fut de me

cacher et de descendre aussitôt, crainte d'être surpris en une faute ou

j'aurais eu de la honte sans excuse; car rien ne pouvait plus me donner

à penser que mes amis eussent besoin de mon aide en une réunion si

tranquille.

Je retrouvai en bas mes jeunes gens et beaucoup d'autres de ma

connaissance, qui s'étaient attablés, faisant fête et compliment à

Joseph. Le fils Carnat était seul et triste en un coin, oublié et

humilié au possible. Le carme était là aussi, sous la cheminée,

s'enquérant auprès de la Mariton et de Benoît de ce qui se passait en

leur logis. Quand il fut au fait, il approcha de la plus grande table où

chacun voulait trinquer avec Joseph et le questionner sur le pays où il

avait appris ses talents.

--Ami Joseph, dit le frère Nicolas, nous sommes de connaissance, et je

vous veux complimenter aussi sur l'applaudissement que vous venez

d'avoir, à bon droit, céans. Mais permettez-moi de vous remontrer qu'il

est généreux autant que sage de consoler les vaincus, et qu'à votre

place, je ferais avance d'amitié au fils Carnat, que je vois là, bien

triste et bien seul.

Le carme parla ainsi d'une façon à n'être entendu que de Joseph et de

quelques autres qui l'avoisinaient, et je pensai qu'il le faisait autant

par conseil de son bon coeur que par incitation de la mère à Joseph, qui

eût souhaité voir revenir les Carnat de leur aversion pour lui.

La manière dont le carme en appelait à la générosité de Joseph flatta ce

garçon dans son amour-propre.

--Vous avez raison, père Nicolas, fit-il; et, d'une voix élevée:

--Allons, François, dit-il au fils Carnat, pourquoi bouder les amis? Tu

n'as pas si bien joué que tu es en état de le faire, j'en suis certain;

mais tu auras ta revanche une autre fois; et, d'ailleurs, le jugement

n'en est pas encore porté. Ainsi, au lieu de nous tourner le dos, viens

boire avec nous, et tenons-nous aussi tranquilles que deux boeufs

attelés au même charroi.

Chacun approuva Joseph, et Carnat, craignant de paraître trop jaloux,

accepta son offre et vint s'asseoir non loin de lui. C'était bien

jusque-là; mais Joseph ne se put défendre de marquer combien il estimait

mieux son savoir que celui des autres, et, dans les honnêtetés qu'il fit

à son concurrent, il prit des airs de protection qui le blessèrent

d'autant plus.

--Tu parles comme si tu tenais la maîtrise, dit Carnat, qui était pâle

et hautain, et tu ne tiens rien encore. Ce n'est pas toujours au plus

subtil de ses doigts et au plus adroit de ses inventions que ceux qui

s'y connaissent donnent la meilleure part. C'est quelquefois à celui qui

est le mieux connu et le mieux estimé au pays, et qui, par là, promet un

bon camarade aux autres ménétriers.

--Oh! je m'y attends bien, répliqua Joseph. J'ai été longtemps absent,

et, encore que je me pique de mériter autant d'estime qu'un autre, par

ma conduite, je sais de reste qu'on se rejettera sur la mauvaise raison

que je suis peu connu. Eh bien, ça m'est égal, François! Je ne

m'attendais point à trouver ici une assemblée de vrais musiciens,

capables de me juger, et assez amis du beau savoir pour préférer mon

talent à leurs intérêts et à leurs accointances. Tout ce que je

souhaitais, c'était de me faire entendre et juger devant ma mère et mes

amis, par les oreilles saines et les gens raisonnables. À présent, je me

moque bien de vos beugleurs de musette criarde! Je crois, Dieu me

pardonne, que je serais plus fier de leur refus que de leur agrément.

Le carme observa doucement à Joseph qu'il ne parlait pas d'une manière

sage.--Il ne faut point récuser les juges qu'on a demandés librement,

lui dit-il, et l'orgueil gâte toujours le plus beau mérite..

--Laissez-lui son orgueil, reprit Carnat. Je ne suis point jaloux de

celui qu'il peut montrer. Il lui faut bien un peu de talent pour se

consoler de ses autres disgrâces, car c'est de lui qu'on peut dire: Beau

joueur, bien joué.

--Qu'est-ce que vous entendez par là? dit Joseph en posant son verre et

le regardant entre les yeux.

--Je n'ai pas besoin de le dire, répondit l'autre. Tout le monde ici

l'entend de reste.

--Mais je ne l'entends point, moi; et comme c'est à moi que vous parlez,

je vous citerai comme lâche si vous craignez de vous expliquer.

--Oh! je peux bien te dire en face, reprit Carnat, une chose qui n'est

point faite pour t'offenser; car il n'y a peut-être pas plus de ta faute

à être malheureux en amour, qu'il n'y en a eu de la mienne à être

malheureux, ce soir, en musique.

--Allons, allons! dit un des jeunes gens qui se trouvaient là, laissons

la _Josette_ tranquille. Elle a trouvé un épouseux, ça ne regarde plus

personne.

--Et m'est avis, ajouta un autre, que ce n'est point Joseph qui est joué

dans cette histoire-là, mais bien celui qui va endosser son ouvrage.

--De qui parlez-vous? s'écria Joseph, comme pris de vertige. Qui

appelez-vous _Josette_? et quel méchant badinage prétendez-vous me

faire?

--Taisez-vous! s'écria la Mariton, rouge et tremblante de colère et de

chagrin, comme elle était toujours quand on accusait Brulette. Je

voudrais que toutes vos méchantes langues fussent arrachées et clouées à

la porte de l'église!

--Parlons plus bas, dit un des jeunes gens; vous savez bien que la

Mariton n'entend pas qu'on médise de la bonne amie à son Joset. Les

belles se soutiennent entre elles, et celle-ci n'est pas encore trop

mûre pour perdre sa voix au chapitre.

Joseph s'évertuait à comprendre de quoi on l'accusait ou le raillait.

--Explique-moi donc ça, me disait-il en me tiraillant le bras. Ne me

laisse pas sans défense ou sans réponse.

J'allais m'en mêler, encore que je me fusse interdit d'entrer dans

aucune dispute où ne seraient point le grand bûcheux et son fils,

lorsque François Carnat me coupa la parole:

--Eh mon Dieu! fit-il à Joseph en ricanant, Tiennet ne t'en dira pas

plus que je t'en ai écrit.

--C'est donc de cela que vous parlez? dit Joseph. Eh bien, je jure que

vous êtes un menteur, et que vous avez écrit et signé un faux

témoignage. Jamais...

--Bon, bon, reprit Carnat. Tu as pu faire ton profit de ma lettre, et

si, comme l'on croit, tu étais l'auteur de l'enfant, tu n'as pas été

trop sot d'en repasser la propriété à un ami. C'est un ami bien fidèle,

puisqu'il est là-haut occupé à te soutenir dans le conseil. Mais si,

comme je le pense, moi, tu es venu pour réclamer ton droit, et qu'on te

l'ait refusé, ainsi qu'il résulterait d'une scène bien drôle qui a été

vue de loin et qui a eu lieu au château du Chassin...

--Quelle scène? dit le carme. Il faut vous expliquer, jeune homme, car

j'en étais peut-être le témoin, et je veux savoir de quelle manière vous

racontez les choses.

--Comme vous voudrez, répondit Carnat. Je la dirai comme je l'ai vue de

mes yeux, sans entendre les discours qui s'y faisaient, mais vous en

donnerez l'explication comme vous pourrez. Vous saurez donc, vous

autres, que, le dernier jour du mois passé, Joseph, s'étant levé de bon

matin pour porter un mai à la porte de Brulette, et y ayant vu un gros

gars d'environ deux ans qui ne peut être que le sien, le voulut réclamer

sans doute, puisqu'il le prit pour l'emporter et qu'il s'ensuivit une

dispute, où son ami le bûcheux bourbonnais, le même qui est là-haut avec

son père, et qui épouse la Brulette dimanche qui vient, lui porta de

bons coups, et puis embrassa la mère et l'enfant; après quoi Joset

l'ébervigé fut mis en douceur à la porte et n'y est point retourné du

depuis. Or, voilà la plus belle histoire que j'aie jamais vue.

Arrangez-la comme vous voudrez. C'est toujours un enfant qui se voit

disputé par deux pères, et une fille qui, au lieu de se donner au

premier enjôleur, le chasse à coups de pied comme indigne ou incapable

d'élever l'enfant de ses oeuvres.

Au lieu de répondre, comme il s'en était vanté, à cette accusation, le

père Nicolas était retourné vers la cheminée, et parlait bas, mais

vivement, avec Benoît. Joseph était si saisi de voir interpréter de la

sorte une aventure dont, après tout, il ne pouvait dire le fin mot,

qu'il cherchait autour de lui quelqu'un pour l'y aider, et la Mariton

étant sortie de la chambre comme une folle, il ne restait que moi pour

rembarrer Carnat. Son discours avait occasionné de l'étonnement, et

personne ne songeait à défendre Brulette, contre laquelle il y avait

toujours un gros dépit. J'essayai de prendre son parti; mais Carnat

m'interrompit aux premiers mots.

--Oh! tant qu'à toi, le cousin, fit-il, personne ne t'accuse; tu peux y

être de bonne foi, encore qu'on sache que tu t'es entremis pour attraper

le monde en apportant au pays l'enfant déjà élevé dans le Bourbonnais.

Mais tu es si simple, que tu n'y as peut-être vu que du feu. Le diable

me punisse, ajoute-t-il en s'adressant à l'assistance, si ce garçon-là

n'est pas sot comme un panier. Il est capable d'avoir servi de parrain à

l'enfant, croyant faire le baptême d'une cloche. Il aura été dans le

Bourbonnais pour voir son filleul, et on lui aura prouvé qu'il avait

poussé dans le coeur d'un chou. Il l'aura apporté chez lui dans une

besace, pensant mettre, le soir, un chebril à la broche. Enfin, il est

si valet et si bon cousin à la fille, que si elle lui avait voulu faire

entendre que le gros Charlot lui ressemble, il s'en serait trouvé

content.

Vingt-neuvième veillée.

J'avais beau répondre et protester en me fâchant, on était plus en train

de rire que de m'écouter, et ça été de tout temps une grande amusette

pour les garçons éconduits, de médire d'une pauvre fille. On se dépêche

de l'abîmer, sauf à en revenir plus tard, si l'on voit qu'elle ne le

méritait point.

Mais, au milieu du bruit des mauvaises paroles, on entendit une voix

forte, que la maladie avait un peu diminuée, mais qui était encore

capable de couvrir toutes celles d'un cabaret en rumeur. C'était le

maître du logis, habitué de longue date à gouverner les orages du vin et

les vacarmes de la bombance.

--Tenez vos langues, dit-il, et m'écoutez, ou, dussé-je fermer la maison

pour toujours, je vous ferai sortir à l'instant même. Tâchez de vous

taire sur le compte d'une fille de bien, que vous ne décriez que pour

l'avoir trouvée trop sage. Et, quant aux véritables parents de l'enfant

qui a donné lieu à tant d'histoires, dites-leur donc enfin, bien en

face, le blâme que vous leur destinez, car les voilà devant vous. Oui!

dit-il en attirant contre lui la Mariton qui pleurait, tenant Charlot

dans ses bras, voilà la mère de mon héritier, et voilà mon fils reconnu

par mon mariage avec cette brave femme. Si vous m'en demandez la date

bien au juste, je vous répondrai que Vous ayez à vous mêler de vos

affaires; mais pourtant, à celui qui aurait de bonnes raisons pour me

questionner, je pourrais montrer des actes qui prouvent que j'ai

toujours reconnu l'enfant pour mien, et qu'avant sa naissance, sa mère

était déjà ma légitime épouse, encore que la chose fût tenue cachée.

Il se fit un grand silence d'étonnement, et Joseph, qui s'était levé aux

premiers mots, resta debout comme changé en pierre. Le moine, qui vit du

doute, de la honte et de la colère dans ses yeux, jugea à propos de

donner quelques explications de plus. Il nous apprit que Benoît avait

été empêché de rendre son mariage public par l'opposition d'un parent à

succession qui lui avait prêté des fonds pour son commerce, et qui

aurait pu le ruiner en lui en demandant la restitution. Et comme la

Mariton craignait d'être attaquée dans sa renommée, surtout à cause de

son fils Joseph, elle avait caché la naissance de Charlot et l'avait mis

en nourrice à Sainte-Sevère; mais, au bout d'un an, elle l'avait trouvé

si mal éduqué, qu'elle avait prié Brulette de s'en charger, comptant que

nulle autre n'en aurait autant de soin. Elle n'avait point prévu que

cela ferait du tort à cette jeunesse, et quand elle l'avait su, elle

avait voulu reprendre l'enfant; mais la maladie de Benoît avait fait

empêchement, et Brulette, d'ailleurs, s'y était si bien attachée,

qu'elle n'avait point voulu s'en séparer.

--Oui, oui, dit vivement la Mariton, la pauvre âme qu'elle est! elle m'a

montré son courage dans l'amitié. «Vous avez assez de peine comme cela,

me disait-elle, s'il faut que vous perdiez votre mari, et que peut-être

votre mariage soit attaqué ensuite par sa famille. Il est trop malade

pour que vous puissiez souhaiter qu'il se mette dans les grands embarras

qui résulteraient, à présent, de la déclaration de votre mariage. Ayez

patience, et ne le tuez point par des soucis d'affaires. Tout

s'arrangera à vos souhaits, si Dieu vous fait la grâce qu'il en

revienne.»

--Et si j'en suis revenu, ajouta Benoît, c'est par les soins de cette

digne femme, qui est ma femme, et par la bonté d'âme de la jeune fille

en question, qui s'est exposée patiemment au blâme et à l'insulte,

plutôt que de me pousser à ma ruine en trahissant nos secrets. Mais

voilà encore un fidèle ami, ajouta-t-il en montrant le carme, un homme

de tête, d'action et de franche parole, qui a été mon camarade d'école,

dans le temps que j'étais élevé à Montluçon. C'est lui qui a été trouver

mon vieux diable d'oncle, et qui à la fin, pas plus tard que ce matin,

l'a fait consentir à mon mariage avec ma bonne ménagère. Et quand il a

eu lâché la promesse qu'il me laisserait ses fonds et son héritage, on

lui a avoué que le prêtre y avait déjà passé, et on lui a présenté le

gros Charlot, qu'il a trouvé beau garçon et bien ressemblant à l'auteur

de ses jours.

Ce contentement de Benoît fit revenir la gaieté, et chacun fut frappé de

cette ressemblance dont, pourtant, on ne s'était point avisé jusque-là,

moi pas plus que les autres.

--Par ainsi, Joseph, dit encore l'aubergiste, tu peux et dois aimer et

respecter ta mère, comme je l'aime et la respecte. Je fais serment ici

que c'est la plus courageuse et la plus secourable chrétienne qu'il y

ait auprès d'un malade, et que je n'ai jamais eu une heure d'hésitation

dans ma volonté de déclarer tôt ou tard ce que je déclare aujourd'hui.

Nous voilà assez bien dans nos affaires, Dieu merci, et comme j'ai juré

à elle et à Dieu que je remplacerais le père que tu as perdu, si tu veux

demeurer avec nous, je t'associerai à mon commerce et te ferai faire de

bons profits. Tu n'as donc pas besoin de te jeter dans le cornemusage,

puisque ta mère y voit des inconvénients pour toi et des inquiétudes

pour elle. Ton idée était de lui assurer un sort. Ça ne regarde plus que

moi, et mêmement je m'offre à assurer le tien. Nous écouteras-tu, à la

fin, et renonceras-tu à ta damnée musique? Ne veux-tu point demeurer en

ton pays, vivre en famille, et rougirais-tu d'avoir un aubergiste

honnête homme pour ton beau-père?

--Vous êtes mon beau-père, cela est certain, répondit Joseph sans

marquer ni joie ni tristesse, mais se tenant assez froidement sur la

défensive; vous êtes honnête homme, je le sais, et riche je le vois: si

ma mère se trouve heureuse avec vous...

--Oui, oui, Joseph! la plus heureuse du monde, aujourd'hui surtout!

s'écria la Mariton en l'embrassant, car j'espère que tu ne me quitteras

plus.

--Vous vous trompez, ma mère, répondit Joseph. Vous n'avez plus besoin

de moi, et vous êtes contente. Tout est bien. Vous étiez le seul devoir

qui me rappelât au pays, il ne m'y restait plus que vous à aimer,

puisque Brulette, il est bon pour elle que tout le monde l'entende aussi

de ma bouche, n'a jamais eu pour moi que les sentiments d'une soeur. À

présent me voilà libre de suivre ma destinée, qui n'est pas bien

aimable, mais qui m'est trop bien marquée pour que je ne la préfère

point à tout l'argent du commerce et à toutes les aises de la famille.

Adieu donc, ma mère! Que Dieu récompense ceux qui vous donneront le

bonheur; moi, je n'ai plus besoin de rien, ni d'état en ce pays, ni de

brevet de maîtrise octroyé par des ignorants mal intentionnés pour moi.

J'ai mon idée et ma musette qui me suivront partout, et tout gagne-pain

me sera bon, puisque je sais qu'en tous lieux je me ferai connaître sans

autre peine que celle de me faire entendre.

Comme il disait cela, la porte de l'escalier s'ouvrit et toute

l'assemblée des sonneurs rentra en silence. Le père Carnat réclama

l'attention de la compagnie, et, d'un air joyeux et décidé qui étonna

bien tout le monde, il dit:

--François Carnat, mon fils, après examen de vos talents et discussion

de vos droits, vous avez été déclaré trop novice pour recevoir la

maîtrise. On vous engage donc à étudier encore un bout de temps sans

vous dégoûter, à seules fins de vous représenter plus tard au concours

qui vous sera peut-être plus favorable. Et vous, Joseph Picot, du bourg

de Nohant, le conseil des maîtres sonneurs du pays vous fait assavoir

que, par vos talents sans pareils, vous êtes reçu maître sonneur de

première classe, sans exception d'une seule voix.

--Allons! répondit Joseph, qui resta comme indifférent à cette belle

victoire et à l'approbation qui y fut donnée par tous les assistants,

puisque la chose a tourné ainsi, je l'accepte, encore que, n'y comptant

point, je n'y tinsse guère.

La hauteur de Joseph ne fut approuvée de personne, et le père Carnat se

dépêcha de dire, d'un air où je trouvai beaucoup de malice déguisée:--Il

paraîtrait, Joseph, que vous souhaitez vous en tenir à l'honneur et au

titre, et que votre intention n'est pas de prendre rang parmi les

ménétriers du pays?

--Je n'en sais rien encore, répondit Joseph, par bravade assurément, et

pour ne pas contenter trop vite ses juges: j'y donnerai réflexion.

--Je crois, dit le jeune Carnat à son père, que toutes ses réflexions

sont faites, et qu'il n'aura pas le courage d'aller plus avant.

--Le courage? dit vivement Joseph: et quel courage faut-il, s'il vous

plaît?

Alors le doyen des sonneurs, qui était le vieux Paillou, de Verneuil,

dit à Joseph:

--Vous n'êtes pas sans savoir, jeune homme, qu'il ne s'agit pas

seulement de sonner d'un instrument pour être reçu en notre compagnie,

mais qu'il y a un catéchisme de musique qu'il faut connaître et sur

lequel vous serez questionné, si toutefois vous vous sentez

l'instruction et la hardiesse pour y répondre. Il y a encore des

engagements à prendre. Si vous n'y répugnez point, il faut vous décider

avant une heure et que la chose soit terminée demain matin.

--Je vous entends, dit Joseph; il y a les secrets du métier, les

conditions et les épreuves. Ce sont de grandes sottises, autant que je

peux croire, et la musique n'y entre pour rien, car je vous défierais

bien de répondre, sur ce point, à aucune question que je pourrais vous

faire. Par ainsi, celles que vous me prétendez adresser ne rouleront pas

sur un sujet auquel vous êtes aussi étranger que les grenouilles d'un

étang, et ne seront que sornettes de vieilles femmes.

--Si vous le prenez ainsi, dit Renet, le sonneur de Mers, nous voulons

bien vous laisser croire que vous êtes un grand savant et que nous

sommes des ânes. Soit! Gardez vos secrets, nous garderons les nôtres.

Nous ne sommes point pressés de les dire à qui en fait mépris. Mais

alors, souvenez-vous d'une chose: voilà votre brevet de maître sonneur,

qui vous est délivré par nous, et où rien ne manque, de l'avis de ces

sonneurs bourbonnais, vos amis, qui l'ont rédigé et signé avec nous

tous. Vous êtes libre d'aller exercer vos talents où ils feront besoin

et où vous pourrez; mais il vous est défendu d'y essayer dans l'étendue

des paroisses que nous exploitons et qui sont au nombre de cent

cinquante, selon la distribution qui en a été faite entre nous, et dont

la liste vous sera donnée. Et si vous y contrevenez, nous sommes obligés

de vous avertir que vous n'y serez souffert de gré ni de force, et que

la chose sera toute à vos risques et périls.

Ici la Mariton prit la parole.

--Vous n'avez pas besoin de lui faire des menaces, dit-elle, et pouvez

le laisser à son humeur, qui est de cornemuser sans y chercher de

profit. Il n'a pas besoin de ça, Dieu merci, et n'a pas, d'ailleurs, la

poitrine assez forte pour faire état de ménétrier. Allons, Joseph,

remercie-les de l'honneur qu'ils te donnent et ne les chagrine point

dans leurs intérêts. Que ce soit une convention vitement réglée, et

voilà mon homme qui en fera les frais, avec un bon quartaut de vin

d'Issoudun ou de Sancerre, au choix de la compagnie.

--À la bonne heure, répondit le vieux Carnat. Nous voulons bien que la

chose en reste là. Ce sera le mieux pour votre garçon, car il ne faut

être ni sot ni poltron pour se frotter aux épreuves, et m'est avis que

le pauvre enfant n'est point taillé pour y passer.

--C'est ce que nous verrons! dit Joseph, se laissant prendre au piége,

malgré les avertissements que lui donnait tout bas le grand bûcheux. Je

réclame les épreuves, et comme vous n'avez pas le droit de me les

refuser, après m'avoir délivré le brevet, je prétends être ménétrier si

bon me semble, ou, tout au moins, vous prouver que je n'en serai empêché

par aucun de vous.

--Accordé! dit le doyen, laissant voir, ainsi que Carnat et plusieurs

autres, la méchante joie qu'ils y prenaient. Nous allons nous préparer à

la fête de votre réception, l'ami Joseph; mais songez qu'il n'y a point

à en revenir, à présent, et que vous serez tenu pour une poule mouillée

et pour un vantard si vous changez d'avis.

--Marchez, marchez! dit Joseph. Je vous attends de pied ferme.

--C'est nous, lui dit Carnat près de l'oreille, qui vous attendrons au

coup de minuit.

--Où? dit encore Joseph avec beaucoup d'assurance.

Les maîtres sonneurs · 第 25 / 29 段