permission vitement, et il verra si sa peau est plus dure que la mienne.
Quelles sont les armes?
--Aucune autre que les poings, répondit Carnat.
--C'est en franc jeu, j'espère? dit le grand bûcheux. Joseph ne prit pas
le temps de s'en assurer, et encolèré du jeu qu'on faisait de lui, il
sauta sur le diable, lui arracha sa coiffure et le prit au corps si
résolument qu'il le jeta par terre et tomba dessus.
Mais il se releva aussitôt, et il me sembla qu'il poussait un cri de
surprise et de souffrance; mais toutes les musettes se mirent à jouer,
sauf celles d'Huriel et de son père, lesquels faisaient semblant, et
regardaient le combat d'un air de doute et d'inquiétude.
Cependant Joseph roulait le diable et paraissait le plus fort; mais je
trouvais en lui une rage qui ne me paraissait point naturelle et qui me
faisait craindre que, par trop de violence, il ne se mît dans son tort.
Les sonneurs semblaient l'y aider, car, au lieu de secourir leur
camarade, trois fois renversé, ils tournaient autour de la lutte,
sonnant toujours et frappant des pieds pour l'exciter à tenir bon.
Tout d'un coup, le grand bûcheux sépara les combattants en allongeant un
coup de bâton sur les pattes du diable, et menaçant de faire mieux la
seconde fois, si on ne l'écoutait parler. Huriel accourut à son côté, le
bâton levé aussi, et tous les autres s'arrêtant de tourner et de sonner,
il se fit un repos et un silence.
Je vis alors que Joseph, vaincu par la douleur, essuyait ses mains
déchirées et sa figure couverte de sang, et que si Huriel ne l'eût
retenu dans ses bras, il serait tombé sans connaissance, tandis que
Doré-Fratin jetait son attirail, soufflait de chaud, et n'essuyait en
ricanant que la sueur d'un peu de fatigue.
--Qu'est-ce à dire? s'écria Carnat, venant d'un air de menace contre le
grand bûcheux. Êtes-vous un faux frère? De quel droit mettez-vous
empêchement aux épreuves?
--J'y mets empêchement à mes risques et à votre honte, répliqua le grand
bûcheux. Je ne suis pas un faux frère, et vous êtes de méchants maîtres,
aussi traîtres que dénaturés. Je m'en doutais bien, que vous nous
trompiez, pour faire souffrir et peut-être blesser dangereusement ce
jeune homme! Vous le haïssez, parce que vous sentez qu'il vous serait
préféré, et que là où il se ferait entendre, on ne voudrait plus vous
écouter. Vous n'avez pas osé lui refuser la maîtrise, parce que tout le
monde vous l'eût reproché comme une injustice trop criante; mais, pour
le dégoûter de pratiquer dans les paroisses dont vous avez fait
usurpation, vous lui rendez les épreuves si dures et si dangereuses
qu'aucun de vous ne les aurait supportées si longtemps.
--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répondit le vieux doyen,
Pailloux de Verneuil, et les reproches que vous nous faites ici en
présence d'un aspirant sont d'une insolence sans pareille. Nous ne
savons pas comment on pratique la réception dans vos pays, mais ici,
nous sommes dans nos coutumes et ne souffrirons pas qu'on les blâme.
--Je les blâmerai, moi, dit Huriel, qui étanchait toujours le sang de
Joseph avec son mouchoir, et, l'ayant assis sur son genou, l'aidait à
revenir. Ne pouvant et ne voulant vous faire connaître hors d'ici, à
cause du serment qui me fait votre confrère, je vous dirai, au moins, en
face, que vous êtes des bourreaux. Dans nos pays, on se bat avec le
diable par pur amusement et en ayant soin de ne se faire aucun mal. Ici,
vous choisissez le plus fort d'entre vous et vous lui laissez des armes
cachées dont il cherche à crever les yeux et percer les veines. Voyez!
ce jeune homme est abîmé, et, dans la colère où l'avait mis votre
méchanceté, il s'y serait fait tuer, si nous ne l'eussions arrêté.
Qu'en auriez-vous fait alors? Vous l'eussiez donc jeté en cette caverne
d'oubli, où ont péri tant d'autres pauvres malheureux dont les ossements
devraient se redresser pour vous reprocher d'être aussi méchants que vos
anciens seigneurs?
Cette parole d'Huriel me rappela l'apparition que j'avais oubliée, et je
me retournai pour voir si son invocation l'attirerait à lui. Je ne la
vis plus, et pensai à trouver le chemin du caveau d'en bas, où, d'un
moment à l'autre, je sentais bien devoir être utile à mes amis.
Je trouvai tout de suite l'escalier et le descendis, jusqu'à l'entrée,
ou je ne songeai même pas à me tenir caché, tant il y avait là de
dispute et de confusion, qui ne permettaient pas de faire attention à
moi.
Le grand bûcheux avait ramassé la casaque de peau de bête, et montrait
comme quoi elle était garnie de pointes, comme une carde à étriller les
boeufs, et les mitaines que ce faux diable portait encore avaient, à la
paume des mains, de bons clous bien assujettis, la pointe en dehors. Les
autres étaient furieux de se voir blâmer devant Joseph.--Voilà bien du
bruit pour des égratignures, disait Carnat. N'est-il point dans l'ordre
que le diable ait des ongles! et cet innocent, qui l'a attaqué sans
prudence, ne savait-il point qu'on ne joue pas avec lui sans s'y faire
échaffrer un peu le museau? Allons, allons, ne le plaignez point tant,
ce n'est rien; et puisqu'il en a assez, qu'il se retire et confesse
qu'il n'est point de force à se divertir avec nous; partant, qu'il ne
saurait être de notre compagnie en aucune manière.
--J'en serai! dit Joseph, qui, en s'arrachant des bras d'Huriel, montra
qu'il avait la poitrine ensanglantée et sa chemise déchirée. J'en serai
malgré vous! J'entends que la bataille recommence, et il faudra que l'un
de nous reste ici.
--Et moi, je m'y oppose, dit le grand bûcheux, et j'ordonne que ce jeune
homme soit déclaré vainqueur, ou bien je jure d'amener dans ce pays une
bande de sonneurs, qui feront connaître la manière de se comporter, et
y rétabliront la justice.
--Vous? dit Fratin, en tirant une manière d'épieu de la ceinture. Vous
pourrez le faire, mais non pas sans porter de nos marques, à seules fins
qu'on puisse donner foi à vos rapports.
Le grand bûcheux et Huriel se mirent en défense. Joseph se jeta sur
Fratin pour lui arracher son épieu, et je ne fis qu'un saut pour les
joindre; mais, devant qu'on eût pu échanger des coups, la figure qui
m'avait tant troublé se montra sur le seuil de l'oubliette; étendit sa
pique et s'avança d'un pas qui suffit pour donner la frayeur aux
malintentionnés. Et, comme on s'arrêtait, morfondu de crainte et
d'étonnement, on entendit une voix plaintive, qui récitait la prose des
morts dans le fond de l'oubliette.
C'en fut assez pour démonter la confrérie, et l'un des sonneurs s'étant
écrié: «Les morts! les morts qui se lèvent!» tous prirent la fuite,
pêle-mêle, criant et se poussant, par toutes les issues, sauf celle de
l'oubliette, où apparaissait une autre figure couverte d'un suaire,
toujours psalmodiant de la manière la plus lamentable qui se puisse
imaginer. Si bien qu'en une minute, nous nous trouvâmes sans ennemis, le
guerrier ayant jeté son casque et son masque, et nous montrant la figure
réjouie de Benoît, tandis que le carme, déroulant son suaire, se tenait
les côtes à force de rire.
--Que le bon Dieu me pardonne la mascarade! disait-il; mais je l'ai
faite à bonne intention, et il me semble que ces coquins méritaient
qu'on leur donnât une bonne leçon, pour leur apprendre à se moquer du
diable, dont ils ont plus de peur que ceux à qui ils le font voir.
--J'en étais bien sûr, moi, disait Benoît, qu'en voyant notre comédie,
ils trembleraient au beau milieu de la leur.
Mais alors, avisant le sang et les blessures de Joseph, il s'inquiéta de
lui et lui montra tant d'intérêt, que cela, joint au secours qu'il lui
apportait, me prouva son amitié pour lui et son bon coeur, dont j'avais
douté.
Tandis que nous nous assurions que Joseph n'avait pas de mal trop
profond, le carme nous racontait comme quoi le sommelier du château lui
avait dit avoir coutume de permettre aux sonneurs et autres joyeuses
confréries de faire leurs cérémonies dans les souterrains. Ceux où nous
étions se trouvaient assez distants des bâtiments habités par la
demoiselle dame de Saint-Chartier, pour qu'elle n'entendît pas le bruit,
et, dans tous les cas, elle n'eût fait qu'en rire, car on n'imaginait
point qu'il s'y pût mêler de la méchanceté; mais Benoît, qui se doutait
de quelque mauvais dessein, avait demandé au même sommelier un
déguisement et les clefs des souterrains, et c'est ainsi qu'il se
trouvait là si à point pour écarter le danger.
--Eh bien, lui dit le grand bûcheux, merci pour votre assistance; mais
je regrette que l'idée vous en soit venue, car ces gens sont capables de
m'accuser de l'avoir réclamée, et, par là, d'avoir trahi les secrets de
mon métier. Si vous m'en croyez, nous partirons sans bruit, et leur
laisserons croire qu'ils ont vu des fantômes.
--D'autant plus, dit Benoît, que leur rancune pourrait me retirer leur
consommation, qui n'est pas peu de chose. Pourvu qu'ils n'aient point
reconnu Tiennet? Et comment diable, à propos, Tiennet se trouve-t-il là?
--Ne l'avez-vous pas amené? dit Huriel.
--Vraiment non, répondis-je. Je suis venu pour mon compte, à cause de
toutes les histoires qu'on faisait sur vos diableries. J'étais curieux
de les voir; mais je vous jure qu'ils avaient l'esprit trop égaré et la
vue trop trouble pour me reconnaître.
Nous allions partir, quand des bruits de voix écolérées et des tumultes
sourds, comme ceux d'une querelle, se firent entendre.
--Oui-dà! dit le carme, qu'y a-t-il encore? Je crois qu'ils reviennent
et que nous n'en avons pas uni avec eux. Et vile! reprenons nos
déguisements!
--Laissez faire, dit Benoît, prêtant l'oreille; je vois ce que c'est.
J'ai rencontré, en venant ici par les caves du château, quatre ou cinq
gaillards dont un m'est connu. C'est Léonard, votre ouvrier bourbonnais,
père Bastien. Ces jeunes gens venaient aussi par curiosité sans doute;
mais ils s'étaient égarés dans les caveaux et n'étaient pas bien
rassurés. Je leur ai donné ma lanterne en leur disant de m'attendre. Ils
auront été rencontrés par les sonneurs en déroute, et ils s'amusent à
leur donner la chasse.
--La chasse pourrait bien être pour eux, dit Huriel, s'ils ne sont pas
en nombre. Allons-y voir!
Nous nous y disposions, quand les pas et le bruit se rapprochant, nous
vîmes rentrer Carnat, Doré-Fratin et une bande de huit autres qui,
ayant, en effet, échangé quelques bonnes tapes avec mes camarades,
étaient revenus de leur poltronnerie et comprenaient qu'ils avaient
affaire à de bons vivants. Ils se retournèrent contre nous, accablant
les Huriel de reproches pour les avoir trahis et fait tomber dans une
embûche. Le grand bûcheux s'en défendit, et le carme voulut mettre la
paix en prenant tout sur son compte et en leur reprochant leurs torts;
mais ils se sentaient en force, parce qu'à tout moment il en arrivait
d'autres pour les soutenir, et quand ils se virent à peu près au
complet, ils élevèrent le ton et commencèrent à passer des insultes aux
menaces et des menaces aux coups. Sentant qu'il n'y avait pas moyen
d'éviter la rencontre, d'autant plus qu'ils avaient bu beaucoup
d'eau-de-vie pendant les épreuves et ne se connaissaient plus guère,
nous nous mîmes en défense, serrés les uns contre les autres, et faisant
face à l'ennemi de tous côtés, comme se tiennent les boeufs quand une
bande de loups les attaque au pâturage. Le carme y ayant perdu sa morale
et son latin, y perdit aussi sa patience, car, s'emparant du bourdon
d'une musette tombée dans la bagarre, il s'en servit aussi bien qu'homme
peut faire pour défendre sa peau.
Par malheur, Joseph était affaibli de la perte de son sang, et Huriel,
qui avait toujours dans le coeur la mort de Malzac, craignait plus de
faire du mal que d'en recevoir. Tout occupé de protéger son père, qui y
allait comme un lion, il se mettait en grand danger. Benoît s'escrimait
très-bien pour un homme qui sort de maladie; mais, en somme, nous
n'étions que six contre quinze ou seize, et, comme le sang commençait à
se montrer, la rage venait, et je vis qu'on ouvrait les couteaux. Je
n'eus que le temps de me jeter devant le grand bûcheux qui, répugnant
encore à tirer l'arme tranchante, était l'objet de la plus grosse
rancune. Je reçus un coup dans le bras, que je ne sentis quasiment
point, mais qui me gêna pourtant bien pour continuer, et je voyais la
partie perdue, quand, par bonheur, mes quatre camarades, se décidant à
venir au bruit, nous apportèrent un renfort suffisant, et mirent en
fuite, pour la seconde fois, et pour la dernière, nos ennemis épuisés,
pris par derrière, et ne sachant point si ce serait le tout.
Je vis que la victoire nous restait, qu'aucun de mes amis n'avait grand
mal, et m'apercevant tout d'un coup que j'en avais trop reçu pour un
homme tout seul, je tombai comme un sac, et ne connus ni ne sentis plus
aucune chose de ce monde.
Trente et unième veillée.
Quand je me réveillai, je me vis couché dans un même lit avec Joseph; et
il me fallut un peu de peine pour réclamer mes esprits. Enfin, je connus
que j'étais en la propre chambre de Benoît, que le lit était bon, les
draps bien blancs, et que j'avais au bras la ligature d'une saignée. Le
soleil brillait sur les courtines jaunes, et, sauf une grande faiblesse,
je ne sentais aucun mal. Je me tournai vers Joseph, qui avait bien des
marques, mais aucune dont il dût rester dévisagé, et qui me dit en
m'embrassant:--Eh bien, mon Tiennet, nous voilà comme autrefois, quand,
au retour du catéchisme, nous nous reposions dans un fossé, après nous
être battus avec les gars de Verneuil? Comme dans ce temps-là, tu m'as
défendu à ton dommage, et, comme dans ce temps-là, je ne sais point t'en
remercier comme tu le mérites; mais en tout temps, tu as deviné
peut-être que mon coeur n'est pas si chiche que ma langue.--Je l'ai
toujours pensé, mon camarade, lui répondis-je en l'embrassant aussi, et
si je t'ai encore une fois secouru, j'en suis content. Cependant, il
n'en faut pas prendre trop pour toi. J'avais une autre idée... Je
m'arrêtai, ne voulant point céder à la faiblesse de mes esprits, qui
m'aurait, pour un peu, laissé échapper le nom de Thérence; mais une main
blanche tira doucement la courtine, et je vis devant moi la propre image
de Thérence qui se penchait vers moi, tandis que la Mariton, passant
dans la ruelle, caressait et questionnait son fils.
Thérence se pencha sur moi, comme je vous dis, et moi, tout saisi,
croyant rêver, je me soulevais pour la remercier de sa visite et lui
dire que je n'étais point en danger, quand, sot comme un malade et
rougissant comme, une fille, je reçus d'elle le plus beau baiser qui ait
jamais fait revenir un mort.
--Qu'est-ce que vous faites, Thérence? m'écriai-je en lui empoignant les
mains que j'aurais quasi mangées; voulez-vous donc me rendre fou?
--Je veux vous remercier et aimer toute ma vie, répondit-elle, car vous
m'avez tenu parole; vous m'avez renvoyé mon père et mon frère sains et
saufs, dès ce matin, et je sais tout ce que vous avez fait, tout ce qui
vous est arrivé pour l'amour d'eux et de moi. Aussi me voilà pour ne
plus vous quitter tant que vous serez malade.
--À la bonne heure, Thérence, lui dis-je en soupirant: c'est plus que je
ne mérite. Fasse donc le bon Dieu que je ne guérisse point, car je ne
sais ce que je deviendrais après.
--Après? dit le grand bûcheux, qui venait d'entrer avec Huriel et
Brulette. Voyons, ma fille, que ferons-nous de lui après?
--Après? dit Thérence, rougissant en plein pour la première fois.
--Allons! allons! Thérence la sincère, reprit le grand bûcheux, parlez
comme il convient à la fille qui n'a jamais menti.
--Eh bien, mon père, dit Thérence, _après_, je ne le quitterai pas
davantage.
--Ôtez-vous de là! m'écriai-je, fermez les rideaux, je me veux habiller,
lever, et puis sauter, chanter et danser; je ne suis point malade, j'ai
le paradis dans l'âme... Mais, disant cela, je retombai en faiblesse, et
ne vis plus que dans une manière de rêve, Thérence, qui me soutenait
dans ses bras et me donnait des soins.
Le soir, je me sentis mieux; Joseph était déjà sur pied, et j'aurais pu
y être aussi, mais on ne le souffrit point, et force me fut de passer la
veillée au lit, tandis que mes amis causaient dans la chambre, et que ma
Thérence, assise à mon chevet, m'écoutait doucement et me laissait lui
répandre en paroles tout le baume dont j'avais le coeur rempli.
Le carme causait avec Benoît, tous deux arrosant la conversation de
quelques pichets de vin blanc, qu'ils avalaient en guise de tisane
rafraîchissante. Huriel causait avec Brulette en un coin; Joseph avec sa
mère et le grand bûcheux.
Or Huriel disait à Brulette:
--Je t'avais bien dit, le premier jour que je te vis, en te montrant ton
gage à mon anneau d'oreille: «Il y restera toujours, à moins que
l'oreille n'y soit plus.» Eh bien, l'oreille, quoique fendue dans la
bataille, y est encore, et l'anneau, quoique brisé, le voilà, avec le
gage un peu bosselé. L'oreille guérira, l'anneau sera ressoudé, et tout
reprendra sa place, par la grâce de Dieu.
La Mariton disait au grand bûcheux:
--Eh bien, qu'est-ce qui va résulter de cette bataille, à présent? Ils
sont capables de m'assassiner mon pauvre enfant, s'il essaye de
cornemuser dans le pays?
--Non, répondait le grand bûcheux; tout s'est passé pour le mieux, car
ils ont reçu une bonne leçon, et il s'y est trouvé assez de témoins
étrangers à la confrérie pour qu'ils n'osent plus rien tenter contre
Joseph et contre nous. Ils sont capables de faire le mal quand cela se
passe entre eux, et qu'ils ont, par force ou par amitié, arraché à un
aspirant le serment de se taire. Joseph n'a rien juré; il se taira parce
qu'il est généreux, Tiennet aussi, de même que mes jeunes bûcheux par
mon conseil et mon commandement. Mais vos sonneurs savent bien que s'ils
touchaient, à présent, à un cheveu de nos têtes, les langues seraient
déliées et l'affaire irait en justice.
Et le carme disait à Benoît:
--Je ne saurais point rire avec vous de l'aventure, depuis que j'y ai eu
un accès de colère dont il me faudra faire confession et pénitence. Je
leur pardonne bien les coups qu'ils ont essayé de me porter, mais non
ceux qu'ils m'ont forcé de leur appliquer. Ah! le père prieur de mon
couvent a bien raison de me tancer quelquefois, et de me dire qu'il faut
combattre en moi non-seulement le vieil homme, mais encore le vieux
paysan, c'est-à-dire celui qui aime le vin et la bataille. Le vin,
continua le carme en soupirant et en remplissant son verre jusqu'aux
bords, j'en suis corrigé, Dieu merci! mais je me suis aperçu cette nuit
que j'avais encore le sang querelleur et qu'une tape me rendait furieux.
--N'étiez-vous point là en état et en droit de légitime défense? dit
Benoît. Allons donc! vous avez parlé aussi bien que vous deviez, et
n'avez levé le bras que quand vous y avez été forcé.
--Sans doute, sans doute, répondit le carme; mais mon malin diable de
père prieur me fera des questions. Il me tirera les vers du nez, et je
serai forcé de lui confesser qu'au lieu d'y aller avec réserve et à
regret, je me suis laissé emporter au plaisir de taper comme un sourd,
oubliant que j'avais le froc au dos, et m'imaginant être au temps où,
gardant les vaches avec vous, dans les prairies du Bourbonnais, j'allais
cherchant querelle aux autres pâtours pour la seule vanité mondaine de
montrer que j'étais le plus fort et le plus têtu.
Joseph ne disait rien, et sans doute il souffrait de voir deux couples
heureux qu'il n'avait plus le droit de bouder, ayant reçu d'Huriel et de
moi si bonne assistance.
Le grand bûcheux, qui avait pour lui, en plus, un faible de musicien,
l'entretenait dans ses idées de gloire. Il faisait donc de grand efforts
pour voir sans jalousie le contentement des autres, et nous étions
forcés de reconnaître qu'il y avait, dans ce garçon si fier et si froid,
une force d'esprit peu commune pour se vaincre.
Il resta caché, ainsi que moi, dans la maison de sa mère, jusqu'à ce que
les marques de la bataille fussent effacées; car le secret de l'affaire
fut gardé par mes camarades, avec menaces aux sonneurs toutefois, de la
part de Léonard, qui se conduisit très-sagement et très-hardiment avec
eux, de tout révéler aux juges du canton, s'ils ne se rangeaient à la
paix, une fois pour toutes.
Quand ils furent tous debout, car il y en avait eu plus d'un de bien
endommagé, et notamment le père Carnat, à qui il paraît que j'avais
démanché le poignet, les paroles furent échangées et les accords
conclus. Il fut décidé que Joseph aurait plusieurs paroisses, et il se
les fit adjuger, encore qu'il eût l'intention de n'en point jouir.
Je fus un peu plus malade que je ne croyais, non tant à cause de ma
blessure, qui n'était pas bien grande, ni des coups dont on m'avait
assommé le corps, que de la saignée trop forte que le carme m'avait
faite à bonne intention. Huriel et Brulette eurent l'amitié bien
charmante de vouloir retarder leur mariage, à seules fins d'attendre le
mien; et un mois après, les deux noces se firent ensemble, mêmement les
trois, car Benoît voulut rendre le sien public et en célébrer la fête
avec la nôtre. Ce brave homme, heureux d'avoir un héritier si bien élevé
par Brulette, essaya de lui faire accepter un don de conséquence; mais
elle le refusa obstinément, et se jetant aux bras de la Mariton:
--Ne vous souvient-il donc plus, s'écria-t-elle, que cette femme-là m'a
servi de mère pendant une douzaine d'années, et croyez-vous que je
puisse accepter de l'argent quand je ne suis pas encore quitte envers
elle?
--Oui, dit la Mariton; mais ton éducation a été tout honneur et tout
plaisir pour moi, tandis que celle de mon Charlot t'a causé des affronts
et des peines.
--Ma chère amie, répondit Brulette, ceci est la chose qui remet un peu
d'égalité dans nos comptes. J'aurais souhaité pouvoir faire le bonheur
de votre Joset en retour de vos bontés pour moi; mais cela n'a pas
dépendu de mon pauvre coeur, et dès lors, pour vous compenser de la
peine que je lui causais, je devais bien m'exposer à souffrir pour
l'amour de votre autre enfant.
--Voilà une fille!... s'écria Benoît, essuyant ses gros yeux ronds qui
n'étaient point sujets aux larmes. Oui, oui, voilà une fille!... Et il
n'en pouvait dire davantage.
Pour se venger des refus de Brulette, il voulut faire les frais de sa
noce, et celle de la mienne par-dessus le marché. Et comme il n'y
épargna rien et y invita au moins deux cents personnes, il y fut pour
une grosse somme, de laquelle il ne marqua jamais aucun regret.
Le carme nous avait fait trop bonne promesse pour y manquer, d'autant
plus que son père prieur l'ayant mis à l'eau pendant un mois pour sa
pénitence, le jour de nos noces fut celui où l'interdit était levé de
son gosier. Il n'en abusa point, et se comporta d'une manière si
aimable, que nous fîmes tous avec lui la même amitié qu'il y avait entre
lui, Huriel et Benoît.
Joseph alla bien courageusement jusqu'au jour des noces. Le matin, il
fut pâle et comme accablé de réflexions; mais, en sortant de l'église,
il prit la musette des mains de mon beau-père et joua une marche de
noces qu'il avait composée, la nuit même, à notre intention. C'était une
si belle chose de musique, et il y fut donné tant d'acclamation, que son
chagrin se dissipa, qu'il sonna triomphalement ses plus beaux airs de
danse et se perdit dans son délice tout le temps que dura la fête.
Il nous suivit ensuite au Chassin, et là, le grand bûcheux, ayant réglé
toutes nos affaires:--Mes enfants, vous voilà heureux et riches pour des
gens de campagne; je vous laisse l'affaire de cette futaie, qui est une
belle affaire, et tout ce que je possède d'ailleurs est à vous. Vous
allez passer ici quasiment le reste de l'année, et vous déciderez,
pendant ce temps-là, de vos plans de campagnes pour l'avenir. Vous êtes
de pays différents et vous avez des goûts et des habitudes divers.
Essayez-vous à la vie que chacun de vous doit procurer à sa femme pour
la rendre heureuse de tous points et ne lui pas faire regretter des
unions si bien commencées. Je reviendrai dans un an. Tâchez que j'aie
deux beaux petits enfants à caresser. Vous me direz alors ce que vous
aurez réglé. Prenez votre temps, telle chose paraît bonne aujourd'hui
qui paraît pire ou meilleure le lendemain.
--Et où donc allez-vous, mon père? dit Thérence en l'entourant de ses
bras avec frayeur.