Le père Brulet écouta le tout sans dire un mot, et j'avais crainte qu'il

n'y eût rien compris; mais encore qu'il parût rêver, il avait son

entendement libre et répondit en homme sage, qu'il reconnaissait

très-bien dans le grand bûcheux le fils d'un ancien ami; qu'il faisait

grand état de toute la famille; qu'il estimait le frère Nicolas digne de

foi, et que, par-dessus tout, il se fiait à l'esprit et au fin jugement

de sa petite-fille. Selon lui, elle n'avait pas tant retardé son choix

et refusé de si beaux partis, pour finir par une sottise, et puisqu'elle

souhaitait épouser Huriel, Huriel devait être un bon mari.

Il parlait d'une manière avisée, et pourtant sa mémoire lui faisait

défaut sur un point qui lui revint au moment où nous nous retirions;

c'est qu'Huriel était un muletier:

--Et c'est là, dit-il, le seul point qui me fâche... Ma petite-fille

s'ennuiera donc seule à la maison les trois quarts de l'année?

On le consola bien en lui apprenant qu'Huriel avait quitté son état pour

se mettre au fendage, et il agréa l'idée d'aller travailler au Chassin

pendant la bonne saison.

Nous nous départîmes donc tous contents les uns des autres, Thérence

resta avec Brulette, et j'emmenai les autres à mon logis.

Nous apprîmes, le lendemain soir, par le carme, qui s'était promené tout

le jour, que Joseph, lequel n'avait point paru au bourg de Nohant, était

allé passer une heure avec sa mère, après quoi il s'était mis en route

pour courir les environs, disant que son idée était de rassembler les

sonneurs du pays en un concours où il demanderait la maîtrise et le

droit pour pratiquer. La Mariton était bien en peine de cette résolution

là, pensant que les Carnat et toute la bande des ménétriers du pays, qui

était déjà plus nombreuse que de besoin, s'y montreraient contraires et

lui causeraient du trouble et du tort. Mais Joseph ne l'avait point

écoutée, disant toujours qu'il la voulait retirer de servitude et

emmener au loin avec lui, encore qu'elle n'y parût point disposée comme

il l'eût souhaité.

Le surlendemain, tous nos apprêts étant faits, et les premiers bans

d'Huriel et de Brulette déjà publiés au prône de notre paroisse, nous

retournâmes tous au Chassin. C'était comme le départ pour un pèlerinage

au bout du monde. Comme il nous fallait emporter du mobilier, et que

Brulette voulait que son grand-père ne manquât de rien, nous avions loué

une charrette, et tout le village ouvrait de grands yeux, à nous voir

emporter de sa maison jusqu'aux paniers. Elle n'oublia ni ses chèvres ni

ses poules, que Thérence se réjouissait d'avoir à soigner, elle qui ne

connaissait pas le gouvernement des bêtes et qui disait vouloir

l'apprendre pendant que l'occasion s'en trouvait.

Cela me fournit celle de m'offrir en plaisanterie à sa gouverne, comme

la plus soumise et fidèle bête de tout le troupeau. Elle ne s'en fâcha

pas, mais ne m'encouragea point à passer du badinage au sérieux.

Seulement, il me sembla bien qu'elle n'était pas mécontente de me voir

quitter si gaiement pays et famille pour la suivre, et que, si elle ne

m'attirait pas, elle ne me repoussait pas non plus.

Au moment où le vieux Brulet et les femmes, avec Charlot, montaient sur

la voiture, Brulette étant fière de s'en aller avec un si bel amoureux,

à la barbe de tous les amoureux qui l'avaient méconnue, le carme vint

comme pour nous dire adieu, et ajouta pour les oreilles des curieux:--Au

fait, je vas de votre côté, et ferai un bout de chemin avec vous.

Il monta auprès du père Brulet, et au bout d'une lieue, dans un chemin

couvert, il fit arrêter. Huriel conduisait son clairin, qui était aussi

bon au tirage qu'au transport, et nous marchions un peu en avant, le

grand bûcheux et moi. Voyant la voiture retardée, nous retournâmes,

pensant que ce fût quelque accident, et vîmes Brulette tout en pleurs,

embrassant Charlot, qui s'attachait à elle en faisant de grands cris,

parce que le carme le voulait emporter. Huriel intercédait pour qu'on

s'y prît autrement, car il était si peiné du chagrin de Brulette, que,

pour un peu, il aurait pleuré aussi.

--Qu'y a-t-il donc? dit le grand bûcheux, et pourquoi, ma fille,

voulez-vous vous départir de ce pauvre enfant? Est-ce donc la suite de

votre idée de l'autre jour?

--Non, mon père, répondit Brulette. Ce sont ses véritables parents qui

le réclament, et c'est pour son bien. Le pauvre petit ne comprend pas

cela, et moi, encore que je le comprenne, le coeur me manque. Mais comme

il y a des raisons pour que la chose se fasse sans retard, donnez-moi

du courage, au lieu de m'en ôter.

Et, tout en parlant de courage, elle n'en avait point contre les pleurs

et les caresses de Charlot, car elle était arrivée à l'aimer d'une

grande tendresse, et il fallut que Thérence s'en mêlât. La fille des

bois avait dans son air et dans ses moindres discours une assurance de

bonté qui eût persuadé les pierres, et que l'enfant sentait, encore

qu'il ne sût comment. Elle réussit à lui faire entendre de s'apaiser, et

qu'on ne le quittait que pour bien peu, de sorte que frère Nicolas put

l'emporter sans violence, et qu'on se mit en route au son d'une manière

de rondine qu'il lui chantait pour l'ébaubir, et qui ressemblait à un

psaume d'église plus qu'à une chanson; mais Chariot s'en paya, et quand

leurs voix se perdirent, celle du carme couvrait les dernières plaintes

du pauvre mignon.

--Allons, Brulette, en route, dit le grand bûcheux. Nous vous aimerons

tant, que nous vous consolerons.

Huriel monta sur le brancard, afin d'être près d'elle, et, tout le long

du chemin, l'entretint si doucement, qu'elle lui dit, à l'arrivée:

--Ne me croyez pas inconsolable, mon vrai ami! J'ai eu le coeur faible

un moment; mais je sais bien où reporter l'amitié que j'avais pour cet

enfant, et où je retrouverai la joie qu'il me donnait.

Il ne nous fallut pas grand temps pour nous installer au vieux château,

et mêmement y pendre la crémaillère. Il y avait plusieurs chambres

habitables, encore qu'elles n'eussent pas de mine et qu'on les eût crues

prêtes à nous choir sur la tête; mais il y avait si longtemps que le

vent en secouait les ruines sans les renverser, qu'elles pouvaient bien

encore durer autant que nous.

La tante Marghitonne, enchantée de notre voisinage, nous fournit tout ce

qui eût pu manquer aux petites aises dont nous étions coutumiers, et que

la famille d'Huriel se laissa persuader de partager avec nous, malgré le

peu d'habitude qu'elle en avait et le peu de cas qu'elle en faisait.

Les ouvriers bourbonnais que le grand bûcheux avait embauchés

arrivèrent, et il en embaucha d'autres dans l'endroit même. Si bien que

nous étions là comme une colonie, campée partie dans le bourg, partie

dans les ruines, travaillant tous de bon coeur sous la conduite d'un

homme juste qui savait ce que c'est que la peine à ménager et le courage

à récompenser, et nous réunissant tous les soirs pour manger ensemble

sur le préau, écouter et raconter des histoires, chanter et folâtrer à

la fraîche, et faisant bal, le dimanche, avec toute la jeunesse du pays,

qui nous savait tant de gré de la musique bourbonnaise, qu'on nous

apportait de petits présents de tous les côtés, et nous considérait on

ne peut plus.

Le travail était rude, à cause de la pente de la futaie qui se trouvait

quasiment à pic sur la rivière, et l'abatage offrait de grands dangers.

J'avais fait, au bois de l'Alleu, l'expérience du caractère vif du grand

bûcheux. Comme il n'avait que des ouvriers de choix pour sa partie, et

que les dépeceurs étaient à leurs pièces, il n'avait pas sujet de

s'impatienter; mais j'avais l'ambition de devenir un fendeux du premier

ordre pour lui complaire, et je craignais que mon apprentissage ne me

fît encore traiter de maladroit et d'imprudent, ce qui m'eût bien

mortifié devant Thérence. Aussi priai-je Huriel de m'en faire à part la

démonstration et de me laisser le bien observer dans la pratique. Il s'y

prêta de son mieux, et j'y portai un si bon vouloir, qu'en peu de jours

j'étonnai le maître par mon habileté. Il m'en fit compliment, et

mêmement me demanda devant sa fille pourquoi je me donnais si

vaillamment à un état qui ne m'était point de nécessité en mon

endroit.--C'est, lui répondis-je, que je ne serais pas fâché d'être bon

à gagner ma vie en tout pays. On ne sait point ce qui peut arriver, et

si j'aimais une femme qui me voulût emmener au fond des bois, je l'y

suivrais, et l'y soutiendrais aussi bien qu'un autre.

Et, pour marquer à Thérence que je n'étais pas si câlin qu'elle le

pensait peut-être, je m'exerçais à coucher sur la dure, à vivre

sobrement, et à devenir un forestier aussi solide que ceux qui

l'entouraient. Je ne m'en trouvais pas plus mal portant, et même je

sentais bien mon esprit y devenir plus léger et mes idées plus claires.

Beaucoup de choses que je n'entendais point sans de grandes explications

au commencement, se débrouillaient peu à peu d'elles-mêmes devant mes

yeux, et elle ne riait plus de mes questions lourdaudes. Elle causait

avec moi sans ennui et marquait de la confiance dans mes jugements.

Pourtant une bonne quinzaine se passa devant que j'eusse un peu

d'espérance, et comme je me plaignais à Huriel de n'oser point dire un

mot à une fille qui me paraissait trop au-dessus de moi pour me vouloir

jamais regarder, il me répliqua:

--Sois tranquille, Tiennet, ma soeur a le coeur le plus juste qui

existe, et si, comme toutes les jeunes filles, elle a ses moments de

fantaisie, il n'y a point d'imagination en elle qui ne cède à l'amour

d'une belle vérité et d'une franche réparation.

Les discours d'Huriel, qui étaient aussi ceux de son père avec moi, me

baillèrent grand courage, et Thérence reconnut en moi un si bon

serviteur, j'étais si attentionné à ce qu'elle n'eût peine, fatigue ou

impatience d'aucune chose dépendant de mon pouvoir; j'étais si soigneux

de ne regarder aucune autre fille, et d'ailleurs j'en avais si peu

d'envie; enfin, je me comportais avec un respect si honnête et qui lui

marquait si bien l'état que je faisais de son mérite, qu'elle y ouvrit

les yeux, et je la vis plusieurs fois me regarder courir au-devant de

ses souhaits, avec un air de réflexion très-doux, et m'en payer par des

remercîments qui me rendaient fier. Elle n'était pas habituée, comme

Brulette, à se voir prévenir, et n'eût pas su, comme elle, y inviter

gentiment. Elle paraissait même toujours étonnée qu'on y songeât; mais

quand cela arrivait, elle en marquait une grande obligation, et je ne me

sentais pas d'aise quand elle me disait, de son air sérieux, et sans

fausse retenue:

--Vraiment, Tiennet, vous avez trop bon coeur. Ou bien:--Tiennet, vous

prenez pour moi tant de peine, que je voudrais avoir à en prendre pour

vous dans l'occasion.

Un jour qu'elle me parlait en cette manière, devant les autres bûcheux,

l'un d'eux, qui était un beau garçon bourbonnais, observa, à moitié

voix, qu'elle me gratifiait d'un grand intérêt.

--Certainement, Léonard, lui répondit Thérence en le regardant d'un air

assuré. Je lui porte l'intérêt que je dois à sa complaisance pour moi et

à son amitié pour les miens.

--Est-ce que vous croyez, reprit Léonard, qu'on n'agirait pas aussi bien

que lui, si on croyait être payé de même?

--Je serais juste avec tout le monde, répliqua-t-elle, si j'avais le

goût ou le besoin des complaisances de tout le monde; mais cela n'est

point, et, de l'humeur dont je suis, l'amitié d'une seule personne me

contente.

J'étais assis sur le gazon, auprès d'elle, tandis qu'elle parlait ainsi,

et je pris sa main dans la mienne, sans oser plus que de l'y retenir un

petit moment. Elle me la retira, mais non sans me l'appuyer, en passant,

sur l'épaule, en signe de confiance et de parenté d'âme.

Pourtant les choses duraient ainsi, et je commençais à souffrir

grandement de ma retenue avec elle, d'autant que les amours d'Huriel et

de Brulette étaient si tendres et si heureuses, que cela troublait le

coeur et l'esprit. Leur beau jour approchait, et je ne voyais pas venir

le mien.

Vingt-huitième veillée.

Un dimanche, c'était celui du dernier ban de Brulette, le grand bûcheux

et son fils qui, dès le matin, m'avaient paru se consulter secrètement,

s'en allèrent ensemble, disant qu'une affaire regardant le mariage les

appelait à Nohant. Brulette, qui savait bien où en étaient les

préparatifs de sa noce, s'étonna qu'ils y fissent tant de diligence

inutile, ou qu'on ne la mît point de la partie. Elle fut même tentée de

bouder Huriel, qui annonçait d'être absent pour vingt-quatre heures;

mais il ne céda point et sut la tranquilliser, lui laissant penser qu'il

ne la quittait que pour s'occuper d'elle, et lui ménager quelque belle

surprise.

Cependant, Thérence, que mes yeux ne quittaient guère, me paraissait

faire effort pour cacher son inquiétude, et, dès que son père et Huriel

furent partis, elle m'emmena dans le petit parc, où elle me parla ainsi:

--Tiennet, je suis tourmentée, et ne sais quel remède y trouver. Écoutez

ce qui se passe, et dites-moi ce que nous pourrions faire pour empêcher

des malheurs. La nuit dernière, ne dormant point, j'ai entendu mon frère

et mon père faire accord de s'en aller au secours de Joseph, et, dans

leur entretien, voilà ce que j'ai compris: Joseph, encore que très-mal

accueilli par tous les ménétriers du canton, auxquels il s'est présenté

pour réclamer le concours, s'est obstiné à vouloir recevoir d'eux la

maîtrise, chose qu'en somme ils ne lui peuvent refuser ouvertement, sans

avoir mis ses talents à l'épreuve.

»Il s'est trouvé que le fils Carnat devait être reçu en la place de son

père, qui se retire du métier, par la corporation, aujourd'hui même, si

bien que Joseph vient là, troubler une chose qui ne devait pas être

contestée, et qui était promise et assurée d'avance.

»Or nos bûcheux, en se promenant dans les cabarets des environs, ont

entendu et surpris les mauvais desseins de la bande des sonneurs de

votre pays, lesquels sont résolus d'évincer Joseph, s'ils le peuvent, en

faisant fi de sa science. S'il n'y risquait que le dépit d'endurer une

injustice et une contrariété, ce ne serait point assez pour m'inquiéter

comme vous voyez; mais mon père et mon frère, qui sont maîtres sonneurs

et qui ont voix à tout chapitre de musique, n'importe en quel pays ils

se trouvent, ont cru de leur devoir d'aller réclamer leur place au

concours, à seules fins d'y soutenir Joseph. Et puis, au bout de tout

cela, il y a encore quelque chose que je ne sais point, parce que les

sonneurs ont un secret de confrérie dont mon frère et mon père ne

parlaient entre eux qu'à mots couverts et dans des paroles où je n'ai

pu rien entendre. De toutes manières, soit dans leur prétention au

jugement du concours, soit dans quelque autre cérémonie où l'on dit que

les épreuves sont dures, il y a du danger pour eux, car ils ont pris,

sous leurs sarraux, les petits bâtons de courza qui sont une arme dont

vous avez vu la morsure; et mêmement ils ont affilé leurs serpes et les

ont cachées aussi sur eux, se disant l'un à l'autre, vers le matin:

--Le diable soit de ce garçon, qui n'a de bonheur pour lui ni pour les

autres! Il le faut pourtant secourir, car il va se jeter dans la gueule

du loup, sans souci de sa peau ni de celle de ses amis.

»Et mon frère se plaignait, disant qu'à la veille de se marier, il ne

serait pas content de fendre encore une tête ou de ne point rapporter la

sienne entière. À quoi mon père répondait qu'il n'y fallait point porter

de mauvais pronostics, mais aller devant soi, où l'humanité commandait

de secourir son prochain.

»Comme ils avaient cité notre ami Léonard parmi ceux qui avaient

recueilli les mauvais bruits, j'ai questionné ce Léonard un moment à la

hâte, et il m'a dit que Joseph et conséquemment ceux qui le voudraient

soutenir étaient depuis une huitaine l'objet de grandes menaces, et que

vos sonneurs n'avaient pas seulement parlé de lui refuser la maîtrise à

ce concours, mais encore de lui ôter l'envie et le pouvoir de s'y

présenter une autre fois. Je sais, pour l'avoir ouï dire chez nous,

étant petite, à l'époque où mon frère fut reçu maître sonneur, qu'il s'y

fallait comporter bravement et passer par je ne sais quels essais de la

force et du courage. Mais chez nous, les sonneurs menant une vie errante

et ne faisant pas tous métier de ménétriers, ne se gênent point les uns

les autres et ne persécutent guère les aspirants. Il paraît, aux

précautions de mon père et au dire de Léonard, qu'ici, c'est autre

chose, et qu'il s'y fait quelquefois des batailles d'où ne reviennent

point tous ceux qui s'y rendent. Assistez-moi, Tiennet, car je me sens

morte de peur et de tristesse. Je n'ose point donner l'éveil à nos

bûcheux, car si mon père pensait que j'ai surpris et trahi quelque

secret de la confrérie, il me retirerait l'estime et la confiance. Il

est accoutumé à me voir aussi courageuse qu'une femme peut l'être dans

les dangers; mais, depuis la malheureuse affaire de Malzac, je vous

confesse que je n'ai plus de courage du tout, et que je suis tentée

d'aller me jeter au milieu de la bataille, tant j'en crains les suites

pour ceux que j'aime.

--Et c'est là, ma brave fille, ce que vous appelez manquer de courage?

répondis-je à Thérence. Allons, restez tranquille et laissez-moi faire.

Le diable sera bien malin si je ne découvre et surprends de moi-même, et

sans qu'on vous soupçonne, le secret des sonneurs; et, que votre père

m'en blâme, qu'il me chasse d'auprès de lui et me retire tout le bonheur

que j'ai songé de gagner... ça ne fait rien, Thérence! pourvu que je

vous le ramène ou que je vous le renvoie sain et sauf, ainsi qu'Huriel,

je serai assez payé, ne dussé-je point vous revoir. Adieu, contenez vos

angoisses, ne dites rien à Brulette, elle y perdrait la tête. Je saurai

vitement ce qu'il faut faire. N'ayez point l'air de rien savoir. Je

prends tout sur mon dos.

Thérence se jeta à mon cou et m'embrassa sur les deux joues avec toute

l'innocence d'une bonne fille; et, rempli de courage et de confiance, je

me mis à l'oeuvre.

Je commençai par aller chercher Léonard, que je savais être un bon gars,

très fort et hardi, et grandement attaché au père Bastien. Encore qu'il

fût un peu jaloux de moi au sujet de Thérence, il entra dans mon plan,

et je le consultai sur ce qu'il pouvait savoir du nombre des sonneurs

appelés au concours et du lieu où nous pourrions les aller surveiller.

Il ne me put rien dire du premier point. Quant au second, il m'apprit

que le concours ne se faisait point secrètement et qu'on le disait fixé

pour l'heure d'après vêpres, à Saint-Chartier, dans le cabaret de

Benoît. La délibération qui devait s'ensuivre était la seule chose où

les sonneurs se retiraient entre eux; mais c'était toujours dans la

maison même, et leur jugement était rendu en public.

Je pensai alors qu'une demi-douzaine de garçons bien résolus suffiraient

à rétablir la paix, si, comme Thérence le pensait, il survenait des

querelles, et que la justice étant de notre côté, nous trouverions bien,

au pays, des bons enfants qui nous donneraient un coup de main. Je fis

donc le choix de mes compagnons avec Léonard, et nous en trouvâmes

quatre bien consentants à nous suivre, ce qui, avec nous deux, faisait

le nombre souhaité. Ils n'hésitèrent que sur une chose, la crainte de

déplaire à leur maître en lui portant secours malgré lui; mais je leur

jurai que le grand bûcheux ne saurait jamais leurs bonnes intentions

s'ils le souhaitaient; que nous serions amenés comme par le hasard, et

enfin que, si quelqu'un en devait être blâmé, ils pourraient tout

rejeter sur moi, qui les aurais attirés là pour boire, sans les prévenir

de rien.

Nous étant ainsi accordés, j'allai dire à Thérence que nous étions en

mesure contre n'importe quel danger, et, nous» munissant chacun d'une

bonne trique, nous arrivâmes Saint-Chartier à l'heure dite.

Le cabaret à Benoît était si rempli, qu'on ne s'y pouvait retourner et

que force nous fut d'accepter une table en dehors. En somme, je ne fus

pas fâché d'y installer ma réserve, et, leur recommandant bien de ne se

point ivrer, je me coulai dans la maison où je comptai seize cornemuseux

de profession, sans parler d'Huriel et de son père, qui étaient attablés

au coin le plus obscur de la salle, le chapeau sur les yeux, et d'autant

moins aisés à reconnaître que peu de ceux qui se trouvaient là les

avaient aperçus ou rencontrés dans le pays. Je fis comme si je ne les

voyais point, et, parlant haut à leur portée, je m'enquis à Benoît de

cette bande de sonneurs réunis à son auberge, comme d'une chose dont je

n'avais pas seulement ouï parler et dont je ne connaissais point le

motif.

--Comment, me dit le patron, qui relevait de sa maladie et qui était

beaucoup blêmi et mandré, ne sais-tu point que Joseph, ton ancien ami,

le garçon de ma ménagère, va passer au concours avec le fils Carnat? Je

ne te cache pas que c'est une sottise, me dit-il tout bas. La mère s'en

désole et craint les mauvaises raisons qui s'échangent dans ces sortes

de conseils. Mêmement, elle en est si troublée qu'elle en perd la tête

et qu'on se plaint d'être mal servi céans, pour la première fois.

--Vous puis-je aider en quelque chose? lui dis-je, souhaitant d'avoir

une raison pour rester en dedans, et tourner autour des tables.

--Ma foi, mon garçon, répondit-il, si tu y as bonne volonté, tu me

rendras service, car je ne te cache pas que je suis encore faible, et ne

peux pas me baisser pour tirer le vin, sans avoir le vertige; mais j'ai

confiance en toi: voilà la clef du cellier. Charge-toi de remplir et

d'apporter les pichets. J'espère que la Mariton et ses aides de cuisine

suffiront au restant du service.

Je ne me le fis point dire deux fois; j'allai avertir mes compagnons de

l'emploi que je prenais pour le bien de la chose, et je fis la besogne

de sommelier, qui me permit de tout voir et de tout entendre.

Joseph et Carnat le jeune étaient chacun au bout d'une grande table,

régalant toute la sonnerie, chacun par moitié. Il y régnait plus de

bruit que de plaisir. On criait et chantait, pour se dispenser de

causer, car on était sur la défensive du part et d'autre, et on y

sentait les intérêts et les jalousies en émoi.

J'observai bientôt que tous les sonneurs n'étaient pas, comme je l'avais

craint, du parti des Carnat contre Joseph; car, si bien que se tienne

une confrérie, il y a toujours quelque vieille pique qui y met le

désaccord; mais je vis aussi, peu à peu, qu'il n'y avait là rien de

rassurant pour Joseph, parce que ceux qui ne voulaient point de son

concurrent ne voulaient pas de lui davantage, et souhaitaient voir

mandrer le nombre des ménétriers par la retraite du vieux Carnat. Il me

parut même que c'était le grand nombre qui pensait ainsi, et j'augurai

que les deux aspirants seraient évincés.

Après qu'on eut festiné environ deux heures, le concours fut ouvert. Le

silence ne fut point requis, car la cornemuse, en une chambre, n'est

point un instrument qui s'embarrasse des autres bruits, et les chanteurs

ne s'y obstinent pas longtemps. Il vint une foule de monde aux

alentours de la maison. Mes cinq camarades grimpèrent du dehors sur la

croisée ouverte; je ne me plaçai pas loin d'eux. Huriel et son père ne

bougèrent de leur coin. Carnat, désigné par le sort pour commencer,

monta sur l'arche au pain, et, encouragé par son père, qui ne se pouvait

retenir de lui marquer la mesure avec ses sabots, commença de sonner une

demi-heure durant sur l'ancienne musette du pays, à petit bourdon.

Il en sonna fort mal, étant fort ému, et je vis que cela faisait plaisir

à la plus grande partie des sonneurs. Ils gardèrent le silence, comme

ils avaient coutume de faire pour se donner l'air important; mais les

autres assistants le gardèrent aussi, ce qui fâcha bien le pauvre

garçon, car il avait espéré un peu d'encouragement, et son père commença

de ruminer en grand dépit, laissant voir la vengeance et la méchanceté

de son naturel.

Les maîtres sonneurs · 第 24 / 29 段