différemment; d'une façon plus douce et plus triste, et enfin le changea
du tout au tout, variant les modes et y mêlant du sien, qui n'était pas
pire, et qui même semblait soupirer et prier d'une manière si tendre
qu'on ne se pouvait tenir d'en être touché de compassion. Ensuite, il le
prit sur un ton plus fort et plus vif, comme si c'était une chanson de
reproche et de commandement, et Brulette qui s'était avancée et arrêtée
au bord du fossé, prête à y jeter le mai, mais ne s'y pouvant décider,
recula comme effrayée de la colère qui était marquée dans cette musique.
Alors Joseph, écartant les broussailles avec ses pieds et ses épaules,
parut sur le revers du fossé, l'oeil en feu, sonnant toujours, et
semblant, par son jeu et sa mine, menacer Brulette d'un grand désespoir
si elle ne renonçait point à l'affront qu'elle avait eu dessein de lui
faire.
Vingt-sixième veillée.
--Brave musique et grand sonneur! s'écria le grand bûcheux, battant des
mains quand ce fut fini. Voilà du bon et du beau, Joseph, et on se peut
consoler de tout quand on tient comme ça le dragon par les cornes. Viens
ici qu'on te complimente!
--On ne se console pas d'une insulte, mon maître, répondit Joseph, et il
y aura, pour toute la vie, un fossé plein d'épines entre Brulette et
moi, si elle jette dans celui-ci les fleurs de mon offrande.
--À Dieu ne plaise, répondit--Brulette, que je paye si mal une si belle
aubade! Viens ici, Joset; il n'y aura jamais d'épines entre nous, que
celles que tu y planteras toi-même.
Joseph, brisant, comme un sanglier, les ronces drues comme un filet qui
le retenaient sur la berge du fossé, et voltigeant sur la vase qui en
verdissait le fond, sauta dans le préau, et, prenant le bouquet dans les
mains de Brulette, il en arracha des fleurs qu'il lui voulut placer sur
la tête, à côté de l'épine blanche et rose d'Huriel. Il agissait ainsi
d'un air d'orgueil, et comme un homme qui a gagné le droit d'imposer sa
volonté; mais Brulette l'arrêtant, lui dit:
--Un moment, Joseph; j'ai mon idée, et c'est à toi de t'y soumettre. Tu
dois être bientôt reçu maître sonneur, et puisque le bon Dieu m'a rendue
si sensible à la musique, c'est que je m'y entends un peu sans avoir
rien appris. J'ai donc fantaisie de faire ici un concours et d'y
récompenser celui qui s'y comportera le mieux. Donne ta musette à Huriel
et qu'il fasse sa preuve, comme tu viens de faire la tienne.
--Oui, oui, j'y consens tout à fait, s'écria Joseph, dont la figure
brilla de défi. À ton tour, Huriel, et fais parler cette peau de bouc
comme le gosier d'un rossignol, si tu peux!
--Ce ne sont pas là nos conditions, Joseph, répondit Huriel. Tu as dit
que tu me laisserais la parole et j'ai parlé! Je le laisse la musique,
où je reconnais que tu es au-dessus de moi. Reprends donc la musette et
parle encore en ton langage; personne ici ne se lassera de t'entendre.
--Puisque tu te confesses vaincu, reprit Joseph, je ne jouerai plus que
par commandement de Brulette.
--Joue, lui dit-elle; et, tandis qu'il sonnait encore merveilleusement,
elle tressa une guirlande des fleurs de nénufar blanc avec les rubans
argentés qui liaient la gerbe. La chanterie de Joseph étant achevée,
elle vint à lui et enroula cette guirlande autour du bourdon de sa
cornemuse, en lui parlant ainsi:
--Joset, le beau sonneur, je te reçois maître en sonnerie et t'en donne
le prix. Que ce gage te porte bonheur et gloire, et qu'il te marque
l'estime que je fais de tes grands talents.
--Oui, oui, c'est bien! dit Joseph. Merci, ma Brulette. Achève donc de
me rendre fier et content, en gardant pour toi une de ces fleurs que tu
me donnes. Cueille sur moi la plus belle et la mets vitement sur ton
coeur, si tu ne la veux mettre sur ton front.
Brulette sourit en rougissant, et, belle comme un ange, regarda Huriel,
qui pâlissait et se jugeait perdu.
--Joseph, répondit-elle, je t'ai donné là une belle maîtrise, celle de
la musique! Il t'en faut contenter et ne point demander la maîtrise
d'amour, qui ne se gagne point par force ni par science, mais par la
volonté du bon Dieu.
La figure d'Huriel s'éclaircit, et celle de Joseph s'embrasa.
--Brulette, s'écria-t-il, il faudra que la volonté du bon Dieu soit la
mienne!
--Oh! doucement, dit-elle; lui seul est le maître, et voilà un de ses
petits anges qui ne doit point entendre de paroles contraires à la
religion.
Elle disait cela, recevant dans ses bras Charlot, bondissant après elle
comme un agneau vers sa mère. Thérence, qui était rentrée en la chambre
pendant la sonnerie de Joseph, venait de le lever, et, sans prendre le
temps de se laisser habiller, il accourait, quasi nu, embrasser sa
mignonne, avec un air de maître et de jaloux qui se moquait bien des
prétentions des amoureux.
Joseph, qui avait oublié tous ses soupçons et qui se croyait abusé par
la lettre du fils Carnat, se recula du passage de Charlot, comme si ce
fût un serpent; et quand il le vit échanger avec Brulette des caresses
si vives, l'appelant mère mignonne et maman au petit Charlot, il lui
passa un vertige devant les yeux comme s'il allait tomber en pâmoison;
mais, tout aussitôt, transporté de colère, il s'élança sur l'enfant, et,
l'attirant à lui très-brutalement:
--Voilà donc enfin la vérité qui se montre! dit-il d'une voix suffoquée;
voilà le jeu qu'on fait de moi, et la maîtrise d'amour qui m'a devancé!
Brulette, effrayée de la colère de Joseph et des cris de Charlot, voulut
le lui reprendre; mais, ne se connaissant plus, il le tirait à lui,
riant d'une manière farouche, et disant qu'il le voulait regarder tout
son soûl pour en trouver la ressemblance; et, dans ce débat, il serrait
l'enfant sans y songer et l'étouffait, au désespoir de Brulette, qui,
n'osant pas ajouter, par sa défense, au risque qu'il y courait, se jeta
vers Huriel en lui disant:
--Mon enfant! mon enfant! il me tue mon pauvre enfant!
Huriel n'y alla pas deux fois. Il empoigna Joseph par la nuque et le
serra si vite et si fort, que ses bras raidis se desserrant, je pus
recevoir Charlot dans les miens et le rapporter quasi pâmé à Brulette.
Joseph faillit pâmer aussi, autant de l'accès de rage qui lui était
venu, que de la manière dont Huriel l'avait empoigné. Il s'en serait
suivi une bataille, et le grand bûcheux se jetait déjà au milieu, si
Joseph eût compris ce qui s'était passé; mais il ne se rendait compte de
rien, sinon que Brulette était mère et qu'il avait été trompé par elle
et par nous.
--Vous ne vous en cachez donc plus? lui dit-il avec des mots entrecoupés
d'un reste d'étouffement.
--Qu'est-ce que vous prétendez donc me dire? répliqua Brulette, qui
était tout en larmes, assise sur le gazon, et adoucissant avec ses mains
les meurtrissures que Charlot avait reçues aux bras. Vous êtes un fou
très-méchant, voilà tout ce que je sais. Ne vous approchez plus de moi,
et n'ayez jamais le malheur de brutaliser cet enfant, si vous ne voulez
que Dieu vous maudisse!
--Un seul mot, Brulette; dit Joseph, si vous êtes sa mère, confessez-le.
Vous aurez ma pitié et mon pardon; je vous soutiendrai même, au besoin;
mais si vous ne pouvez le nier que par un mensonge... vous aurez mon
mépris et mon oubli!
--Sa mère? moi, sa mère? s'écria Brulette en se relevant comme pour
repousser Charlot. Vous croyez que je suis sa mère? dit-elle encore, en
reprenant contre son coeur le pauvre enfant, cause de tant de soucis.
Alors elle regarda d'un air égaré autour d'elle, et, cherchant Huriel
des yeux: Est-il possible, s'écria-t-elle, que l'on pense de moi une
pareille chose?
--La preuve qu'on ne le pense pas, répondit Huriel en s'approchant
d'elle et en caressant Charlot, c'est qu'on aime l'enfant que vous
aimez.
--Dites mieux, mon frère, s'écria vivement Thérence, dites ce que vous
me disiez hier: «Qu'il soit à elle ou non, il sera mien si elle veut
être mienne.»
Brulette jeta ses deux bras au cou d'Huriel, et s'y tenant attachée
comme une vigne à un chêne:
--Soyez donc mon maître, dit-elle, car je n'en ai jamais eu et n'en
aurai jamais d'autre que vous.
Joseph regardait cet accord soudain dont il était la cause, avec une
douleur et un regret si grands, qu'il faisait peine à voir. Le cri de
vérité de Brulette l'avait saisi, et il croyait avoir rêvé l'offense
qu'il venait de lui faire. Il sentit que tout était fini entre eux, et,
sans dire une parole, il ramassa sa musette et s'enfuit.
Le grand bûcheux courut après lui et le ramena, disant:
--Non, non, ce n'est pas comme cela qu'il faut se quitter, après une
amitié d'enfance. Abaisse ton orgueil, Joseph, et demande pardon à cette
honnête fille. C'est ma fille, à cette heure, l'accord en est fait, et
j'en suis fier; mais il faut qu'elle reste ta soeur. On pardonne à un
frère ce qu'on ne peut pardonner à un amant.
--Qu'elle me pardonne si elle veut et si elle peut! dit Joseph; mais si
je suis coupable, je ne peux recevoir l'absolution que de moi-même.
Haïssez-moi, Brulette, cela me vaudra peut-être mieux. Je vois bien que
j'ai fait ce qu'il fallait pour me perdre dans votre esprit. Il n'y a
pas à en revenir; mais si je vous fais pitié, ne me le dites pas. Je ne
vous demande plus rien.
--Cela ne serait pas arrivé, répondit Brulette, si vous aviez fait votre
devoir, qui était d'aller embrasser votre mère. Allez-y, Joseph, et
surtout ne lui dites pas de quoi vous m'avez accusée: vous la feriez
mourir de chagrin.
--Ma chère fille, reprit encore le grand bûcheux, retenant toujours
Joseph, j'ai idée qu'il ne faut gronder les enfants que quand ils sont
dans un état tranquille. Autrement, ils entendent de travers ce qu'on
leur dit, et ne profitent point des reproches. Pour moi, Joseph a des
moments de folleté, et s'il n'en fait pas amende honorable aussi
aisément qu'un autre, c'est peut-être qu'il sent beaucoup son tort et
souffre plus de son propre blâme que de celui d'autrui. Donnez-lui
l'exemple de la raison et de la bonté. Il n'est pas malaisé de pardonner
quand on est heureux, et vous devez vous sentir contente d'être aimée
comme vous l'êtes ici. Davantage ne serait pas possible, car je sais de
vous, à présent, des choses qui me font vous tenir en si haute estime,
que voilà des mains qui tordraient le cou à quiconque vous insulterait
délibérément; mais il n'en est point ainsi de l'insulte de Joseph. Elle
est partie de la fièvre et non de la réflexion, et la honte l'a suivie
de si près que son coeur vous en fait, à cette heure, parfaite
réparation. Allons, Joseph, un mot de ta signature à la fin de mon
discours; je ne t'en demande pas plus, et Brulette s'en contentera,
n'est-ce pas, ma fille?
--Vous ne le connaissez guère si vous croyez qu'il le dira, mon père,
répondit Brulette; mais je ne l'exige pas, parce que, avant tout, je
vous veux contenter. Par ainsi, Joseph, je te pardonne, encore que tu
n'y tiennes point. Reste déjeuner avec nous, et parlons d'autre chose;
ce qui a été dit est oublié.
Joseph ne dit mot, mais il ôta son chapeau et posa son bâton, comme
décidé à rester. Les deux jeunes filles rentrèrent en la maison pour
apprêter le repas, et Huriel, qui avait grand soin de son cheval, se mit
à l'étriller et à le panser. Je m'occupai de Charlot que Brulette
m'avait confié; et le grand bûcheux, voulant distraire Joseph, lui parla
musique et loua beaucoup l'arrangement qu'il avait donné à sa chanson.
--Ne me parlez plus de cette chanson-là, lui dit Joseph. Elle ne me
rappellerait que des peines, et je la veux oublier.
--Eh bien, dit le grand bûcheux, joue-moi quelque autre chose de ton
invention, et là, tout de suite, comme l'idée t'en viendra.
Joseph s'éloigna avec lui dans le parc, et nous l'entendîmes sonner des
airs si tristes et si plaintifs, qu'il semblait d'une âme prosternée
dans le repentir et la contrition.
--L'entends-tu? dis-je à Brulette. Voilà sa manière de se confesser,
sans doute, et si le chagrin est une réparation, il te la donne de son
mieux.
--Je ne crois pas à un bien tendre coeur sous une si rude fierté,
répondit Brulette; je suis, à présent, comme Thérence: un peu de
tendresse m'attire plus qu'un beau savoir; mais j'ai pardonné, et si ma
pitié n'est pas aussi grande que Joseph la réclame en son langage, c'est
parce que je lui connais une consolation dont mon oubli ne le privera
point: c'est l'estime que les autres et lui-même feront de ses talents.
Si Joseph n'y tenait pas plus qu'à l'amitié, il n'aurait pas la langue
muette et l'oeil sec devant les reproches de l'amitié. On ne sait bien
demander que ce dont on a grand besoin.
--Eh bien, dit le grand bûcheux, revenant seul du parc, l'avez-vous
écouté, mes enfants? Il a dit tout ce qu'il pouvait et voulait dire, et,
content de m'avoir tiré les larmes des yeux avec ses inventions, il s'en
va plus tranquille.
--Vous ne l'avez pas pu garder à déjeuner, pas moins! dit Thérence en
souriant.
--Non, répondit le père. Il a trop bien sonné pour n'être pas consolé
aux trois quarts, et il a mieux aimé partir là-dessus, que sur quelque
sottise qu'il aurait pu dire à table.
Vingt-septième veillée.
Quand nous fûmes au repas, nous nous sentions tous soulagés de
l'appréhension de la veille, par rapport à la fâcherie d'Huriel et de
Joseph, et, comme Thérence montrait bien, soit en sa présence, soit en
son absence, qu'elle n'avait pour lui aucun ressentiment, bon ou mauvais
du passé, je me trouvais, ainsi qu'Huriel et le grand bûcheux, en idées
riantes et tranquilles. Charlot, se voyant choyé et caressé de tout le
monde, commençait à oublier l'_homme_ qui l'avait épeuré et meurtri. De
temps en temps, il se retournait encore au moindre bruit, et Thérence le
consolait en riant et en lui disant qu'il était parti et ne reviendrait
plus. Nous étions là comme une seule famille, et, tout en servant
Thérence avec un grand respect, je me disais que j'aurais le vouloir
moins impérieux et plus patient avec mes amours que Joseph avec les
siennes.
Brulette seule demeurait soucieuse et accablée, comme si elle eût reçu
dans le coeur un mauvais coup. Huriel s'en inquiétait; le grand bûcheux,
qui connaissait bien l'âme humaine dans tous ses plis, et qui était si
bon que sa figure et sa parole mettaient du miel dans toutes les
amertumes, lui prit ses petites mains, et attirant sa jolie tête sur son
coeur, lui dit, à la fin du repas:
--- Brulette, nous avons une prière à t'adresser, et si tu as l'air
triste et inquiète, voilà mon fils et moi qui n'oserons. Ne veux-tu
point nous donner un sourire d'encouragement?
--Parlez, mon père, et commandez-moi? répondit Brulette.
--Eh bien, ma fille, il faut que tu sois consentante de nous présenter
dès demain à ton grand-père, à seules fins qu'il agrée mon Huriel pour
son petit-fils.
--C'est trop tôt, mon père, répondit Brulette, répandant encore quelques
larmes; ou pour mieux dire, c'est trop tard. Car si vous m'aviez
commandé cela, il y a une heure, avant que Joseph lâchât de certaines
paroles devant moi, j'eusse été consentante de bon coeur. À présent,
j'aurais honte, je vous le confesse, d'accepter si librement la foi d'un
honnête homme, quand je vois que je ne passe point pour une honnête
fille. Je savais bien qu'on m'avait reproché une humeur légère et des
goûts de coquetterie. Votre fils lui-même m'avait doucement tancée
là-dessus, l'an dernier. Thérence m'en blâmait, tout en me donnant son
amitié. Aussi, voyant qu'Huriel avait tant de courage pour me quitter
sans me demander rien, j'avais fait de grandes réflexions. Le bon Dieu
m'y avait aidée en m'envoyant la charge de ce petit enfant, qui ne me
plaisait pas d'abord et que j'aurais peut-être refusé, si, à mon devoir,
ne se fût mêlée l'idée que, par un peu de souffrance et de vertu, je
serais plus digne d'être aimée, que par mon babillage et mes toilettes.
Je pensais donc d'avoir réparé mes années d'insouciance, et d'avoir mis
sous mes pieds le trop grand amour de ma petite personne. Je me voyais
bien critiquée et délaissée chez nous; je m'en consolais en me disant:
«S'il revient, lui, il verra bien que je ne mérite pas d'être blâmée
pour être devenue raisonnable et sérieuse.» Mais voilà que j'apprends
bien autre chose, autant par la conduite de Joseph que par la parole de
Thérence. Ce n'était pas seulement Joseph qui me croyait égarée depuis
longtemps, c'était Huriel aussi, puisqu'il avait l'amour assez fort et
le coeur assez grand pour dire hier à sa soeur: «Fautive ou non fautive,
je l'aime et la prends comme elle est.» Ah! Huriel, je vous en remercie!
mais je ne veux pas que vous m'épousiez avant de me connaître. Je
souffrirais trop de vous voir critiqué comme vous allez l'être, sans
doute, à cause de moi. Je vous respecte trop pour laisser dire que vous
endossez la paternité d'un champi. Allons! convenez qu'il faut que j'aie
été bien légère dans mes allures d'autrefois, pour donner prise à une
pareille accusation! Eh bien, je veux que vous me jugiez par ma conduite
de tous les jours, et que vous sachiez que je ne suis pas seulement
belle danseuse à la noce, mais bonne gardienne de mon devoir à la
maison. Nous viendrons demeurer ici, comme vous le souhaitez; et, dans
un an, si je ne suis pas maîtresse de vous prouver que je n'ai pas à
rougir de mes soins pour Charlot, du moins je vous aurai donné, par
toutes mes actions, la preuve que je suis raisonnable dans mes esprits
autant que saine dans ma conscience.
Huriel arracha Brulette des bras de son père, embrassa dévotement les
larmes qui coulaient de ses beaux yeux, et la replaçant où il l'avait
prise:
--Bénissez-la donc bien, mon père, dit-il, car vous voyez si je vous ai
menti en vous disant qu'elle en était digne. Elle, a très-bien parlé,
cette chère langue dorée, et il n'y a rien à lui répondre, sinon que
nous n'avons pas besoin d'un an ni même d'un jour d'épreuve, et que nous
irons, dès ce soir, la demander à son grand-père; car de passer encore
une nuit dans l'attente de ce consentement, je ne m'en sens pas le
courage, à présent que je n'ai plus que cela à obtenir pour me sentir le
roi du monde.
--Voilà donc, dit le père Bastien à Brulette, ce que tu as gagné à
chercher du répit? Au lieu de le demander demain, nous te demanderons
aujourd'hui. Allons, mon enfant, il t'y faut soumettre, et c'est le
châtiment de ta mauvaise conduite dans le temps passé.
Le contentement s'épanouit enfin sur le visage de Brulette, et le mal
que lui avait fait Joseph fut oublié. Cependant, quand nous quittâmes la
table, il lui en vint encore un retintement. Charlot entendant Huriel
appeler le grand bûcheux _mon père_, l'appela de même, et en fut
d'autant mieux caressé; mais Brulette s'en affligea encore un brin.
--Ne faudrait-il pas, dit-elle, se donner enfin la peine d'inventer une
parenté à ce pauvre enfant? car chaque fois, à présent, qu'il
m'appellera sa mère, il me semblera qu'il fait souffrir ceux qui
m'aiment.
On allait encore la rassurer sur ce point, lorsque Thérence dit:
--Parlez plus bas, nous sommes écoutés. Et, tournant tous, comme elle,
nos yeux du côté du portail, nous vîmes le bout d'un bâton appuyé à
terre et la renflure d'une besace pleine, qui dépassaient le mur et
marquaient bien qu'un mendiant était là, attendant qu'on fît attention à
lui, et pouvant entendre des choses qui ne le regardaient point.
Je m'avançai vers lui et reconnus le carme Nicolas, qui, tout aussitôt
s'approchant, nous confessa, sans embarras, qu'il nous écoutait depuis
un quart d'heure et y avait même pris beaucoup de plaisir.
--Il me semblait bien connaître la voix d'Huriel, dit-il; mais, en
faisant ma tournée, je m'attendais si peu à le trouver céans, mes chers
amis, que je n'en aurais pas été certain, sans diverses choses qui se
sont dites ici, et où Brulette sait bien que je ne suis pas de trop.
--Nous le savons aussi, dit Huriel.
--Vous? fit le moine. Oui, cela doit être!
--Et cela est, parce que la tante m'a tout confié hier soir, dit Huriel
à Brulette. Vous voyez, mignonne, que je n'ai pas tant de mérite à vous
croire.
--Oui, dit Brulette bien soulagée, mais hier matin!... Eh bien, puisque
vous voilà instruit de mes affaires, ajouta-t-elle en parlant au moine,
que me conseillez-vous, frère Nicolas? Vous qui avez été employé dans
celles de Charlot, ne trouverez-vous pas quelque histoire à répandre
pour couvrir le secret de ses parents et réparer le dommage fait à mon
honneur?
--Une histoire? dit le carme. Moi, conseiller et aider le mensonge? Je
ne suis point de ceux qui se peuvent damner pour l'amour des jeunes
filles, ma mie! Il ne m'en reviendrait rien. Il faudra donc que je vous
aide autrement, et j'y ai déjà travaillé plus que vous ne pensez. Ayez
patience, et tout s'arrangera aussi bien qu'une autre affaire, où maître
Huriel sait bien que je n'ai pas été mauvais ami.
--Je sais que je vous dois le repos et la sûreté de ma vie, répondit
Huriel. Aussi, qu'on dise des moines ce qu'on voudra: j'en sais au moins
un, pour qui je me ferais couper en quatre. Asseyez-vous donc, mon
frère, et passez avec nous la journée. Ce qui est à nous est à vous, et
la maison où nous sommes est aussi la vôtre.
Thérence et le grand bûcheux allaient faire aussi leurs honnêtetés au
bon frère, quand ma tante Marghitonne arriva et ne nous voulut plus
souffrir ailleurs qu'avec elle. On allait faire la cérémonie du chou,
qui est la grande farce ancienne du lendemain des noces, et déjà la
promenade commençait et venait de notre côté. On buvait, chantait et
dansait à chaque repos. Il n'y avait plus moyen pour Thérence de se
tenir à l'écart, et elle accepta mon bras pour aller au-devant du
cortége, tandis qu'Huriel y menait Brulette. Ma tante se chargea du
petit, et le grand bûcheux, entraînant le carme, le décida aisément à se
divertir en bonne compagnie.
Le gars qui jouait le personnage du jardinier, ou, comme on dit encore
chez nous, du païen, sur la civière, était orné d'une manière qui
étonnait bien le monde. Il avait ramassé, auprès du petit parc, une
belle guirlande de nénufars liée de rubans d'argent, et s'en était fait
une ceinture sur sa bosse de filasse. Il ne nous fallut pas grand temps
pour la reconnaître. Joseph l'avait perdue ou jetée en se retirant de
nous. Les rubans faisaient envie aux filles de la noce, qui délibérèrent
de ne les point laisser gâter, et, se jetant toutes sur le païen, encore
qu'en se défendant il en embrassât plus d'une avec son museau barbouillé
de lie, elles l'en dépouillèrent et se firent le partage de cette riche
livrée de mariage. Ainsi les rubans dépecés de Joseph brillèrent tout le
jour sur la coiffe des plus fraîches fillettes de l'endroit et firent
encore un meilleur usage qu'il ne pensait en les laissant sur le chemin.
La comédie donnée de porte en porte dans le village, fut aussi folle que
de coutume, et se termina par un grand repas et des danses jusqu'à la
nuit. Après quoi, prenant congé, Brulette et moi, accompagnés du grand
bûcheux, de Thérence et d'Huriel, nous partîmes pour Nohant, avec le
moine en tête, qui conduisait le clairin par la bride, et sur le
clairin, le gros Charlot, un peu grisé de tout ce qu'il avait vu, riant
comme un fou, et s'essayant à chanter comme il avait entendu faire tout
le jour:
Encore que la jeunesse d'aujourd'hui soit bien dégénérée, vous avez tant
de fois vu des fillettes de quinze ans faire cinq lieues le matin et
autant le soir sur leurs jambes, pour une journée de danse par la plus
forte chaleur, que vous ne penserez point que nous arrivâmes chez nous
rendus de fatigue. Tout au contraire, nous avions encore dansé à quatre,
plus d'une fois, le long du chemin, le grand bûcheux sonnant de la
musette, Charlot dormant sur le cheval, et le carme nous traitant de
fous, nous grondant, et ne se pouvant retenir de rire et de frapper des
mains pour nous exciter.
Enfin nous étions à la porte de Brulette sur les dix heures du soir, et
le père Brulet dormait en son lit, quand la joyeuse compagnie entra dans
la chambre. Comme il était pas mal sourd et dormait dur, Brulette coucha
le petit, nous servit un bout de collation, et se consulta avec nous sur
le réveil qu'on lui ferait, avant qu'il eût fini son premier somme.
À la fin il se retourna de notre côté, vit la lumière, reconnut sa fille
et moi, s'étonna des autres, et, s'asseyant sur son lit, d'un air aussi
sérieux qu'un juge, écouta le discours que lui fit un peu haut et en peu
de paroles, mais bien honnêtement, le grand bûcheux. Le carme, en qui le
père Brulet avait toute confiance, y ajouta l'éloge de la famille
Huriel, et Huriel déclara son inclination et tous ses bons sentiments
pour le présent et l'avenir.