Disant cela avec un retour de dépit, il me regarda en face, et je vis

qu'il souhaitait chercher querelle au premier qui s'y voudrait prêter.

Je ne demandais pas mieux que d'essuyer son premier feu.--Joseph, lui

dis-je, Brulette a raison de te trouver changé. Il n'y a rien là

d'étonnant. On sait comment on se quitte et non comment on se

retrouvera. Ne sois donc pas surpris si tu trouves en moi aussi un petit

changement. J'ai toujours été doux et patient, te soutenant en toute

rencontre et te consolant dans les ennuis; mais si tu es devenu plus

injuste que par le passé, je suis devenu plus chatouilleux, et je trouve

mauvais que tu dises devant moi à ma cousine qu'elle est prodigue de

baisers et qu'elle souffre trop de gens autour d'elle.

Joseph me regarda d'un oeil méprisant, et prit véritablement un air de

diable emmalicé pour me rire à la figure. Et puis il dit, en croisant

ses bras, et me toisant comme s'il eût voulu prendre ma mesure:

--Ah vraiment, Tiennet? C'est donc toi? Eh bien, je m'en étais toujours

douté, à l'amitié que tu me marquais pour m'endormir.

--Qu'est-ce que vous entendez par là, Joset? dit Brulette offensée, et

pensant qu'il eût perdu l'esprit. Où avez-vous pris le droit de me

blâmer, et comment vous passe-t-il par la tête de chercher à voir

quelque chose de mal ou de ridicule entre mon cousin et moi? Êtes-vous

donc pris de vin ou de fièvre, que vous oubliez le respect que vous me

devez, et l'attachement que je croyais mériter de vous?

Joseph fut battu de l'oiseau, et prenant la main de Brulette dans la

sienne, il lui dit avec des yeux remplis de larmes:

--J'ai tort, Brulette; oui, j'ai été un peu secoué par la fatigue et par

l'impatience d'arriver; mais je n'ai pour vous que de l'empressement, et

vous ne devez pas le prendre en mauvaise part. Je sais très-bien que vos

manières sont retenues et que vous voulez soumission de tout le monde.

C'est le droit de votre beauté, qui n'a fait que gagner au lieu de se

perdre; mais convenez que vous aimez toujours le plaisir, et qu'à la

danse on s'embrasse beaucoup. C'est la coutume, et je la trouverai bonne

quand j'en pourrai profiter à mon tour. Il faut que cela soit, car je

sais danser, à présent, tout comme un autre, et, pour la première fois

de ma vie, je vas danser avec vous. J'entends revenir les musettes.

Venez, et vous verrez que je ne bouderai plus contre le plaisir d'être

au nombre de vos serviteurs.

--Joset, répondit Brulette, que ce discours ne contenta qu'à demi, vous

vous trompez si vous pensez que j'ai encore des serviteurs. J'ai pu être

coquette, c'était mon goût, et je n'ai pas de compte à rendre de moi;

mais j'avais aussi le droit et le goût de changer. Je ne danse donc plus

avec tout le monde, et, ce soir, je ne danserai pas davantage.

--J'aurais cru, dit Joseph piqué, que je n'étais pas tout le monde pour

l'ancienne camarade avec qui j'ai communié et vécu sous le même toit!

La musique et les noceux, qui arrivaient à grand bruit, lui coupèrent la

parole, et Huriel entrant, tout animé, sans faire la moindre attention à

Joseph, prit Brulette dans ses bras, l'enleva comme une paille et la

conduisit à son père qui était dehors, et qui l'embrassa bien

joyeusement, au grand crève-coeur de Joseph qui la suivait, et qui,

serrant les poings, la voyait faire à ce vieux les amitiés d'une fille à

son père.

Me coulant alors à l'oreille du grand bûcheux, je lui fis observer que

Joseph était là, et, le prévenant de sa mauvaise humeur, je lui dis

qu'il serait à propos qu'il emmenât Huriel, tandis que je déciderais

bien aisément Brulette à se retirer aussi. Par ce moyen, Joseph, qui

n'était pas de la noce et que ma tante ne retiendrait point, serait bien

obligé d'aller coucher à Nohant ou dans quelque autre maison du Chassin.

Le grand bûcheux fut de mon avis; et faisant semblant de ne point voir

Joseph, qui se tenait à l'écart, il se consulta avec Huriel, tandis que

Brulette s'en alla voir dans quel endroit de la maison elle pourrait

passer la nuit.

Mais ma tante, qui s'était vantée de nous héberger, n'avait pas compté

qu'elle prendrait fantaisie de se coucher avant les trois ou quatre

heures du matin. Les garçons ne se couchent même point du tout la

première nuit des noces, et font de leur mieux pour que la danse ne

périsse point trois jours et trois nuits durant. Si l'un d'eux se sent

trop fatigué, il s'en va au foin faire un somme. Quant aux filles et

femmes, elles se retirent toutes en une même chambre; mais ce ne sont

guère que les vieilles et les laides qui lâchent ainsi la compagnie.

Aussi, quand Brulette monta en la chambre où elle comptait trouver place

auprès de quelque parente, elle tomba dans toute une ronflerie qui ne

lui donna pas seulement un coin grand comme la main, et celles qu'elle

réveilla lui dirent de revenir au jour, quand elles iraient reprendre le

service de la table. Elle redescendit pour nous dire son embarras, car

elle s'y était prise trop tard pour s'arranger avec les voisines, il n'y

avait pas seulement une chaise en une chambre fermée, où elle pût passer

la nuit.

--Alors, dit le grand bûcheux, il faut vous en aller dormir avec

Thérence. Mon garçon et moi passerons le temps ici et personne n'y

pourra trouver à redire.

J'avisai que, pour ôter tout prétexte à la jalousie de Joseph, il était

aisé à Brulette de s'échapper avec moi sans rien dire, et le grand

bûcheux allant à lui et l'occupant par ses questions, j'emmenai ma

cousine au vieux château, en sortant par le jardin de ma tante.

Quand je revins, je trouvai le grand bûcheux, Joseph et Huriel attablés

ensemble. Ils m'appelèrent, et je me mis à souper avec eux, me prêtant à

manger, boire, causer et chanter pour éviter l'éclat du dépit qui aurait

pu s'amasser dans les discours dont Brulette aurait été le sujet.

Joseph, nous voyant ligués pour le forcer à faire bonne contenance, se

posséda très-bien d'abord, et montra même de la gaieté; mais, malgré

lui, il mordit bientôt en caressant, et on sentait qu'à tout propos

joyeux il avait un aiguillon au bout de la langue, ce qui l'empêchait

d'y aller franchement.

Le grand bûcheux eût souhaité endormir son fiel par un peu de vin, et

je crois que Joseph s'y serait prêté de bon coeur pour s'oublier

lui-même; mais jamais le vin n'avait eu de prise sur lui, et, moins que

jamais, il en ressentit le bon secours. Il but quatre fois comme nous

autres, qui n'avions pas de raisons pour vouloir enterrer nos

entendements, et il n'en eut que les idées plus claires et la parole

plus nette.

Enfin, à une méchanceté un peu trop forte qui lui vint, sur la finesse

des femmes et la traîtrise des amis, Huriel, frappant du poing sur la

table et prenant dans ses mains le bras de son père, qui depuis

longtemps le poussait du coude pour le rappeler à la patience:

--Non, mon père, dit-il, pardonnez-moi, mais je n'en puis endurer

davantage, et il vaut mieux s'expliquer ouvertement quand on y est. Que

ce soit demain, ou dans une semaine, ou dans une année, je sais que

Joseph aura la dent aussi pointue qu'à cette heure, et si j'ai l'oreille

fermée jusque-là, il faudra bien toujours qu'elle finisse par s'ouvrir

aux reproches et aux injustices. Voyons, Joseph, il y a une bonne heure

que je comprends, et tu as dépensé beaucoup d'esprit de trop. Parle

chrétien, j'écoute. Dis ce que tu as sur le coeur, le pourquoi et le

comment. Je te répondrai de même.

--Allons, soit! expliquez-vous, dit le grand bûcheux, en renversant son

verre et prenant son parti comme il savait le faire à l'occasion: on ne

boira plus, si ce n'est pour trinquer de franche amitié, car il ne faut

pas mêler le venin du diable au vin du bon Dieu.

--Vous m'étonnez beaucoup tous les deux, dit Joseph, qui devint jaune

jusque dans le blanc de l'oeil, et qui cependant continua de rire

mauvaisement. À qui diantre en avez-vous, et pourquoi vous grattez-vous

quand nulle mouche ne vous pique? Je n'ai rien contre personne;

seulement je suis en humeur de me moquer de tout, et je ne pense pas que

vous m'en puissiez ôter l'envie.

--Peut-être! dit Huriel, dépité à son tour.

--Essayez-y donc! reprit Joseph toujours ricanant.

--Assez! dit le grand bûcheux, frappant sur la table avec sa grosse

main noueuse. Taisez-vous l'un et l'autre, et puisqu'il n'y a pas de

franchise chez toi, Joseph, j'en aurai pour deux. Tu as méconnu dans ton

coeur la femme que tu voulais aimer; c'est un tort que le bon Dieu peut

te pardonner, car il ne dépend pas toujours d'un homme d'être confiant

ou méfiant dans ses amitiés; mais c'est, à tout le moins, un malheur qui

ne se répare guère. Tu es tombé dans ce malheur, il faut t'y accoutumer

et t'y soumettre.

--Pourquoi donc ça, mon maître? dit Joseph, se redressant comme un chat

sauvage. Qu'est-ce qui s'est chargé de dire mon tort à celle qui n'en

avait pas eu connaissance et qui n'a rien eu à en souffrir?

--Personne! répondit Huriel. Je ne suis pas un lâche.

--Alors, qui s'en chargera? reprit Joseph.

--Toi-même, dit le grand bûcheux.

--Et qui m'y obligera?

--La conscience de ton propre amour pour elle. Un doute ne va jamais

seul, et si tu es guéri du premier, il t'en viendra un second qui te

sortira des lèvres aux premiers mots que tu lui voudras dire.

--M'est avis, Joseph, dis-je à mon tour, que c'est déjà fait, et que tu

as offensé, ce soir, la personne que tu veux disputer.

--C'est possible, répondit-il fièrement; mais cela ne regarde qu'elle et

moi. Si je veux qu'elle en revienne, qui vous dit qu'elle n'en reviendra

pas? Je me rappelle une chanson de mon maître dont la musique est belle

et les paroles vraies:

On donne à qui demande.

Eh bien, marchez, Huriel! Demandez en paroles, moi je demanderai en

musique, et nous verrons si on est trop engagé avec vous pour ne pas se

retourner de mon côté. Voyons, allez-y franchement, vous qui me

reprochez d'y aller de travers! Nous voilà à deux de jeu, nous n'avons

pas besoin de nous déguiser. Une belle maison n'a pas qu'une porte, et

nous frapperons chacun à la nôtre.

--Je le veux bien, répondit Huriel; mais vous ferez attention à une

chose, c'est que je ne veux plus de reproches, ni sérieux, ni moqueurs.

Si j'oublie ceux que j'aurais à vous faire, ma douceur n'ira pas jusqu'à

souffrir ceux que je ne mérite pas.

--Je veux savoir ce que vous me reprochez! fit Joseph, à qui le trouble

de sa bile ôtait la souvenance.

--Je vous défends de le demander, et je vous commande de vous en aviser

vous-même, répondit le grand bûcheux. Quand vous échangeriez quelque

mauvais coup avec mon fils, vous n'en seriez pas plus blanc pour cela,

et vous n'auriez pas sujet d'être bien fier, si je vous retirais le

pardon que, sans rien dire, mon coeur vous a accordé!

--Mon maître, s'écria Joseph, très-échauffé d'émotion, si vous avez cru

avoir quelque pardon à me faire, je vous en remercie; mais, dans mon

idée, je ne vous ai pas fait d'offense. Je n'ai jamais songé à vous

tromper, et si votre fille avait voulu dire oui, je n'aurais pas reculé

devant mon offre; c'est une fille sans pareille pour la raison et la

droiture; je l'aurais aimée, mal ou bien, mais sincèrement et sans

trahison. Elle m'eût peut-être sauvé de bien des torts et de bien des

peines! mais elle ne m'en a pas trouvé digne. Or donc, je suis libre, à

cette heure, de rechercher qui me plaît, et je trouve que celui qui

avait ma confiance et me promettait son secours s'est bien dépêché de

profiter d'un moment de dépit pour me vouloir supplanter.

--Ce moment de dépit a duré un mois, Joseph, répondit Huriel, soyez donc

juste! Un mois, pendant lequel vous avez, par trois fois, demandé ma

soeur. Je devais donc penser que vous en faisiez une dérision, et, pour

vous justifier d'une pareille insulte auprès de moi, il faut que vous me

blanchissiez de tout blâme. J'ai cru à votre parole, voilà tout mon

tort: ne me donnez point à croire que c'en soit un dont je me doive

repentir.

Joseph garda le silence; puis, se levant:--Oui, vous avez raison dans le

raisonnement, dit-il. Vous y êtes tous deux plus forts que moi, et j'ai

parlé et agi comme un homme qui ne sait pas bien ce qu'il veut; mais

vous êtes plus fous que moi si vous ne savez pas que, sans être fou, on

peut vouloir deux choses contraires. Laissez-moi pour ce que je suis, et

je vous laisserai pour ce que vous voudrez être. Si vous êtes un coeur

franc, Huriel, je le connaîtrai bientôt, et, si vous gagnez la partie de

bon jeu, je vous rendrai justice et me retirerai sans rancune.

--À quoi connaîtrez-vous mon coeur franc, si vous n'avez pas encore été

capable de le juger et de m'en tenir compte?

--À ce que vous direz de moi à Brulette, répondit Joseph. Il vous est

commode de l'indisposer contre moi, et je ne peux pas vous rendre la

pareille.

--Attends! dis-je à Joseph. N'accuse personne injustement. Thérence a

déjà dit à Brulette que tu l'avais demandée en mariage il n'y a pas

quinze jours.

--Mais il n'a pas été dit et il ne sera pas dit autre chose, ajouta

Huriel. Joseph, nous sommes meilleurs que tu ne crois. Nous ne voulons

pas t'ôter l'amitié de Brulette.

Cette parole toucha Joseph, et il avança la main comme pour prendre

celle d'Huriel; mais son bon mouvement demeura en route, et il s'en

alla, sans dire un mot de plus à personne.

--C'est un coeur bien dur! s'écria Huriel, qui était trop bon pour ne

pas souffrir de ces airs d'ingratitude.

--Non! c'est un coeur malheureux, lui répondit son père.

Frappé de cette parole, je suivis Joseph pour le gronder ou le consoler,

car il me semblait qu'il emportait la mort dans ses yeux. J'étais aussi

mal content de lui qu'Huriel, mais l'habitude que j'avais eue de le

plaindre et de le soutenir, m'emportait vers lui quand même.

Il marchait si vite sur le chemin de Nohant, que je l'eus bientôt perdu

de vue; mais il s'arrêta au bord du Lajon, qui est un petit étang sur

une brande déserte. L'endroit est triste et n'a, pour tout ombrage, que

quelques mauvais arbres mal nourris en terre maigre; mais le marécage

foisonne de plantes sauvages, et, comme c'était le moment de la pousse

du plateau blanc et de mille sortes d'herbages de marais, il y sentait

bon comme en une chapelle fleurie.

Joseph s'était jeté dans les roseaux, et, ne se sachant pas suivi, se

croyant seul et caché, il gémissait et grondait en même temps, comme un

loup blessé. Je l'appelai, seulement pour l'avertir, car je pensais bien

qu'il ne me voudrait pas répondre, et j'allai droit à lui.

--Ça n'est pas tout ça, lui dis-je, il faut s'écouter, et les pleurs ne

sont pas des raisons.

--Je ne pleure pas, Tiennet, me répondit-il d'une voix assurée. Je ne

suis ni si faible ni si heureux que de me pouvoir soulager de cette

manière-là. C'est tout au plus si, dans les pires moments, il me vient

une pauvre larme hors des yeux, et celle qui cherche à en sortir, à

cette heure, n'est pas de l'eau, mais du feu, que je crois, car elle me

brûle comme un charbon ardent; mais ne m'en demande pas la cause; je ne

sais pas la dire ou ne veux pas la chercher. Le temps de la confiance

est passé. Je suis dans ma force et ne crois plus à l'aide des autres.

C'était de la pitié; je n'en ai plus besoin, et ne veux plus compter que

sur moi-même. Merci de tes bonnes intentions. Adieu. Laisse-moi.

--Mais où vas-tu passer la nuit?

--Je vas voir ma mère.

--Il est bien tard, et il y a loin d'ici à Saint-Chartier.

--N'importe! dit-il en se levant. Je ne saurais rester en place. Nous

nous reverrons demain, Tiennet.

--Oui, chez nous, car c'est demain que nous y retournons.

--Ça m'est égal, dit-il encore. Où elle sera, je saurai bien la

retrouver, votre Brulette, et elle n'a peut-être pas encore dit son

dernier mot!

Il s'en alla d'un air très-résolu, et, voyant que sa fierté le

soutenait, je renonçai à le tranquilliser. Je comptai que la fatigue, le

plaisir de voir sa mère et une ou deux journées de réflexion le

ramèneraient à la raison. Je projetai donc de conseiller à Brulette de

rester au Chassin jusqu'au surlendemain, et, revenant vers ce village,

je trouvai, dans le coin d'un pré que je traversais pour m'abréger le

retour, le grand bûcheux et son fils qui faisaient, comme ils disaient,

leur couverture: ce qui signifiait qu'ils s'arrangeaient pour dormir

dans l'herbe, ne voulant pas déranger les deux fillettes au vieux

château, et se faisant un plaisir de reposer à la franche étoile en

cette douce saison de printemps.

Leur idée me sembla bonne, et le gazon frais meilleur que le foin

échauffé, en quelque grenier, par une trentaine de camarades. Je

m'étendis donc à leurs côtés, et, regardant les petits nuages blancs

dans le ciel clair, respirant l'aubépine, et songeant à Thérence, je

m'endormis du meilleur somme que j'eusse jamais fait.

J'ai toujours été franc dormeur et m'en suis rarement tiré de moi-même

dans ma jeunesse. Mes deux camarades de lit, ayant beaucoup marché pour

venir au Chassin, laissèrent aussi lever le soleil, et s'éveillèrent en

riant de se voir devancer par lui, ce qui ne leur arrivait pas souvent.

Ils s'égayèrent encore davantage en regardant comme je m'y prenais pour

ne pas tomber dans la ruelle, en ouvrant les yeux sans savoir où

j'étais.

--Or çà, dit Huriel, debout, mon garçon, car nous voilà en retard.

Sais-tu une chose? c'est que nous sommes aujourd'hui au dernier jour de

mai, et que c'est chez nous la coutume d'attacher le bouquet à la porte

de sa bonne amie, quand on ne s'est pas trouvé à même de le faire au

premier jour du mois. Il n'y a point de risque qu'on nous ait prévenus,

puisque, d'une part, on ne sait point où sont logées ma soeur et ta

cousine, et que, de l'autre, on ne pratique pas chez vous ce bouquet du

_revenez-y_. Mais nos belles sont peut-être déjà éveillées, et si elles

sortent de leur chambre avant que le mai soit planté à l'huisserie,

elles nous traiteront de paresseux.

--Comme cousin, répondis-je en riant, je te permets bien de planter ton

mai, et comme frère, ta permission serait bonne pour le mien; mais voilà

le père qui n'entend peut-être pas de la même oreille?

--Si fait! dit le grand bûcheux. Huriel m'a dit quelque chose de cela.

Essayer n'est pas difficile; réussir, c'est autre chose! Si tu sais t'y

prendre, nous verrons bien, mon enfant. Cela te regarde!

Encouragé par son air d'amitié, je courus au buisson voisin et coupai,

bien gaiement, tout un jeune cerisier sauvage en fleur, tandis

qu'Huriel, qui s'était à l'avance pourvu d'un de ces beaux rubans tissus

de soie et d'or qu'on vend dans son pays, et que les femmes mettent sous

leurs coiffes de dentelle, mêlait de l'épine blanche avec de l'épine

rose et les nouait en un bouquet digne d'une reine.

Nous ne fîmes que trois enjambées du pré au château, et le silence qui y

était nous assura que nos belles dormaient encore, sans doute pour avoir

causé ensemble une bonne partie de la nuit; mais notre étonnement fut

grand lorsque, entrant dans le préau, nous vîmes un superbe mai tout

chamarré de rubans blanc et argent, pendu à la porte que nous pensions

étrenner.

--Oui-dà! dit Huriel, se mettant en devoir d'arracher cette offrande

suspecte, et regardant de travers son chien qui avait passé la nuit dans

le préau. Comment donc avez-vous gardé la maison, maître _Satan_?

Avez-vous fait déjà des connaissances dans le pays, que vous n'avez pas

mangé les jambes de ce planteur de mai?

--Un moment, dit le grand bûcheux, arrêtant son fils qui voulait ôter le

bouquet: il n'y a, par ici, qu'une connaissance que _Satan_ soit capable

de respecter et qui sache la coutume du _revenez-y_, pour l'avoir vue

pratiquer chez nous. Or, tu as promis, à celui-là justement, de ne le

point contrecarrer. Contente-toi donc de plaire sans le faire prendre en

déplaisance, et respecte son offrande, comme sans doute il eût respecté

la tienne.

--Oui, mon père, dit Huriel, si j'étais sûr que ce fût lui; mais qui

nous dit que ce ne soit pas quelque autre? et pour Thérence peut-être?

Je lui observai que personne ne connaissait Thérence et ne l'avait

peut-être encore vue, et, en regardant les fleurs de nénufar blanc qui

étaient là liées en gerbes et fraîchement arrachées, je me rappelai que

ces plantes n'étaient pas communes dans l'endroit et ne poussaient guère

que dans les marais du Lajon, où j'avais vu Joseph s'arrêter. Sans

doute, au lieu de s'en aller à Saint-Chartier, il était revenu sur ses

pas, et il avait même fallu qu'il entrât bien avant dans l'eau et dans

le sable mouvant, qui y est dangereux, pour en retirer une si belle

provision.

--Allons, dit Huriel en soupirant, c'est donc que la bataille commence

entre nous! Et il attacha son mai d'un air soucieux que je trouvai bien

modeste de sa part, car il me semblait pouvoir être sûr de son fait et

ne craindre personne. J'aurais bien voulu être aussi assuré de ma chance

auprès de sa soeur, et, en plantant mon bouquet, le coeur me battait

comme si je l'eusse sentie derrière la porte, toute prête à me le jeter

à la figure.

Aussi devins-je pâle quand cette porte s'ouvrit; mais ce fut Brulette

qui parut la première, donna le baiser du matin au grand bûcheux, une

poignée de main à moi, et montra une mine tout enrougie d'aise à Huriel,

à qui elle n'osa cependant rien dire.

--Oh oh! mon père, dit Thérence, arrivant aussi et embrassant bien fort

le grand bûcheux, vous avez donc fait le jeune homme toute la nuit?

Allons, entrez, que je vous fasse déjeuner. Mais, auparavant,

laissez-moi regarder ces bouquets. Trois, Brulette? oh! comme vous y

allez, mignonne! Est-ce que cette procession-là va durer tout le matin?

--Deux seulement pour Brulette, répondit Huriel; le troisième est pour

toi, ma soeur. Et il lui montra mon cerisier, si chargé de fleurs, qu'il

avait déjà fait une pluie blanche sur le seuil de la porte.

--Pour moi? dit Thérence étonnée. C'est donc toi, frère, qui as craint

de me rendre jalouse de Brulette?

--Un frère n'est pas si galant que ça, dit le grand bûcheux. N'as-tu

donc aucune doutance d'un amoureux craintif et discret, qui serre les

dents au lieu de se déclarer?

Thérence regarda autour d'elle, comme si elle cherchait quelque autre

que moi, et, quand elle arrêta ses yeux noirs sur ma figure déconfite et

sotte, je crus qu'elle allait rire, ce qui m'eût percé le coeur. Mais

elle n'en fit rien, et rougit même un si peu. Puis, me tendant la main

bien franchement:--Merci, Tiennet fit-elle. Vous avez voulu me marquer

votre souvenir, et je l'accepte, sans plus m'en faire accroire qu'il ne

faut pour un bouquet.

--Eh bien, dit le grand bûcheux, si tu l'acceptes, ma fille, il t'en

faut, suivant l'usage, attacher un brin sur ta coiffe!

--Mais non, répondit Thérence; cela pourrait fâcher quelque fille du

pays, et je ne veux point que ce bon Tiennet ait à se repentir pour

m'avoir fait une honnêteté.

--Oh! ça ne fâchera personne, m'écriai-je; et si ça ne vous fâche point

vous-même, ça me contentera grandement.

--Soit! dit-elle, en cassant une petite branche de mes fleurs qu'elle

s'attacha d'une épingle sur la tête. Nous ne sommes ici qu'au Chassin,

Tiennet; si nous étions en votre endroit, j'y ferais plus de façons,

crainte de vous brouiller avec quelque payse.

--Brouillez-moi avec toutes, Thérence, je ne demande pas mieux!

--Pour cela? dit-elle, ce serait aller trop vite. Quand on dépouille son

prochain, il faut le dédommager, et je ne vous connais pas assez,

Tiennet, pour dire que nous y gagnerions tous les deux. Puis, détournant

ce propos avec l'oubli d'elle-même qu'elle faisait si naturellement:

--C'est à ton tour, mignonne, dit-elle à Brulette; quel remercîment

vas-tu faire de ces deux mais, et dans lequel choisiras-tu ton fleuron?

--Dans aucun, si je ne sais d'où ils me viennent; répondit ma prudente

cousine. Parlez donc, Huriel, et m'empêchez de faire une méprise.

--Je ne peux rien dire, dit Huriel, sinon que voilà le mien.

--Alors, je le prends tout entier, fit-elle en le détachant; et quant à

ce bouquet de rivière, m'est avis qu'il se déplaît bien, pendu à ma

porte. Il se trouvera mieux dans le fossé.

Parlant ainsi, elle orna sa coiffe et son corsage des fleurs d'Huriel,

et après avoir serré le restant dans sa chambre, elle se disposait à

jeter l'autre dans le reste d'ancien fossé qui séparait le préau du

petit parc; mais comme elle y portait la main, Huriel s'étant refusé à

faire une telle insulte à son rival, un son de musette sortit du bois

dont le taillis serrait la petite cour en face de nous, et quelqu'un,

qui par conséquent se trouvait caché assez près pour entendre et voir

toutes choses, joua l'air des _Trois Fendeux_, du père Bastien.

Les maîtres sonneurs · 第 22 / 29 段