Tout en devisant avec moi même, je me trouvai, je ne saurais dire

comment, arrivé au vieux château. Ce vieux tas de pierres dormait à la

lune, aussi muet que ceux qui l'ont bâti; seulement une petite clarté,

sortant de la chambre que Thérence y occupait sur le préau, annonçait

que les morts n'en étaient plus les seuls gardiens. Je m'avançai bien

doucement, et, regardant à travers le feuillage de la petite croisée,

qui n'avait ni vitrage ni boisure, je vis la belle fille des bois disant

sa prière, à genoux, auprès de son lit, où Charlot était couché et

dormait à pleins yeux.

Je vivrais bien cent ans que je n'oublierais point la figure qu'elle

avait dans ce moment-là. C'était comme une image de sainte, aussi

tranquille que celles que l'on taille en pierre pour les églises. Je

venais de voir Brulette, aussi brillante qu'un soleil d'été, dans la

joie de son amour et le vol de sa danse; Thérence était là, seule et

contente, aussi blanche que la lune dans la nuit claire du printemps. On

entendait au loin la musique des noceux; mais cela ne disait rien à

l'oreille de la fille des bois, et je pense qu'elle écoutait le

rossignol qui lui chantait un plus beau cantique dans le buisson voisin.

Je ne sais point ce qui se fit en moi; mais voilà que, tout d'un coup,

je pensai à Dieu, idée qui ne me venait peut-être pas assez souvent,

dans ce temps de jeunesse et d'oubliance où j'étais, mais qui me plia

les deux genoux, comme par un secret commandement, et me remplit les

yeux de larmes qui tombèrent en pluie, comme si un gros nuage venait de

se crever dans ma tête.

Ne me demandez point quelle prière je fis aux bons anges du ciel. Je ne

m'entendais pas moi-même. Je n'eusse pas encore osé demander à Dieu de

me donner Thérence; mais je crois bien que je le requis de me rendre

mieux méritant pour un si grand honneur.

Quand je me relevai de terre, je vis que Thérence avait fini son

oraison et qu'elle s'apprêtait à dormir. Elle avait ôté sa coiffe, et

j'appris qu'elle avait des cheveux noirs qui lui tombaient en grosses

tresses jusqu'aux pieds; mais devant qu'elle eût ôté la première épingle

de son habillement, vous me croirez si vous voulez, je m'étais déjà

sauvé, comme si j'eusse craint d'être en délit de sacrilége. Je n'étais

pourtant pas plus sot qu'un autre, et je n'avais point coutume de bouder

le diable; mais Thérence me tenait le coeur en respect comme si elle eût

été cousine de la sainte Vierge.

Comme je sortais du vieux château, un homme, que je ne voyais pas dans

l'ombre du portail, me surprit en me portant la parole:

--Hé, l'ami, disait-il, apprenez-moi si c'est là, comme je pense,

l'ancien château du Chassin?

--Le grand bûcheux! m'écriai-je, le reconnaissant à la voix. Et je

l'embrassai d'un si grand coeur qu'il en fut étonné, car il n'avait pas

autant souvenir de moi comme j'avais de lui.

Mais sitôt qu'il m'eut remis, il me fit grandes amitiés et me dit:

--Apprends-moi vitement, mon garçon, si tu as vu mes enfants, ou si tu

les sais arrivés en cet endroit.

--Ils y sont depuis ce matin, répondis-je, ainsi que moi et ma cousine

Brulette. Votre fille Thérence est là, bien tranquille, tandis que ma

cousine est, ici près, à la noce d'une autre cousine, avec votre cher

bon fils Huriel.

--Dieu merci! dit le grand bûcheux, je n'arrive pas trop tard, et Joseph

est, à cette heure, sur la route de Nohant, où il croit bien les trouver

ensemble.

--Joseph? il est donc venu comme vous? On ne vous attendait tous deux

que dans cinq ou six jours, et Huriel nous disait...

--Tu vas savoir comment tournent les choses de ce monde, dit le père

Bastien en me tirant un peu sur le chemin, afin de n'être entendu que de

moi. De toutes les choses qui vont au gré du vent, la cervelle des

amoureux est la plus légère. Huriel t'a-t-il raconté tout ce qui regarde

Joseph?

--Oui, de tous points, que je crois.

--Joseph, en voyant partir Huriel et Thérence pour le pays d'ici, lui

parla dans l'oreille; sais-tu ce qu'il lui a dit?

--Oui, je le sais, père Bastien; mais...

--Tais-toi, car, moi aussi, je le sais. Voyant mon fils changer de

couleur, et Joseph se sauver dans le bois d'un air tout singulier,

j'allai après lui et lui commandai de me dire quel secret il venait de

raconter à Huriel. «Mon maître, dit Joseph, je ne sais pas si j'ai bien

ou mal fait; j'ai cru y être obligé, et voilà ce que c'est; je vous le

dois pareillement.» Là-dessus, il me raconta avoir reçu une lettre de

son pays, où on lui apprenait que Brulette élevait un enfant qui ne

pouvait être que le sien; et, me disant cela avec beaucoup de souffrance

et de dépit, il me conseilla fortement de courir après Huriel pour

l'empêcheur d'aller faire une grande sottise, ou boire une grosse honte.

»Quand je l'eus questionné sur l'âge de l'enfant, et qu'il m'eut fait

lire la lettre qu'il avait toujours sur lui, comme s'il eût voulu porter

ce remède sur la blessure de son amour, je ne me sentis pas du tout

persuadé qu'on ne se fût point moqué de lui, d'autant que le garçon

Carnat, qui lui écrivait cette chose, en réponse à une avance de Joseph

pour se faire honnêtement agréer sonneur de musette en son pays,

paraissait y avoir mis de la malice pour empêcher son retour. Puis, me

rappelant la décence et la modestie de la petite Brulette, je me

persuadai de plus en plus qu'on lui faisait injure, et ne pus m'empêcher

de railler et de blâmer Joseph pour avoir cru si légèrement à une

affaire si vilaine.

»J'aurais sans doute mieux fait, mon bon Tiennet, de le laisser, méprise

ou non, dans la croyance que Brulette était indigne de son attachement;

mais que veux-tu? l'esprit de justice conduisait ma langue et

m'empêchait de songer aux conséquences. J'étais si mécontent de voir

diffamer une pauvre honnête fille, que je parlais comme je m'y sentais

poussé. Cela fit sur Joseph plus d'effet que je n'aurais cru. Il tourna

vitement du tout au tout, et, versant des larmes comme un enfant, il se

laissa choir à terre, déchirant ses habits et s'arrachant les cheveux,

avec tant de chagrin et de colère contre lui-même, que j'eus grand'peine

à l'apaiser. Par bonheur que sa santé est devenue pareille à la tienne,

car, un an plus tôt, ce désespoir, qui le secouait si fort, l'aurait

tué.

»Je passai le restant du jour et toute la veillée seul à seul avec lui à

tâcher de lui remettre l'esprit. Ce n'était point facile pour moi. D'une

part, je sais que mon fils, depuis le premier jour où il a vu Brulette,

s'est pris pour elle d'une amour très-obstinée, et qu'il n'a été

raccommodé avec la vie que le jour où Joseph ne s'est plus mis en

travers de son espérance. De l'autre part, j'ai pour Joseph une grande

amitié aussi, et je sais que Brulette est dans son idée depuis qu'il est

au monde. Il me fallait sacrifier l'un des deux, et je me demandais si

je ne serais pas un égoïste de père en me prononçant pour la

satisfaction de mon fils au détriment de mon élève.

»Tiennet, tu ne connais plus Joseph, et peut-être ne l'as-tu jamais bien

connu. Ma fille Thérence a pu t'en parler un peu sévèrement. Elle ne le

juge pas de la même manière que moi. Elle le croit égoïste, dur et

ingrat. Il y a du vrai là dedans; mais ce qui l'excuse devant mes yeux

ne peut l'excuser devant les yeux d'une jeunesse comme elle. Les femmes,

mon petit Tiennet, ne nous demandent que de les aimer. Elles ne prennent

que dans leur coeur la subsistance de leur vie. Dieu les a faites comme

ça, et nous en sommes heureux quand nous sommes dignes de le comprendre.

--Il me semble, observai-je au grand bûcheux, que je le comprends à

cette heure, et que les femmes ont grandement raison de ne vouloir de

nous que notre coeur, car c'est la meilleure chose que nous ayons.

--Sans doute, sans doute, mon fils! reprit ce grand brave homme. J'ai

toujours pensé ainsi. J'ai aimé la mère de mes enfants plus que

l'argent, plus que le talent, plus que le plaisir et la gaudriole, plus

que tout au monde. Je vois bien que mon fils Huriel est de mon acabit,

puisqu'il a changé, sans regret, d'état et de goûts pour se rendre

capable de prétendre à Brulette. Et je crois que tu penses de même,

puisque tu le dis si franchement. Mais enfin le talent est quelque

chose que Dieu estime aussi, puisqu'il ne le donne pas à tout le monde,

et on doit du respect et du secours à ceux qu'il a marqués comme les

ouailles de son choix.

--Croyez-vous donc que votre fils Huriel n'ait pas autant d'esprit et

plus de talent dans la sonnerie que notre Joset?

--Mon fils Huriel a de l'esprit et du talent. Il a été reçu maître

sonneur à dix-huit ans, et encore qu'il n'en fasse pas le métier, il en

a la connaissance et la facilité; mais il y a une grande différence, ami

Tiennet, entre ceux qui retiennent et ceux qui inventent: il y a ceux

qui, avec des doigts légers et une mémoire juste, disent agréablement ce

qu'on leur a enseigné; mais il y a ceux qui ne se contentent d'aucune

leçon et vont devant eux, cherchant des idées et faisant, à tous les

musiciens à venir, le cadeau de leurs trouvailles. Or je te dis que

Joseph est de ceux-là, et qu'il y a même en lui deux natures bien

remarquables: la nature de la plaine, où il est né, et qui lui donne des

idées tranquilles, fortes et douces, et la nature de nos bois et de nos

collines, qui s'est ouverte à son entendement et qui lui a donné des

idées tendres, vives et sensibles. Il sera donc, pour ceux qui auront

des oreilles pour entendre, autre chose qu'un sonneur ménétrier de

campagne. Il sera un vrai maître sonneur des anciens temps, un de ceux

que les plus forts écoutent avec attention et qui commandent des

changements à la coutume.

--Vous croyez donc, père Bastien, qu'il deviendra un second grand

bûcheux de votre ordre?

--Ah! mon pauvre Tiennet, répondit le vieux sonneur en soupirant, tu ne

sais de quoi tu parles, et j'aurais peut-être de la peine à te le faire

comprendre!

--Essayez toujours, lui dis-je, vous êtes bon à écouter, et il n'est pas

bon que je reste toujours simple comme je suis.

Vingt-quatrième veillée

--Sache donc, reprit le grand bûcheux, oubliant son récit aussi bien que

moi (car il aimait à causer quand il se voyait entendu volontiers), que

j'aurais été quelque chose, si je m'étais donné tout entier et sans

partage à la musique. Je l'aurais pu si je m'étais fait ménétrier, comme

c'était l'idée de ma jeunesse. Ce n'est pas qu'on gagne du talent à

brailler trois jours et trois nuits durant à une noce, comme le

malheureux que j'entends, d'ici, estropier notre branle montagnard. On

s'y fatigue et on s'y rouille, quand on n'a en vue que l'argent à

gagner; mais il y a manière pour un artiste de vivre de son corps sans

se tuer l'âme dans ce métier-là. Comme la moindre fête rapporte deux ou

trois pistoles, on peut en prendre à son aise, se soutenir frugalement

et voyager pour son plaisir et son instruction.

»C'est ce que Joseph veut faire, et ce que je lui ai toujours conseillé.

Mais voici ce qui m'arriva, à moi. Je devins amoureux, et la mère de mes

chers enfants ne voulut point entendre à être la femme d'un ménétrier

sans feu ni lieu, toujours dehors, passant les nuits en vacarme, les

jours en sommeil, et finissant la vie en débauche; car, par malheur, il

est rare que l'on s'en puisse préserver toujours dans un pareil état.

Elle me retint donc au travail des bois, et tout fut dit. Je n'ai jamais

regretté mon talent tant qu'elle a vécu. Pour moi, je te l'ai dit,

l'amour était la plus belle des musiques.

»Resté veuf de bonne heure et chargé de deux jeunes enfants, je me suis

donné tout à eux; mais mon savoir s'y est bien rouillé, et mes doigts

sont devenus crochus, à manier toujours la serpe et la cognée. Aussi, je

te confesse, Tiennet, que si mes deux enfants étaient établis

heureusement et selon leur coeur, je quitterais cette tâche pesante de

lever le fer et de fendre le bois, et m'en irais content et rajeuni,

vivre à ma guise et chercher la causerie des anges jusqu'à ce que la

vieillesse me ramenât engourdi et rassasié au foyer de ma famille.

»Et puis, je me lasse de couper des arbres. Sais-tu, Tiennet, que je les

aime, ces beaux vieux compagnons de ma vie, qui m'ont raconté tant de

choses dans les bruits de leurs feuillages et les craquements de leurs

branches! Et moi, plus malsain que le feu du ciel, je les en ai

remerciés en leur plantant la hache dans le coeur et en les couchant à

mes pieds, comme autant de cadavres mis en pièces! Ne ris pas de moi, je

n'ai jamais vu tomber un vieux chêne, ou seulement un jeune saule, sans

trembler de pitié ou de crainte, comme un assassin des oeuvres du bon

Dieu. Il me tarde de me promener sous des ombrages qui ne me

repousseront plus comme un ingrat, et qui me diront enfin des secrets

dont je n'étais pas digne.»

Le grand bûcheux, qui s'était passionné à parler, resta pensif un

moment, et moi aussi, étonné de ne point le trouver aussi fou que tout

autre m'eût semblé en sa place, soit qu'il sût me rendre ses idées, soit

que j'eusse moi-même la tête montée d'une certaine façon.

--Tu penses sans doute, reprit-il, que nous voilà bien loin de Joseph;

mais tu te trompes; nous y sommes d'autant mieux, et, à présent, tu

comprendras pourquoi je me suis décidé, après un peu d'hésitation, à

brusquer les peines de ce pauvre enfant. Je me suis dit, et j'ai vu, à

la tournure que prenait son chagrin, qu'il ne pourrait jamais rendre une

femme heureuse, et que, partant, il ne serait jamais heureux lui-même

avec une femme, à moins qu'elle ne fût remplie d'orgueil à cause de lui.

Car Joseph, il faut bien le reconnaître, n'a pas tant besoin d'amitié

que d'encouragement ou de louange. Ce qui l'a rendu si épris de

Brulette, c'est que, de bonne heure, elle l'a écouté et excité à la

musique; ce qui l'a empêché d'aimer ma fille (car son retour vers elle

n'a été que du dépit), c'est que ma fille lui demandait plus

d'attachement que de savoir, et le traitait comme un fils plutôt que

comme un homme de grand talent.

»J'ose dire, à présent, que j'ai lu dans le coeur de ce garçon et que

toute son idée était d'éblouir, un jour, Brulette; et comme Brulette

était tenue pour la reine de beauté et de fierté de son endroit, il

aurait, grâce à elle, tâté de la royauté tout son soûl; mais Brulette,

fanée par une faute, ou tout au moins rabaissée dans l'apparence,

Brulette, moquée et critiquée, n'était plus son rêve; Et moi, qui

connaissais aussi le coeur de mon fils Huriel, je savais qu'il ne

condamnerait pas Brulette sans examen, et que si elle n'avait rien fait

de condamnable, il l'aimerait et la soutiendrait d'autant mieux qu'elle

serait plus méconnue.

»Voilà donc ce qui m'a décidé, en fin de compte, à combattre l'amour de

Joseph, et lui conseiller de ne plus songer au mariage. Et mêmement,

j'ai tâché de lui faire entendre ce dont j'étais quasiment certain,

c'est que Brulette lui préférait mon fils.

»Il a paru se rendre à mes raisons, mais c'était, je pense, pour s'en

débarrasser; car, au petit jour, hier matin, j'ai vu qu'il faisait ses

dispositions pour s'en aller. Encore qu'il se crût plus fin que moi et

comptât pouvoir déloger par surprise, je me suis accrochée à lui,

jusqu'à ce que perdant patience, il m'ait laissé voir le fond du sac.

J'ai connu alors que son dépit était gros, et qu'il était décidé à

courir après Huriel pour lui disputer Brulette, si Brulette lui en

paraissait valoir la peine. Et comme il n'était pas, pour cela, assuré

du dernier point, je pensai devoir le blâmer, voire me moquer d'un amour

comme le sien, qui n'était que jalousie sans estime, et comme qui dirait

gourmandise sans appétit.

»Il a confessé que j'y voyais clair; mais il est parti quand même, et, à

cela, tu reconnais son obstination. Au moment de recevoir la maîtrise de

son art, et quand le rendez-vous était pris pour un concours du côté

d'Ausances, il a tout quitté, sauf à être retardé encore longtemps,

disant qu'il se ferait recevoir de gré ou de force, en son pays. Le

voyant si bien décidé que, pour un peu, il se serait emporté contre moi,

j'ai pris le parti de venir avec lui, craignant quelque chose de mauvais

dans son premier mouvement, ou quelque nouveau malheur dans celui

d'Huriel. Nous nous sommes départis l'un de l'autre, seulement à une

demi-lieue en sus, au bourg de Sarzay; et tandis qu'il prenait le chemin

de Nohant, j'ai pris celui qui m'a amené ici, espérant bien y trouver

encore Huriel et pouvoir raisonner avec lui; et me disant, d'ailleurs,

que mes jambes me porteraient bien encore jusqu'à Nohant, ce soir, si

besoin était.

--Par bonheur, vous pourrez vous reposer tranquillement cette nuit,

dis-je au grand bûcheux; nous aviserons demain; mais êtes-vous donc

tourmenté pour tout de bon de la rencontre de ces deux galants? Joseph

n'a jamais été querelleux à ma connaissance, et je l'ai toujours vu se

taire quand on lui montrait les dents.

--Oui, oui, répondit le père Bastien, tu as vu cela dans le temps qu'il

n'était qu'un enfant maladif et défiant de sa force; mais il n'y a pire

eau que celle qui dort, et il n'est pas toujours sain d'en remuer le

fond.

--Ne voulez-vous point entrer dans votre nouvelle demeurance et voir

votre fille?

--Tu m'as dit qu'elle était là bien tranquille; je n'en suis donc point

en peine, et me sens plus pressé de savoir la vérité sur Brulette; car,

enfin, encore que mon coeur l'ait défendue, mon raisonnement me dit

qu'il faut qu'il y ait eu, en sa conduite, quelque petite chose qui

prête au blâme, et j'en dois être juge avant que d'aller plus loin.

J'allais lui raconter ce qui s'était passé une heure auparavant, sous

mes yeux, entre Huriel et ma tante, quand Huriel lui-même arriva vers

nous, dépêché par Brulette, qui craignait la gêne occasionnée à Thérence

pour le dormir de Charlot. Le père et le fils eurent alors une

explication où Huriel, priant son père de ne point lui faire dire un

secret où il avait engagé sa parole, et dont Brulette même ne le savait

pas instruit, lui jura, sur son baptême, que Brulette était digne en

tout d'être bénie par lui.

--Venez la voir, mon cher père, ajouta-t-il; cela vous est bien commode,

car, en ce moment, on danse dehors, et vous n'avez pas besoin d'être

invité pour vous trouver là. À la manière dont elle vous embrassera,

vous verrez bien que jamais fille plus aimable et plus mignonne ne fut

plus saine de sa conscience.

--Je n'en doute plus, mon fils, et j'irai seulement pour te contenter,

ainsi que pour le plaisir de la voir; mais demeurons encore un peu, car

je te veux parler de Joseph.

Je pensai devoir les laisser s'en expliquer ensemble, et aller avertir

ma tante de l'arrivée du grand bûcheux, sachant bien qu'elle lui ferait

bon accueil et ne le laisserait point dehors. Mais je ne trouvai au

logis que Brulette toute seule. Toute la noce, avec la musique en tête,

avait été porter la rôtie aux nouveaux mariés, lesquels s'étaient

retirés en une maison voisine, car il était environ les onze heures du

soir. C'est une ancienne coutume, que je n'ai jamais trouvée bien

honnête, d'aller ainsi troubler, par une visite et des chansons de

joyeuseté, la première honte d'une jeune mariée; et, encore que les

autres jeunes filles s'y fussent rendues avec ou sans malice, Brulette

avait eu la décence de ne bouger du coin du feu, où je la vis assise,

comme surveillant un reste de cuisine, mais prenant un peu de repos dont

elle avait besoin. Et, comme elle me paraissait assoupie, je ne la

voulus point déranger, ni lui ôter la bonne surprise du réveil que lui

ferait le grand bûcheux.

Bien las moi-même, je m'assis contre une table, où j'allongeai les deux

bras et la tête dessus, comme on se met quand on veut se refaire d'une

ou deux minutes de sommeil; mais je pensai à Thérence et ne dormis

point. Seulement j'eus, pour un moment bien court, les idées

embrouillées, lorsque, à un petit bruit, j'ouvris les yeux sans lever la

tête, et je vis qu'un homme était entré et s'approchait de la cheminée.

Encore qu'on eût emporté toutes les chandelles pour la visite aux

nouveaux mariés, le feu de fagots, qui flambait, envoyait assez de

clarté dans la chambre pour me laisser reconnaître bien vite celui qui

était là. C'était Joseph, lequel, sans doute, avait rencontré sur le

chemin de Nohant quelques noceux qui, lui apprenant où nous étions,

l'avait porté à revenir sur ses pas. Il était tout poudreux de son

voyage et portait son paquet au bout d'un bâton, qu'il jeta en un coin,

et resta planté, comme une pierre levée, à regarder Brulette endormie,

sans faire attention à moi.

Depuis un an que je ne l'avais vu, il s'était fait en lui autant de

changement que dans Thérence. La santé lui étant venue plus belle qu'il

ne l'avait jamais eue, on pouvait dire qu'il était joli homme et que sa

figure carrée et son corps sec marquaient plus de muscles que de

maigreur. Il était jaune de figure, autant comme porté à la bile que

comme recuit par le hâle, et ce teint obscur allait bien avec ses grands

yeux clairs et ses longs cheveux plats. C'était bien toujours la même

physionomie triste et songeuse; mais il s'y était mêlé quelque chose de

décidé et de hardi qui montrait enfin le rude vouloir si longtemps caché

au dedans.

Je ne bougeai, voulant savoir de quelle façon il aborderait Brulette et

ce qu'on pouvait augurer de sa prochaine rencontre avec Huriel. Sans

doute il étudiait la figure de Brulette et y cherchait la vérité, et

peut-être que sous ses yeux, clos par un léger somme, il reconnut la

paix du coeur; car la fillette était bien jolie, vue comme cela au feu

de l'âtre. Elle avait encore le teint animé de plaisir, la bouche

souriante de contentement, et les fines soies de ses yeux abaissés

envoyaient sur ses joues une ombre très-douce, qui semblait cligner en

dessous, comme ces regards fripons que les jeunes filles détournent pour

mieux voir. Mais elle dormait pour tout de bon, et, rêvant sans doute

d'Huriel, ne songeait pas plus à amorcer Joseph qu'à le repousser.

Je vis qu'il la trouvait si belle que son dépit ne tenait plus qu'à un

fil, car il se baissa vers elle, et, avec une résolution dont je ne

l'aurais jamais cru doué, il approcha sa bouche tout près de la sienne

et l'eût touchée, si, par je ne sais quelle bisque qui me vint, je

n'eusse toussé fortement pour arrêter le baiser au passage.

Brulette s'éveilla en sursaut; je fis comme si pareille chose

m'arrivait, et Joseph se trouva un peu sot entre nous deux qui lui

demandions ses portements, sans qu'il y eût apparence de confusion dans

Brulette ni de malice dans moi.

Vingt-cinquième veillée.

Joseph se remit très-vite, et, reprenant son courage, comme s'il n'en

eût point voulu garder le démenti:--Je suis aise de vous trouver céans,

dit-il à Brulette, et, après un an écoulé sans nous voir, ne voulez-vous

plus embrasser votre ancien ami? Il s'approcha encore; mais elle se

recula, étonnée de son air singulier, et lui répondit:--Non, Joset, je

n'ai point coutume d'embrasser aucun garçon, quelque ami ancien qu'il me

soit et quelque plaisir que j'aie à le saluer.

--Vous êtes devenue bien farouche! reprit-il d'un air de moquerie et de

colère.

--Je ne sache pas, Joset, dit-elle, avoir jamais été farouche hors de

propos avec vous. Vous ne m'avez point mise dans le cas de l'être; et

comme vous ne m'avez jamais demandé de me familiariser avec vous, je

n'ai pas eu la peine de me défendre de vos embrassades. Qu'est-ce qu'il

y a donc de changé entre nous, pour que vous me réclamiez ce qui n'est

jamais entré dans nos amitiés?

--Voilà bien des paroles et des grimaces pour un baiser! dit Joseph, se

montant peu à peu. Si je ne vous ai jamais réclamé ce dont vous étiez si

peu avare avec les autres, c'est que j'étais un enfant très-sot.

J'aurais cru que vous me recevriez mieux, à présent que je ne suis plus

si niais et si craintif.

--Qu'est-ce qu'il a donc? me dit Brulette étonnée et mêmement effrayée,

en se rapprochant de moi. Est-ce lui, ou quelqu'un qui lui ressemble?

J'ai cru reconnaître notre Joset; mais, à présent, ce n'est plus ni sa

parole, ni sa figure, ni son amitié.

--En quoi vous ai-je manqué, Brulette? reprit Joseph, un peu démonté et

déjà repentant, au souvenir du passé. Est-ce parce que j'ai le courage

qui me manquait pour vous dire que vous êtes, pour moi, la plus belle du

monde, et que j'ai toujours souhaité vos bonnes grâces? Il n'y a point

là d'offense, et je n'en suis peut-être pas plus indigne que bien

d'autres soufferts autour de vous?

Les maîtres sonneurs · 第 21 / 29 段