»Il avait l'air si agité, et moi, je sentais tant d'amour et de foi dans

mon coeur, que j'ai accusé ce malheureux jeune homme d'un mouvement de

folie et de mauvaise rage. Tu te souviens, ma soeur, que tu m'as trouvé

changé et que tu m'as cru malade pendant que nous allions au bourg

d'Huriel. Quand nous avons été là, tu as trouvé chez nos parents deux

lettres de Brulette, et moi trois lettres de Tiennet, toutes déjà

anciennes, et qu'on avait manqué à nous envoyer, malgré qu'on nous l'eût

si bien promis. Ces lettres-là étaient si simples, si bonnes, et

marquaient tant de vérité dans l'amitié, que j'ai dit: «Marchons!» et

les paroles de Joseph ont passé de mon esprit comme un mauvais rêve.

J'en avais honte pour lui; je ne voulais pas m'en souvenir. Et quand,

tout à l'heure, j'ai vu là, Brulette, avec son air si doux, et sa

modestie qui me charmait tant par le passé, je jure Dieu que j'avais

oublié tout, aussi bien oublié que la chose qui n'a jamais été. La vue

de cet enfant m'a tué! Et voilà pourquoi j'ai voulu savoir si Brulette

était libre de m'aimer. Elle l'est, puisqu'elle m'a promis de s'exposer

pour moi à la critique et au délaissement des autres. Eh bien,

puisqu'elle ne dépend de personne, si elle a eu un malheur dans sa

vie... que je le croie un peu ou pas du tout... qu'elle le confesse ou

s'en justifie... c'est tout un: je l'aime!

--Tu aimerais une fille déshonorée? s'écria Thérence. Non, non! pense à

ton père, à ta soeur! Ne va pas à cette noce avant que nous sachions la

vérité. Je n'accuse pas Brulette, je ne crois pas à Joseph. Je suis sûre

que Brulette est sans tache, mais encore faut-il qu'elle le dise, et

elle fera mieux, elle le prouvera. Allez la chercher, Tiennet. Il faut

qu'elle s'explique tout de suite, avant que mon frère fasse un de ces

pas qu'un honnête homme ne peut plus faire en arrière.

--Tu n'iras pas, Tiennet, dit Huriel, je te le défends. Si, comme je le

crois, Brulette est aussi innocente que ma soeur Thérence, il ne lui

sera pas fait l'injure d'une question avant que je lui aie fait, moi,

l'honneur de ma parole.

--Penses-y, mon frère... dit encore Thérence.

--Ma soeur, répondit Huriel, tu oublies une chose: c'est que, si

Brulette a fait une faute, moi, j'ai fait un crime, et que, si l'amour

l'a entraînée à mettre un enfant dans le monde, moi, l'amour m'a

entraîné à mettre un homme dans la terre!

Et comme Thérence insistait:--Assez, assez! lui dit-il en l'embrassant

et en la repoussant. J'ai beaucoup à me faire pardonner avant de juger

les autres: j'ai tué un homme! Disant cela, il s'enfuit sans vouloir

m'attendre, et je le vis courir vers la maison de la mariée, qui fumait

de cuisine et grouillait de vacarme emmi toutes celles du village.

--Ah! dit Thérence en le suivant des yeux, mon pauvre frère n'a pas

oublié son malheur! et peut-être qu'il ne s'en consolera jamais!

--Il s'en consolera, Thérence, lui dis-je, quand il se verra aimé de

celle qu'il aime, et je vous réponds qu'il l'est déjà et depuis

longtemps.

--Je le crois bien aussi, Tiennet; mais si cette fille n'était pas digne

de lui!

--Voyons, ma belle Thérence, êtes-vous donc si sévère que vous feriez

péché mortel d'un malheur arrivé à une enfant; et, qui sait?...

peut-être par surprise ou par force?

--Ce n'est pas tant le malheur ou la faute que je blâmerais, que les

mensonges de la bouche ou de la conduite qui en auraient été la

conséquence. Si, du premier jour, votre cousine avait dit à mon frère:

«Ne me recherchez pas, j'ai été trompée ou violentée,» j'aurais compris

que mon frère n'en tînt compte et pardonnât tout à la franche

confession; mais se laisser tant courtiser et admirer sans rien dire...

Voyons, Tiennet, ne savez-vous vraiment rien? Ne pouvez-vous, à tout le

moins, deviner ou supposer quelque chose qui me tranquillise? J'aime

tant Brulette, que je ne me sens point le courage de la condamner. Et

pourtant que me dira mon père, s'il pense que j'aurais dû tout faire

pour retenir Huriel dans un pareil danger?

--Thérence, je ne peux rien vous dire, sinon que, moins que jamais, je

doute de Brulette; car, si vous voulez savoir quelle était la seule

personne que je pusse soupçonner de l'avoir abusée, et sur qui les

accusations du monde eussent un peu d'apparence de raison, je vous dirai

que c'était Joseph, lequel m'en paraît aussi blanc que neige, d'après ce

que votre frère vient de nous en apprendre. Or, il n'y avait au monde, à

ma connaissance, qu'un autre garçon, je ne dis pas capable, mais en

position, par son amitié avec Brulette, de se laisser détourner de son

honneur par une mauvaise tentation. Ce garçon-là, c'est moi. Eh bien, le

croyez-vous, Thérence? Regardez-moi dans les yeux avant de me répondre.

Personne ne me l'a jamais imputé, que je sache, mais je pourrais en être

le païen tout de même, et vous ne me connaissez point assez pour être

sûre de mon honnêteté et de ma parole. Voilà pourquoi je vous dis,

regardez à ma figure si le mensonge et la lâcheté s'y peuvent loger à

leur aise?

Thérence fit ce que je lui disais et me regarda sans montrer d'embarras,

puis elle me dit:

--Non, Tiennet vous, n'êtes pas dans le cas de mentir comme ça; et si

vous êtes tranquille sur Brulette, je sens que je dois l'être aussi.

Allons, mon garçon, allez-vous-en à la fête: je n'ai plus besoin de vous

ici.

--Si fait, lui dis-je. Cet enfant va vous embarrasser. Il n'est pas bien

commode avec les personnes qu'il ne connaît point, et je voudrais ou

l'emmener ou vous aider à le garder.

--Il n'est pas commode? dit Thérence en le prenant sur ses genoux. Bah!

qu'est-ce qu'il y a donc de si malaisé à gouverner une marmaille comme

ça? Je n'y ai jamais essayé, mais il ne me paraît pas qu'il y faille

tant de malice. Voyons, mon gros gars, que te faut-il? Veux-tu point

manger?

--Non, dit Charlot, qui boudait sans oser le montrer.

--Oui-dà, c'est comme il te plaira! Je ne le force point; mais quand tu

souhaiteras ta soupe, tu pourras la demander; je veux bien te servir, et

mêmement t'amuser, si tu t'ennuies. Dis, veux-tu t'amuser avec moi?

--Non, dit Charlot en fronçant sa figure bien fièrement.

--Or donc, amuse-toi tout seul, dit tranquillement Thérence en le

mettant à terre. Moi, je vas aller voir le beau petit cheval noir qui

mange dans la cour.

Elle fit mine d'y aller, Charlot pleura. Thérence fit semblant de ne pas

l'entendre, jusqu'à ce qu'il vînt à elle.

--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? dit-elle, comme étonnée; dépêche-toi de

le dire, ou je m'en vas; je n'ai pas le temps d'attendre.

--Je veux voir le beau petit cheval noir, dit Charlot en sanglotant.

--En ce cas, viens, mais sans pleurer, car il se sauve quand il entend

crier les enfants.

Charlot rentra son dépit et alla caresser et admirer le clairin.

--Veux-tu monter dessus? dit Thérence..

--Non, j'ai peur

--Je te tiendrai.

--Non, j'ai peur.

--Eh bien, n'y monte pas.

Au bout d'un moment, il y voulut monter.

--Non, dit Thérence, tu aurais peur.

--Non.

--Si fait, je te dis.

--Eh non! dit Charlot.

Elle le mit sur le cheval, qu'elle fit marcher en tenant l'enfant bien

adroitement, et, quand je les eus regardés un bon moment, je fus bien

assuré que les caprices de Charlot ne pouvaient pas tenir contre une

volonté aussi tranquille que celle de Thérence. Elle s'y prenait tout

aussi bien, dès le premier jour, pour gouverner un marmot naturellement

difficile, que Brulette y était arrivée par une année de patience et de

fatigue, et l'on voyait que le bon Dieu l'avait faite pour être bonne

mère sans apprentissage. Elle en devinait les finesses et les forces, et

s'y prêtait sans se tourmenter, s'étonner ni s'impatienter de rien.

Charlot, qui se croyait le maître avec tout le monde, fut étonné de voir

qu'il ne l'était, avec elle, que de bouder contre lui-même, et qu'elle

s'en embarrassait si peu, que c'était peine perdue. Aussi, au bout d'une

demi-heure devint-il tout à fait gentil, demandant de lui-même ce qu'il

souhaitait, et se dépêchant d'accepter ce qui lui était offert. Thérence

le fit manger, et j'admirai comme, de son propre jugement, elle sut

mesurer ce qu'il lui fallait, sans trop ni trop peu, et comme elle sut

ensuite l'occuper à côté d'elle, tout en s'occupant elle-même, causant

avec lui comme avec une personne raisonnable, et lui donnant tant de

confiance, sans avoir l'air de le questionner, qu'il lui eut bientôt

défilé tout son chapelet de disettes, dont il avait l'habitude de se

faire prier quand on s'en montrait trop curieux. Et mêmement, il se

trouvait si content avec elle et si fier de savoir causer, qu'il

s'impatientait contre les mots qu'il ne connaissait point, et rendait

son idée par des mots de son invention, qui n'étaient du tout sots ni

vilains.

--Qu'est-ce que vous faites donc là, Tiennet? me dit-elle tout d'un

coup, comme pour me faire entendre que je restais trop longtemps.

Et, comme j'avais déjà inventé cinquante petites histoires pour ne pas

m'en aller, je me trouvai à court, et ne sus rien lui dire, sinon que

j'étais occupé à la regarder.

--Est-ce que ça vous amuse? fit-elle.

--Je ne sais pas, lui répondis-je. Autant vaut demander au blé s'il est

content de se sentir pousser au soleil.

--Oh! oh! il paraît que vous êtes devenu malin pour tourner les

compliments! mais pensez donc que c'est peine perdue avec moi, qui n'y

comprends rien et n'y sais rien répondre.

--Je n'y connais rien non plus, Thérence. Tout ce que je veux dire,

c'est qu'à mon idée, il n'y a rien de si beau et de si sain à voir

qu'une jeune fille prenant son plaisir dans la causette d'un petit

enfant.

--Est-ce que ça n'est pas naturel? dit Thérence. Il me semble, à moi,

que je rentre dans la vérité des choses du bon Dieu, en regardant et en

écoutant ce marmot. Je sens bien que je ne vis pas, à l'ordinaire, comme

une femme doit aimer à vivre; mais je n'ai pas choisi mon sort, et

l'état voyageur et abandonné que je mène est dans mon devoir, puisque

j'y suis le soutien et le bonheur de mon père. Aussi, je ne m'en plains

pas et ne souhaite pas une vie qui ne serait pas la sienne; seulement,

je comprends bien le plaisir des autres; celui que Brulette a dans la

société de son Charlot, qu'il soit à elle ou au bon Dieu, me serait

très-doux aussi. Je n'ai pas eu souvent l'occasion d'un si gentil

divertissement, et je peux bien le prendre où je le trouve. Vrai, c'est

une jolie compagnie que ce petit bonhomme, et je ne savais pas que ça

pouvait avoir tant d'esprit et de connaissance.

--Et pourtant, mignonne, ce Charlot n'est aimable que par les grands

soins de Brulette, et il lui a fallu s'amender beaucoup pour l'être

autant que celui que Dieu a fait gentil de son naturel.

--Vous m'étonnez grandement, dit Thérence. S'il y a des enfants plus

gentils que celui-là, on est trop heureux de pouvoir vivre avec eux.

Mais en voilà assez, Tiennet. Allez-vous-en, ou l'on viendra vous

chercher et on voudra aussi m'emmener, ce qui me contrarierait, je vous

le confesse, car je suis un peu lasse et je me trouve si bien d'être là

tranquille avec ce petit, qu'on ne me rendrait pas service en me

dérangeant sitôt.

Il fallut bien obéir, et je m'en allai le coeur tout rempli et tout

révolutionné des idées qui me venaient au sujet de cette fille.

Vingt-troisième veillée.

Ce n'était pas seulement la beauté surprenante de Thérence qui

m'occupait l'esprit, mais un je ne sais quoi qui me la faisait paraître

au-dessus de toutes les autres. Je m'étonnais d'aimer tant Brulette, qui

lui ressemblait si peu, et j'allais me demandant si l'une des deux était

trop franche ou l'autre trop fine. Dans mon jugement, Brulette était

plus aimable, ayant toujours quelque chose de gentil à dire à ses amis,

et sachant les retenir autour d'elle par toutes sortes de petits

commandements dont les garçons se sentent flattés, parce qu'ils aiment à

se croire nécessaires. Tout au rebours, Thérence vous marquait

franchement n'avoir aucun besoin de vous, et semblait même étonnée ou

ennuyée que l'on fît attention à elle. Toutes deux sentaient leur prix

cependant; mais tandis que Brulette se donnait la peine de vous le faire

sentir aussi, l'autre avait l'air de ne vouloir qu'une estime pareille à

celle qu'elle pourrait vous rendre. Et je ne sais comment ce grain de

fierté, plus caché, me paraissait une amorce qui donnait la tentation en

même temps que la peur.

Je trouvai la danse enrayée tout au mieux, et Brulette voltigeant comme

un papillon aux mains et aux bras d'Huriel. Il y avait tant de feu sur

leurs visages, elle paraissait si ivrée au dedans et lui au dehors,

qu'ils ne voyaient et n'entendaient rien autour d'eux. La musique les

enlevait, mais je crois bien que leurs pieds ne se sentaient point

toucher la terre, et que leurs esprits dansaient dans le paradis. Comme,

parmi ceux qui mènent la bourrée, il y en a peu qui n'aient point une

amour ou une grosse fantaisie en la tête, on ne faisait pas seulement

attention à eux, et il y avait tant de vin, de bruit, de poussière, de

chansons et de joyeuses paroles dans l'air chaud de la noce, que le soir

arriva sans que l'assistance prît grand souci du contentement

particulier d'un chacun.

Brulette ne se dérangea que pour me demander nouvelles de Charlot et

pourquoi Thérence ne venait point; mais elle se tranquillisa aisément

sur mes réponses, et Huriel ne lui donna pas le temps d'en écouter bien

long sur la conduite de son gars.

Je ne me sentais point en goût de danser, car il se faisait que je ne

trouvais là aucune fille jolie, encore qu'il y en eût; mais pas une ne

ressemblait à Thérence, et Thérence ne me sortait point de la tête. Je

me mis en un coin pour regarder son frère, afin d'avoir quelque nouvelle

à lui en donner quand elle me questionnerait. Huriel avait si bien

oublié son tourment, qu'il était tout bonheur et toute jeunesse. Il se

trouvait bien assorti avec Brulette, en ce qu'il aimait le plaisir et le

bruit autant qu'elle, quand il s'y mettait, et il avait le dessus sur

tous les autres garçons, en ce qu'il ne se lassait jamais à la danse.

Chacun sait qu'en tout pays, les femmes enterrent les hommes à la

bourrée et tiennent encore sans débrider quand nous sommes crevés de

soif et de chaud. Huriel n'était curieux de boire ni de manger, et on

aurait dit qu'il avait juré de rassasier Brulette de son meilleur

divertissement; mais, au fond, je voyais bien qu'il y prenait son propre

plaisir, et qu'il aurait fait le tour de la terre sur un pied, pourvu

que cette légère danseuse fût à son bras.

À la fin, plusieurs garçons, ennuyés d'être refusés par Brulette,

observèrent qu'il y avait un étranger bien favorisé d'elle, et on

commença d'en causer autour des tables. Il faut vous dire que Brulette,

qui ne s'était pas attendue à se tant divertir, et qui avait un peu de

mépris dorénavant pour tous les galants des environs, à cause du

mauvais comportement de leurs langues, ne s'était point mise dans de

grands atours. Elle avait plutôt l'air d'une petite nonne que de la

reine de chez nous; et, comme il y avait là de grandes toilettes de

gala, elle n'avait pas fait les beaux effets du temps passé. Cependant,

quand elle se fut animée à la danse, force fut de se rappeler que nulle

ne pouvait lui être comparée, et ceux qui ne la connaissaient point

ayant questionné ceux qui la connaissaient, il en fut dit du mal et du

bien autour de moi.

J'y prêtai l'oreille, voulant en avoir le coeur net, et ne donnai point

à connaître qu'elle était ma parente. Alors j'entendis revenir

l'histoire du moine et de l'enfant, de Joseph et du Bourbonnais, et il

fut dit que ce n'était peut-être pas Joseph l'auteur du péché, mais bien

ce grand garçon si empressé auprès d'elle et paraissant si sûr de son

fait qu'il ne souffrait personne autre s'en approcher.

--Eh bien, dit l'un, si c'est lui et qu'il vienne à réparation, mieux

vaut tard que jamais.

--Ma foi, dit un autre, elle n'avait pas mal choisi. C'est un gars

superbe et qui paraît très-bon enfant.

--Après tout, dit un troisième, ça fera un beau couple, et quand le

prêtre y aura passé, ça sera aussi bon qu'un autre ménage.

Par là, je vis bien qu'une femme n'est jamais perdue tant qu'elle a une

bonne protection, mais qu'il en faut une franche et finale, car cent ne

valent rien, et tant plus s'en mêlent, tant plus la rabaissent et lui

font tort.

Dans ce moment-là, ma tante prit Huriel à part, et, l'amenant auprès de

moi, lui dit:

--Je vous veux faire trinquer une verrée de mon vin à ma santé, car vous

me réjouissez l'âme de si bien danser, et de mettre si bien en train le

monde de ma noce.

Huriel avait regret de quitter Brulette pour un moment; mais la

maîtresse du logis était fort décidée, et il n'y avait pas moyen de lui

refuser une politesse.

Ils s'assirent donc à un bout de table, qui se trouvait vide, une

chandelle posée entre eux, et se voyant face à face. Ma tante

Marghitonne était, comme je vous l'ai dit, une toute petite femme qui

avait oublié d'être sotte. Elle portait la plus drôle de figure qu'on

pût voir, très-blanche et très-fraîche, encore qu'elle eût la

cinquantaine et mis au monde quatorze enfants. Je n'ai jamais vu un si

long nez, avec de si petits yeux, enfoncés de chaque côté comme par une

vrille, mais si vifs et si malins qu'on ne les pouvait regarder sans

avoir envie de rire et de bavarder.

Je vis pourtant qu'Huriel était sur ses gardes, et qu'il se méfiait du

vin qu'elle lui versait. Il trouvait dans son air quelque chose de

moqueur et de curieux, et, sans savoir trop pourquoi, il se mettait en

défense. Ma tante, qui, depuis le matin, n'avait pas reposé une minute

de remuer et de causer, avait grand'soif pour de bon, et n'eut point

avalé trois petits coups, que le bout pointu de son grand nez devint

rouge comme une senelle, et que sa grande bouche, où il y avait des

dents blanches et serrées pour trois personnes plutôt que pour une, se

mit à rire jusqu'aux oreilles. Pourtant, elle n'était pas dérangée dans

son jugement, car jamais femme ne porta mieux la gaieté sans outrance et

la malice sans méchanceté.

--Ah ça, mon garçon, lui dit-elle, après beaucoup de propos en l'air,

qui ne lui avaient servi qu'à faire passer la première soif, vous voilà,

pour tout de bon, accordé avec ma Brulette? Il n'y a point à reculer,

car ce que vous souhaitiez est arrivé: tout le monde en cause, et si

vous pouviez entendre, comme moi, ce qui se dit de tous les côtés, vous

verriez qu'on vous met sur le dos le futur aussi bien que le passé de ma

jolie nièce.

Je vis que cette parole enfonçait un couteau dans le coeur d'Huriel et

le faisait tomber des étoiles dans les épines; mais il y fît bonne

contenance et répondit en riant:

--Je souhaiterais, ma bonne dame, avoir eu le passé, car tout en elle

n'a pu être que beau et bon; mais si j'ai le futur seulement, je me

tiendrai pour bien partagé du bon Dieu.

--Et sage vous serez, riposta ma tante, riant toujours, et le regardant

de près avec ses petits yeux verts qui ne voyaient pas de loin, de

telle façon qu'on eût dit qu'elle lui voulait percer le front avec son

nez effilé. Quand on aime, on aime tout, et on ne se rebute de rien.

--C'est ma volonté, dit Huriel d'un ton sec qui ne démonta point ma

tante.

--Et c'est d'autant mieux de votre part, que la pauvre Brulette a plus

d'ordre que de bien. Vous savez sans doute que toute sa dot tiendrait

bien dans votre verre, et si, n'y a-t-il point de louis d'or dans son

compte.

--Eh bien, tant mieux, dit Huriel; le compte en sera fait vitement, et

je n'aime point à perdre mes heures dans les additions.

--D'ailleurs; fit ma tante, un enfant tout élevé est un embarras de

moins dans un ménage, surtout si le père fait son devoir, comme il le

fera, je vous en réponds!

Le pauvre Huriel eut chaud et froid; mais, pensant que ce fût une

épreuve, il la soutint et dit:

--Le père fera son devoir, moi aussi, j'en réponds! car il n'y aura pas

d'autre père que moi pour tous les enfants nés ou à naître.

--Oh! quant à ça, reprit-elle, vous n'en serez pas le maître, je vous en

donne ma parole!

--J'espère que si, dit-il en serrant son verre, comme s'il l'eût voulu

écraser dans ses doigts. Quiconque abandonne son bien n'a plus à y

repêcher, et je suis un gardien assez fidèle pour ne point souffrir les

maraudeurs.

Ma tante allongea sa petite main sèche et la passa sur le front

d'Huriel. Elle y sentit la sueur, encore qu'il fût très-pâle; et,

changeant tout à coup sa mine de malin diable en une figure bonne et

franche comme l'était le fond de son coeur:

--Mon garçon, lui dit-elle, mettez vos coudes sur la table et venez ici

tout auprès de ma bouche. Je vous veux donner un bon baiser sur la joue.

Huriel, étonné de son air attendri, se prêta à sa fantaisie. Elle releva

les cheveux épais de sa tempe et avisa le gage de Brulette, qu'il

portait toujours, et que sans doute elle connaissait. Alors, approchant

sa grande bouche, comme si elle l'eût voulu mordre; elle lui glissa

quatre ou cinq paroles dans le tuyau de l'ouïe, mais si bas, si bas, que

je n'en pus rien attraper. Puis elle ajouta tout haut, en lui pinçant le

bout de l'oreille:

--Allons! voilà une oreille très-fidèle, mais convenez qu'elle en-est

bien récompensée?

Huriel ne fit qu'un saut par-dessus la table, renversant les verres et

la chandelle que je n'eus que le temps de rattraper. Il se trouvait déjà

assis auprès de ma petite tante et l'embrassait aussi fort que si elle

eût été la mère qui l'avait mis au monde. Il paraissait comme fou,

criait et chantait, buvait et trinquait, et ma petite tante, riant comme

une petite crécelle, lui disait en choquant son verre:

--À la santé du père de votre enfant!

C'est ce qui prouve, dit-elle aussitôt en se retournant vers moi, que

les plus malins sont quelquefois ceux qu'on croit les plus sots, de même

que les plus sots se trouvent être ceux qui se croient bien malins. Tu

peux le dire aussi, toi, mon Tiennet, qui as le coeur droit et la

parenté fidèle, et je sais que tu t'es conduit avec ta cousine comme si

tu lui eusses été frère. Tu mérites, d'en être récompensé, et je compte

que le bon Dieu ne te fera pas banqueroute. Un jour ou l'autre il te

donnera aussi ton parfait contentement.

Là-dessus elle s'en alla, et Huriel, me serrant dans ses bras:

--Ta tante a raison, me dit-il; c'est la meilleure des femmes. Tu n'es

pas dans le secret, mais ça ne fait rien. Tu n'en es que meilleur ami:

aussi... donne-moi ta parole, Tiennet, que tu viendras travailler ici

tout l'été avec nous, car j'ai mon idée sur toi, et, si Dieu m'assiste,

tu m'en remercieras bel et bien.

--Si je t'entends, lui dis-je, tu viens de boire ton vin bien pur, et ma

tante en a retiré le brin de paille qui t'aurait fait tousser; mais ton

idée sur moi me paraît plus difficile à contenter.

--Ami Tiennet, le bonheur se gagne, et si tu n'as pas une idée contraire

à la mienne...

--J'ai peur de l'avoir trop pareille; mais ça ne suffit pas.

--Sans doute; mais qui ne risque rien n'a rien. Es-tu si Berrichon que

tu ne veuilles tenter le sort?

--Tu me donnes trop bon exemple pour que j'y fasse le couard,

répondis-je; mais crois-tu donc...

Brulette vint nous interrompre, et nous vîmes à son air qu'elle ne se

doutait toujours de rien.

--Asseyez-vous là, dit Huriel en l'attirant sur ses genoux, comme cela

se fait chez nous sans qu'on y voie du mal; et dites-moi, ma chère

mignonne, si vous n'avez point envie de danser avec quelque autre que

moi? Vous m'avez donné et tenu parole; c'est tout ce que je souhaitais

pour m'ôter un chagrin que j'avais sur le coeur; mais si vous pensez

qu'on en parlera d'une manière qui vous fâcherait, me voilà soumis à

votre plaisir, et ne danserai plus qu'à votre commandement.

--Est-ce donc, maître Huriel, répondit Brulette, que vous êtes las de ma

compagnie, et que vous souhaitez faire connaissance avec les autres

jeunesses de la noce?

--Oh! si vous le prenez comme ça, s'écria Huriel tout éperdu de joie, à

la bonne heure! Je ne sais pas seulement s'il y a ici d'autres jeunesses

que vous et ne veux pas le savoir.

Alors, il lui présenta son verre, la priant d'y toucher avec ses lèvres,

et but ensuite de grand coeur. Puis il cassa le verre pour que nul autre

ne s'en pût servir, et emmena danser sa fiancée, tandis que je me pris à

réfléchir sur la chose qu'il m'avait donnée à entendre et dont je me

sentais tout je ne sais comment.

Je ne m'étais pourtant pas encore tâté de ce côté-là, et il ne m'avait

jamais semblé que je fusse de nature assez ardente pour m'éprendre, à la

légère, d'une fille aussi sérieuse que Thérence. Je m'étais sauvé du

dépit de ne point plaire à Brulette, par mon humeur gaie et complaisante

à la distraction; mais je ne pouvais pas penser à Thérence sans une

sorte de tremblement dans la moelle de mes os, comme si l'on m'eût

invité à voyager en pleine mer, moi qui n'avais jamais mis le pied sur

un bateau de rivage.

«Est-ce que, par hasard, pensais-je, j'en serais tombé amoureux

aujourd'hui, sans le savoir? Il faut le croire, puisque voilà Huriel

qui m'y pousse, et dont l'oeil aura saisi la vérité sur ma figure; mais

je n'en suis pas certain, parce que je me sens comme étouffé depuis

tantôt, et il me semblait que l'amour devait prendre plus gaiement que

ça.»

Les maîtres sonneurs · 第 20 / 29 段