explications. Tous deux me voulaient faire confesser que j'y
consentirais peut-être; mais Joseph y revenait trop tard pour moi, et
j'avais fait trop de réflexions à son sujet. J'ai refusé tranquillement,
ne sentant plus rien pour lui, et sentant bien aussi qu'il n'avait
jamais rien eu pour moi. Je suis fille trop fière pour vouloir être un
remède contre le dépit. J'ai pensé que vous lui aviez écrit pour lui
ôter l'espérance...
--Non, dit Brulette, je ne l'ai point fait, et c'est tout bonnement
grâce à Dieu qu'il m'a oubliée. C'est peut-être qu'il vous connaît
mieux, ma Thérence, et que...
--Non, non, dit résolument la fille des bois: si ce n'est par dépit
contre votre indifférence, c'est alors par dépit contre ma guérison. Il
ne ferait donc cas de moi que parce que je n'en fais plus assez de lui!
Si c'est là son amour, ce ne serait pas le mien, Brulette! Tout ou rien;
_oui_ pour la vie en toute franchise, ou _non_ pour la vie en toute
liberté!
»Mais voilà cet enfant qui s'éveille, et je vous veux emmener à ma
demeurance du moment, qui est ce vieux château du Chassin.
--Ne nous direz-vous, au moins, fit Brulette, bien intriguée de tout ce
qu'elle apprenait, comment et pourquoi vous êtes dans le pays d'ici?
--Vous êtes trop pressée de savoir, répondit Thérence; soyez-le donc un
peu plus de voir!
Et la prenant par le cou avec son beau bras nu, tout brun du soleil,
elle l'emmena sans lui donner le temps de ramasser Charlot, qu'elle prit
comme un chebrilion sous son autre bras, encore qu'il fût déjà lourd
comme un petit boeuf.
Le fief du Chassin a été un château, j'ai ouï dire, avec justice et
droits seigneuriaux; mais, dans ce temps-là, il n'en restait déjà plus
que le porche qui est une pièce de conséquence, lourdement bâtie, et si
épaisse qu'il y a des chambres logeables dans les côtés. Il me
paraîtrait même que la bâtisse que je vous nomme un porche, et dont
l'usage n'est guère facile à expliquer à présent (de la manière qu'il
est construit), était une voûte servant d'entrée à d'autres bâtiments;
car, de ceux qui restent autour du préau et qui ne sont que mauvaises
étables et granges délabrées, je ne sais quelle défense on aurait pu
tirer, ni quelles aises on eût pu s'y donner. Il y avait encore
cependant, à l'heure que je vous raconte, trois ou quatre chambres
dégarnies qui paraissaient anciennes; mais si jamais gros seigneurs s'y
sont logés pour leur plaisir, il ne leur en fallait guère.
C'est pourtant dans cette masure que le bonheur attendait quelques-uns
de ceux dont je vous dis l'histoire, et comme s'il y avait un je ne sais
quoi de caché dans l'homme, qui le régale par avance des biens qui lui
sont promis, Brulette et moi ne trouvâmes rien de laid ni de triste en
cet endroit. Le préau herbu, entouré de deux côtés par les ruines, des
deux autres par le petit bois dont nous sortions; la grande haie où déjà
je m'étais étonné de voir des arbustes connus seulement dans les jardins
des riches, ce qui marquait que le lieu avait eu des soins et des
agréments; le gros portail trapu, tout-encombré de décombres, où l'on
voyait pourtant des bancs de pierre, comme si au temps jadis quelque
guetteur avait eu charge de garder cette baraque réputée précieuse; des
ronces si longues qu'elles couraient d'un bout à l'autre de ce chétif
enclos: tout cela, encore que semblable à une prison fermée d'oubli et
de délaissement plus qu'autrefois de guerre et de méfiance, nous parut
cependant aimable comme le soleil de printemps qui en perçait les
barrières et en séchait l'humidité. Peut-être aussi que la vue de notre
vieille connaissance, le clairin d'Huriel, qui paissait là en liberté,
nous fut un avant-goût de la présence d'un vrai ami. Je compte qu'il
nous reconnut, car il vint se faire caresser, et Brulette ne se put
tenir de baiser la lune blanche qu'il avait au front.
--Voilà mon château, dit Thérence en nous menant à une chambre où déjà
étaient installés son lit et ses petits meubles, et vous voyez, à côté,
celle de mon frère et de mon père.
--Il va donc venir, le grand bûcheux? m'écriai-je en sautant d'aise; à
la bonne heure! car je ne connais pas de chrétien plus à mon goût.
--Et raison vous avez, fit Thérence en me tapant sur l'oreille d'un air
d'amitié. Il vous aime aussi. Eh bien, vous le verrez, si vous voulez
revenir la semaine prochaine, et même... Mais c'est trop tôt vous parler
de cela. Voilà le patron qui arrive.
Brulette rougit encore, pensant que ce fût Huriel que Thérence appelait
ainsi; mais ce n'était qu'un bourgeois étranger, lequel avait acheté la
coupe de la forêt du Chassin.
Je dis forêt parce que, sans doute, il y en avait une autrefois, qui
continuait la petite et belle futaie de chênes que nous avions avisée de
l'autre côté de l'eau. Puisque le nom s'en est conservé, il faut croire
qu'il n'y a pas été donné pour rien. Par la conversation que cet
acheteur de bois eut avec Thérence, nous fûmes bien vite au fait. Il
était du Bourbonnais et connaissait, de longue date, le grand bûcheux et
sa famille pour gens de bon travail et de parole certaine. Étant en
quête, par son état, de beaux arbres pour la marine du roi, il avait
découvert cette coupe vierge, chose rare en nos pays, et avait confié
l'entreprise de l'abatage et du débitage au père Bastien, à quoi
celui-ci s'était décidé d'autant mieux que son fils et sa fille, sachant
l'endroit voisin du nôtre, avaient fait grand'fête à l'idée de venir
passer tout l'été et peut-être partie de l'hiver auprès de nous.
Le grand bûcheux avait donc le choix et la gouverne de ses ouvriers par
un contrat à forfait avec le fournisseur des chantiers de l'État; et
pour faciliter son exploitation, ce fournisseur avait fait consentir le
propriétaire de la forêt à lui céder gratis l'usance du vieux château,
où lui, bourgeois, se serait senti bien mal logé, mais où une famille de
bûcheux se trouverait mieux, dans la saison avancée, que sous ses
cabanes de pieux et de bruyères.
Huriel et sa soeur étaient arrivés depuis le matin seulement; l'une
avait commencé de s'installer, tandis que l'autre avait été faire
connaissance avec le bois, le terrain et les gens du pays.
Nous entendîmes que l'acheteur rappelait à Thérence, qui paraissait
s'entendre aussi bien qu'homme que ce fut aux affaires du bûchage, une
condition de son accord avec le père Bastien. C'était qu'il
n'emploierait que des ouvriers bourbonneux pour le débitage des tiges,
vu qu'eux seuls en savaient le ménagement, et non point ceux du pays,
qui lui gâteraient ses plus belles pièces. «C'est bien, lui répondit la
fille des bois; mais pour le fagotage, nous prendrons qui nous voudrons.
Nous ne sommes point d'avis de retirer tout ouvrage aux gens d'ici, qui
nous molesteraient et nous prendraient en haïtion. Ils y sont déjà assez
portés envers tout ce qui n'est pas de leur paroisse.»
--Or donc, Brulette, nous dit-elle quand fut parti le patron, qui avait
établi son quartier à Sarzay, m'est avis que si rien ne te retient dans
ton village, tu pourrais bien faire faire à ton grand-père un joli
emploi de son été. Tu m'as dit qu'il était encore bon ouvrier, et il
aurait affaire à un bon chef, qui est mon père et qui lui en laisserait
prendre à son aise. Vous vous logeriez ici sans rien dépenser, nous
ferions ménage ensemble...
Et comme Brulette mourait d'envie de dire oui, et n'osait point se
trahir encore, Thérence ajouta:--Si tu barguignes, je croirai que tu as
le coeur engagé dans ton endroit, et que mon frère arrive trop tard.
--Trop tard? fit une voix bien sonnante qui venait de la petite fenêtre
grillagée de lierre: que le bon Dieu fasse mentir cette parole-là!
Et Huriel, beau et frais comme un homme joli qu'il était quand le
charbon ne lui faisait plus de tort, entra vitement et enleva Brulette
dans ses bras pour lui baiser fortement les joues, car il n'était pas
façonnier et ne connaissait point la retenue un peu glaçante des gens de
chez nous. Il paraissait si content, criait si haut et riait si fort
qu'il n'y avait pas moyen pour elle de s'en fâcher. Il me bigea aussi
comme du pain, et sautait par la chambre comme si la joie et l'amitié
lui eussent fait l'effet du vin nouveau.
Mais, tout d'un coup, ayant observé Charlot, il s'arrêta, regarda d'un
autre côté, s'efforça pour dire deux ou trois mots qui n'avaient point
rapport à lui, s'assit sur le lit de sa soeur et devint si pâle que je
crus qu'il s'en allait en pâmoison.
--Qu'est-ce qu'il a donc? cria Thérence étonnée; et, lui touchant la
tête, elle dit:--Ah! mon Dieu, ta sueur se glace sur toi! Tu te sens
donc malade?
--Non, non, fit Huriel en se relevant et se secouant. C'est la joie, le
saisissement... ce n'est rien!
À ce moment-là, la mère de la mariée vint nous demander pourquoi nous
avions quitté la noce, et si Brulette ou l'enfant n'étaient point
malades. Voyant que nous avions été retenus par une compagnie étrangère,
elle invita très-honnêtement Huriel et Thérence à venir se divertir avec
nous, au repas et à la danse. Cette femme, qui était ma tante, étant
soeur de mon père et du défunt père à Brulette, me paraissait être dans
le secret de la naissance de Charlot, car il n'avait été fait aucune
question sur lui, et on en avait eu grand soin en son logis. Mêmement,
elle avait dit à son monde que c'était un petit parent, et les gens du
Chassin n'en avaient pris aucun soupçon.
Comme Huriel, qui était encore troublé dans ses esprits, remerciait ma
tante sans se décider à rien, Thérence le réveilla en lui disant que
Brulette était obligée de reparaître à la noce et que s'il ne l'y
suivait, il perdrait l'occasion de l'amener à ce qu'ils souhaitaient
tous les deux. Mais Huriel était devenu inquiet et comme hésitant,
lorsque Brulette lui dit:--Est-ce que vous ne me voulez point faire
danser aujourd'hui?
--Vrai, Brulette? lui dit-il en la regardant bien aux yeux:
souhaitez-vous m'avoir pour danseur?
--Oui, car je me souviens que vous dansez au mieux.
--Est-ce là toute la raison de votre souhait?
Brulette fut embarrassée, trouvant que ce garçon était bien pressé de la
faire expliquer, et n'osant cependant pas revenir à ses petits airs
dégagés d'autrefois, tant elle craignait de le voir se dépiter ou se
décourager encore. Mais Thérence essaya de la retirer de sa peine en
faisant reproche à Huriel d'en trop demander pour le premier jour.
--Tu as raison, soeur, répondit-il. Et pourtant je ne puis me comporter
autrement. Écoutez, Brulette, et pardonnez-moi. Il faut que vous me
promettiez de n'avoir pas d'autre danseur que moi à cette fête, ou je
n'irai point.
--Eh bien, voilà un drôle de garçon! dit ma tante qui était une petite
femme gaie et prenant tout pour le mieux. Je vois bien, ma Brulette, que
c'est un galant pour toi, et m'est avis qu'il n'en tient pas à moitié;
mais apprenez, mon enfant, dit-elle a Huriel, que ce n'est pas la
coutume de notre pays de tant montrer ce qu'on pense, et qu'on ne danse
ici plusieurs fois de suite qu'avec une fille dont on a, en promesse, le
coeur et la main.
--C'est ici comme chez nous, ma bonne mère, répondit Huriel, et
cependant il faut qu'avec ou sans promesse de son coeur, Brulette que
voilà me fasse promesse de sa main pour toute la danse.
--Si cela lui convient, je ne l'empêche pas, reprit ma tante. Elle est
raisonnable, et sait très-bien se conduire; mais j'ai devoir de
l'avertir qu'il en sera beaucoup parlé.
--Frère, dit Thérence, je crois que tu deviens fou. Est-ce comme cela
qu'il faut être avec cette Brulette que tu connais si retenue, et qui ne
t'a pas encore donné les droits que tu réclames?
--Oh! que je sois fou, qu'elle soit retenue, tout cela se peut, dit
Huriel; mais il faut que ma folie ait raison et que sa retenue ait tort
aujourd'hui, tout de suite. Je ne lui demande rien autre chose que de me
souffrir auprès d'elle jusqu'à la fin de cette noce. Si elle ne veut
plus entendre parler de moi après, elle en sera maîtresse.
--C'est bien, dit ma tante; mais le tort que vous lui aurez fait, si
vous vous retirez d'elle, qui le réparera?
--Elle sait, dit Huriel, que je ne me retirerai pas.
--Si tu le sais, dit ma tante à Brulette, voyons, explique-toi; car
voilà une affaire à quoi je ne comprends rien. T'es-tu donc accordée
avec ce garçon dans le Bourbonnais?
--Non, répondit Huriel, sans laisser à Brulette le temps de parler. Je
ne lui ai rien demandé, jamais! Ce que je lui demande à cette heure,
c'est à elle, à elle toute seule et sans consulter personne, de savoir
si elle me le peut octroyer.
Brulette, tremblante comme une feuille, s'était tournée vers le mur et
cachait sa figure dans ses mains. Si elle était contente de voir Huriel
si résolu auprès d'elle, elle était fâchée aussi de le voir prendre si
peu d'égard pour son naturel craintif et incertain. Elle n'était pas
bâtie comme Thérence, pour dire comme cela un beau oui tout de suite et
devant tout le monde; si bien que, ne sachant comment en sortir, elle
s'en prit à ses yeux et pleura.
Vingt-deuxième veillée.
--Vous êtes un véritable imbriaque, mon ami, dit ma tante à Huriel, en
lui donnant une tape pour le retirer de Brulette, dont il s'était
approché tout ému; et, prenant les mains de sa nièce, elle la consola en
la priant doucement de lui dire tout ce que cela pouvait signifier.
--Si ton grand-père était là, lui dit-elle, c'est lui qui m'expliquerait
de quoi il retourne entre toi et ce garçon étranger, et il faudrait s'en
rapporter à son jugement; mais, puisque je te sers ici de père et de
mère, c'est à moi que tu dois confiance. Souhaites-tu que je te
débarrasse des poursuites qu'on te fait, et qu'au lien d'inviter ce
badin ou ce brutal, car je ne sais de quel nom l'appeler, je le prie de
nous laisser tranquilles?
--Eh bien, s'écria Huriel, ce que je réclame c'est qu'elle dise sa
volonté, à quoi je me rangerai sans dépit, et en lui conservant mon
estime et mon amitié. Si elle me croit badin ou brutal, qu'elle me
consigne. Parlez, Brulette; je serai toujours votre ami et votre
serviteur: vous le savez bien.
--Soyez ce que vous voudrez, dit enfin Brulette en se levant et en lui
tendant la main; vous m'avez défendue dans une occasion si dangereuse,
et vous avez souffert pour moi de tels soucis, que je ne peux ni ne veux
vous refuser une aussi petite chose que de danser avec vous tant qu'il
vous plaira.
--Songez à ce que vous dit votre tante, répliqua Huriel on lui tenant la
main. Il en sera parlé, et s'il n'en résulte rien de bon entre nous
deux, ce qui, de votre part, est encore possible; tout arrangement ou
projet que vous auriez pour un autre mariage en sera gâté ou retardé.
--Eh bien, le mal n'en serait pas si grand, répondit Brulette, que celui
où, sans réflexion ni crainte, vous vous êtes jeté pour moi. Ma tante,
excusez-moi, ajouta-t-elle, si je ne peux pas vous expliquer cela tout
de suite; mais croyez que votre nièce vous aime, vous respecte, et
n'aura jamais rien à se reprocher devant vous.
--J'en suis bien assurée, dit la bonne tante en l'embrassant; mais que
répondrons-nous aux questions qui nous seront faites?
--Rien, ma tante, dit résolument Brulette, rien du tout! Je suis payée
pour ne me point embarrasser des questions, et vous savez que j'en ai
l'habitude.
Alors Huriel baisa, par cinq ou six fois, la main de Brulette, en lui
disant:
--Merci, la mignonne de mon coeur; je ne vous ferai pas repentir de ce
que vous m'accordez là.
--Venez-vous, grand obstiné? lui dit ma tante. Je ne peux pas me
détarder plus longtemps, et si je n'emmène vitement Brulette, la mariée
est capable de quitter son monde pour la venir réclamer ici.
--Allez, allez, Brulette, fit Thérence, et laissez-moi cet enfant; je
vous réponds d'en avoir soin.
--Ne venez-vous donc point, ma belle Bourbonnaise? dit ma tante, qui ne
se pouvait lasser de regarder Thérence comme une merveille. Je compte
bien sur vous aussi.
--J'irai plus tard, ma brave femme, dit Thérence. Pour le moment, je
veux donner à mon frère des habits convenables pour vous faire honneur;
car nous voilà encore tous les deux dans nos effets de voyage.
La tante emmena Brulette, qui voulait emmener Charlot; mais Thérence
insista pour le garder, voulant que son frère eût le loisir d'être avec
sa mie sans le trouble et l'embarras de ce petit enfant. Cela n'était
point du goût de Charlot, qui, voyant emmener sa mignonne, commença de
brailler et de se débattre dans les bras de la Bourbonnaise; mais elle,
le regardant d'un air sérieux et volontaire, lui dit:--Tu vas te taire,
mon garçon; il le faut, c'est comme ça.
Charlot, qui ne s'était jamais vu commander, fut si étonné d'un ton
pareil qu'il accota tout de suite; mais, comme je voyais Brulette
angoissée de le laisser dans les mains d'une fille qui, de sa vie,
n'avait touché un marmot, je lui promis de le ramener moi-même dès qu'il
serait besoin, et la poussai à suivre notre petite tante, qui commençait
à s'impatienter.
Huriel, poussé, de son côté, par sa soeur, entra dans sa chambre pour se
raser et faire sa toilette; et moi, restant seul avec Thérence, je
l'aidai à défaire ses coffres et à déplier les habits, tandis que
Charlot, tout maté, la regardait d'un air ébahi. Quand j'eus porté à
Huriel les effets dont Thérence me chargeait les bras, je revins pour
lui demander si elle n'allait pas aussi s'habiller, et lui offrir de
promener l'enfant pendant ce temps-là.
--Quant à moi, répondit-elle en mettant ses affiquets sur son lit,
j'irai si Brulette s'en tourmente; mais, si elle peut m'oublier un peu,
je vous confesse que j'aimerais mieux rester tranquille. Dans tous les
cas, je serai prête en un moment, et n'ai besoin de personne pour me
conduire. Je suis habituée à chercher et à préparer les logements en
voyage, comme un vrai sergent en campagne, et ne suis embarrassée de
rien, en quelque lieu que je me trouve.
--Vous n'aimez donc pas la danse, lui dis-je, puisque ce n'est pas la
honte des nouvelles connaissances qui vous fait préférer de rester seule
au logis?
--Non, je n'aime pas la danse, répondit-elle, ni le bruit, ni la table,
ni surtout le temps perdu qui laisse venir l'ennui.
--Mais on n'aime pas toujours la danse pour la danse. Vous avez donc
crainte ou répugnance des propos que les garçons font avec les jeunes
filles?
--Je n'ai répugnance ni crainte, dit-elle simplement. Cela ne m'amuse
pas, voilà tout. Je n'ai pas l'esprit de Brulette. Je ne sais répondre à
propos, ni plaisanter, ni pousser personne à la causerie. Je suis sotte
et rêvasseuse, enfin je m'imagine d'être aussi mal placée en une
compagnie que le serait un loup ou un renard que l'on inviterait à
danser.
--Vous n'avez pourtant mine de loup ni d'aucune bête chafouine, et vous
dansez d'une aussi belle grâce que les branches des saules quand un air
doux les caresse.
Je lui en aurais dit davantage, mais Huriel sortit de sa chambre, beau
comme un soleil, et plus pressé de s'en aller que moi, qui me serais
bien convenu en la compagnie de sa soeur. Elle le retint un peu pour lui
arranger sa cravate et lui nouer ses jarretières de dessus, ne le
trouvant jamais assez bien pour être digne de danser toute une noce avec
Brulette; et ce faisant:--Nous expliqueras-tu, lui dit-elle, pourquoi tu
t'es montré si jaloux de ne la laisser se divertir qu'avec toi? Ne
crains-tu pas de la choquer par un si prompt commandement?
--Tiennet! dit Huriel, s'arrêtant tout d'un coup de s'arranger, et
prenant Charlot qu'il mit sur la table pour le regarder tout son soûl, à
qui est cet enfant-là?
Thérence, étonnée, demanda d'abord à lui, pourquoi il faisait cette,
question-là, et ensuite à moi, pourquoi je n'y répondais point.
Nous nous regardions tous les trois dans les yeux, comme trois essottis,
et j'aurais donné gros pour pouvoir répondre, car je voyais bien qu'une
pierre menaçait de nous tomber sur la tête. Enfin, je pris courage en me
souvenant de ce que j'avais senti, ce jour-là même, d'honnêteté et de
vérité dans les yeux de ma cousine, à une pareille question que je lui
avais faite; et allant tout de suite de l'avant, je répondis à
Huriel:--Mon camarade, si tu viens en notre village, beaucoup de gens te
diront que Charlot est l'enfant de Brulette...
Il ne me laissa pas continuer, et, prenant le petit, il le toucha et le
retourna comme un chasseur qui examine un gibier de rencontre. Craignant
quelque idée de colère, je voulus lui retirer l'enfant, mais il le
retint en me disant:
--Ne crains rien pour un pauvre innocent; je ne suis pas un mauvais
coeur, et si je lui trouvais de la ressemblance avec _elle_, peut-être
qu'en détestant mon sort, je ne pourrais pas m'empêcher d'embrasser
cette ressemblance; mais il n'y en a point, et j'ai beau me questionner
le sang, cet enfant, dans mes bras, ne me donne ni chaud ni froid.
--Tiennet, Tiennet, répondez-lui! s'écria Thérence sortant comme d'un
rêve; répondez-moi aussi, car je ne sais point ce que cela veut dire, et
je deviens folle d'y songer. Il n'y a point de tache dans notre famille,
et si mon père le croyait...
Huriel lui coupa la parole.--Attends, ma soeur, dit-il. Un mot de trop
serait bien vite dit, et c'est à Tiennet de nous répondre. Une fois,
deux fois, Tiennet, toi qui es un honnête homme, dis-moi à qui est cet
enfant-là.
--Je te jure Dieu que je ne le sais pas, lui répondis-je.
--S'il était à elle, tu le saurais?
--Il ne me semble point qu'elle eût pu me le cacher.
--T'a-t-elle jamais caché quelque autre chose?
--Jamais.
--Connaît-elle les parents de cet enfant?
--Oui, mais elle ne veut pas seulement qu'on la questionne là-dessus.
--Nie-t-elle que l'enfant soit à elle?
--Personne n'a jamais osé le lui demander!
--Pas même toi?
Je racontai en trois mots ce que je savais, ce que je croyais, et je
finis en disant:--Rien ne peut me servir de preuve pour ou contre
Brulette; mais, j'ai beau faire, je ne peux pas la soupçonner.
--Eh bien, ni moi non plus! dit Huriel. Et, donnant un baiser à Charlot,
il le remit par terre.
--Ni moi non plus, dit Thérence; mais pourquoi cette idée est-elle venue
à d'autres, et comment l'est-elle venue à toi, mon frère, en regardant
cet enfant? Je n'avais pas seulement songé à demander s'il était neveu
ou cousin de Brulette. Je me disais qu'il était apparemment de sa
famille, et il me suffisait de le voir sur ses bras pour que je voulusse
le prendre sur les miens.
--Il faut donc que je t'explique cela, dit Huriel, encore que les mots
me brûlent la bouche. Eh bien oui, j'aime mieux le dire! Ce sera,
l'unique fois, car mon parti est pris, quoi qu'il y ait, quoi qu'il
arrive! Sache, Thérence, qu'il y a trois jours, quand nous avons quitté
Joseph à Montaigu... tu sais comme je partais le coeur libre et content!
Joseph était guéri, Joseph renonçait à Brulette, Joseph te demandait en
mariage, et Brulette n'était pas mariée! il le disait. Il la regardait
comme libre aussi, et, à toutes mes questions, il répondait: «Comme tu
voudras, je n'en suis plus amoureux; tu peux l'aimer sans que je m'en
inquiète.»
«Eh bien, soeur, au moment où nous le quittions, il me retint par le
bras et me dit, pendant que tu montais sur la charrette: «Est-ce donc
vrai? est-ce décidé, Huriel, que tu vas au pays de chez nous? Et ton
idée est-elle de faire la cour à celle que j'ai tant aimée?
»--Oui, lui dis-je, puisque tu veux le savoir. C'est mon idée, et tu
n'as plus le droit de revenir sur la tienne, ou je croirais que tu as
voulu te jouer de moi en me demandant ma soeur.
»--Cela n'est pas, a répondu Joseph; mais je crois que je te trahirais,
à cette heure, si je te laissais partir sans te dire une triste chose.
Dieu m'est témoin que de telles paroles ne me seraient jamais sorties de
la bouche contre une personne dont le père m'a élevé, si tu n'étais pas
là tout prêt à faire une faute. Mais, comme ton père m'a élevé aussi,
donnant l'instruction à mon esprit, comme l'autre avait donné le soin et
la nourriture à mon corps, je crois que je suis obligé à la vérité.
Sache donc, Huriel, qu'au temps où je quittais Brulette par amour,
Brulette avait déjà eu, à mon insu, de l'amour pour un autre, et qu'il y
en a une preuve aujourd'hui bien vivante, qu'elle ne prend même pas le
soin de cacher. À présent, fais comme tu voudras, je n'y veux plus
penser.»
»Là-dessus, Joseph a tourné le dos et s'est enfui dans le bois.