lieues de chez nous. Le pays rappelle un si peu le Bourbonnais; et
Brulette, qui était petite mangeuse, quitta le bruit de la noce et s'en
alla promener au dehors pour désennuyer Charlot.--Mêmement, me dit-elle,
je voudrais le conduire en quelque ombrage tranquille, car c'est l'heure
où il fait son somme, et le bruit de la noce l'en empêche. S'il y
manque, il sera mal à son aise et greugnoux jusqu'au soir.
Comme il faisait grand chaud, je lui fis offre de la conduire dans un
petit bois anciennement cultivé en garenne, qui joute le château ruiné,
et qui, bien clos encore d'épines et de fossés, est un endroit bien
abrité et retiré.--Allons-y, dit-elle. Le petit dormira sur moi, et tu
retourneras te divertir.
Quand nous y fûmes, je la priai de me laisser avec elle.
--Je ne suis plus si curieux de noces que j'étais, lui dis-je, et je
m'amuserai autant, sinon mieux, à causer avec toi. On s'ennuie quand on
n'est pas dans son endroit et qu'on n'a rien à faire, et tu t'ennuierais
là; ou bien tu y serais peut-être accostée de quelque monde qui, ne te
connaissant point, te donnerait une autre sorte d'ennui.
--À la bonne heure, répondit-elle; mais je vois bien, mon pauvre cousin,
que je te suis toujours un embarras; et cependant, tu t'y donnes de si
grand'patience et de si bon coeur que je ne sais point m'en déshabituer.
Il faudra pourtant bien que ça vienne, car te voilà dans l'âge de
t'établir, et la femme que tu auras me verra peut-être d'un mauvais
oeil, comme font tant d'autres, et ne voudra point croire que je mérite
ton amitié et la sienne.
--C'est trop tôt pour t'en tourmenter, lui dis-je en arrangeant le gros
Charlot sur ma blouse que j'étendis sur le gazon, tandis qu'elle
s'asseyait à côté de lui pour lui virer les mouches: je ne songe point
au mariage, et s'il m'arrive de m'engager dans ce chemin-là, je te jure
que ma femme fera bon ménage avec toi, ou que je ferai mauvais ménage
avec elle. Il faudrait qu'elle eût le coeur planté de travers pour ne
point reconnaître que j'ai pour toi la plus honnête de toutes les
amitiés, et pour ne pas comprendre que, t'ayant suivie dans tes joies et
dans tes peines, je me suis accoutumé à ta compagnie comme si toi et moi
ne faisions qu'un. Mais toi, cousine, ne songes-tu pas au mariage et
as-tu donc fait la croix sur ce chapitre-là?
--Oh! quant à moi, Tiennet, je crois que oui, n'en déplaise à la volonté
du bon Dieu! me voilà bientôt fille majeure, et je crois qu'à attendre
l'envie du mariage, je l'ai laissée passer sans y prendre garde.
--C'est plutôt maintenant qu'elle commence peut-être, ma mignonne. Le
goût du divertissement te quitte, l'amour des enfants t'est venu, et je
te vois t'accommoder de la vie tranquille du ménage; mais il n'en est
pas moins vrai que tu es toujours dans ton printemps, comme voilà la
terre en fleurs. Tu sais que je ne t'en conte plus; ainsi tu peux me
croire quand je te dis que tu n'as jamais été si jolie, encore que tu
sois devenue un peu pâle, comme était la belle Thérence des bois.
Mêmement, tu as pris un petit air triste comme le sien, qui se marie
assez bien avec tes coiffes unies et tes robes grises. Enfin, je crois
que ton dedans a changé et que tu vas devenir dévote, si tu n'es
amoureuse.
--Ne me parle pas de cela, mon cher ami, s'écria Brulette. J'aurais pu
me tourner vers l'amour ou vers le ciel, il y a un an. Je me sentais,
comme tu dis, changée en dedans; mais me voilà attachée aux peines de ce
monde, sans y trouver ni la douceur de l'amour, ni la force de la
religion. Il me semble que je suis liée à un joug et que je pousse en
avant, de ma tête, sans savoir quelle charrue je traîne derrière moi. Tu
vois que je n'en suis pas plus triste et que je n'en veux pas mourir;
mais je confesse que j'ai regret à quelque chose dans ma vie, non point
à ce qui a été, mais à ce qui aurait pu être.
--Voyons, Brulette, lui dis-je en m'asseyant auprès d'elle et lui
prenant la main, c'est peut-être l'heure de la confiance. Tu peux, à
présent, me dire tout sans crainte de ma jalousie ou de mon chagrin. Je
me suis guéri de souhaiter autre chose que ce que tu peux me bailler.
Baille-la-moi, cette chose qui m'est bien due, baille-moi la confidence
de tes peines.
Brulette devint rouge, fit un effort pour parler, mais ne put dire un
mot. On aurait cru que je la forçais de se confesser à elle-même et
qu'elle s'en était si bien défendue qu'elle n'en savait plus le moyen.
Elle leva ses beaux yeux sur le pays que nous avions devant nous, car
nous nous étions placés au bout du bois, sur un herbage en terrasse qui
surmontait un joli vallon tout bosselé en tertres couverts de cultures.
Au-dessous de nos pieds coulait la petite rivière, et, de l'autre côté,
le terrain se relevait tout droit sous une belle futaie de chênes peu
étendue, mais si foisonnante en grands arbres qu'on eût dit d'un coin de
la forêt de l'Alleu. Je vis dans les yeux de Brulette à quoi elle
pensait, et, lui reprenant sa main, qu'elle m'avait retirée pour se
prendre le coeur, comme une personne qui souffre de ce côté-là:--Est-ce
Huriel ou Joseph? lui dis-je d'un ton où je ne mettais ni moquerie ni
malice.
--Ce n'est pas Joseph! répondit-elle vivement.
--Alors, c'est Huriel; mais es-tu libre de suivre ton inclination?
--Comment aurais-je de l'inclination, répondit-elle en rougissant
toujours plus, pour quelqu'un qui n'a sans doute jamais songé à moi?
--Ça n'est pas une raison!
--Si fait, je te dis.
--Eh non, je te jure. J'en ai bien eu pour toi!
--Mais tu t'en es corrigé.
--Et toi, tu, te corriges à grand'peine; ce qui veut dire que tu en es
encore malade. Mais Joseph?
--Eh bien, quoi, Joseph?
--Tu ne t'es donc jamais engagée à lui?
--Tu le sais bien!
--Mais... Charlot?
--Eh bien, quoi, Charlot?'
Comme mes yeux étaient tombés sur l'enfant, les siens s'y tournèrent
aussi, et puis revinrent sur moi, si étonnés, si clairs d'innocence, que
je fus honteux de mon doute comme d'une injure que je lui aurais
dite.--Ce n'est rien, répliquai-je vitement. Je disais _Et Charlot_,
parce que je m'imaginais le voir s'éveiller.
Dans ce moment-là, une sonnerie de musette se fit entendre de l'autre
côté de l'eau, dans les chênes, et Brulette en fut secouée comme une
feuille par un coup de vent.
--Oui-dà, lui dis-je, la danse va s'engager chez la mariée, et je pense
qu'on envoie la musique pour te chercher.
--Non! non! dit Brulette, qui était devenue pâle. Ce n'est ni un air, ni
une musette du pays. Tiennet, Tiennet... ou je suis folle... ou celui
qui joue là-bas...
--Le vois-tu? lui dis-je, avançant sur la terrasse et regardant de tous
mes yeux; serait-ce le père Bastien?
--Je ne vois personne, dit-elle en me suivant; mais ce n'est pas le
grand bûcheux... Ce n'est pas non plus Joseph... C'est...
--Huriel peut-être! Ça me paraît moins sûr que la rivière qui nous en
sépare; mais allons-y tout de même; nous trouverons un gué, et s'il est
par là, il faudra bien que nous l'attrapions au passage, ce beau
muletier, et sachions ce qu'il pense.
--Non, Tiennet, je ne veux point quitter ni déranger Charlot.
--Au diable Charlot! Alors, attends-moi là; j'y vas tout seul.
--Non, non, non! Tiennet! s'écria Brulette en me retenant à deux mains;
l'endroit est dangereux pour descendre.
--Quand je m'y devrais casser le cou, je te veux sortir de la peine où
tu-es! m'écriai-je.
--Quelle peine? fit-elle en me retenant toujours et en se ravisant de
son premier trouble, par un effort de sa fierté. Qu'est-ce que ça me
fait, que ce soit Huriel ou tout autre qui passe dans ce bois? Crois-tu
que je veuille faire courir après quelqu'un qui, me sachant là,
passerait peut-être encore plus loin.
--Si c'est là ce que vous pensez, fit-une douce voix derrière nous, il
faudra donc que nous nous en allions?
Nous nous étions retournés au premier mot: la belle Thérence était
devant nos yeux.
--À sa vue, Brulette, qui avait tant murmuré de son oubli, perdit tout
son courage, et tomba dans ses bras en versant un grand flot de pleurs.
--Eh bien, eh bien, dit Thérence en l'embrassant avec la force d'une
vraie fille de fendeux qu'elle était, m'avez vous crue oublieuse de nos
amitiés? Pourquoi jugez-vous mal des gens qui n'ont point passé un jour
sans songer à vous?
--Dites-lui vitement si votre frère est là, Thérence, m'écriai-je,
car... Brulette, se retournant, mit sa main sur ma bouche, et je me
repris en riant pour dire: Car j'ai grand'soif de le revoir.
--Mon frère est là, dit Thérence; mais il ne vous sait point si près...
Tenez, le voilà qui s'éloigne, car sa musique ne s'entend quasiment
plus.
Elle regarda Brulette, qui redevenait pâle, et ajouta en riant:--Il est
trop loin pour que je puisse l'appeler, mais il ne tardera pas de
tourner par ici et de venir au vieux château. Alors, si vous ne le
méprisez pas trop, Brulette, et si vous ne m'en empêchez pas, je lui
ferai une petite surprise, à quoi il ne s'attend guère; car il ne
croyait vous saluer que ce soir. Nous devions aller vous faire visite à
votre bourg, et c'est un bonheur que je vous aie trouvée ici pour nous
sauver d'un retard dans notre rencontre. Rentrons sous ce bois, car s'il
vous apercevait d'où il est, il serait capable de se noyer en passant la
rivière, dont il ne connaît point encore les gués.
Nous retournâmes nous asseoir autour de Charlot, que Thérence regarda,
demandant, de son grand air simple et franc, s'il était à moi.--À moins
que je ne fusse marié depuis longtemps, lui répondis-je, ce qui n'est
pas...
--Il est vrai, reprit-elle en le regardant mieux, c'est déjà un petit
bonhomme; mais vous auriez pu être marié quand vous êtes venu chez nous.
Puis, elle avoua, en riant, qu'elle se faisait peu d'idée de la
croissance des marmots, n'en voyant guère pousser dans les bois où elle
vivait toujours, et où les humains ont peu coutume d'amener et d'élever
leurs familles.--Vous me retrouvez aussi sauvage que vous m'avez
laissée, reprit-elle, mais cependant moins quinteuse, et j'espère que ma
douce Berrichonne n'aura plus à se plaindre de ma méchante humeur.
--En effet, dit Brulette, vous me paraissez plus gaie, mieux portante,
et si fort embellie qu'on a les yeux éblouis de vous regarder.
C'était là une remarque qui m'avait brûlé la vue dès le premier moment.
Thérence avait fait une provision de santé, de fraîcheur et de clarté
dans la figure qui la changeait en une autre femme. Si elle avait encore
l'oeil un peu enfoncé sous le front, son sourcil noir ne se tordait plus
pour en cacher le feu, et s'il y avait toujours de la fierté dans son
rire, il y avait aussi de la belle gaieté qui, par moments, faisait
reluire ses dents brillantes comme des perles de rosée dans une fleur.
Ses joues n'étonnaient plus par leur blancheur de fièvre, le soleil de
mai l'ayant un peu mordue en voyage; mais il y avait poussé des roses;
et je ne sais pas quoi de jeune, de fort, de vaillant dans toute sa mine
me fit sauter le coeur à une idée qui me vint, je ne sais comment, en
regardant si le signe noir comme un velours, qu'elle avait au coin de la
bouche, était toujours bien à la même place.
--Mes amis, nous dit-elle en essuyant ses beaux cheveux, crêpelés
naturellement, que la chaleur avait collés à son front, puisque nous
avons un moment pour nous parler avant que mon frère soit ici, je vous
veux, sans grimace et sans honte, régaler de mon histoire; car à cette
histoire-là tient celle de plusieurs autres. Seulement, dis-moi,
Brulette, si ce Tiennet, dont tu faisais autrefois grande estime, est,
comme il me paraît, toujours le même, et si je peux reprendre la
causette avec toi comme le jour où nous l'avons laissée, il y aura un an
à la moisson qui vient?
--Oui, ma chère Thérence, tu le peux, répondit ma cousine, contente d'en
être tutoyée pour la première fois.
--Eh bien, Tiennet, dit Thérence avec une vaillantise de bonne foi sans
pareille, et qui la faisait bien différer de la retenue et craintive
Brulette, je ne vous apprendrai rien en vous disant que l'an passé,
avant votre visite chez nous, je m'étais attachée à un pauvre garçon
triste et souffrant de son corps, comme une mère s'attache à son enfant.
Je ne le savais pas encore épris d'une autre, et lui, voyant mon amitié,
dont je ne me cachais point, n'avait pas le courage de me dire que j'en
serais mal payée. Pourquoi Joseph, car je peux bien le nommer, et vous
voyez, mes amis, que ça ne me fait point changer de couleur, pourquoi
Joseph, à qui j'avais tant demandé, dans ses défaillances de maladie, de
me dire la cause de ses peines, m'avait-il juré n'en avoir point d'autre
que le regret de sa mère et de son pays? Il me jugeait donc lâche et me
faisait injure, car s'il se fût ouvert à moi, c'est moi qui aurais été
chercher Brulette, sans sourciller, et sans tomber dans le tort de
prendre une mauvaise opinion d'elle, comme cela m'est arrivé, dont je me
confesse et lui demande pardon.
--Tu l'as déjà fait, Thérence, et il n'y a rien à pardonner quand
l'amitié y est déjà.
--Oui, mon enfant, reprit Thérence, mais le tort que tu oublies, je n'en
ai pas moins gardé souvenance, et, pour tout au monde, j'aurais voulu le
réparer auprès de Joseph en lui conservant mes soins, mon amitié, ma
bonne humeur après ton départ. Songez, mes amis, que je n'avais jamais
menti, moi, et que, dès mon plus jeune âge, mon père, qui s'y connaît,
m'avait surnommée Thérence la sincère. Quand, sur les bords de votre
Indre, la dernière fois que je vous vis, à moitié chemin de chez vous,
je parlai seule à seul un moment avec Joseph, le priant de revenir chez
nous et lui promettant que rien ne serait changé dans mon intérêt pour
son repos et sa santé, pourquoi a-t-il refusé, dans son coeur, de me
croire? Et pourquoi, me promettant, des lèvres, de revenir, mensonge
dont je ne fus point dupe, se retira-t-il de moi pour toujours en me
méprisant, comme une fille sans souci et sans honte qui le tourmenterait
de quelque lâche folleté d'amour?
--Eh quoi, dis-je, est-ce que Joseph, qui n'a passé que vingt-quatre
heures avec nous, n'est pas retourné auprès de vous autres, pour, à tout
le moins, vous dire ses desseins et faire ses adieux? Depuis qu'il nous
a quittés, nous n'avons point eu de nouvelles de lui.
--Si vous n'en avez point eu nouvelles, reprit Thérence, je vas vous en
dire. Joseph est retourné en nos bois sans nous voir, sans nous parler.
Il est venu nuitamment comme un voleur qui a honte du soleil. Il est
entré en sa loge pour prendre sa cornemuse et ses effets, et il est
parti sans saluer le seuil de la cabane de mon père, sans seulement
détourner la tête de notre côté. Je l'ai vu, je ne dormais pas. J'ai
suivi de l'oeil toutes ses actions, et quand il a été enfoncé dans le
bois, je me suis sentie aussi tranquille qu'une morte. Mon père m'a
réchauffée au soleil du bon Dieu et de son grand coeur. M'emmenant avec
lui dans la lande, il m'a parlé tout un jour, ensuite toute une nuit,
jusqu'à ce qu'il m'ait vue prier et dormir. Vous connaissez un peu mon
père, mes chers amis, mais vous ne pouvez pas savoir comme il aime ses
enfants, comme il les console, comme il sait trouver tout ce qu'il faut
leur dire pour les rendre semblables a lui, qui est un ange du ciel
caché sous l'écorce d'un vieux chêne.
»Mon père m'a guérie; sans lui, j'aurais méprisé Joseph; à présent, je
ne l'aime plus, voilà tout!
Et, finissant ainsi, Thérence essuya encore son beau front, mouillé de
sueur, reprit son haleine, embrassa Brulette, et me tendit, en riant,
une grande main blanche et bien faite, dont elle secoua la mienne avec
la franchise qu'un garçon eût pu y mettre.
Vingt et unième veillée.
Je vis que Brulette était portée à blâmer Joseph très-sévèrement et je
pensai devoir le défendre un peu.--Je suis loin d'approuver ce que sa
conduite montre d'ingratitude envers vous, dis-je à Thérence; mais,
puisque vous en êtes assez revenue pour voir selon la justice, convenez
qu'au fond de son idée, il y avait un respect pour vous et une crainte
de vous tromper. Tout le monde n'est pas vous, ma belle fille des bois,
et je pense même que peu de gens ont le coeur assez pur et le courage
assez franc pour aller droit au but et dire, comme cela, les choses
telles qu'elles sont. Et puis, vous avez une somme de force et de vertu
dont Joseph, et bien d'autres en sa place, ne se sentiraient peut-être
point capables.
--Je ne vous entends point, dit Thérence.
--Si fait moi, dit Brulette. Joseph craignait sans doute de se laisser
jeter un charme par votre beauté, et de vous aimer pour cela, sans
pouvoir vous donner tout son coeur, comme vous le méritez.
--Oh! dit Thérence, toute rougissante d'orgueil fâché, c'est juste de
cela que je me plains! Joseph a craint de m'entraîner dans quelque
faute, dites le mot. Il n'a pas compté sur ma raison et sur mon honneur.
Eh bien, son estime m'eût consolée, au lieu que son doute est une chose
humiliante. N'importe, Brulette, je lui pardonne tout, parce que je n'en
souffre plus et me sens au-dessus de lui; mais rien n'ôtera du fond de
mon coeur que Joseph a été ingrat envers moi et qu'il a vu petitement
son devoir. Je vous dirais: N'en parlons plus, si je n'étais obligée de
vous raconter le reste; mais il le faut, autrement vous ne sauriez quoi
penser de la conduite de mon frère.
--Ah! Thérence, dit Brulette, il me tarde bien d'apprendre de vous s'il
n'y a pas eu de suites à un malheur qui nous tourmentait tous là-bas!
--Mon frère, dit Thérence, n'a pas fait ce qu'on s'imaginait. Au lieu de
s'en aller cacher son malheureux secret dans les pays éloignés, il est
revenu sur ses pas au bout de huit jours. Il a été chercher le carme à
son couvent, qui est du côté de Montluçon, où il savait qu'il le
trouverait revenu de sa tournée.
»Frère Nicolas, qu'il lui a dit, je ne peux pas vivre avec un mensonge
si lourd sur le coeur. Vous m'avez dit de m'en confesser à Dieu, mais il
y a sur la terre une justice qui, pour n'être pas toujours bien rendue,
n'en est pas moins une loi venue du ciel. Il faut donc que je me
confesse aussi aux hommes, et que j'endure la peine et le blâme que j'ai
pu mériter.
»--Un moment, mon fils, a répondu le moine; les hommes ont inventé la
peine de mort, que Dieu réprouve, et ils vous tueront peut-être
volontairement pour avoir tué par mégarde.
»--Ça n'est pas possible, a dit mon frère. Je n'ai pas voulu tuer, et je
le prouverai.
»--Vous le prouverez par témoins, a dit le moine; alors vous
compromettrez vos compagnons, votre chef, qui est mon neveu et qui n'est
pas plus assassin que vous dans son intention: vous les exposerez à être
tourmentés et vous vous verrez entraîné à trahir les jurements que vous
avez faits à votre confrérie. Tenez, restez à mon couvent et
attendez-moi. Je me charge d'arranger tout, pourvu que vous ne me
demandiez pas trop comment.»
»Là dessus le carme a été trouver son abbé, lequel l'a renvoyé devant
son évêque, celui que, dans les campagnes, nous appelons le grand
prêtre, comme dans les temps anciens, et qui est évêque de Montluçon. Le
grand prêtre, qui a le pouvoir d'être écouté des plus grands juges, a
dit et fait des choses que nous ne savons point; puis il a mandé mon
frère devant lui et lui a dit: «Mon fils, confessez-vous à moi comme à
Dieu.» Et Huriel ayant dit toute la vérité de bout en bout, l'évêque lui
a dit encore: «Faites-en pénitence, mon fils, et repentez-vous. Votre
affaire est arrangée devant les hommes; vous n'en serez jamais
inquiété; mais vous devez apaiser le mécontentement de Dieu, et pour
cela, je vous engage à quitter la compagnie et la confrérie des
muletiers, qui sont gens sans religion et dont les pratiques secrètes
sont contraires aux lois du ciel et de la terre.» Et mon frère lui ayant
humblement remontré qu'il s'y trouvait pourtant d'honnêtes gens: «C'est
tant pis, a dit le grand prêtre. Si les honnêtes gens qui s'y trouvent
refusaient les serments qui s'y font, le mal sortirait de cette
société-là, et ce serait une corporation d'ouvriers aussi estimable que
toute autre.»
»Mon frère a réfléchi aux paroles du grand prêtre, et aurait souhaité
réformer les mauvaises coutumes de ses confrères, ce qui lui paraissait
plus utile que de les abandonner. Il a donc été les trouver et leur a
fort bien parlé, à ce qu'on m'a dit; mais, après l'avoir écouté
très-doucement, ils lui ont répondu ne pouvoir et ne vouloir rien
changer dans leurs usances. Sur quoi, il leur a payé le dédit convenu, a
vendu tous ses mulets, et n'a gardé que son clairin pour notre service.
Par ainsi, Brulette, ce n'est pas un muletier que vous allez voir, mais
un bon et solide fendeux de bois qui travaille avec son père.
--Et qui a dû avoir un peu de peine à s'y habituer, peut-être? dit
Brulette, cachant mal le plaisir qu'elle goûtait dans toutes ces
nouvelles.
--S'il a senti quelque peine à changer de travail, répondit Thérence, il
s'en est consolé en se souvenant que vous aviez peur des muletiers, et
que dans vos pays, on les avait en abomination. Mais puisque j'ai
contenté votre impatience de savoir comment mon frère était sorti de ses
peines, il faut que vous m'entendiez vous reparler de Joseph, pour vous
en apprendre une chose qui vous fâchera peut-être, belle Brulette, et
vous étonnera encore plus.
Comme Thérence disait cela avec un peu de malice et de gaieté, Brulette
ne s'en inquiéta point, et la pria de s'expliquer.
--Sachez donc, dit Thérence, que nous avons passé ces trois derniers
mois en la forêt de Montaigu, où nous avons rencontré Joseph bien
portant, mais toujours sérieux et comme recueilli en lui-même; et, si
vous voulez connaître où il est, je vous dirai que nous l'avons laissé
par là avec mon père, qui l'aide à se faire recevoir maître sonneur; car
vous savez, ou ne savez pas, que cela aussi est une confrérie, et qu'il
y faut des pratiques dont on ne dit pas le secret. Joseph a été
embarrassé d'abord en nous voyant. Il se sentait honteux pour me parler,
et nous eût peut-être évités, si mon père, après lui avoir reproché son
manque de fiance et d'amitié, ne l'eût retenu, sachant bien qu'il lui
était encore nécessaire. En s'assurant que j'étais tranquille et sans
mauvaise ressouvenance, Joseph s'est enhardi à nous redemander notre
amitié, et mêmement a tâché de s'excuser de sa conduite; mais mon père,
qui ne lui voulait point laisser mettre le doigt sur la blessure, a
tourné la chose en plaisanterie, et lui a fait travailler le bois et la
musique, à seules fins de le mener vitement au bout de sa tâche.
Or, comme il ne nous parlait point de vous autres, je m'en suis étonnée,
et l'ai questionné beaucoup sans en pouvoir tirer un mot. Ni mon frère
ni moi n'avions de vos nouvelles, qui ne nous sont venues que la semaine
dernière, quand nous avons passé par notre pays d'Huriel. Nous étions
donc tourmentés à votre sujet, et mon père ayant dit un peu vivement à
Joseph que s'il avait des lettres de son pays, il devait au moins nous
dire qui vit ou qui meurt, Joseph lui a répondu: «Tout le monde va bien
et moi aussi.» Et il disait cela d'une voix qui sonnait bien creux.
Mon père, qui n'y va point par quatre chemins, lui a commandé de parler;
mais lui, d'un ton raide: «Je vous dis, mon maître, que tous nos amis de
là-bas sont contents, et que si vous me voulez accorder votre fille en
mariage, je serai aussi content que les autres.»
Nous avons pensé d'abord qu'il devenait fou, et ne lui avons répondu
qu'en riant, encore que son air nous donnât de l'inquiétude; mais il y
revint sérieusement deux jours après et me demanda à moi-même si j'avais
de l'amitié pour lui. Je n'eus point d'autre vengeance à faire d'une
offre si tardive que de lui répondre: «Oui, Joseph, j'ai de l'amitié
pour vous, comme Brulette en a.»
Il serra la bouche, baissa la tête et n'y revint pas.
Mais mon frère l'ayant pris dans un autre moment, en a eu cette réponse:
«Huriel, je ne pense plus à Brulette, et te prie de ne m'en jamais
parler.»
Il n'y a pas eu moyen d'en tirer davantage, sinon qu'il voulait,
aussitôt qu'il serait reçu maître sonneur, aller pratiquer un bout de
temps en son pays, pour montrer à sa mère qu'il était en état de la
soutenir; après quoi, il irait se fixer avec elle dans la Marche, ou
dans le Bourbonnais si je voulais être sa femme.