--Tiennet, tu avais raison hier. Tes reproches m'ont donné à penser, et

mon parti en est pris. Je ne promets pas d'aimer beaucoup ce Charlot,

mais au moins d'agir tout comme, et peut-être que Dieu m'en récompensera

un jour en me donnant des enfants plus mignons que celui-là.

--Eh! ma mie, lui répondis-je, je ne sais où tu prends ce que tu dis et

ce que tu penses. Je ne t'ai fait aucun reproche, et je n'en ai à te

faire que sur l'entêtement où te voilà d'élever toi-même ce vilain gars.

Voyons, veux-tu que je fasse écrire à ce carme, ou que je l'aille

trouver, pour qu'il lui cherche une autre famille? Je sais où est son

couvent, et j'aime mieux encore faire un voyage que de te voir condamnée

à de pareilles galères.

--Non, non, Tiennet, dit Brulette, il ne faut pas seulement penser à

changer ce qui est convenu. Mon père a promis pour moi, et j'ai dû

l'approuver. Si je pouvais le dire... mais je ne le peux pas. Sache

seulement une chose, c'est que l'argent n'est pour rien dans le marché,

et que, ni mon père ni moi, ne voudrions accepter un denier en payement

du devoir qui nous est commandé.

--Voilà que tu m'étonnes de plus en plus. À qui donc cet enfant? c'est

donc à des personnes de votre parenté? de la mienne, par conséquent?

--Ça se peut, dit-elle. Nous avons de la famille au loin d'ici. Mais

prends que je ne te dis rien, car je ne le peux ni ne le dois. Seulement

laisse croire que ce marmot nous est étranger et que nous en sommes

payés. Autrement les mauvaises langues accuseraient peut-être des

personnes qui ne le méritent point.

--Diantre! lui dis-je, tu me mets le marteau dans la tête! J'ai beau

chercher...

--Justement, il ne faut pas chercher. Je te le défends; quand même, je

suis sûre que tu ne trouverais rien.

--À la bonne heure; mais alors, tu vas donc te mettre en sevrage de

divertissements comme ce gars est en sevrage de nourrice? Le diable soit

de la parole de ton grand-père!

--Mon grand-père a bien agi, et si je l'avais contredit, j'aurais été

une sans coeur. Aussi, je te répète que je ne veux point m'y mettre à

moitié, quand j'y devrais périr d'ennui...

Brulette avait une tête. De ce jour-là, il se fit en elle un changement

tel, qu'on ne la reconnaissait point. Elle ne quittait plus la maison

que pour faire pâturer ses ouailles et sa chèvre, toujours en compagnie

de Charlot; et, quand elle l'avait couché le soir, elle prenait son

ouvrage et veillait au dedans. Elle n'alla plus à aucune danse et

n'acheta plus de belles nippes, n'ayant plus occasion de s'en attifer.

À ce dur métier-là, elle devint sérieuse et même triste, car elle se vit

bientôt délaissée. Il n'est si jolie fille qui, pour avoir de

l'entourage, ne soit forcée d'être aimable, et Brulette, ne montrant

plus aucun souci de plaire, fut jugée maussade pour avoir trop donné de

son esprit par le passé.

À mon sens, elle n'avait changé qu'en mieux, car n'ayant jamais fait la

coquette, mais seulement la princesse avec moi, elle me paraissait plus

douce en son parler, plus sensée et plus intéressante en sa conduite;

mais il n'en fut pas jugé ainsi. Elle avait laissé prendre assez

d'espérance à tous ses galants pour que chacun se trouvât offensé de son

abandon, comme s'il eût eu des droits; et, encore que sa coquetterie eût

été très-innocente, elle en fut punie comme d'un dommage qu'elle aurait

fait supporter aux autres; ce qui prouve, à mon idée, que les hommes ont

autant, sinon plus de vanité que les femmes, et ne trouvent pas qu'on en

fasse jamais assez pour contenter ou ménager l'estime qu'ils ont

d'eux-mêmes.

Ce qu'il y a de sûr, à tout le moins, c'est qu'il y a bien du monde

injuste, mêmement parmi ces jeunes gens qui paraissent si bons enfants

et serviteurs si réjouis, tant qu'ils sont amoureux. Plusieurs de

ceux-là tournèrent à l'aigre, et j'eus, plus d'une fois, des mots avec

eux pour défendre ma cousine du blâme qu'on lui donnait. Ils se

trouvèrent malheureusement soutenus par les commères et les intéressés

qui jalousaient la prétendue fortune du père Brulet; si bien que

Brulette, informée de ces malices, fut obligée de défendre sa porte à

des curieux mal intentionnés, ou à de lâches amis qui, par faiblesse,

répétaient ce qu'ils avaient ouï dire aux autres.

Ce fut de cette manière qu'en moins d'une année, la reine du bourg, la

rose de Nohant, fut abîmée des méchants et abandonnée des sots. On fit

d'elle des diffamations si noires, que je tremblais qu'elle n'en eût

connaissance, et que, moi-même, j'en étais par des fois tourmenté, et

embarrassé d'y répondre.

La plus forte des menteries, mais à laquelle le père Brulet aurait bien

dû s'attendre, c'est que Charlot n'était ni un pauvre champi abandonné,

ni un fils de prince élevé en secret, mais bien l'enfant de Brulette.

J'avais beau remontrer que cette jeunesse ayant toujours vécu

ouvertement sous les yeux du monde, et n'ayant jamais favorisé personne

en particulier, ne pouvait pas avoir commis une faute si difficile à

cacher. On me répondait par l'exemple d'une telle et d'une telle, qui

avaient bien gaillardement dissimulé leur état jusqu'au dernier jour, et

avaient reparu, quasi le lendemain, aussi tranquilles et réveillées que

si de rien n'était, et même avaient réussi à cacher les conséquences,

jusque après s'être mariées avec les auteurs ou les dupes de leur faute.

Cela était malheureusement arrivé plus d'une fois chez nous. Dans nos

petits bourgs de campagne, où les maisons sont toutes parsemées emmi les

jardins, et séparées les unes des autres par des chènevières, des

luzernières, voire des champs assez étendus, il n'est pas aisé de voir

et d'entendre à toute heure de nuit les uns chez les autres, et, de tout

temps, il s'est passé bien des choses dont le bon Dieu seul a fait le

jugement.

Une des plus enragées langues était celle de la mère Lamouche, depuis

que Brulette l'avait surprise dans son tort et lui avait retiré la garde

de l'enfant. Elle avait été si longtemps la servante volontaire et le

chien couchant de Brulette, qu'elle ne s'arrangeait plus de ne rien

gagner avec elle, et, pour s'en revancher, elle inventait tout ce qu'on

souhaitait lui faire dire. Elle racontait donc, à qui voulait

l'entendre, que Brulette s'était oubliée dans son honneur avec _ce

chétif gars Joset_, et qu'elle en avait eu tant de honte qu'elle lui

avait commandé de partir. Joset s'y était soumis moyennant la promesse

qu'elle ne se marierait avec aucun autre, et il avait été chercher

fortune au loin, à seules fins de l'épouser. L'enfant avait été, disait

encore Lamouche, emporté dans le Bourbonnais par des messagers tout

barbouillés de noir qu'on disait muletiers, et avec lesquels Joseph

s'était ménagé des accointances dans le temps, sous couleur d'acheter

une cornemuse; mais il n'y avait jamais eu d'autre cornemuse en jeu que

ce braillard de Charlot. Enfin, un an environ après sa délivrance,

Brulette avait été voir son amant et son petit, en ma compagnie et en

celle d'un muletier aussi laid que le diable. C'est là que nous avions

fait la connaissance du frère quêteur, lequel s'était prêté à rapporter

le petit avec nous, en conséquence de quoi nous avions, de concert,

fabriqué l'histoire d'un champi de riche, ce qui était d'autant plus

faux que ce champi-là n'avait pas fait entrer un sou de plus au logis de

mon oncle.

Lorsque la Lamouche eût inventé cette explication, où, comme vous voyez,

le mensonge se trouvait emmêlé avec la vérité, son dire prévalut sur

tous les autres, et la visite, si courte et quasiment cachée, que Joseph

était venu faire avec nous au pays acheva de persuader le monde.

Alors on en fit de grandes risées, et Brulette fut qualifiée de

_Josette_, en manière de sobriquet.

Malgré mon dépit contre toutes ces méchancetés, Brulette prenait si peu

de soin de s'en défendre et marquait, par ses soins pour l'enfant, tant

de mépris du qu'en dira-t-on, que je commençais à m'y embrouiller

moi-même. Qu'est-ce qu'il y avait d'absolument impossible, après tout, à

ce que j'eusse été pris pour dupe? Dans un temps, l'amitié de Brulette

pour Joseph m'avait donné de la jalousie. Quelque sage et retenue que

soit une fille, quelque honteux que soit un garçon, l'amour et

l'ignorance en ont surpris bien d'autres, et il y a des couples si

jeunes qu'ils ne connaissent le mal qu'après y être tombés. Pour avoir

été sotte une fois, Brulette aurait pu n'en être pas moins, par la

suite, une fille de tête, capable de bien cacher son malheur, trop fière

pour s'en confesser, et assez juste, nonobstant, pour ne vouloir tromper

personne. Était-ce par son commandement que Joseph voulait se rendre

digne d'être un beau mari et un bon père de famille? C'était d'un

vouloir sage et patient. M'étais-je trompé en supposant qu'elle avait du

goût pour Huriel? J'en étais bien capable, et quand même ce goût lui

serait venu malgré elle, comme elle n'y avait guère cédé, elle n'avait

pas grand tort envers Joseph. Enfin, était-ce par devoir de conscience

ou par durée d'amitié qu'elle avait marché au secours de ce pauvre

malade? C'était son droit dans les deux cas. Finalement, si elle était

mère, elle était bonne mère, encore que son naturel n'y fût peut-être

pas porté. Toutes les femmes peuvent avoir des enfants, toutes les

femmes ne sont pas curieuses d'enfants pour cela, et Brulette n'en

avait que plus de mérite à revenir au sien, en dépit de son goût pour la

compagnie et des doutes qu'elle laissait prendre sur la vérité.

Tout bien considéré, je ne voyais, en tout ce que je pouvais supposer de

pire, rien qui me fît rabattre de mon amitié pour ma cousine. Seulement,

je l'avais vue si diversieuse là-dessus dans ses paroles, que je me

trouvais gêné dans ma confiance. Elle savait trop bien user de ruse,

s'il était vrai qu'elle aimât Joseph; et si elle ne l'aimait point, elle

avait donné trop d'aise et d'oubli à ses esprits pour une personne

résolue à faire son devoir.

Si elle n'avait pas été si maltraitée, je me serais ralenti de la

fréquenter, tant ces doutes m'avaient ôté de mon assurance avec elle;

mais je me commandai, tout au contraire, de l'aller voir journellement

et de ne pas lui marquer la moindre méfiance de ses paroles. Cependant

j'étais toujours étonné de la peine qu'elle avait à se ranger à son

devoir de mère. Malgré le poids de chagrin que je lui sentais sur le

coeur, il lui venait, à tout moment, des retours de cette belle jeunesse

toujours fleurissante en toute sa personne. Si elle n'étalait plus ni

soie ni dentelle, elle n'en avait pas moins toujours ses cheveux lisses,

son bas blanc bien tiré, et ses pieds mignons grillaient de sauter quand

elle voyait une belle place verte ou entendait un son de musette.

Quelquefois, dans la maison, quand une bourrée bourbonnaise lui revenait

en mémoire, elle mettait Charlot sur les genoux du grand-père, et me

faisait danser avec elle, en chantant, riant et se carrant comme si

toute la paroissée eût été encore là pour la regarder; mais, au bout

d'un moment, Charlot criait et voulait aller au lit, ou être porté, ou

manger sans faim et boire sans soif. Elle le reprenait avec des larmes

dans les yeux, comme un chien à qui on remet son collier, et, en

soupirant, le berçait ou lui chantait une routine, ou le faisait se

pourlicher de quelque galette.

Voyant comme elle regrettait son beau temps, je tâchai de lui offrir ma

soeur pour garder son petit, tandis qu'elle irait aux danses de

Saint-Chartier. Il faut vous dire qu'en ce temps-là, il y avait, au

vieux château dont vous ne voyez plus que la carcasse, une demoiselle

vieille, qui était de belle humeur et donnait bal à tout le pays

environnant. Bourgeois ou nobles, paysans ou artisans, y allait qui

voulait; les salles du château étant si grandes qu'elles ne pouvaient

jamais être trop remplies. Et l'on y voyait aller messieurs et dames

montés sur leurs chevaux ou bourriques en plein hiver, par des chemins

abominables, en bas de soie, boucles d'argent et tignasses poudrées à

blanc comme l'étaient souvent de neige les arbres du chemin. On s'y

amusait tant, que rien n'arrêtait la compagnie riche et pauvre, qui s'y

voyait bien régalée de midi à six heures du soir.

La demoiselle dame de Saint-Chartier, qui avait remarqué Brulette dans

les danses sur la place, l'année d'auparavant, et qui était curieuse

d'amener de jolies filles à ses bals de jour, la fit demander, et, par

mon conseil, elle s'y rendit une fois. Je crus bien faire, car je

m'imaginais qu'elle se laissait, trop rabaisser, en ne voulant pas tenir

tête aux méchants esprits. Elle avait toujours si bon air et un langage

si à propos, qu'il ne me paraissait point possible qu'on n'en revînt pas

sur son compte, en la voyant si belle et si bien tenue.

Son entrée à mon bras fit d'abord chuchoter, sans qu'on osât davantage.

Je la fis danser le premier, et, comme elle avait une grâce dont

personne ne se pouvait défendre, d'autres vinrent l'inviter, qui

peut-être furent tentés de lui dire quelque joyeuseté, mais n'osèrent

point s'y risquer. Tout allait en douceur, quand des bourgeois

arrivèrent dans la salle où nous étions; car les paysans avaient leur

bal à part, et ne se confondaient avec les riches que sur la fin, quand

les dames, ennuyées d'être quittées de leurs danseurs, se décidaient à

se mélanger avec les filles de campagne, lesquelles attiraient mieux

gens de toutes sortes par leur franc ramage et leur fraîche santé.

Brulette fut d'abord guignée comme la plus fine pièce de l'étalage, et

les bas de soie lui firent tant de fête que les bas de laine n'en

pouvaient plus guère approcher; et, par esprit de contradiction, après

l'avoir bien déchirée pendant six mois, redevinrent tous jaloux en une

heure, c'est-à-dire plus amoureux qu'auparavant; si bien que ce fut

comme une rage à qui l'inviterait, et on se serait quasi battu pour lui

donner le baiser de l'entrée en danse.

Les dames et demoiselles en bisquèrent, et les femmes de chez nous

firent reproche à leurs paroissiens de ne savoir pas mieux garder leur

rancune; mais ce fut comme si elles chantaient _complies_, tant le

regard d'une belle a plus de baume que la langue d'une laide n'a de

venin.

--Eh bien, Brulette, lui dis-je en la ramenant chez nous, n'avais-je pas

raison de te secouer un peu de tes ennuis? Tu vois que la partie n'est

jamais perdue, quand on sait la jouer franchement.

--Je t'en remercie, cousin, me dit-elle. Tu es le meilleur de mes amis,

et mêmement, je pense, le seul fidèle et sûr que j'aie jamais eu. Je

suis contente d'avoir eu raison de mes ennemis, et, à présent, ne

m'ennuierai plus à la maison.

--Diantre! tu vas vite! Hier, c'était tout bouderie; aujourd'hui, c'est

tout liesse! Tu vas donc reprendre ton rang de reine du bourg?

--Non, dit-elle; tu ne m'entends pas. Voici la dernière fête où j'irai,

tant que j'aurai Charlot; car, si tu veux que je te le dise, je ne me

suis pas diverti une miette. J'ai fait bon visage pour te contenter, et

je suis aise, à présent, d'avoir soutenu l'épreuve; mais, tout le temps

que j'ai été là, je n'ai pensé qu'à mon pauvre gars. Je le voyais

toujours pleurant et rechignant, quelque amitié qu'on pût lui faire chez

toi, et il est si maladroit à se faire comprendre, qu'il se sera ennuyé

en ennuyant les autres.

Ces paroles de Brulette me retournèrent le sang. J'avais oublié Charlot

en la voyant rire et danser. L'amour dont elle ne se cachait plus pour

lui me remit en tête tout ce qui me semblait ses mensonges passés; et je

crus aussi pouvoir la regarder comme une affineuse sans pareille, qui se

lassait de se contraindre.

--Tu l'aimes donc de tes entrailles? lui dis-je, sans trop songer aux

paroles que j'employais.

--Avec mes entrailles? dit-elle étonnée. Eh bien, peut-être qu'on aime

comme cela tous les enfants, quand on réfléchit à ce qu'on leur doit. Je

n'ai jamais fait semblant, comme bien des jeunesses que j'ai vues

griller pour le mariage, d'avoir l'instinct d'une bonne poule couveuse.

J'avais peut-être la tête un peu trop éventée pour mériter d'entrer en

famille de bonne heure. Il y en a qui ne peuvent gagner leurs seize ans

sans en perdre le dormir. Moi, je gagnerai la vingtaine sans trouver que

je suis en retard. Si c'est un tort, il n'y a pas de ma faute. Je suis

comme Dieu m'a faite et j'ai marché comme il m'a poussée. À dire vrai,

un petit enfant est un rude maître, injuste comme un mari qui serait

fol, obstiné comme une bête affamée. J'aime le raisonnement et la

justice, et me serais plue en une compagnie douce et sage. J'aime aussi

la propreté, et tu m'as souvent raillé de ce qu'un grain de poussière

sur le dressoir me tourmentait, et de ce qu'une mouche dans mon verre

m'ôtait la soif. Un petit enfant va toujours cherchant la malpropreté,

quoi qu'on fasse pour l'en dégoûter. Et puis, j'aime à penser, à songer,

à me ressouvenir; et le petit enfant veut qu'on ne songe qu'à lui, et

s'ennuie dès que vous ne le regardez plus. Mais tout cela ne fait rien,

Tiennet, quand le bon Dieu s'en mêle. Il a inventé une espèce de miracle

qui se fait dans nos entendements quand il le faut, et, à présent, je

sais une chose à laquelle je ne croyais pas, devant qu'elle m'advînt:

c'est que n'importe quel enfant, fût-il laid et méchant, peut bien être

mordu par une louve ou piétiné par une chèvre, mais jamais par une

femme, et qu'il viendra à la gouverner, à moins qu'elle ne soit faite

d'un autre bois que les autres.

Comme elle disait cela, nous entrions chez moi, où Charlot jouait avec

les enfants de ma soeur.--Oh! ma foi, vous faites bien d'arriver, dit ma

soeur à Brulette; vous avez là le gars le plus farouche qu'il y ait sur

terre. Il bat les miens, les mord, les enjure, et il faut avec lui

quarante charretées de patience, et de compassion.

Brulette s'approcha, en riant, de Charlot qui jamais ne lui faisait

aucune fête, et, le regardant jouer à sa manière; lui dit, comme s'il

eût pu l'entendre: J'en étais bien sûre, que tu ne te ferais point

aimer chez ces braves gens qui te supportent. Il n'y a donc que moi, mon

pauvre chat-huant, qui sois accoutumée à ton bec et à tes griffes!

Quoique Charlot n'eût guère en ce temps-là que dix-huit mois, il eût

l'air de comprendre ce que lui disait Brulette; car il se leva, après

l'avoir regardée un moment d'un air pensif, puis, sautant après elle, se

mit à lui manger les mains de baisers, comme s'il eût voulu la dévorer.

--Oh! oh! dit ma soeur, il a tout de même ses bons moments, à ce qu'il

paraît!

--Ma fine, dit Brulette, j'en suis aussi confondue que vous, car voilà

le premier que je lui vois. Et, embrassant Charlot sur ses gros yeux

ronds, elle se prit à pleurer de joie et de tendresse.

Je ne sais pourquoi je fus secoué de ce mouvement-là comme si c'était

chose merveilleuse. Et, au fait, si ce gars n'était point à elle,

Brulette, en ce moment-là, changeait bien devant mes yeux. Cette fille

si accrêtée, qu'elle n'eût point voulu traiter le roi de cousin, six

mois auparavant, et que, le matin même, toute la jeunesse de l'endroit,

bourgeois et paysans, aurait encore servie à genoux, avait mis tant de

pitié et de chrétienté dans son coeur qu'elle se trouvait récompensée de

toutes ses peines par les premières caresses d'un malplaisant petit

bavoux, sans gentillesse et quasi sans connaissance.

J'en eus une larme dans l'oeil, en songeant à ce que lui coûtaient ces

caresses-là, et, prenant Charlot sur mon épaule, je le reportai avec

elle à son logis.

J'eus vingt fois sur le bout de la langue de lui demander la vérité;

car, si elle était fautive de Charlot, j'étais tout prêt à lui en

remettre le péché, et si, au contraire, elle prenait le fardeau du péché

d'une autre, j'avais envie de lui baiser le bout des pieds, comme à la

plus douce et patiente gagneuse de paradis.

Mais je n'osais lui faire de questions, et quand je disais mes doutes à

ma soeur, laquelle n'a jamais été sotte, elle ne répondait:--Si tu

n'oses point lui en parler, c'est que tu la sens innocente au fond de

ton esprit. Et d'ailleurs, disait-elle encore, une si belle fille aurait

fabriqué un plus beau garçon. Il ne lui ressemble non plus qu'une pomme

de terre à une rose.

Vingtième veillée.

L'hiver passa et le printemps vint, sans que Brulette voulût retourner à

aucun divertissement. Elle n'y sentait même plus de regret, ayant

compris qu'il ne tiendrait qu'à elle de se rendre encore maîtresse des

coeurs, mais disant que tant d'amitiés d'hommes et de femmes l'avaient

trahie, qu'elle n'en estimait plus le nombre et se tiendrait dorénavant

à la qualité. La pauvre enfant ne savait pas encore tout le mal qu'on

lui avait fait. Tous l'avaient décriée; aucun n'avait eu le courage de

l'insulter. Quand on la regardait, on trouvait l'honnêteté écrite sur sa

figure; quand elle avait le dos tourné, on se vengeait, par des paroles,

de l'estime dont on n'avait pu se défendre, et on lui jappait de loin

aux jambes, comme font les chiens couards qui n'osent sauter à la

figure.

Le père Brulet se faisait vieux, devenait un peu sourd, et pensait plus

souvent en lui-même, comme font les personnes d'âge, qu'il ne

s'attentionnait aux paroles du monde. Le père et la fille n'avaient donc

pas tout le chagrin qu'on eût souhaité leur faire, et mon père, à moi,

ainsi que le restant de la famille, qui étaient chrétiennement sages, me

donnaient le conseil et l'exemple de ne point leur en tourmenter

l'esprit, disant que la vérité se ferait jour et qu'un temps viendrait

où les mauvaises langues seraient punies.

Le temps, qui est aussi un grand balayeur, commençait à emporter de

lui-même cette méchante poussière. Brulette eût méprisé d'en tirer

vengeance et n'en voulut jamais avoir d'autre que de recevoir

très-froidement les avances qui lui furent faites pour revenir en ses

bonnes grâces. Il se trouva, comme il arrive toujours, qu'elle eut des

amis parmi ceux qu'elle n'avait pas eu pour galants, et ces amis, sans

intérêt et sans dépit, la défendirent au moment qu'elle n'y comptait

pas. Je ne parle pas de la Mariton, qui lui était comme une mère, et

qui, dans son cabaret, faillit, plus d'une fois, jeter les pots à la

tête des buveurs, quand ils se permettaient de chanter la _Josette_,

mais de personnes qu'on ne pouvait accuser d'aller à l'aveugle et qui

firent honte aux affronteurs.

Brulette s'était donc rangée, avec peine d'abord, mais peu à peu avec

contentement, à une vie plus tranquille que par le passé. Elle était

fréquentée de personnes plus raisonnables et venait souvent à la maison

avec son Charlot qui, l'hiver passé, perdit les rougeurs de sa mine

échauffée et prit une humeur plus avenante. L'enfant n'était pas tant

laid que bourru, et quand la douceur et l'amitié de Brulette l'eurent, à

fine force, apprivoisé, on s'aperçut que ses gros yeux noirs ne

manquaient pas d'esprit, et que, quand sa grande bouche voulait bien

rire, elle était plus drôle que vilaine. Il avait passé par une gourme

dont Brulette, autrefois si dégoûtée, l'avait pansé et soigné si

bravement, qu'il était devenu l'enfant le plus sain, le plus ragoûtant

et le plus proprement tenu qu'il y eût dans le bourg. Il avait bien

toujours la mâchoire trop large et le nez trop court pour être joli,

mais comme la santé est le principal chez un marmot, on ne se pouvait

défendre de s'écrier sur sa grosseur, sa force et son air décidé.

Mais ce qui rendait Brulette encore plus fière de son oeuvre, c'est que

Charlot devenait tous les jours plus mignon de ses paroles et plus franc

de son coeur. Quand elle l'avait pris en garde, les premiers mots qu'il

sût dire étaient des jurons à faire reculer un régiment; mais elle lui

avait fait oublier tout cela et lui avait appris de jolies prières et un

tas d'amusettes et de disettes gentilles qu'il arrangeait à sa mode et

qui réjouissaient tout le monde. Il n'était pas né câlin et ne caressait

pas volontiers le premier venu, mais il avait pour sa mignonne, comme il

appelait Brulette, une attache si violente, que quand il avait fait

quelque sottise, comme de couper son tablier pour se faire des cravates,

ou de mettre son sabot dans le pot à la soupe, il venait au-devant des

reproches et lui serrait le cou si fort pour l'embrasser qu'elle n'avait

pas le courage de lui faire la morale.

Au mois de mai, nous fûmes invités à la noce d'une cousine qui se

mariait au Chassin et qui envoya, dès la veille, une charrette pour nous

amener, faisant dire à Brulette que si elle ne venait avec Charlot, elle

lui enchagrinerait son jour de mariage.

Les maîtres sonneurs · 第 17 / 29 段