--C'est bien à toi, répondit Huriel, de ne pas chercher à en savoir plus

long qu'il ne faut; mais si c'est ainsi, frère Nicolas, que vous gardez

un secret de cette conséquence, je regrette de m'être fié à vous.

--Ne craignez rien, dit le carme. Je croyais ce jeune homme aussi

compromis que vous!

--Il ne l'est pas du tout, dit Huriel, Dieu merci! C'est assez de moi!

--Tant mieux pour lui s'il n'a péché que par intention, reprit le moine.

Il est votre ami, et vous n'avez rien à en craindre; mais quant à moi,

je serais bien aise qu'il ne dît à personne que j'ai passé la nuit dans

ces bois.

--Qu'est-ce que ça peut vous faire? dit Huriel; un muletier a été blessé

par accident; vous lui avez donné des soins, et, grâce à vous, il sera

vite guéri: qui peut vous blâmer de cette charité?

--Oui, oui, dit le moine: gardez bien la fiole et usez-en deux fois par

jour. Lavez bien la plaie à l'eau courante, aussi souvent que faire se

pourra; ne laissez point les cheveux s'y coller, et tenez-la à couvert

de la poussière: c'est tout ce qu'il faut. Si vous veniez à prendre la

fièvre, faites-vous faire une bonne saignée par le premier frater que

vous rencontrerez.

--Merci! dit Huriel. J'ai assez perdu de sang comme cela, et ne crois

point qu'on en ait jamais trop. Grâces vous soient rendues, mon frère,

pour vos bons secours, dont je n'avais pas grand besoin, mais dont je ne

vous sais pas moins de gré; et, à présent, recevez nos adieux, car voilà

qu'il fait jour, et votre prière vous a retenu ici un peu trop.

--Sans doute, reprit le moine; mais me laisserez-vous partir sans me

faire un bout de confession? J'ai soigné votre peau, c'était le plus

pressé; mais votre conscience est-elle en meilleur état, et pensez-vous

n'avoir pas besoin de l'absolution, qui est pour l'âme ce que le baume

est pour le corps?

--J'en aurais grand besoin, mon père, dit Huriel; mais vous auriez tort

de me la donner; je n'en suis pas digne avant d'avoir fait pénitence: et

quant à ma confession, vous n'en avez que faire pour me prêcher, vous

qui m'avez vu pécher mortellement. Priez Dieu, pour moi, voilà ce que je

vous demande, et faites dire beaucoup de messes pour... les gens qui se

laissent trop emporter à la colère.

J'avais cru d'abord que le muletier plaisantait; mais je connus que non,

à la manière triste dont il parla, et à l'argent qu'il remit au carme en

finissant son discours.

--Comptez que vous en aurez selon votre générosité, dit le carme en

serrant l'argent dans son aumônière; et il ajouta d'un air qui ne

sentait point le cagot: «Maître Huriel, nous sommes tous pécheurs, et

il n'y a qu'un juge qui soit juste. Lui seul, qui n'a jamais fait le

mal, est en droit de condamner ou d'absoudre les fautes des hommes.

Recommandez-vous à lui, et comptez que tout ce qui est à votre décharge,

il vous en fera profiter dans sa miséricorde. Quant aux juges de la

terre, bien sot et bien lâche serait celui qui voudrait vous envoyer

devant eux, qui sont faibles ou endurcis comme des créatures fragiles.

Repentez-vous, vous aurez raison, mais ne vous trahissez pas, et quand

vous sentirez la grâce vous appeler au tribunal de pénitence, n'ayez

affaire qu'à un bon prêtre, voire à un pauvre carme déchaussé comme le

frère Nicolas.

Et vous, mon enfant, dit encore le bonhomme, qui se sentait en goût de

prêcher et qui voulut me donner aussi son coup de goupillon, apprenez à

modérer vos appétits et à surmonter vos passions. Évitez les occasions

de pécher; fuyez les querelles et les rixes sanglantes...

--C'est bon, c'est bon, frère Nicolas, dit Huriel en l'interrompant.

Vous prêchez un converti, et vous n'avez pas de pénitence à commander à

celui dont les mains sont restées pures. Adieu. Partez, je vous dis, il

est temps.

Le moine s'en alla en nous donnant la main, d'un grand air de franchise

et de bonté. Quand il fut loin, Huriel, me prenant le bras, me ramena

vers l'arbre où j'avais vu le carme en prières:

--Tiennet, me dit-il, je n'ai aucune méfiance de toi, et, si j'ai fait

semblant de rappeler ce bon frère au silence, c'est pour le rendre

prudent. Au reste, il n'y a guère de danger de son côté: il est le

propre oncle de notre chef Archignat, et c'est, en outre, un homme sûr,

toujours en bonnes relations avec les muletiers, qui l'aident souvent à

transporter les denrées de sa collecte d'un lieu à l'autre; mais si je

suis tranquille sur lui et sur toi, ce n'est pas une raison pour que je

te dise ce que tu n'as pas besoin de savoir, à moins que tu ne le

souhaites pour ne pas douter de mon amitié.

--Tu en feras ce que tu voudras, lui répondis-je. S'il est utile pour

toi que je sache les conséquences de ta batterie avec Malzac,

dis-les-moi, quand même j'aurais regret à les entendre; sinon, j'aime

autant ne pas trop savoir ce qu'il est devenu.

--Ce qu'il est devenu! répéta Huriel, dont la voix sembla étouffée par

un grand malaise; et il m'arrêta aux premières branches que le chêne

étendait vers nous, comme s'il eût craint de marcher sur un terrain où

je ne voyais pourtant nulle trace de ce que je commençais à deviner.

Puis il ajouta, en jetant devant lui un regard obscurci de tristesse, et

parlant de ce qu'il voulait taire, comme si quelque chose le poussait à

se trahir:--Tiennet, te souviens-tu des paroles glaçantes que cet homme

nous a dites au bois de la Roche? «Il ne manque pas de fosses dans les

bois pour enterrer les fous, et ni les pierres, ni les arbres n'ont de

langue pour raconter ce qu'ils ont vu!»

--Oui, répondis-je, sentant une sueur froide me passer par tout le

corps; il paraît que les mauvaises paroles tentent le mauvais sort, et

qu'elles portent malheur à ceux qui les disent.

Seizième veillée.

Huriel se signa en soupirant; je fis comme lui, et, nous détournant de

ce mauvais arbre, nous passâmes notre chemin.

J'aurais voulu lui dire, comme le carme, quelque bonne parole pour le

tranquilliser, car je voyais bien qu'il avait l'esprit en peine; mais,

outre que je n'étais pas assez savant pour le prêche, je me sentais

coupable aussi à ma manière. Je me disais, par exemple, que si je

n'eusse point raconté tout haut l'histoire du bois de la Roche, Huriel

ne se serait peut-être pas si bien souvenu du serment qu'il avait fait à

Brulette de la venger, et que si je ne me fusse point porté le premier

son défenseur devant les muletiers et les anciens de la forêt, Huriel ne

se serait pas tant pressé d'en avoir l'honneur avant moi vis-à-vis

d'elle.

Tourmenté de ces idées, je ne pus m'empêcher de les dire à Huriel et de

m'accuser devant lui, comme Brulette s'était accusée devant Thérence.

--Mon cher ami Tiennet, me répondit le muletier, tu es un bon coeur et

un brave garçon. Je ne veux point que tu gardes du trouble en ta

conscience, pour une chose que Dieu, au jour du jugement, n'attribuera

ni à toi ni peut-être à moi. Le frère Nicolas a raison, il est le seul

juge qui puisse rendre bonne justice, parce qu'il sait les choses comme

elles sont. Il n'a pas besoin d'appeler des témoins et de faire enquête

de la vérité. Il lit dans le fin fond des coeurs, et il sait bien que le

mien n'avait juré ni comploté mort d'homme, au moment où j'ai pris un

bâton pour corriger ce malheureux. Ces armes-là sont mauvaises; mais

elles sont les seules que nos coutumes nous permettent en pareil cas, et

ce n'est pas moi qui en ai inventé l'usage. Certes, mieux vaudrait la

seule force des bras et le seul office des poings, comme nous y avons eu

recours une nuit, dans ton pré, à propos de mon mulet et de ton avoine;

mais sache qu'un muletier doit être aussi brave et aussi jaloux de son

renom d'honneur que les plus grands messieurs portant l'épée. Si j'avais

avalé l'injure de Malzac sans en chercher réparation, j'aurais mérité

d'être chassé de ma confrérie. Il est bien vrai que je n'ai pas cherché

cela de sang-froid, comme on doit le faire. J'avais rencontré, hier

matin, ce Malzac seul à seul, dans ce même bois de la Roche, où je

travaillais tranquillement, sans plus songer à lui. Il m'avait encore

molesté de ses sottes paroles, prétendant que Brulette n'était qu'une

ramasseuse de bois mort; ce qui, chez les forestiers, s'entend d'un

fantôme qui court la nuit, et dont la croyance sert souvent aux filles

de mauvaise conduite pour n'être point reconnues, grâce à la peur que

les bonnes gens ont de cet esprit follet. Aussi, dans l'idée des

muletiers, qui ne sont point crédules, un pareil mot est une grande

injure.

»Pourtant, je fus aussi endurant que possible; mais, à la fin, poussé à

bout, je lui fis des menaces pour m'en débarrasser. Il me répondit alors

que j'étais un lâche, capable d'abuser de ma force en un endroit écarté,

mais que je n'oserais pas le défier au bâton, en franche bataille,

devant témoins; que chacun savait bien que je n'avais jamais eu occasion

de marquer ma hardiesse, et que là où il y avait compagnie, j'étais

toujours du goût de tout le monde, afin de n'avoir point à me mesurer en

partie égale.

»Là-dessus, il me quitta, disant qu'il y avait danse au bois de

Chambérat, que c'était Brulette qui régalait, et qu'elle en avait le

moyen, attendu qu'elle était maîtresse d'un gros bourgeois en son pays;

et que, pour sa part, il irait là se divertir et courtiser la demoiselle

à ma barbe, si j'avais le coeur de m'en venir assurer.

»Tu sais, Tiennet, que j'avais intention de ne plus revoir Brulette, et

cela pour des raisons que je te dirai peut-être plus tard.

--Je les sais, répondis-je, car je vois que tu as vu ta soeur cette

nuit, et voilà, à ton oreille, un gage qui dépasse ton mouchoir et qui

me prouve ce dont j'avais déjà une forte doutance.

--Si tu sais que j'aime Brulette et que je tiens à son gage, reprit

Huriel, tu en sais autant que moi; mais tu ne peux en savoir davantage,

car je ne suis sûr que de son amitié, et quant au reste... Mais il ne

s'agit pas de ça, et je te veux raconter comment le malheur m'a ramené

ici. Je ne voulais ni être vu de Brulette, ni lui parler, parce que

j'avais remarqué le tourment qui serrait le coeur de Joseph à mon

endroit; mais je savais que Joseph n'avait pas ses forces pour la

défendre, et que Malzac était assez sournois pour s'échapper aussi de

toi.

»Je suis donc venu ici au commencement de la fête, et je me suis tenu

caché aux alentours de la danse, me promettant de partir sans me faire

voir, si Malzac n'y venait point. Tu sais le reste jusqu'au moment où

nous avons pris le bâton. Dans ce moment-là, j'étais en colère, je le

confesse; mais pouvait-il en être autrement, à moins de valoir autant

qu'un saint du paradis? Cependant, je ne voulais que donner une

correction à mon ennemi, et ne pas laisser dire plus longtemps, surtout

dans un moment où Brulette était au pays, qu'à force d'être doux et

patient, j'étais un lièvre. Tu as vu que mon père, qui est las de

pareils propos, ne m'a pas empêché de prouver que je suis un homme; mais

il faut que je sois doué d'une mauvaise chance, puisque à mon premier

combat, et quasi de mon premier coup... Ah! Tiennet! on a beau avoir été

forcé, et sentir en soi-même qu'on est doux et humain, on ne se console

pas aisément, j'en ai peur, d'avoir eu la main si mauvaise! Un homme est

un homme, si mal appris et mal embouché qu'il soit: celui-là était peu

de chose de bon, mais il aurait eu le temps de s'amender, et voilà que

je l'ai envoyé rendre ses comptes avant qu'il les eût mis en ordre.

Aussi Tiennet, tu me vois, je t'assure, bien dégoûté de l'état de

muletier, et je reconnais, à présent, avec Brulette, qu'il est malaisé à

un homme juste et craignant Dieu de s'y maintenir en estime avec sa

conscience et l'opinion des autres. Je suis obligé d'y passer encore un

temps, à cause des engagements que j'ai pris; mais tu peux compter que

le plus tôt possible, je m'en retirerai et prendrai quelque autre métier

plus tranquille.

--C'est là, dis-je à Huriel, ce que je dois rapporter à Brulette, est-ce

pas?

--Non, répondit Huriel, avec une grande assurance; à moins que Joseph ne

soit si bien guéri de son amour et de sa maladie qu'il puisse renoncer à

elle. J'aime Joseph autant que vous l'aimez, mes bons enfants; et

d'ailleurs, il m'a fait ses confidences, il m'a pris pour son conseil et

son soutien; je ne le veux pas tromper, ni contrecarrer.

--Mais Brulette ne veut pas de lui pour amant et mari, et peut-être

vaudrait-il mieux qu'il le sût le plus tôt possible. Je me chargerais

bien de le raisonner, si les autres n'osaient, et il y a chez vous une

personne qui pourrait rendre Joseph heureux, tandis qu'il ne le sera

point par Brulette. Il aura beau attendre, plus il se flattera, plus le

coup lui paraîtra dur à porter: au lieu que, s'il ouvrait les yeux sur

la véritable attache qu'il peut trouver ailleurs...

--Laissons cela, répondit Huriel en fronçant un peu le sourcil, ce qui

lui fit faire la grimace d'un homme qui souffre d'un grand trou à la

tête, comme il l'avait justement tout frais sous son mouchoir rouge:

toutes choses sont en la main de Dieu; et, dans notre famille, personne

n'est pressé de faire son bonheur aux dépens de celui des autres. Il

faut, quant à moi, que je parte, car je répondrais trop mal aux gens qui

me demanderaient où a passé Malzac, et pourquoi on ne le voit plus au

pays. Écoute seulement encore un mot sur Brulette et sur Joseph. Il est

bien inutile de leur dire le malheur que j'ai fait. Excepté les

muletiers, il n'y a que mon père, ma soeur, le moine et toi qui sachiez

que quand l'homme est tombé, c'était pour ne plus se relever. Je n'ai eu

que le temps de dire à Thérence tout bas: «Il est mort; il faut que je

quitte le pays.» Maître Archignat en a dit autant à mon père; mais les

autres bûcheux n'en savaient rien et ne souhaitaient point le savoir. Le

moine lui-même n'y aurait vu que du feu, s'il ne nous eût suivis pour

porter secours aux blessés, et les muletiers étaient tentés de le

renvoyer sans lui rien dire; mais le chef a répondu de lui, et moi,

quand j'aurais dû y risquer mon cou, je ne voulais pas que cet homme fût

enterré comme un chien, sans prières chrétiennes.

»À présent, c'est à la garde de Dieu. Tu comprends donc, de reste, qu'un

homme menacé, comme je suis, d'une mauvaise affaire, ne peut pas, de

longtemps, songer à courtiser une fille aussi recherchée et aussi

précieuse que Brulette. Seulement, tu peux bien, pour l'amour de moi, ne

pas lui dire où j'en suis. Je veux bien qu'elle m'oublie, mais non

qu'elle me haïsse ou me craigne.

--Elle n'en aurait pas le droit, répondis-je, puisque c'est pour l'amour

d'elle...

--Ah! dit Huriel en soupirant et en passant sa main sur ses yeux, voilà

un amour qui me coûte cher!

--Allons, allons, lui dis-je, du courage! Elle ne saura rien, tu peux

compter sur ma parole; et tout ce que je pourrai faire pour qu'à

l'occasion elle reconnaisse ton mérite, je le ferai bien fidèlement.

--Doucement, doucement, Tiennet, reprit Huriel; je ne te demande pas de

te mettre de côté pour moi comme je m'y suis mis pour Joseph. Tu ne me

connais pas autant, tu ne me dois pas la même amitié, et je sais ce que

c'est que de pousser un autre en la place qu'on voudrait occuper. Tu en

tiens aussi pour Brulette, et il faudra que, sur trois prétendants que

nous sommes, deux soient justes et raisonnables quand le troisième sera

préféré. Encore ne savons-nous point si nous ne serons pas pillés par un

quatrième. Mais, quoi qu'il en advienne, j'espère que nous resterons

amis et frères tous les trois.

--Il faut me retirer de l'ordre des prétendants, répondis-je en souriant

sans dépit. J'ai toujours été le moins emporté, et, à présent, je suis

aussi tranquille que si je n'y avais jamais songé. Je sais le secret du

coeur de cette belle; je trouve qu'elle a fait le bon choix, et j'en

suis content. Adieu donc, mon Huriel, que le bon Dieu t'assiste et que

l'espérance t'aide à oublier cette mauvaise nuit!

Nous nous donnâmes l'accolade du départ, et je m'enquis du lieu où il se

rendait.

--Je m'en vas, dit-il, jusqu'aux montagnes du Forez. Fais-moi écrire au

bourg d'Huriel, qui est mon lieu de naissance et où nous avons des

parents établis. Ils me feront passer tes lettres.

--Mais pourras-tu voyager si loin avec cette plaie à la tête? N'est-elle

point dangereuse?

--Non, non, dit-il, ce n'est rien, et j'aurais souhaité que l'_autre_

eût la tête aussi dure que moi!

Quand je me trouvai seul, je m'étonnai de tout ce qui était advenu en la

forêt sans que j'en eusse ouï ou surpris la moindre chose. D'autant plus

que, repassant, au grand jour, sur la place de la danse, je vis que,

depuis le minuit, on était revenu faucher l'herbe et piocher la terre

pour enlever toute trace du malheur qui y était arrivé. Ainsi, d'une

part, on était venu, par deux fois, raccommoder les choses en cet

endroit; de l'autre, Thérence avait communiqué avec son frère, et, au

milieu de tout cela, on avait pu faire un enterrement, sans que, malgré

la nuit claire et le silence des bois, en les suivant dans toute leur

longueur et en prêtant grande attention, j'eusse été averti par la

moindre apparence et le moindre souffle. Cela me donna bien à penser

sur la différence des habitudes et partant des caractères, entre les

gens forestiers et les laboureurs des pays découverts. Dans les plaines,

le bien et le mal se voient trop pour qu'on n'apprenne pas, de bonne

heure, à se soumettre aux lois et à se conduire suivant la prudence.

Dans les forêts, on sent qu'on peut échapper aux regards des hommes, et

on ne s'en rapporte qu'au jugement de Dieu ou du diable, selon qu'on est

bien ou mal intentionné.

Quand je regagnai les loges, le soleil était levé; le grand bûcheux

était parti pour son ouvrage, Joseph dormait encore, Thérence et

Brulette causaient ensemble sous le hangar. Elles me demandèrent

pourquoi je m'étais levé si matin, et je vis que Thérence était inquiète

de ce que j'avais pu voir et apprendre. Je fis comme si je ne savais

rien, et comme si je n'avais pas quitté le bois de l'Alleu.

Joseph vint bientôt nous rejoindre, et j'observai qu'il avait beaucoup

meilleure mine qu'à notre arrivée.

--Je n'ai pourtant guère dormi, répondit-il, je me suis senti agité

jusqu'à l'approche du jour; mais je crois que c'est parce que la fièvre,

qui m'a tant accablé, m'a enfin quitté depuis hier soir, car je me sens

plus fort et plus dispos que je ne l'ai été depuis longtemps.

Thérence, qui se connaissait à la fièvre, lui questionna le pouls, et la

figure de cette belle, qui était bien fatiguée et abattue, s'éclaircit

tout d'un coup.

--Allons! dit-elle, le bon Dieu nous envoie au moins ce bonheur, que

voilà un malade en bon chemin pour guérir. La fièvre est partie et les

forces du sang reviennent déjà.

--S'il faut que je vous dise ce que j'ai senti, reprit Joseph, ne dites

pas que c'est une songerie; mais voici la chose. D'abord, apprenez-moi

si Huriel est parti sans blessure, et si l'autre n'en a pas plus qu'il

ne faut. Avez-vous reçu des nouvelles du bois de Chambérat?

--Oui, oui, répliqua vivement Thérence. Tous deux sont partis pour le

haut pays. Dites ce que vous alliez dire.

--Je ne sais pas trop si vous le comprendrez, vous deux, reprit Joseph,

s'adressant aux jeunes filles, mais voilà Tiennet qui l'entendra bien.

En voyant hier notre Huriel se battre si résolûment, les jambes m'ont

manqué, et, me sentant plus faible qu'une femme, j'aurais, pour un rien,

perdu ma connaissance; mais, en même temps que mon corps s'en allait

défaillant, mon coeur devenait chaud et mes yeux ne lâchaient point de

regarder le combat. Quand Huriel a abattu son homme et qu'il est resté

debout, il m'a passé un vertige, et, si je ne me fusse retenu, j'aurais

crié victoire, et mêmement chanté comme un fou ou comme un homme pris de

vin. J'aurais couru l'embrasser si j'avais pu; mais tout s'est dissipé,

et, en revenant ici, j'étais brisé dans tous mes os, comme si j'eusse

porté et reçu les coups.

--N'y pensez plus, dit Thérence, ce sont de vilaines choses à voir et se

remémorer. Je gage que vous en avez mal rêvé ce matin?

--Je n'en ai rêvé ni bien ni mal, dit Joseph; j'y ai songé, et me suis

senti peu à peu tout réveillé dans mes idées, et tout raccommodé dans

mon corps, comme si l'heure était venue pour moi d'emporter mon lit et

de marcher, à la manière de ce paralytique dont il est parlé aux

Évangiles. Je voyais Huriel devant moi, tout brillant de lumière, et me

reprochant ma maladie comme une lâcheté de mon esprit. Il avait l'air de

me dire: «Je suis un homme, et tu n'es qu'un enfant; tu trembles la

fièvre pendant que mon sang est en feu. Tu n'es bon à rien, et moi je

suis bon à tout pour les autres et pour moi-même! Allons, allons, écoute

cette musique...» Et j'entendais des airs qui grondaient comme l'orage,

et qui m'enlevaient sur mon lit, comme le vent enlève les feuilles

tombées. Tenez, Brulette, je crois que j'ai fini d'être lâche et malade,

et que je pourrais, à présent, aller au pays, embrasser ma mère et faire

mon paquet pour partir, car je veux voyager, apprendre, et me faire ce

que je dois être.

--Vous voulez voyager? dit Thérence, qui s'était allumée de contentement

comme un soleil, et qui redevint blanche et brouillée comme la lune

d'automne. Vous espérez trouver un meilleur maître que mon père, et de

meilleurs amis que les gens d'ici? Allez voir vos parents, vous ferez

bien, si vous en avez la force; mais, à moins que vous n'ayez envie de

mourir au loin...

Le chagrin ou le mécontentement lui coupèrent la parole. Joseph, qui

l'observait, changea tout de suite de mine et de langage.

--Ne faites pas attention à ce que je rêvais ce matin, Thérence, lui

dit-il; jamais je ne trouverai meilleur maître ni meilleurs amis. Vous

m'avez dit de vous raconter mes songes; je vous les raconte, voilà tout.

Quand je serai guéri, je vous demanderai conseil à vous trois, ainsi

qu'à votre père. Jusque-là, ne pensons point à ce qui peut me passer par

la tête, et réjouissons-nous, du temps que nous sommes ensemble.

Thérence s'apaisa; mais Brulette et moi, qui connaissions bien comme

Joseph était décidé et entêté sous son air doux; nous, qui nous

souvenions de la manière dont il nous avait quittés, sans rien

contredire et sans se laisser rien persuader, nous pensâmes que son

parti était pris, et que personne n'y pourrait rien changer.

Pendant les deux jours qui s'ensuivirent, je recommençai de m'ennuyer,

et Brulette pareillement, malgré qu'elle se dégageât beaucoup pour

achever la broderie dont elle voulait faire don à Thérence, et qu'elle

allât voir le grand bûcheux souvent, tant pour laisser Joseph aux soins

de la fille des bois, que pour parler d'Huriel avec son père et consoler

ce brave homme de la tristesse et de la crainte où l'avait mis la

bataille. Le grand bûcheux, touché de l'amitié qu'elle lui marquait, eut

la confiance de lui dire toute la vérité sur Malzac, et loin que

Brulette en voulût mal à Huriel, comme celui-ci l'avait redouté, elle ne

s'en attacha que mieux à lui, par l'intérêt qu'elle lui portait et la

reconnaissance qu'elle lui devait.

Le sixième jour, on parla de se séparer, car le terme approchait, et il

fallait s'occuper du départ. Joseph reprenait à vue d'oeil; il

travaillait un peu et faisait de tout son mieux pour vitement éprouver

et ramener ses forces. Il était décidé à nous reconduire et à passer un

ou deux jours au pays, disant qu'il reviendrait au bois de l'Alleu tout

de suite, ce qui ne nous paraissait pas bien certain, non plus qu'à

Thérence, qui commençait à s'inquiéter de sa santé quasi autant qu'elle

s'était inquiétée de sa maladie. Je ne sais si ce fut elle qui persuada

au grand bûcheux de nous reconduire jusqu'à mi-chemin, ou si l'idée lui

en vint de lui-même, mais il nous en fit l'offre, qui fut bien vite

acceptée de Brulette, et ne plut qu'à moitié à Joseph, encore qu'il n'en

fît rien voir.

Ce bout de voyage ne pouvait que donner au grand bûcheux une diversion à

son chagrin, et, en s'y préparant, la veille du départ, il reprit une

bonne partie de sa belle humeur. Les muletiers avaient quitté le pays

sans encombre, et il n'y était point question de Malzac, qui n'avait ni

parents ni amis pour le réclamer. Il pouvait donc bien se passer un an

ou deux avant que la justice se tourmentât de ce qu'il était devenu, et

encore, était-elle bien capable de ne s'en enquérir jamais; car, dans ce

temps-là, il n'y avait pas grand'police en France, et un homme de peu

pouvait disparaître sans qu'on y prît garde.

De plus, la famille du grand bûcheux devait quitter l'endroit à la fin

de la saison, et comme ni le père ni le fils ne se tenaient plus de six

mois au même lieu, il eût fallu être habile pour savoir où les réclamer.

Les maîtres sonneurs · 第 14 / 29 段