Je voulais m'y opposer, disant que c'était à moi de venger ma cousine,

et que la plainte que j'avais portée était d'une plus grande conséquence

que celle d'Huriel; mais Archignat me repoussa, en disant:--Si Huriel

est battu, tu te présenteras après lui; mais si c'est Malzac qui a le

dessous, il faudra bien que tu te contentes de ce que tu auras vu

faire.

--Que les femmes se retirent! cria le grand bûcheux; elles sont de trop

ici.

Et en disant cela, il était pâle; mais il ne reculait point devant le

danger que son fils pouvait courir.

--Qu'elles se retirent si elles veulent, dit Thérence, qui était aussi

pâle, mais aussi ferme que lui; moi, je dois être là pour mon frère,

s'il y a du sang à arrêter.

Brulette, plus morte que vive, suppliait Huriel et moi de ne pas donner

suite à la querelle; mais il était trop tard pour l'écouter. Je la

confiai à Joseph, qui l'emmena à distance, et, posant ma veste, je me

tins prêt à venger Huriel, s'il avait le dessous.

Je ne savais point quel serait le combat et je regardai bien, pour

n'être pas pris au dépourvu quand mon tour viendrait. On avait allumé

deux torchères de résine et mesuré, avec des pas, la place dont les deux

combattants ne devaient point sortir. On leur donna à chacun un bâton de

courza[3] noueux et court, et le grand bûcheux assista maître Archignat

dans toutes ces préparations, avec une tranquillité qu'il n'avait guère

dans le coeur et qui faisait de la peine à voir.

[Note 3: Houx]

Malzac, petit et maigre, n'était pas aussi fort qu'Huriel, mais il était

plus vif de ses mouvements et connaissait mieux la bataille; car Huriel,

encore qu'adroit au bâton, était d'un naturel si bon, qu'il avait eu

bien peu souvent l'occasion de s'en servir.

Voilà ce qu'il me fut dit pendant qu'ils commençaient à se tâter, et

j'avoue que le coeur me battait fort, autant de crainte pour Huriel que

de colère contre son ennemi.

Pendant deux ou trois minutes, qui me parurent des heures d'horloge,

aucun coup ne porta, étant bien paré de part et d'autre; enfin, on

commença à entendre que le bois ne frappait plus toujours le bois, et le

bruit sourd que faisaient ces bâtons sur les corps qu'ils rencontraient

me donnait, chaque fois, comme une sueur froide. Dans notre pays, on ne

se bat jamais comme cela, dans les règles, avec d'autres armes que les

poignets, et je confesse que je n'avais pas l'esprit endurci à l'idée

des têtes fendues et des mâchoires brisées. Jamais temps ne m'a paru

plus long et souffrance pire que dans cette occasion-là. Avoir Malzac si

adroit, je tremblais de peur pour moi aussi peut-être; mais, en même

temps, j'avais tant de rage de ne pouvoir m'en mêler, que, si on ne

m'eût retenu, je me serais jeté au milieu.

La chose me faisait dégoût, malice et pitié, et pourtant, j'ouvrais la

bouche et les yeux pour n'en rien perdre, car le vent secouait les

torches, et, par moments, on ne voyait quasi plus rien qu'un moulinet

blanchâtre autour des batailleurs; mais, voilà que l'un des deux fit

entendre un soupir comme celui d'un arbre cassé en deux par un coup de

vent, et roula dans la poussière.

Lequel était-ce? Je ne voyais plus, j'avais des orblutes dans les yeux;

mais j'entendis la voix de Thérence qui disait:--Dieu soit béni, mon

frère a gagné!

Je recommençai à voir clair. Huriel était debout et attendait, en franc

compagnon, que l'autre se relevât, sans pourtant l'approcher, dans la

crainte d'une trahison dont il le savait bien capable.

Mais Malzac ne se releva point, et Archignat, faisant défense à personne

de bouger, l'appela par trois fois. Il n'en eut point de réponse et

s'avança jusqu'à lui, disant:--Malzac, c'est moi, ne touchez point!

Malzac ne parut pas en avoir grande envie, car il ne se mut non plus

qu'une pierre; et le chef, se penchant sur lui, le toucha le regarda,

et, appelant, par leurs noms, deux muletiers, leur dit:--C'est partie

perdue pour lui; faites ce qui est à faire.

Aussitôt ils le prirent par les pieds et la tête, et s'en allèrent,

toujours courant, suivis des autres muletiers, qui s'enfoncèrent dans la

forêt, défendant à tout ce qui n'était pas de leur bande de s'enquérir

du résultat de l'affaire. Maître Archignat les suivit le dernier, après

avoir parlé dans l'oreille du grand bûcheux, qui lui répondit seulement:

--Ça suffit, adieu!

Thérence s'était attachée à son frère et lui essuyait la sueur de la

figure avec son mouchoir, lui demandant s'il était blessé, et le

voulant retenir pour l'examiner; mais il lui parla aussi dans l'oreille,

et au premier mot, elle lui répondit:

--Oui, oui... adieu!

Alors Huriel prit le bras de maître Archignat, et tous deux disparurent

aussitôt dans l'ombre, car, du pied, en se sauvant, ils renversèrent les

torches, et je me sentis comme, quand, d'un mauvais rêve tout plein de

bruits et de clartés, on s'éveille dans le silence et l'épaisseur de la

nuit.

Quinzième veillée.

Cependant ma vue s'éclaircit peu à peu, et mes pieds, que la souleur

tenait comme chevillés en terre, me permirent de suivre le grand bûcheux

qui m'entraînait du côté des loges. Je fus alors bien étonné de voir que

nous étions seuls avec sa fille, Joseph, Brulette et les trois ou quatre

anciens qui avaient assisté au combat. Tout le reste du monde s'était

ensauvé sitôt qu'on avait vu prendre les bâtons, afin de n'avoir point à

témoigner en justice si l'affaire tournait mal. Les gens des bois ne se

trahissent point les uns les autres, et pour n'avoir point à être

appelés et tourmentés par les hommes de loi, ils s'arrangent pour ne

rien savoir et n'avoir rien à dire. Le grand bûcheux parla aux anciens

dans leur langage, et je les vis retourner sur le lieu du combat, sans

pouvoir m'imaginer ce qu'ils y voulaient faire; je suivis Joseph et les

femmes, et nous revînmes aux loges sans nous dire un mot les uns aux

autres.

Quant à moi, j'avais été si secoué en moi-même, que je ne me sentais

point en train de causer. Quand nous fûmes rentrés en la loge, nous

étions tous si blêmes que nous nous fîmes quasiment peur. Le grand

bûcheux, qui nous avait rejoint, s'assit, l'air pensif et les yeux

fichés en terre. Brulette, qui avait fait un grand effort pour ne

questionner personne, fondit en larmes dans un coin; Joseph, comme

accablé de fatigue et de souci, s'étendit de son long sur le lit de

fougère. Thérence seule allait et venait pour préparer la couchée; mais

elle avait les dents serrées, et quand elle faisait effort pour parler,

il semblait qu'elle fût devenue bègue.

Mais, au bout de quelques moments donnés à la réflexion ou à

l'inquiétude, le grand bûcheux se leva, et nous regardant tous:--Eh

bien, mes enfants, nous dit-il, qu'est-ce qu'il y a donc? Une leçon a

été donnée, en toute justice, à un mauvais homme, connu dans tous ses

passages pour quelque méchante action, et qui avait abandonné sa femme,

laquelle en est morte de misère et de chagrin. Il y a longtemps que ce

Malzac déshonorait le corps des muletiers, et s'il fût mort, personne ne

l'eût pleuré. Faut-il que nous soyons tristes et tourmentés pour

quelques bons coups que mon fils Huriel lui a portés en franche

bataille? Pourquoi pleurez-vous, Brulette? Avez-vous le coeur si doux

que vous plaigniez le vaincu? et ne jugez-vous point que mon fils a bien

fait de venger votre honneur et le sien? Il m'avait tout raconté, et je

savais que, par prudence pour vous, il n'avait pas voulu punir sur

l'heure le méfait de son confrère. Il aurait même souhaité que Tiennet

n'en parlât point et n'y fût pour rien. Mais moi, qui ne voulais point

de manquement à la vérité, j'ai laissé parler Tiennet comme il a cru

devoir faire. Je suis content qu'il n'ait pas pu s'exposer dans une

bataille très-dangereuse pour celui qui n'en connaît point les feintes.

Je suis content aussi que la bonne chance ait été pour mon fils; car,

entre un homme juste et un mauvais chrétien, j'aurais pris parti dans

mon coeur pour le juste, encore qu'il n'eût point été le sang de mon

sang et la chair de ma chair. Par ainsi, remercions Dieu, qui a bien

jugé, et lui demandons d'être toujours pour nous, en ceci et en toutes

choses.

Et le grand bûcheux se mit à genoux, et fit avec nous la prière du soir,

dont chacun se sentit réconforté et tranquillisé; puis, on se sépara de

bonne amitié pour prendre du repos.

Je ne fus pas longtemps sans entendre que le grand bûcheux, dont je

partageais toujours la chambrette, dormait dur, malgré un peu d'angoisse

dans ses rêvasseries. Mais, dans la loge des filles, j'entendais

toujours pleurer Brulette, qui en était malade et ne se pouvait

remettre; et comme elle parlait avec Thérence, j'approchai mon oreille

tout près de la cloison, non point par curiosité, mais par souci de sa

peine.

--Allons, allons, rentrez vos pleurs et vous endormez, disait Thérence

d'un ton décidé. Les larmes ne servent de rien, et, je vous l'ai dit, il

faut que j'y aille; si vous réveillez mon père, qui ne le sait point

blessé, il voudra y aller, et ça peut le compromettre dans une mauvaise

affaire, au lieu que moi, je n'y risque rien.

--Vous me faites peur, Thérence; comment irez-vous toute seule trouver

ces muletiers? Tenez, ils m'effrayent toujours beaucoup, et pourtant j'y

veux aller avec vous. Je le dois, puisque c'est moi qui suis la cause de

la bataille. Nous appellerons Tiennet...

--Non pas! non pas! ni vous, ni lui! Les muletiers ne regretteront pas

Malzac s'il en meurt; bien au contraire: mais s'il avait été mis à mal

par quelqu'un qui ne fût pas de leur corps, et surtout par un étranger,

à l'heure qu'il est votre ami Tiennet serait en mauvaise passe.

Laissez-le donc dormir; c'est assez qu'il ait voulu s'en mêler, pour

qu'il fasse bien, à présent, de se tenir tranquille. Quant à vous,

Brulette, sachez bien que vous y seriez mal reçue, puisque vous n'avez

pas, comme moi, un intérêt de famille qui vous y attire, et où personne,

chez eux, ne s'avisera de me contrecarrer. Ils me connaissent tous, et

ne craignent pas que je sois de trop dans leurs secrets.

--Mais, croyez-vous donc les trouver encore dans la forêt? Votre père

n'a-t-il pas dit qu'ils s'en allaient dans le haut pays et ne

passeraient pas la nuit dans les environs?

--Il faut toujours qu'ils y restent le temps de panser les blessés; mais

si je ne les trouvais plus, je serais tranquille; car ce serait la

preuve que mon frère n'a que peu de mal, et qu'il aurait pu se mettre en

route avec eux tout de suite.

--Est-ce que vous l'avez vue, cette blessure? dites, ma chère Thérence,

ne me cachez rien!

--Je ne l'ai pas vue: on ne voyait rien; il disait n'avoir reçu aucun

mauvais coup et ne pensait point à lui-même: mais, regardez, Brulette,

et ne vous écriez pas; voilà le mouchoir dont je lui ai essuyé la figure

et que je croyais mouillé de sa sueur. J'ai vu, en arrivant ici, qu'il

était tout trempé de son sang, et il m'a fallu du courage pour retenir

mon saisissement devant mon père, qui était bien assez soucieux, et

devant Joseph, qui est bien assez malade.

Il se fit un silence, comme si Brulette, en regardant ou en prenant le

mouchoir, eût été suffoquée; puis, Thérence lui dit:

--Rendez-le-moi; il faut que je le lave dans le premier ruisseau que je

rencontrerai.

--Ah! dit Brulette, laissez-le-moi garder; je le tiendrai bien caché.

--Non, mon enfant, répondit Thérence; si les gens de justice avaient

l'éveil de quelque bataille, ils viendraient tout bousculer ici, et

mêmement fouiller les personnes. Ils sont devenus très-tracassiers

depuis quelque temps, et voudraient nous faire renoncer à nos coutumes,

qui se perdent bien assez d'elles-mêmes sans qu'ils y mettent la main.

--Hélas! dit Brulette, ne serait-il pas à souhaiter que la coutume de

batailles aussi dangereuses fût ôtée de votre pays?

--Oui, mais cela dépend de bien des choses auxquelles les juges du roi

ne peuvent ou ne veulent rien. Il faudrait qu'ils rendissent la justice,

et ils ne la rendent guère qu'à ceux qui ont le moyen de la payer. En

est-il autrement dans vos pays? Vous n'en savez rien, mais je gage bien

que c'est comme chez nous. Seulement, les Berrichons ont le sang

très-lourd et ils patientent avec le mal qu'on peut leur faire, sans

s'exposer à en chercher un pire. Ici, ce n'est point de même. L'homme

qui vit dans les forêts, s'il ne se défendait point des méchants comme

des loups et des autres mauvaises bêles, ne pourrait point exister.

Est-ce que, par hasard, vous blâmeriez mon frère d'avoir demandé justice

devant son monde, d'une injure et d'une menace qu'il avait été forcé

d'endurer devant vous? Il y a peut-être bien eu un peu de votre faute,

dans la rancune qu'il en avait gardée; songez à cela, Brulette, avant

de l'accuser. Si vous n'aviez pas marqué tant de chagrin et de dépit

pour les insultes de ce muletier, il les aurait peut-être oubliées pour

sa part, car il n'y a pas homme plus doux qu'Huriel et plus enclin à

pardonner; mais vous vous teniez pour offensée, il vous avait promis

réparation, il vous l'a baillée bonne. Ce n'est pas un reproche que je

vous fais, ni à lui non plus; j'aurais peut-être été aussi chatouilleuse

que vous, et, quant à lui, il a fait son devoir.

--Non, non, dit Brulette se remettant à pleurer, il ne me devait point

de s'exposer pour moi comme il l'a fait, et j'ai eu tort de lui montrer

ma fierté. Je ne me le pardonnerai jamais, et, s'il lui arrive malheur

d'une manière ou de l'autre, votre père et vous, qui avez été si bons

pour moi, ne pourrez non plus me faire grâce.

--Ne vous tourmentez pas de cela, répondit Thérence. Arrive ce que Dieu

voudra, vous n'aurez point de reproche de nous. Je vous connais à

présent, Brulette, et je sais que vous méritez l'estime. Allons, essuyez

vos larmes, et tâchez de vous reposer. J'espère que je n'aurai pas de

mauvaises nouvelles à vous rapporter, et je suis sûre que mon frère sera

consolé et guéri à moitié, si vous me permettez de lui dire le chagrin

que vous cause son mal.

--Je pense, dit Brulette, qu'il y sera moins sensible qu'à votre amitié,

et qu'il n'y a point de femme au monde qu'il puisse aimer autant qu'une

soeur si bonne et d'un si grand courage. C'est pourquoi, Thérence, je me

reproche de vous avoir demandé votre gage de première communion, et s'il

lui prenait envie de le ravoir, je pense que vous feriez bien de le lui

rendre, puisque vous l'avez à votre collier.

--À la bonne heure, Brulette, dit Thérence, et pour cette parole, je

vous embrasse. Dormez en paix, je pars!

--Je ne dormirai pas, répondit Brulette, je prierai Dieu de vous

assister jusqu'à ce que je vous voie de retour.

J'entendis Thérence sortir doucement de sa loge, et j'en fis autant, une

minute après. Je ne pouvais point m'accommoder la conscience de l'idée

que cette belle jeunesse allait ainsi s'exposer toute seule aux dangers

de la nuit, et que, par crainte pour moi-même, je ne ferais pas ce qui

était en moi pour lui porter assistance. Les gens qu'elle allait trouver

ne me paraissaient pas si commodes et si bons chrétiens qu'elle le

disait, et d'ailleurs, ils n'étaient peut-être pas les seuls à battre

les bois à cette heure. Notre danse avait attiré des gredots, et l'on

sait que tous ceux qui demandent la charité ne la font pas aux autres

quand l'occasion du mal leur est belle. Et puis, je ne sais pas pourquoi

la figure rouge et luisante du frère carme, qui avait si bien fêté mon

vin, me revenait en mémoire. Il m'avait semblé ne pas baisser souvent

les yeux quand il passait auprès des filles, et je ne savais point ce

qu'il était devenu dans la bagarre.

Mais comme Thérence avait témoigné à Brulette ne vouloir point de ma

compagnie pour aller trouver les muletiers, souhaitant ne pas lui

déplaire, je me déterminai de la suivre à portée de l'ouïe, sans me

montrer à elle, si elle n'avait pas occasion de crier à l'aide. À cette

fin, je lui laissai donc prendre environ une minute d'avance, mais pas

davantage, encore que j'eusse aimé à tranquilliser Brulette en lui

disant mon dessein; j'aurais craint de me retarder et de perdre la piste

de la belle des bois.

Je la vis traverser la clairière et entrer dans le taillis qui

descendait vers le lit d'un ruisseau, non loin des loges. J'y entrai

après elle, par le même sentier, et, comme il s'y trouvait beaucoup de

crochets, je la perdis bien vite de vue; mais j'entendais le petit bruit

de son pas, qui, de temps en temps, cassait une branche morte par terre,

ou faisait rouler un petit caillou.

Il me sembla qu'elle marchait vite, et j'en fis autant pour ne me point

trop laisser dépasser. Deux ou trois fois, je me crus si près d'elle,

que je me détardai un peu pour ne pas me faire voir. J'arrivai ainsi à

l'une des routes tracées dans le bois; mais l'ombrage de la futaie y

régnait si dru, que j'eus beau regarder à ma droite et à ma gauche, je

pus rien voir qui me fît connaître quel côté elle avait pris.

J'écoutai, l'oreille penchée vers la terre, et j'entendis, dans la sente

qui continuait de l'autre côté du chemin, le même bruit de branches qui

m'avait déjà servi. Je me hâtai d'aller par là, jusqu'à un autre chemin

qui me conduisit au ruisseau, et là, je commençai à croire que je

n'étais plus sur la trace de Thérence, car le ruisseau était large et

vaseux, et quand je l'eus passé, en y enfonçant beaucoup, je ne trouvai

plus aucune trace frayée. Il n'y a rien qui trompe comme les sentiers

des bois: en des endroits, les arbres se trouvent plantés de manière

qu'on croit avoir trouvé une allée; ou bien les animaux, en allant boire

à quelque mare, ont battu un passage; mais tout à coup, on se trouve

pris dans des ronces si méchantes, ou enfoncé dans un terrain, si

mouvant, que rien ne sert de s'y obstiner. On n'y entrerait que pour s'y

égarer de plus en plus.

Cependant, je m'y entêtai, parce que j'entendais toujours du bruit

devant moi, et même ce bruit devint si certain que je me mis de courir,

me déchirant aux épines et m'enfonçant au plus épais: mais une manière

de grognement sauvage que j'entendis me fit connaître que ce que je

poursuivais était un sanglier, qui commençait à s'ennuyer de moi et à

m'avertir qu'il en avait assez.

N'ayant qu'un bâton pour défense, et ne connaissant d'ailleurs point la

manière d'avoir raison d'une pareille bête, je quittai la partie, et

revins sur mes pas, un peu inquiet que ce sanglier ne s'imaginât, par

honnêteté, de me vouloir faire la conduite.

Par bonheur, il n'y songea point, et je remontai jusqu'au premier

chemin, d'où, à tout hasard, je tirai du côté qui conduisait à l'entrée

du bois de Chambérat, où nous avions fait la fête.

Encore que dérouté, je ne voulus point renoncer à mon idée, car Thérence

pouvait aussi bien que moi faire rencontre d'une bête sauvage, et je ne

pense point qu'elle sût des paroles pour s'en faire écouter.

Je connaissais déjà assez la forêt pour ne m'y point perdre longtemps,

et je gagnai l'endroit de la danse. Il me fallut quelques moments pour

m'assurer que c'était bien la même clairière, car j'avais compté y

retrouver ma ramée que je n'avais pas pris le temps d'enlever, non plus

que les ustensiles dont je l'avais garnie, et j'en trouvai la place

aussi nette que si elle n'y eut jamais été.

Cependant, en y regardant bien, je reconnus l'endroit où j'avais enfoncé

les pieux, et celui où les pieds des danseurs avaient brûlé le gazon.

Je voulus me remettre en route vers le côté par où les muletiers avaient

emmené Huriel et emporté Malzac; mais j'eus beau chercher à m'en

souvenir, j'avais été si empêché de mes esprits dans ce moment-là, que

je ne pus m'en faire une idée. Force me fut d'aller à l'aventure, et je

marchai ainsi toute la nuit, bien las, comme vous pouvez croire,

m'arrêtant souvent pour écouter, et n'entendant que les chevêches qui

criaient dans les arbres, ou quelque pauvre lièvre qui avait plus peur

de moi que moi de lui.

Encore que le bois de Chambérat ne fît, dans ce temps-là, qu'un seul

bois avec celui de l'Alleu, je ne le connaissais pas, n'y ayant été

qu'une fois depuis que j'étais en ce pays. Je ne fus pas longtemps sans

m'y trouver perdu, chose qui ne me tourmenta guère, car je savais que ni

l'un ni l'autre de ces bois n'était d'une conséquence à me mener jusqu'à

Rome. D'ailleurs, le grand bûcheux m'avait déjà appris à m'orienter, non

par les étoiles, qui ne se voient pas toujours en une forêt, mais par la

direction des maîtresses branches, lesquelles, en nos pays du mitant,

sont souvent battues du vent de galerne et s'étendent plus volontiers

vers le levant du jour.

La nuit était très-claire, et si douce, que, si je n'eusse été galopé de

quelque souci d'esprit et fatigué de mon corps, j'aurais pris aise à la

promenade. Il ne faisait point clair de lune; mais les étoiles

brillaient dans le ciel, qui n'était embrouillé d'aucune nuée; et

mêmement, sous la feuillée, je voyais très-bien à me conduire. Je

m'étais fort amendé en courage depuis le temps où j'avais peur en la

petite forêt de Saint-Chartier; car, tout au rebours, je me sentais

aussi tranquille que dans nos traines, et voyant fuir les animaux à mon

approche, je ne m'en souciais plus du tout. Je commençais aussi à

reconnaître que ces endrois couverts, ces ruisseaux grouillants dans les

ravines, ces herbages fins, ces chemins de sable, et tous ces arbres

d'un beau croît et d'une grande fierté pouvaient faire aimer ce pays à

ceux qui en étaient. Il y avait de grandes fleurs dont je ne sais point

le nom, qui sont comme gueules blanches picotées de jaune, et dont

l'odeur est si vive et si bonne, que, par moments, je me serais cru en

un jardin[4].

[Note 4: Probablement la mélisse.]

En marchant toujours vers le couchant, je gagnai les brandes et suivis

longtemps la lisière, écoutant et regardant partout; mais je ne

rencontrai signe de monde en aucun lieu, et m'en revins sur la pique du

jour, sans avoir trouvé ni Thérence ni personne à qui parler.

Comme j'en avais assez et ne conservais plus espoir de m'utiliser, je

rentrai sous bois, et, coupant tout à travers, je vis enfin, dans un

endroit très-sauvage, sous un gros chêne, quelque chose qui me parut

être quelqu'un. Le petit jour grisonnait jusque sur les buissons, et je

m'avançai sans bruit jusqu'à portée de reconnaître le froc du frère

carme. Ce pauvre homme, que j'avais soupçonné dans mon esprit, était

bien sagement et dévotement agenouillé, et faisait ses prières sans

paraître penser à mal.

Je m'approchai en toussant pour l'avertir et ne le point effrayer; mais

ce n'était pas de besoin, car ce moine était un compère, ne craignant

que Dieu, et pas du tout le diable ni les hommes.

Il leva la tête, me regarda sans étonnement, puis renfonçant sa figure

sous son capuchon, se remit à marmonner tout bas ses orémus, et je ne

voyais que le bout de sa barbe qui dansait à chaque parole, comme celle

d'une chèvre qui croque du sel.

Quand il me parut avoir fini, je lui souhaitai bonnes matines, espérant

avoir de lui quelque nouvelle; mais il me fit signe de me taire, se

leva, ramassa sa besace, regarda bien la place où il s'était agenouillé,

et avec son pied quasi nu, releva l'herbe et nivela le sable qu'il avait

foulés; puis, il m'emmena à une petite distance et me dit à voix

couverte:

--Puisque vous savez ce qui en est, je ne suis pas fâché de vous parler

avant que je reprenne ma tournée.

Le voyant en humeur de causer, je me gardai de le questionner, ce qui

l'eût rendu peut-être plus méfiant; mais, au moment qu'il ouvrait la

bouche, Huriel se montra devant nous et parut si surpris et même

contrarié de me voir là, que j'en fus embarrassé de mon côté, comme si

j'étais pris en faute.

Il faut dire aussi qu'Huriel m'eut peut-être effrayé si je l'eusse

rencontré seul à seul dans la brume du matin. Il était plus barbouillé

de noir que je ne l'avais encore vu, et un mouchoir, serré sur sa tête,

cachait si bien ses cheveux et son front, qu'on ne voyait guère de sa

figure que ses grands yeux, qui paraissaient creusés et qui avaient

perdu leur feu ordinaire. Il avait l'air d'être son propre esprit plutôt

que son propre corps, tant il glissait doucement sur les bruyères, comme

s'il eût craint d'éveiller même les grelets et les moucherons cachés

dans l'herbe.

Le moine prit le premier la parole, non pas comme un homme qui en

accoste un autre, mais comme celui qui reprend un entretien après un peu

de dérangement:--Puisque le voilà, dit-il en me montrant, il est utile

de lui faire des recommandations sérieuses, et j'étais en train de lui

dire.

--Puisque vous lui avez tout dit... reprit Huriel en lui coupant la

parole d'un air de reproche.

À mon tour, je coupai la parole à Huriel pour lui apprendre que je ne

savais encore rien, et qu'il était libre de me cacher ce qu'il avait sur

le bout de la langue.

Les maîtres sonneurs · 第 13 / 29 段