Pour toutes ces raisons, le grand bûcheux, qui ne craignait que le

premier contre-coup de l'événement, voyant que le secret ne s'ébruitait

point, reprit confiance et nous rendit le courage.

Le matin du huitième jour, il nous fit tous monter dans une petite

charrette basse qu'il avait empruntée, ainsi qu'un cheval, à un sien ami

de la forêt, et, prenant les rênes, nous conduisit par le plus long,

mais par le plus sûr chemin, jusqu'à Sainte-Sevère, où nous devions

prendre congé de lui et de sa fille.

Brulette regrettait, en elle-même, de passer par un pays nouveau, où

elle ne revoyait aucun des endroits où elle avait cheminé en la

compagnie d'Huriel. Pour moi, j'étais content de voyager et de voir

Saint-Pallais en Bourbonnais, et Préveranges, qui sont petits bourgs

sur grandes hauteurs; puis, Saint-Prejet et Pérassay, qui sont autres

bourgs, en descendant le courant de l'Indre; et, comme nous suivions,

quasi depuis sa source, cette rivière qui passe chez nous, je ne me

trouvais plus si étrange et ne me sentais plus en un pays perdu.

Je me reconnus tout à fait à Sainte-Sevère, qui n'est plus qu'à six

lieues de chez nous, et où j'étais déjà venu une fois. Là, du temps que

mes compagnons de route parlaient d'adieux, je fus m'enquérir d'une

voiture à louer pour continuer notre voyage; mais je ne pus en trouver

une que pour le lendemain, aussi matin que je le souhaiterais.

Quand j'en revins dire la nouvelle, Joseph prit de l'humeur.--Quoi donc

faire d'une charrette? dit-il; ne pouvons-nous, de notre pied, nous en

aller chez nous à la fraîcheur et arriver sur la tardée du soir?

Brulette a fait souvent plus de chemin pour aller danser à quelque

assemblée, et je me sens tout capable d'en faire autant qu'elle.

Thérence observa qu'une si longue course lui ferait revenir la fièvre,

et il s'y obstina d'autant plus; mais Brulette, qui voyait bien le

chagrin de Thérence, coupa court en disant qu'elle se sentait lasse,

qu'elle serait aise de passer la nuit à l'auberge et de s'en aller

ensuite en voiture.

--Eh bien, dit le grand bûcheux, nous ferons de même. Nous laisserons

reposer notre cheval toute la nuit, et nous nous départirons de vous

autres au jour de demain. Et, si vous m'en croyez, au lieu de nous

restaurer en cette auberge pleine de mouches, nous emporterons notre

dîner sous quelque feuillade, ou au bord de l'eau, et y passerons la

soirée à deviser jusqu'à l'heure de dormir.

Ainsi fut fait. Je retins deux chambres, l'une pour les filles, l'autre

pour les hommes, et voulant régaler une bonne fois le père Bastien à mon

idée, m'étant aperçu qu'à l'occasion il était beau mangeur, je fis

remplir une grande corbeille de ce qu'il y avait de mieux en pâtés, pain

blanc, vin et brandevin, et l'emportai au dehors de la ville. Il est

heureux que la mode de boire le café et la bière ne régnât pas encore,

car je n'y aurais pas regardé et y eusse laissé le restant de ma poche.

Sainte-Sevère est un bel endroit coupé en ravins bien arrosés, et

réjouissant à la vue. Nous fîmes choix d'un tertre élevé, où l'air était

si vif que, du repas, il ne resta ni une croûte, ni une verrée de

boisson.

Après quoi, le grand bûcheux se sentant tout gaillard, prit sa musette,

qui ne le quittait jamais, et dit à Joseph:

--Mon enfant, on ne sait qui vit ou qui meurt; nous nous quittons, selon

toi, pour deux ou trois jours; selon moi, tu as l'idée d'une plus longue

départie; mais peut-être que, selon Dieu, nous ne devons point nous

revoir. Voilà ce qu'il faut toujours se dire quand, au croisement d'un

chemin, chacun tire de son côté. J'espère que tu t'en vas content de moi

et de mes enfants, comme je suis content de toi et de tes amis qui sont

là; mais je n'oublie point que le principal a été de t'enseigner la

musique, et j'ai regret aux deux mois de maladie qui t'ont forcé de

t'arrêter. Je ne prétends pas que j'aurais pu faire de toi un grand

savant, je sais qu'il y en a dans les villes, messieurs et dames, qui

sonnent sur des instruments que nous ne connaissons pas, et qui lisent

des airs écrits comme on lit la parole écrite dans les livres. Sauf le

plain-chant, que j'ai appris dans ma jeunesse, je ne connais pas

beaucoup cette musique-là et t'en ai montré tout ce que je savais,

c'est-à-dire les clefs, les notes et la mesure. Quand tu auras envie

d'en connaître plus long, tu iras dans les grandes villes, où les

violoneurs t'apprendront le menuet et la contredanse; mais je ne sais

pas si ça te servira, à moins que tu ne veuilles quitter ton pays et ta

condition de paysan.

--Dieu m'en garde! répondit Joseph en regardant Brulette.

--Or donc, reprit le grand bûcheux, tu trouveras ailleurs l'instruction

qu'il te faut pour sonner la musette ou la vielle. Si tu veux revenir à

moi, je t'y aiderai; si tu crois trouver du nouveau dans le pays d'en

sus, il faut y aller. Tout ce que j'aurais souhaité, c'est de te mener

tout doucement, jusqu'au temps où ton souffle saura se donner sans

effort, et où tes doigts ne se tromperont plus; car pour l'idée, ça ne

se donne point, et tu as la tienne, que je sais être de bonne qualité.

Je ne t'ai pas épargné la provision que j'ai dans la tête, et ce que tu

auras retenu, tu t'en serviras s'il te plaît; mais, comme ton vouloir

est de composer, tu ne peux mieux faire que de voyager un jour ou

l'autre, pour tirer la comparaison de ton fonds avec celui d'autrui. Il

te faut donc monter jusqu'à l'Auvergne et au Forez, afin de voir, de

l'autre côté de nos vallons, comme le monde est grand et beau, et comme

le coeur s'élargit quand, du haut d'une vraie montagne, on regarde

rouler des eaux vives qui couvrent la voix des hommes et font verdir des

arbres qui ne déverdissent jamais. Ne descends pourtant guère dans les

plaines des autres pays. Tu y retrouverais ce que tu aurais laissé dans

les tiennes; car voici le moment de te donner un enseignement que tu ne

dois pas oublier. Écoute-le donc bien fidèlement.

Dix-septième veillée.

Le grand bûcheux, s'étant assuré que Joseph lui donnait bonne attention,

poursuivit ainsi son discours:

--La musique à deux modes que les savants, comme j'ai ouï dire,

appellent majeur et mineur, et que j'appelle, moi, mode clair et mode

trouble; ou, si tu veux, mode de ciel bleu et mode de ciel gris; ou

encore, mode de la force ou de ta joie, et mode de la tristesse ou de la

songerie. Tu peux chercher jusqu'à demain, tu ne trouveras pas la fin

des oppositions qu'il y a entre ces deux modes, non plus que tu n'en

trouveras un troisième; car tout, sur la terre, est ombre ou lumière,

repos ou action. Or, écoute bien toujours, Joseph! La plaine chante en

majeur et la montagne en mineur. Si tu étais resté en ton pays, tu

aurais toujours eu des idées dans le mode clair et tranquille, et, en y

retournant, tu verras le parti qu'un esprit comme le tien peut tirer de

ce mode; car l'un n'est ni plus ni moins que l'autre.

»Mais, comme tu te sentais musicien complet, tu étais tourmenté de ne

pas entendre sonner le mineur à ton oreille. Vos ménétriers et vos

chanteuses l'ont par acquit, parce que le chant est comme l'air qui

souffle partout et transporte le germe des plantes d'un horizon à

l'autre. Mais, de ce que la nature ne les a pas faits songeurs et

passionnés, les gens de ton pays se servent mal du ton triste et le

corrompent en y touchant. Voilà pourquoi il t'a semblé que vos

cornemuses jouaient faux.

»Donc, si tu veux connaître le mineur, va le chercher dans les endroits

tristes et sauvages, et sache qu'il faut quelquefois verser plus d'une

larme avant de se bien servir d'un mode qui a été donné à l'homme pour

se plaindre de ses peines, ou tout au moins pour soupirer ses amours.»

Joseph comprenait si bien le grand bûcheux, qu'il le pria de jouer le

dernier air qu'il avait inventé, pour nous donner échantillon de ce mode

gris et triste qu'il appelait le mineur.

--Oui-dà, mon garçon, dit le vieux, tu l'as donc guetté, l'air que je

m'essaye d'emmancher sur des paroles depuis une huitaine? Je pensais

bien l'avoir chanté pour moi seul; mais puisque tu étais aux écoutes, le

voilà tel que je compte le laisser.

Et, démanchant sa musette, il en sépara le hautbois, dont il joua

très-doux un air qui, sans être chagrinant, donnait à l'esprit souvenir

ou attente de toutes sortes de choses, à l'idée de chacun qui

l'écoutait.

Joseph ne se sentait pas d'aise pour la beauté de l'air, et Brulette,

qui l'entendit sans bouger, parut s'éveiller d'un songe, quand il fut

fini.

--Et les paroles, dit Thérence, sont-elles tristes aussi, mon père?

--Les paroles, répondit-il, sont comme l'air, un peu embrouillantes et

portant réflexion. C'est l'histoire du tintoin de trois galants autour

d'une fille.

Et il chanta une chanson, aujourd'hui répandue en notre pays, mais dont

on a dérangé beaucoup les paroles. La voilà telle que le grand bûcheux

la disait:

Trois fendeux y avait,

Au printemps, sur l'herbette;

(J'entends le rossignolet),

Trois fendeux y avait.

Parlant à la fillette.

Le plus jeune disait,

(Celui qui tient la rose);

(J'entends le rossignolet),

Le plus jeune disait:

J'aime bien, mais je n'ose.

Le plus vieux s'écriait:

(Celui qui tient la fende),

(J'entends le rossignolet),

Le plus vieux s'écriait:

Quand j'aime je commande.

Le troisième chantait,

Portant la fleur d'amande,

(J'entends le rossignolet),

Le troisième chantait:

Moi, j'aime et je demande.

--Mon ami ne serez,

Vous qui portez la rose

(J'entends le rossignolet);

Mon ami ne serez,

Si vous n'osez, je n'ose.

Mon maître ne serez,

Vous qui tenez la fende,

(J'entends le rossignolet),

Mon maître ne serez,

Amour ne se commande.

Mon amant vous serez,

Vous qui portez l'amande,

(J'entends le rossignolet),

mon amant vous serez,

On donne à qui demande.

Je goûtai beaucoup plus l'air ajusté avec les paroles, que je n'avais

fait la première fois, et j'en fus si content, que je le demandai encore

sur la musette; mais le grand bûcheux, qui ne tirait pas vanité de ses

oeuvres, dit que ça n'en valait pas la peine, et nous joua d'autres

airs, tantôt sur un mode, tantôt sur l'autre, et mêmement en les

employant tous deux dans un même chant, enseignant à Joseph la manière

de passer, à propos, du majeur dans le mineur, et pareillement du second

dans le premier.

Si bien que les étoiles jetaient leur feu depuis longtemps, et que nous

ne sentions pas l'envie de nous retirer; mêmement les gens de la ville

et des environs s'assemblèrent au bas du ravin pour écouter, au grand

contentement de leurs oreilles. Et plusieurs disaient: «C'est un sonneur

du Bourbonnais, et, qui plus est, un maître sonneur. Cela se connaît à

la science, et pas un de chez nous n'y pourrait jouter.»

Tout en reprenant le chemin de l'auberge, le père Bastien continua de

démontrer Joseph, et celui-ci, qui ne s'en lassait point, resta un peu

en arrière de nous à l'écouter et à le questionner. Je marchais donc

devant avec Thérence, qui, toujours très-serviable et courageuse,

m'aidait à remporter les paniers. Brulette, entre les deux couples,

allait seule, rêvant à je ne sais quoi, comme elle en prenait le goût

depuis quelques jours, et Thérence se retournait souvent comme pour la

regarder, mais, dans le vrai, pour voir si Joseph nous suivait.

--Regardez-le donc bien, Thérence, lui dis-je en un moment où elle en

paraissait toute angoissée; car votre père l'a dit: Quand on se quitte

pour un jour, c'est peut-être pour toute la vie.

--Oui, répondit-elle; mais aussi quand on croit se quitter pour toute la

vie, il peut se faire que ça ne soit que pour un jour.

--Vous me rappelez, repris-je, qu'en vous voyant, une fois, vous envoler

comme une songerie de ma tête, je pensais bien ne vous retrouver jamais.

--Je sais ce que vous voulez dire, fit-elle. Mon père m'en a rafraîchi

la souvenance, hier, en me parlant de vous: car mon père vous aime

beaucoup, Tiennet, et fait de vous une estime très-grande.

--J'en suis content et honoré, Thérence; mais je ne sais guère en quoi

je la mérite, car je n'ai rien de ce qui annonce un homme tant si peu

différent des autres.

--Mon père ne se trompe pas dans ses jugements, et ce qu'il pense de

vous, je le crois; mais pourquoi, Tiennet, cela vous fait-il soupirer?

--Ai-je donc soupiré, Thérence? C'est malgré moi.

--Sans doute, c'est malgré vous; mais ce n'est point une raison pour me

cacher vos sentiments. Vous aimez Brulette, et vous craignez...

--J'aime beaucoup Brulette, c'est vrai; mais sans soupirs d'amour, et

sans regret ni souci de ce qu'elle pense à l'heure qu'il est. Je n'ai

point d'amour dans le coeur, puisque ça ne me servirait de rien.

--Ah! vous êtes bien heureux, Tiennet, s'écria-t-elle, de gouverner

comme ça votre idée par la raison!

--Je vaudrais mieux, Thérence, si, comme vous, je la gouvernais par le

coeur. Oui, oui, je vous devine et vous connais, allez! car je vous

regarde et je trouve bien le fin mot de votre conduite. Je vois, depuis

huit jours, comme vous savez vous mettre à l'écart pour la guérison de

Joseph, et comme vous le soignez secrètement, sans qu'il y voie paraître

le bout de vos mains. Vous le voulez heureux, et vous n'avez point menti

en nous disant, à Brulette et à moi, que pourvu qu'on fît du bien à ce

qu'on aime, on n'avait pas besoin d'y trouver son profit. C'est bien

comme ça que vous êtes, et malgré que la jalousie vous tourne

quelquefois un peu le sang, vous en revenez tout de suite, et si

saintement, que c'est merveille de voir la force et la bonté que vous

avez! Convenez donc que si l'un de nous doit faire estime de l'autre,

c'est moi de vous, et non pas vous de moi. Je suis un garçon assez

raisonnable, voilà tout, et vous êtes une fille d'un grand coeur et

d'une rude gouverne d'elle-même.

--Merci pour le bien que vous pensez de moi, répondit Thérence; mais

peut-être que je n'y ai pas tant de mérite que vous croyez, mon brave

garçon. Vous voulez me voir amoureuse de Joseph; cela n'est point! Aussi

vrai que Dieu est mon juge, je n'ai jamais pensé à être sa femme, et

l'attache que j'ai pour lui serait plutôt celle d'une soeur ou d'une

mère.

--Oh! pour cela, je ne suis pas bien sûr que vous ne vous trompiez pas

sur vous-même, Thérence! votre naturel est emporté!

--C'est pour ça, justement, que je ne me trompe point. J'aime vivement

et quasiment follement mon père et mon frère. Si j'avais des enfants, je

les défendrais comme une louve et les couverais comme une poule; mais ce

qu'on appelle l'amour, ce que, par exemple, mon frère sent pour

Brulette, l'envie de plaire, et un je ne sais quoi qui fait qu'on

s'ennuie seul et qu'on ne peut penser sans souffrance à ce qu'on aime...

je ne le sens point et ne m'en embarrasse point l'esprit. Que Joseph

nous quitte pour toujours s'il doit s'en trouver bien, j'en remercie

Dieu, et ne me désolerai que s'il doit s'en trouver mal.

La manière dont Thérence pensait me donnait bien à penser aussi. Je n'y

comprenais plus grand'chose, tant elle me paraissait au-dessus de tout

le monde et de moi-même. Je marchai encore un bout de chemin auprès

d'elle sans lui rien dire, et ne sachant guère où s'en allait mon

esprit; car il me prenait pour elle des bouffées d'amitié, comme si

j'allais l'embrasser d'un grand coeur et sans songer à mal. Puis, tout

d'un coup, je la voyais si jeune et si belle, qu'il me venait comme de

la honte et de la crainte. Quand nous fûmes arrivés à l'auberge, je lui

demandai, je ne sais à propos de quelle idée qui me vint, ce qu'au juste

son père lui avait dit de moi.

--Il a dit, répondit-elle, que vous étiez l'homme du plus grand bon sens

qu'il eût jamais connu.

--Autant vaut dire une bonne bête, pas vrai? repris-je en riant, un peu

mortifié.

--Non, pas, répliqua Thérence; voilà les propres paroles de mon père:

«Celui qui voit le plus clair dans les choses de ce monde est celui qui

agit avec le plus de justice...» Or donc, le grand bon sens fait la

grande bonté, et je ne crois point que mon père se trompe.

--En ce cas, Thérence, m'écriai-je un peu secoué dans le fond du coeur,

ayez un peu d'amitié pour moi.

--J'en ai beaucoup, répondit-elle en me serrant la main que je lui

tendais; mais cela fut dit d'un air de franc camarade qui rabattait

toute fumée, et je dormis là-dessus sans plus d'imagination qu'il n'en

fallait avoir.

Le lendemain, quand vint l'heure des adieux, Brulette pleura en

embrassant le grand bûcheux, et lui fit promettre qu'il viendrait nous

voir chez nous avec Thérence. Et puis, ces deux belles filles se firent

si grandes caresses et assurances d'amitié, qu'elles ne se pouvaient

quitter. Joseph présenta ses remercîments à son maître pour tout le bien

et le profit qu'il en avait reçu, et quand ce fut au tour de Thérence,

il essaya de lui rendre les mêmes grâces; mais elle le regarda d'un air

de franchise qui le troubla, et, se serrant la main, ils ne dirent guère

mieux que: «À revoir, portez-vous bien.»

Ne me sentant pas trop honteux, je demandai à Thérence licence de

l'embrasser, pensant en donner le bon exemple à Joseph; mais il n'en

profita point et monta vitement sur la voiture pour couper court aux

accolades. Il était comme mécontent de lui et des autres. Brulette se

plaça tout au fond de la charrette, et tant qu'elle put voir nos amis du

Bourbonnais, elle les suivit des yeux, tandis que Thérence, debout sur

la porte, paraissait songer plutôt que se désoler.

Nous fîmes assez tristement quasi tout le reste du chemin. Joseph ne

disait mot. Il eût peut-être souhaité que Brulette s'occupât un peu de

lui; mais à mesure que Joseph avait repris ses forces, Brulette avait

repris sa liberté de penser à celui qui mieux lui plaisait; et,

reportant bonne part de ses amitiés sur le père et la soeur d'Huriel,

elle songeait à eux et en causait avec moi pour les louer et les

regretter. Et, comme si elle eût laissé tous ses esprits derrière elle,

elle regrettait aussi le pays que nous venions de quitter.--C'est chose

étrange, me disait-elle, comme je trouve, à mesure que nous approchons

de chez nous, que les arbres sont petits, les herbes jaunes, les eaux

endormies. Avant d'avoir jamais quitté nos plaines, je m'imaginais ne

pas pouvoir me supporter trois jours dans des bois; et, à cette heure,

il me semble que j'y passerais ma vie aussi bien que Thérence, si

j'avais mon vieux père avec moi.

--Je ne peux pas en dire autant, cousine, lui répondis-je. Pourtant,

s'il le fallait, je pense que je n'en mourrais point; mais que les

arbres soient tant grands, les herbes tant vertes et les eaux tant vives

qu'elles voudront, j'aime mieux une ortie en mon pays qu'un chêne en

pays d'étrangers. Le coeur me saute de joie à chaque pierre et à chaque

buisson que je reconnais, comme si j'étais absent depuis deux ou trois

ans, et quand je vas apercevoir le clocher de notre paroisse, je lui

veux, pour sûr, bailler un bon coup de chapeau.

--Et toi, Joset? dit Brulette, qui prit enfin garde à l'air ennuyé de

notre camarade. Toi qui es absent depuis plus d'une année, n'es-tu pas

content d'approcher de ton endroit?

--Excuse-moi, Brulette, répondit Joseph; je ne sais pas de quoi vous

parlez. J'avais dans la tête de me souvenir de la chanson du grand

bûcheux, et il y a, au milieu, une petite revirade que je ne peux pas

rattraper.

--Bah! dit Brulette, c'est quand la chanson dit: _J'entends le

rossignolet._

Et, le disant, elle le chanta tout au juste, ce dont Joseph, comme

réveillé, sauta de joie sur la charrette en frappant ses mains.

--Ah! Brulette, dit-il, que tu es donc heureuse de te souvenir comme ça!

Encore, encore _J'entends le rossignolet!_

--J'aime mieux dire toute la chanson, fit-elle, et elle nous la chanta

tout entière sans en omettre un mot; ce qui mit Joseph en si grande

joie, qu'il lui serra les mains en lui disant avec un courage dont je ne

l'aurais pas cru capable, qu'il n'y avait qu'un musicien pour être digne

de son amitié.

--Le fait est, dit Brulette, qui songeait à Huriel, que si j'avais un

bon ami, je le souhaiterais beau sonneur et beau chanteur.

--Il est rare d'être l'un et l'autre, reprit Joseph. La sonnerie casse

la voix, et sauf le grand bûcheux...

--Et son fils! dit Brulette, parlant à l'étourdie.

Je lui poussai le coude, et elle voulut parler d'autre chose; mais

Joseph, qui n'était pas sans être mordu de jalousie, revint sur la

chanson.

--Je crois, dit-il, que quand le père Bastien l'a mise en paroles, il a

songé à trois garçons de notre connaissance; car je me souviens d'une

causerie que nous avons eue avec lui à souper, le jour de votre arrivée

dans les bois.

--Je ne m'en souviens pas, dit Brulette en rougissant.

--Si fait moi, reprit Joseph. On parlait de l'amour des filles, et

Huriel disait que cela ne se gagnait point à croix ou pile. Tiennet

assurait, en riant, que la douceur et la soumission ne servaient de

rien, et que, pour être aimé, il fallait plutôt se faire craindre que

d'être trop bon. Huriel reprit pour contredire Tiennet, et moi j'écoutai

sans parler. Ne serait-ce pas moi, _celui qui porte la rose? le plus

jeune des trois? Il aime, mais il n'ose?_ Dites donc le dernier couplet,

Brulette, puisque vous le savez si bien! N'y a-t-il pas: _On donne à qui

demande?_

--Puisque tu le sais aussi bien que moi, dit Brulette un peu piquée,

retiens-le pour le chanter à la première bonne amie que tu auras. S'il

plaît au grand bûcheux de mettre en chansons les discours qu'il entend,

ce n'est pas à moi d'en tirer la conséquence. Je n'y entends encore rien

pour ma part. Mais j'ai les fourmis dans les pieds, et, pendant que le

cheval monte la côte, je veux me dégourdir un peu.

Et, sans attendre que j'eusse repris les rênes pour arrêter le cheval,

elle sauta sur le chemin et se mit à marcher en avant, aussi légère

qu'une bergeronnette.

J'allais descendre aussi; Joseph me retint par le bras, et, toujours

suivant son idée:--N'est-ce pas, dit-il, qu'on méprise également ceux

qui marquent trop leur vouloir, et ceux qui ne le marquent pas du tout?

--Si c'est pour moi que tu dis ça...

--Je ne dis ça pour personne. Je reprends la causerie que nous avions

là-bas et qui s'est tournée en chanson contre tes paroles et contre mon

silence. Il paraît que c'est Huriel qui a gagné le procès auprès de la

fillette.

--Quelle fillette? dis-je, impatienté; car Joseph n'avait point mis sa

confiance en moi jusqu'à cette heure, et je ne lui savais point de gré

de me la donner par dépit.

--Quelle fillette? reprit-il d'un air de moquerie chagrine; celle de la

chanson!

--Eh bien, quel procès Huriel a-t-il gagné? Cette fillette-là demeure

donc bien loin, puisque le pauvre garçon est parti pour le Forez?

Joseph resta un moment à songer; puis il reprit:--Il n'en est pas moins

vrai qu'il avait raison, quand il disait qu'entre le commandement et le

silence, il y avait la prière. Ça revient toujours un peu à ton premier

dire, qui était que, pour être écouté, il ne faut point trop aimer.

Celui qui aime trop est craintif; il ne se peut arracher une parole du

ventre, et on le juge sot parce qu'il est transi de désir et de honte.

--Sans doute, répondis-je. J'ai passé par là en mainte occasion; mais il

m'est quelquefois arrivé de si mal parler, que j'aurais mieux fait de me

taire: j'aurais pu me flatter plus longtemps.

Le pauvre Joseph se mordit la langue et ne parla plus. J'eus regret de

l'avoir fâché, et, cependant, je ne me pouvais défendre de trouver sa

jalousie bien mal plantée sur le terrain d'Huriel, étant à ma

connaissance que ce garçon l'avait servi de son mieux à son propre

détriment, et je pris, de ce moment, la jalousie en si mauvaise estime,

que, depuis, je n'en ai plus jamais senti la piqûre, et ne l'aurais

sentie, je crois, qu'à bonnes enseignes.

J'allais cependant lui parler plus doucement, quand nous vîmes que

Brulette, qui marchait toujours devant, s'était arrêtée au bord du

chemin pour parler avec un moine qui me semblait gros et court comme

celui dont nous avions fait connaissance au bois de Chambérat. Je

fouaillai le cheval, et je m'assurai que c'était bien le même frère

Nicolas. Il avait demandé à Brulette s'il était loin de notre bourg, et,

comme il s'en fallait encore d'une petite lieue et qu'il se disait bien

fatigué, elle lui avait fait offre de monter sur notre voiture pour

gagner l'endroit.

Les maîtres sonneurs · 第 15 / 29 段