--Alors, dit Brulette, vous êtes comme une manière de sainte, ma chère

Thérence, et je sens que je ne vous vaux point; car je me compte

toujours pour quelque chose, et même pour beaucoup, quand je me permets

de rêver le bonheur dans l'amour. Peut-être n'aimez-vous point Joseph

comme je me l'imaginais; mais quoi qu'il en soit, je vous prie de me

dire comment je dois me comporter avec lui. Je ne suis point du tout

sûre qu'en lui ôtant l'espérance, je lui porterais le coup de la mort:

autrement, vous ne me verriez pas si tranquille; mais il est malade,

c'est bien vrai, et je lui dois du ménagement. Voilà où mon amitié pour

lui est grande et sincère, et où je ne suis pas si coquette que vous

pensez; car s'il est vrai que j'aie cinquante galants en mon village, où

serait mon avantage et mon divertissement de venir relancer en ces bois

le plus humble et le moins recherché de tous? Il me semblait, au

contraire, que je méritais mieux de votre estime, puisqu'à l'occasion,

je savais lâcher sans regret ma joyeuse compagnie, pour venir porter

assistance à un pauvre camarade qui se réclamait de mon souvenir.

Thérence, comprenant enfin qu'elle avait tort, se jeta au cou de

Brulette, sans lui demander aucunement excuse, mais en lui marquant par

des caresses et par des larmes qu'elle s'en repentait franchement.

Elles en étaient là quand Huriel, suivi de ses mules, devancé par ses

chiens, et monté sur son petit cheval, parut au bout de l'allée où nous

étions.

Le muletier venait nous faire ses adieux; mais rien, dans son air, ne

marquait le chagrin d'un homme qui se veut guérir, par la fuite, d'un

amour nuisible. Il paraissait, au contraire, dispos et content, et

Brulette pensa que Thérence ne l'avait mis au rang de ses amoureux que

pour donner une raison de plus, bonne ou mauvaise, à son premier dépit.

Elle essaya même de lui faire dire le vrai motif de son départ, et,

comme il prétendait avoir de l'ouvrage qui pressait, Thérence, de son

côte, disant le contraire et s'efforçant à le retenir, Brulette, un peu

piquée du courage qu'il marquait, lui fit reproche de s'ennuyer en la

compagnie des Berrichons. Il se laissa plaisanter et ne voulut rien

changer à son dessein; ce qui finit par offenser Brulette et la porta à

lui dire:

--Puisque je ne vous verrai peut-être plus jamais, ne pensez-vous pas,

maître Huriel, qu'il serait temps de me rendre un gage qui ne vous

appartient pas, et qui vous pend toujours à l'oreille?

--Oui-dà, répondit-il, je crois qu'il m'appartient comme mon oreille

appartient à ma tête, puisque c'est ma soeur qui me l'a donné.

--Votre soeur n'a pu vous donner ce qui est à Joseph ou à moi.

--Ma soeur a fait sa première communion tout comme vous, Brulette, et

quand j'ai rendu votre joyau à Joset, elle m'a donné le sien.

Demandez-lui si ce n'est point la vérité.

Thérence rougit beaucoup, et Huriel riait en sa barbe. Brulette crut

comprendre que le plus trompé des trois était Joseph, qui portait, comme

une relique, à son cou, le petit coeur d'argent de Thérence, tandis que

le muletier portait toujours celui qui lui avait été confié d'abord.

Elle ne se voulut point prêter à cette fraude, et s'adressant à

Thérence:--Ma mignonne, lui dit-elle, je crois que le gage que garde

Joset lui portera bonheur, et m'est avis qu'il le doit conserver; mais

puisque celui-ci est à vous, je vous requiers le redemander à votre

frère, afin de m'en faire un don, qui me sera très-précieux venant de

vous.

--Je vous ferai n'importe quel autre don vous souhaiterez de moi,

répondit Thérence, et ce sera de grand coeur; mais celui-ci ne

m'appartient plus. Ce qui est donné est donné, et je ne pense pas

qu'Huriel me le veuille restituer.

--Je ferai, dit vivement Huriel, ce que Brulette voudra. Voyons, le

commandez-vous?

--Oui, dit Brulette, qui ne pouvait plus reculer, encore qu'elle

regrettât son idée en voyant l'air fâché du muletier. Il ouvrit aussitôt

son anneau d'oreille et en retira le gage qu'il remit à Brulette,

disant:--Soit fait comme il vous plaît. Je serais consolé de perdre le

gage de ma soeur, si je pensais que vous ne le donnerez, ni ne

l'échangerez.

--La preuve que je ne le ferai point, dit Brulette en l'attachant au

collier de Thérence, c'est que je le lui donne en garde. Et quant à

vous, dont voici l'oreille déchargée de ce poids, vous n'avez plus

besoin d'aucun signe pour vous faire reconnaître quand vous reviendrez

en mon pays.

--C'est bien honnête de votre part, répondit le muletier; mais comme

j'ai fait mon devoir envers Joseph, et que vous savez, à présent, ce que

vous aviez besoin de savoir pour le rendre heureux, je n'ai plus à me

mêler de ses affaires. Je pense que vous l'emmènerez et que je n'aurai

plus jamais occasion de retourner en votre pays. Adieu donc, belle

Brulette, je vous augure tous les biens que vous méritez, et vous laisse

en ma famille, qui, mieux que moi, vous servira ici et vous reconduira

chez vous quand vous le souhaiterez.

Là-dessus, il s'en alla chantant:

Un mulet, deux mulets, trois mulets

Sur la montagne, voyez-les;

Au diable c'est la bande.

Mais il me parut que sa voix n'était point aussi assurée qu'elle

s'efforçait de le paraître; et Brulette, qui se sentait mal à l'aise,

voulant échapper à l'attention de Thérence, revint avec elle et moi

auprès de Joseph.

Quatorzième veillée.

Je ne vous ferai point le récit de chaque jour que nous passâmes en la

forêt. Ils furent d'abord peu différents les uns des autres. Joseph

allait de mieux en mieux, et Thérence voulait qu'on le maintînt dans ses

espérances, s'associant toutefois à la résolution que Brulette avait

prise de ne point l'encourager à expliquer ses sentiments. La chose

n'était guère malaisée à obtenir, car Joseph s'était juré à lui-même de

ne rien dire avant le moment où il se croirait digne d'attention, et il

eût fallu que Brulette fût provocante avec lui, pour lui arracher un mot

d'amourette.

Pour surplus de précaution, elle s'arrangea de manière à n'être jamais

seule avec lui. Elle retint si bien Thérence à son côté, que Thérence en

vint bientôt à comprendre qu'on ne la trompait point et qu'on souhaitait

même lui laisser gouverner la santé et l'esprit du malade en toutes

choses.

Ces trois jeunes gens ne s'ennuyaient pas ensemble. Thérence cousait

toujours pour Joseph, et Brulette, m'ayant fait acheter un mouchoir de

mousseline blanche, se mit à le festonner et à le broder, pour en faire

offre à Thérence; car elle y était adroite, et c'était merveille de voir

une fille de campagne faire des ouvrages si fins et si beaux, comme elle

les faisait. Elle affichait même devant Joseph de n'aimer plus la

couture et le soin des nippes, afin de se dispenser de travailler pour

lui, et de le forcer à remercier Thérence, qui s'y employait si bien;

mais, voyez un peu comme on est ingrat quand on s'est laissé déranger

l'esprit par une femelle! Joseph ne regardait quasiment point les doigts

de Thérence, usés à son service; il avait toujours les yeux sur les

mains douces de Brulette, et on eût dit qu'à la voir tirer son aiguille,

il comptait chaque point comme un moment de son bonheur.

Je m'étonnais comment l'amour pouvait ainsi remplir son esprit et

occuper tout son temps, sans qu'il songeât seulement à faire quelque

ouvrage de ses mains. Quant à moi, j'eus beau essayer de peler de

l'osier et de faire des paniers, ou, avec des pailles de seigle, des

tresses pour les chapeaux, je ne fus point là deux fois vingt-quatre

heures sans avoir un si gros ennui, que j'en étais malade. Le dimanche

est un beau jour, parce qu'il vous repose de six jours de fatigue; mais

sept dimanches par semaine, c'est trop pour un homme habitué à faire

service de ses membres. Je ne m'en serais point aperçu, si l'une de ces

belles eût voulu faire attention à moi; mêmement, la blanche Thérence,

avec ses grands yeux, un peu enfoncés, et son signe noir auprès de la

bouche, m'aurait bien lapé sur la tête, si elle l'eût souhaité; mais

elle n'était point d'une humeur à se laisser détourner de son idée. Elle

causait peu, riait encore moins, et si l'on essayait le moindre

badinage, elle vous regardait d'un air si étonné qu'elle vous ôtait la

hardiesse de lui en donner explication.

Si bien qu'après avoir passé deux jours à fafioter avec ces trois

personnes tranquilles, autour des loges, ou à m'asseoir avec elle de

place en place dans la forêt, m'étant bien assuré que Brulette était

aussi en sûreté en ce pays que dans le nôtre, je commençai à chercher de

l'occupation, et j'offris au grand bûcheux de l'aider à sa tâche. Il m'y

reçut bien, et je commençais à me divertir en sa compagnie; mais quand

je lui eus dit que je ne voulais point être payé et que je bûchais à

seules fins de me désennuyer en travaillant, il ne fut plus retenu par

son bon coeur qui lui aurait fait excuser mes fautes, et commença de me

montrer qu'il n'y avait point d'homme plus malpatient que lui, en fait

d'ouvrage. Comme je n'étais point là dans mon métier et ne savais pas

bien me servir des outils, je le fâchais par la moindre maladresse, et

je vis bien qu'il se faisait tant de violence pour ne me point traiter

d'imbécile et de lourdaud, que les yeux lui en sortaient de la tête et

que la sueur lui en découlait du front.

Ne voulant point avoir des mots avec un homme si bon et si agréable en

toutes autres choses, je m'employai avec les scieurs de long, et je m'en

acquittai à leur contentement; mais là, je connus bien que l'ouvrage est

triste et lourd quand ce n'est qu'un exercice de notre corps et qu'il ne

s'y joint pas l'idée d'un profit pour soi-même ou pour les siens.

Brulette me dit le quatrième jour:--Tiennet, je vois que tu as de

l'ennui, et je ne te cache pas que j'en ai aussi ma bonne part; mais

c'est demain dimanche, et il nous faut inventer quelque réjouissance. Je

sais que les gens de la forêt se réunissent dans un bel endroit, où le

grand bûcheux les fait danser. Eh bien, il nous faut acheter du vin et

quelque victuaille pour leur donner un plus beau dimanche que de

coutume, et faire honneur à notre pays chez ces étrangers.

Je fis comme Brulette me commandait, et, le lendemain, nous étions sur

un bel herbage avec tous les ouvriers de la forêt et plusieurs filles et

femmes des environs, que Thérence avait invitées pour la danse. Le grand

bûcheux cornemusait. Sa fille, superbe en son attifage bourbonnais,

était grandement fêtée, sans se départir de son air sérieux. Joset, tout

enivré des grâces de Brulette, qui n'avait point oublié d'apporter de

chez nous un peu de toilette, et qui charmait tous les yeux par sa bonne

mine et ses jolis airs, la regardait danser. Je me démenais à régaler

tout le monde de mes rafraîchissements, et comme je tenais à bien faire

les choses, je n'y avais rien épargné. Il m'en coûta bien trois bons

écus de ma poche, mais je n'y ai jamais eu regret, tant on se montra

sensible à mes honnêtetés.

À l'heure de la vesprée, tout allait au mieux, et chacun disait que, de

mémoire d'homme, les gens des bois ne s'étaient si bien divertis entre

eux. Il y vint même un frère quêteur, qui était de passage, et qui, sous

prétexte de mendier pour son couvent, remplit fort bien son estomac, et

buvait aussi rude que bûcheux ou fendeux qu'il y eût; ce qui beaucoup me

divertissait, encore que ce fût à mes dépens; car c'était la première

fois que je voyais boire un carme, et j'avais toujours ouï dire que,

pour lever le coude, c'étaient les premiers hommes de la chrétienté.

J'étais en train de lui remplir sa tasse, m'ébahissant de ne le pouvoir

soûler de boire, quand il se fit dans la danse un grand dérangement et

un grand vacarme. Je sortis de la ramée que je m'étais bâtie et où je

recevais le monde altéré, pour regarder ce que c'était, et vis une bande

de trois cents, et peut-être quatre cents mulets qui suivaient un

clairin, lequel s'était mis en tête de traverser l'assemblée, et qui,

repoussé d'un chacun à beaux coups de pied et de trique, s'en allait,

épeuré, sautant de droite et de gauche; en sorte que les mulets, qui

sont animaux têtus et très-durs de leurs os, accoutumés de trancher où

le clairin tranchait, avaient pris leur passage emmi les danseurs,

s'embarrassant peu qu'on leur battît en grange sur les reins,

bousculant tout le monde, et allant devant eux comme ils eussent fait en

un champ de chardons.

Ces bêtes n'allaient pas assez vite, chargées qu'elles étaient, pour

qu'on n'eût point le temps de s'en gârer. Il n'y eut donc personne de

foulé ni de blessé; seulement, beaucoup de garçons, qui étaient

échauffés à la danse, impatientés d'être interrompus dans leur plaisir,

tapaient et juraient fort, au point que la chose était divertissante à

voir, et que le grand bûcheux s'arrêta de sonner pour se tenir le ventre

à force de rire.

Mais, connaissant l'air de musique qui rassemble les mules, et que je

connaissais aussi pour l'avoir ouï en la forêt de Saint-Chartier, le

père Bastien sonna en la propre manière qu'il fallait, et, tout

aussitôt, le clairin et ses suivants, accourant autour de la piotte où

il était monté, il se mit à rire de plus belle, d'avoir, au lieu d'une

brave compagnie endimanchée, une troupe de bêtes noires à faire danser.

Cependant Brulette, qui, au milieu de la confusion, s'était retirée à

côté de moi et de Joseph, paraissait angoissée et ne riait que du bout

des dents.--Qu'as-tu? lui dis-je; c'est peut-être notre ami Huriel qui

repasse par ici et qui va venir danser avec toi.

--Non, non, répondit-elle; Thérence, qui connaît bien les mules de son

frère, dit qu'il n'y en a pas une seule à lui dans cette bande; et

d'ailleurs, ce n'est point là son cheval, ni ses chiens. Or j'ai peur de

tous les muletiers, hormis Huriel, et j'ai envie que nous nous retirions

d'ici.

Et comme elle disait cela, nous vîmes une vingtaine de muletiers, qui

débouchaient du bois environnant et venaient pour écarter leurs bêtes et

regarder la danse.

Je rassurai Brulette; car, en plein jour et à la vue de tant de monde,

je ne craignais point d'embûche, et me sentais bon pour la défendre.

Seulement, je lui dis de ne point s'écarter de moi, et retournai à ma

ramée dont je voyais les muletiers s'approcher avec peu de façons.

Et comme ils criaient: «À boire! à boire!» comme gens qui se croient au

cabaret, je leur fis observer honnêtement que je ne vendais point le

vin, et que s'ils le voulaient honnêtement requérir, je serais content

de leur donner le coup de vespres.

--C'est donc une noce? dit le plus grand de tous, que je reconnus alors

à son poil rouge, pour le chef de ceux dont nous avions fait si mauvaise

rencontre au bois de la Roche.

--Noce ou non, lui dis-je, c'est moi qui régale, et c'est de bon coeur

envers qui me plaît; mais...

Il ne me laissa pas achever et répondit:--Nous n'avons pas droit ici, et

vous y êtes maître; merci pour vos bonnes intentions, mais vous ne nous

connaissez point, et devez garder votre vin pour vos amis.

Il dit quelques mots aux autres dans son patois et les emmena à l'écart,

où ils s'assirent par terre et firent leur souper très-sagement, tandis

que le grand bûcheux alla leur parler, et marqua beaucoup d'égards à

leur chef, le grand rouge, qui s'appelait, Archignat, et passait pour un

homme juste autant que peut l'être un muletier.

Comme, au reste, ces gens étaient aussi considérés que d'autres par ceux

de la forêt, nous nous gardâmes, Brulette et moi, de dire à personne

qu'ils nous répugnaient, et elle retourna à la danse sans plus de

crainte; car, sauf le chef, nous n'avions reconnu parmi eux aucun de

ceux qui avaient manqué de nous faire un si mauvais parti durant notre

voyage; et, en fin de compte, ce chef nous avait sauvés du méchant

vouloir de ses compagnons.

Plusieurs de ceux qui étaient là savaient cornemuser, non pas comme le

grand bûcheux, qui n'avait pas son pareil dans le monde, et qui eut fait

sauter les pierres et batifoler les chênes de la forêt, s'il l'eût

souhaité, mais beaucoup mieux que Carnat et son garçon; si bien que la

musette changea de mains, et arriva en celles du muletier-chef que je

vous ai nommé Archignat, tandis que le grand bûcheux, qui avait le coeur

et le corps encore jeunes, prit le plaisir de faire danser sa fille,

dont, à bon droit, il était aussi fier que, chez nous, le père Brulet de

la sienne.

Mais comme il criait à Brulette de venir lui faire vis-à-vis, un vilain

diable, sortant je ne sais d'où, se présenta et la voulut prendre par

la main. Encore qu'il commençât de faire nuit, Brulette le reconnut tout

d'abord pour celui qui, au bois de la Roche, avait menacé le plus, et

même proposé d'assassiner ses deux défenseurs et de les enterrer sous

quelque arbre qui n'en dirait mot.

La peur et l'aversion lui firent refuser bien vite et se serrer contre

moi, qui, ayant épuisé mes provisions, me rendais à la danse avec elle.

--Cette fille m'a promis la danse, dis-je au muletier qui s'y entêtait.

Laissez-nous, et cherchez-en une autre.

--C'est bien, dit-il; mais quand elle aura ballé cette bourrée avec

vous, ce sera mon tour.

--Non, dit Brulette vivement. J'aimerais mieux ne baller de ma vie.

--C'est ce que nous verrons, fit-il; et il nous suivit à la danse, où il

se tint derrière nous, nous critiquant, je pense, en son langage, et

lâchant, à chaque fois que Brulette repassait devant lui, des paroles

que ses mauvais yeux me faisaient juger insolentes.

--Attends que j'aie fini, lui dis-je en le heurtant au passage; je te

baillerai ton compte en un langage que ton dos saura bien entendre.

Mais, quand la bourrée fut finie, j'eus beau le chercher, il s'était si

bien caché que je ne pus mettre la main dessus. Brulette, voyant comme

il était lâche, cessa de le craindre et dansa avec d'autres, qui, tous,

bien joliment, lui faisaient hommage; mais, en un moment où je n'avais

plus les yeux sur elle, ce coquin la vint prendre au milieu d'une bande

d'autres fillettes, l'attira de force au milieu du bal, et, profitant de

la nuit, qui empêchait de voir la résistance de Brulette, il la voulut

embrasser. En ce moment, j'accourais, ne voyant pas bien, et m'imaginant

d'entendre Brulette m'appeler; mais, je n'eus point le temps de lui

faire justice moi-même, car, devant que cette laide figure encharbonnée

eût touché la sienne, l'homme reçut au châgnon du cou une si jolie

empoignade, que les yeux durent lui en grossir comme ceux d'un rat pris

au pilon.

Brulette, croyant que ce secours lui venait de moi, se jeta vitement

aux bras de son défenseur, et bien étonnée fut de se trouver dans ceux

d'Huriel.

Je voulus profiter de ce que notre ami était embarrassé de ses mains

pour empoigner, à mon tour, le méchant coquin, et je lui aurais payé

tout ce que je lui devais, si le monde ne se fût mis entre nous. Et

comme cet homme nous accâgnait de sottises, nous traitant de lâches,

pour nous être mis deux contre lui, la musique s'arrêta: on se rassembla

sur le lieu de la querelle, et le grand bûcheux vint avec le grand

Archignat, l'un défendant aux muletiers, l'autre aux bûcheux et fendeux,

de prendre parti avant que l'affaire fût éclaircie.

Malzac, c'était le nom de notre ennemi (et il avait une langue aussi

mauvaise que celle d'un aspic), porta sa plainte le premier, prétendit

qu'il avait honnêtement invité la Berrichonne, qu'en l'embrassant il

n'avait fait qu'user du droit et de la coutume de la bourrée, et que

deux galants de cette fille, à savoir Huriel et moi, l'avions pris en

traître et mauvaisement frappé.

--Le fait est faux, répondis-je, et c'est à mon grand regret que je n'ai

point roué de coups celui qui vous parle; mais la vérité est que je suis

arrivé trop tard pour le prendre soit en franchise, soit en trahison, et

qu'on m'a retenu la main au moment que j'allais cogner. Je vous dis la

chose comme elle est; mais lâchez-moi, et je ne le ferai point mentir!

--Et quant à moi, dit Huriel, je l'ai pris au collet comme on prend un

lièvre, mais sans le frapper, et ce n'est pas ma faute si ses habits

n'ont pas garanti sa peau; mais je lui dois une meilleure leçon et ne

suis venu ici, ce soir, que pour en trouver l'occasion. Or donc, je

demande à maître Archignat, mon chef, ainsi qu'à maître Bastien, mon

père, d'être entendu sur l'heure ou après la fête, et de me faire

justice si mon droit est reconnu bon.

Là-dessus arriva le frère capucin, qui voulut prêcher la paix

chrétienne; mais il avait trop fêté le vin bourbonnais pour mener bien

subtilement sa langue, et il ne put se faire entendre dans le bruit.

--Silence! cria le grand bûcheux d'une voix qui eût couvert le tonnerre

du ciel. Écartez-vous tous, et laissez-nous régler nos affaires; vous

pouvez écouter, mais non point prendre voix à ce chapitre. Ici, tous les

muletiers, pour Malzac et Huriel. Ici moi et les anciens de la forêt,

servant de parrains et juges à ce garçon du Berry. Parle, Tiennet, et

porte ta plainte. Quelles raisons avais-tu d'en vouloir à ce muletier?

Si c'est pour avoir tenté d'embrasser ta payse, à la danse, je sais que

c'est la coutume en ton endroit comme chez nous. Ça ne suffirait donc

pas pour avoir eu même l'intention de frapper un homme. Dis-nous le

sujet de ton dépit contre lui; c'est par là qu'il faut commencer.

Je ne me fis point prier pour parler, et, malgré que l'assemblée des

muletiers et des anciens me causât un peu de trouble, je sus assez bien

dérouiller ma langue pour raconter, comme il faut, l'histoire du bois de

la Roche, et invoquer le témoignage du chef Archignat lui-même, à qui je

rendis justice, peut-être un peu meilleure qu'il ne la méritait; mais je

voyais bien que je ne devais point jeter de blâme sur lui, pour me

l'avoir favorable, et je lui montrai en cela que les Berrichons ne sont

pas plus sots que d'autres, ni plus aisés à mettre dans leur tort.

Tous les assistants qui, déjà, faisaient bonne estime de Brulette et de

moi, réprouvèrent la conduite de Malzac; mais le grand bûcheux réclama

encore le silence, et s'adressant à maître Archignat, lui demanda s'il y

avait du faux dans mon rapport.

Ce grand compère rouge était un homme fin et prudent. Il avait la figure

aussi blanche qu'un linge, et, quelque dépit qu'on lui pût causer, il ne

paraissait pas avoir une goutte de sang de plus ou de moins dans le

corps. Ses yeux vairons étaient assez doux et n'annonçaient point la

fausseté; mais sa bouche, qui était à moitié cachée sous sa barbe de

renard, souriait de temps en temps d'un air sot qui cachait mal un bon

fonds de malice. Il n'aimait point Huriel, mais il faisait tout comme,

et il passait pour se conduire en homme juste. Au fond, c'était le plus

grand pillard qu'il y eût, et sa conscience mettait les intérêts de sa

confrérie au-dessus de tout. On l'avait pris pour chef à cause de la

froideur de son sang, qui lui permettait d'opérer par la ruse, et par là

d'éviter à sa bande les querelles, voire les procédures, où il passait

pour être aussi clerc qu'un procureur.

Il ne répondit rien à la question du grand bûcheux, et on n'eût su dire

si c'était bêtise ou prudence, car tant plus il avait l'esprit éveillé,

tant plus il se donnait l'air d'un homme endormi, qui rêvasse en

lui-même et n'entend point ce qu'on lui demande.

Il se contenta de faire un signe à Huriel, comme pour lui demander si le

témoignage qu'il allait faire serait conforme au sien; mais Huriel qui,

sans être sournois, était aussi bien avisé que lui, répondit:--Maître,

vous avez été invoqué comme témoin par ce garçon. S'il vous plaît de lui

donner raison, je n'ai pas à vous confirmer dans la vérité de vos

paroles, et s'il vous convient de lui donner tort, les coutumes de ma

confrérie me défendent de vous porter un démenti. Personne, ici, n'a

rien à voir dans nos affaires, et si Malzac a été blâmable, je sais

d'avance que vous l'aurez blâmé. Mais il s'agit pour moi d'une autre

affaire. Dans la question que nous avons eue ensemble devant vous au

bois de la Roche, et dont je ne suis point appelé à dire le motif,

Malzac m'a, par trois fois, dit que je mentais, et menacé

personnellement. Je ne sais si vous y avez fait attention, mais je le

déclare par serment; et comme je m'en trouve offensé et déshonoré, je

réclame le droit de bataille, selon la coutume de notre ordre.

Archignat consulta tout bas les autres muletiers, et il paraît que tous

approuvèrent Huriel, car ils se formèrent en rond, et le chef dit un

seul mot: «Allez!» Sur quoi Malzac et Huriel se mirent en présence.

Les maîtres sonneurs · 第 12 / 29 段