Cela dit d'un air de vérité et d'amitié me commandait de m'engager; et,

de fait, ne pouvant abandonner Brulette chez des étrangers, encore

qu'une huitaine me parût bien longue, j'étais obligé de me ranger à son

vouloir et à l'intérêt de Joseph.

--Je t'en remercie, mon bon Tiennet, me dit Brulette, sortant de la

chambre de Thérence, et j'en remercie les braves gens qui nous font si

bonne réception; mais si je reste, c'est à la condition qu'on ne fera

point ici de dépense pour nous, et que nous serons libres tous les deux

de vivre à nos frais comme nous l'entendrons.

--Il en sera ce que vous voudrez, dit Huriel, car si la crainte de nous

être à charge doit vous faire partir plus vite, nous aimons mieux

renoncer au plaisir de vous servir. Mais souvenez-vous seulement d'une

chose, c'est que mon père gagne de l'argent et moi aussi, et que nous ne

connaissons pas de plus grand contentement tous les deux que d'obliger

nos amis et de leur faire honneur.

Il me sembla qu'Huriel faisait en toute occasion sonner un peu ses écus,

comme pour dire: «Je suis un bon parti.» Cependant il agit tout aussitôt

comme un homme qui se met de côté, car il nous annonça qu'il allait nous

quitter.

Sur ce mot-là, Brulette eut un petit frisson que seul je vis, et qu'elle

surmonta aussitôt pour lui demander, sans trop paraître s'en soucier, où

il allait et pour combien de temps.

--Je m'en vas travailler au bois de la Roche, nous dit-il. Je serai

assez près de vous pour revenir vous voir si vous avez besoin de moi;

Tiennet sait le chemin. Je vas de ce pas, d'abord, dans la lande de la

Croze chercher mes bêtes et mes équipages, et, en repassant, je vous

dirai adieu.

Là-dessus il partit, et le grand bûcheux, enjoignant à sa fille d'avoir

grand soin et grand égard pour nous, s'en alla, de son côté, à son

ouvrage.

Nous voilà donc restés, Brulette et moi, en compagnie de la belle

Thérence, laquelle, tout en nous servant aussi activement que si elle

eût été à nos gages, ne paraissait pas vouloir nous faire grande fête,

et répondait par oui et par non à tout ce que nous inventions de lui

dire. Si bien que cette indifférence rebuta Brulette, qui me dit, dans

un moment où nous étions seuls:--Il me semble, Tiennet, que nous

déplaisons beaucoup à cette fille; elle m'a fait place dans son lit,

cette nuit, comme une personne qui serait forcée d'y recevoir un

hérisson. Elle s'est jetée dans la ruelle, le nez contre la cloison, et

sauf qu'elle m'a demandé si je voulais plus ou moins de couverture, elle

ne m'a pas voulu dire un mot. J'étais si lasse que j'aurais volontiers

dormi tout de suite, et même, voyant qu'elle en faisait semblant pour se

dispenser de me parler, j'ai fait semblant aussi; mais, de longtemps, je

n'ai pu fermer l'oeil, car j'entendais qu'elle s'étouffait de pleurer.

Si tu veux m'en croire, nous ne la gênerons pas plus longtemps, nous

chercherons quelques loges vacantes dans une autre partie de la forêt,

et, s'il n'y en a pas, je m'arrangerai avec la vieille femme que j'ai

vue hier par ici, pour qu'elle envoie son mari chez un voisin et partage

son logis avec moi. Si ce n'est qu'un lit d'herbages, je m'en

contenterai; c'est payer trop cher un matelas et un coussin que d'y être

reçu avec des larmes. Quant à nos repas, je compte que, dès aujourd'hui,

tu iras à Mesples acheter ce qu'il nous faut, et je me charge de notre

cuisine.

--C'est très-bien, Brulette, lui répondis-je, et je ferai tout ce que

vous voudrez. Cherchons un logement pour vous, et ne vous inquiétez pas

de moi. Je ne suis pas plus de sel que ce muletier qui a dormi dehors

sous le travers de votre porte. Ainsi ferai-je pour vous de bon coeur,

sans craindre de fondre à la rosée. Cependant, écoutez-moi: si nous

quittons comme ça la loge et la table du grand bûcheux, il nous croira

fâchés, et comme il nous a trop bien traités pour avoir à se reprocher

quelque chose, il verra aisément que c'est sa fille qui nous rebute. Il

l'en grondera peut-être, et voyons si la chose sera méritée. Vous dites

que cette jeunesse a été très-honnête, voire soumise envers vous. Or

donc, si elle a quelque peine cachée, avons-nous le droit de blâmer sa

tristesse et son silence? Ne vaudrait-il pas mieux ne faire semblant de

rien, la laisser libre tout le jour d'aller voir ou de recevoir son

galant, si elle en a un, et, quant à nous, faire société avec Joset,

pour qui seul nous sommes venus ici? Ne craignez-vous point aussi qu'en

nous voyant chercher tous deux un autre logement, on ne se fourre dans

l'idée que nous avons quelque mauvais motif pour nous mettre à part?

--Tu as raison, Tiennet, me dit Brulette. Eh bien, je patienterai avec

cette grande rechigneuse et la verrai venir.

Treizième veillée.

La belle Thérence ayant tout préparé pour notre déjeuner, et voyant

monter le soleil, demanda à Brulette si elle avait songé à réveiller

Joseph. C'est l'heure, lui dit-elle, et il est fâché quand je le laisse

dormir trop tard, parce que la nuit d'après il a peine à se reprendre.

--Si c'est vous qui avez coutume de l'appeler, ma mignonne, répondit

Brulette, faites-le donc: je ne connais point son habitude.

--Non, non, reprit Thérence d'un ton sec: c'est votre affaire de le

soigner à présent, puisque vous êtes venue pour ça. Je peux, à cette

heure, m'en reposer et vous en laisser la charge.

--Pauvre Joset! ne put s'empêcher de dire notre Brulette. Je vois qu'il

est d'un grand embarras pour vous et qu'il ferait mieux de s'en revenir

avec nous dans son pays!

Thérence tourna le dos sans répondre, et je dis à Brulette:--Allons tous

deux l'appeler. Je gage qu'il sera content d'entendre ta voix la

première.

La loge de Joset touchait quasiment celle du grand bûcheux. Sitôt qu'il

entendit la voix de Brulette, il vint tout courant regarder à travers la

porte et lui dit:--Ah! je craignais de rêver, Brulette! c'est donc bien

vrai que tu es là?

Quand il fut assis sur les souches entre nous deux, il nous dit que,

pour la première fois depuis longtemps, il avait dormi tout d'une

lampée, et cela était connaissable à son visage, qui valait déjà dix

sous de plus que celui de la veille. Thérence lui apporta, dans une

écuelle, un bouillon de poule, et il voulait le donner à Brulette, qui

s'en défendit d'autant mieux que les yeux noirs de la fille des bois

semblaient remplis de colère, à cause de l'offre qui lui en était faite.

Brulette, qui était trop fine pour vouloir donner prise à son dépit,

refusa, disant qu'elle n'aimait point le bouillon et que ce serait grand

dommage d'en avoir laissé le mal à l'infirmière pour n'en retirer ni le

profit ni le plaisir; et même, elle ajouta avec douceur:--Je vois, mon

gars, que tu es soigné comme un gros bourgeois, et que ces braves gens

n'épargnent rien pour te réconforter le corps.

--Oui, dit Joset, prenant la main de Thérence et la joignant, dans les

siennes, à celle de Brulette; j'ai causé de la dépense à mon maître (il

appelait toujours comme ça le grand bûcheux à cause qu'il lui enseignait

à musiquer) et de la fatigue à cette pauvre soeur que vous voyez là.

Sache, Brulette, qu'après toi, j'ai trouvé un ange sur la terre. Comme

tu m'as assisté l'esprit et consolé le coeur quand j'étais un enfant

ébervigé et quasi propre à rien, elle a soigné mon pauvre corps en

détresse quand je suis tombé ici en misère de fièvre. Les secours

qu'elle m'a donnés, jamais je ne pourrai l'en remercier comme je le

dois; mais je peux dire une chose: c'est qu'il n'y en a pas une

troisième comme vous deux, et qu'au jour des récompenses, le bon Dieu

gardera au ciel ses deux plus belles couronnes pour Catherine Brulet, la

rose du Berry, et pour Thérence Huriel, la blanche épine des bois.

Il sembla que ce doux parler de Joseph mît du baume dans le sang de

Thérence, car elle ne refusa plus de s'asseoir pour manger avec nous, et

Joseph était entre ces deux belles filles, tandis que moi, profitant du

sans-gêne que j'avais vu dans la manière du pays, je me dérangeais tout

en mangeant, pour être tantôt près de l'une et tantôt près de l'autre.

Je faisais de mon mieux pour contenter la fille des bois par mes

prévenances, et je tenais à honneur de lui montrer que les Berrichons ne

sont pas des ours. Elle répondait très-doucement à mes honnêtetés; mais

il ne me fut point possible de la faire sourire ni lever les yeux sur

moi en me répondant. Elle me paraissait avoir l'humeur bizarre, prompte

au dépit, et remplie de défiance. Et cependant, quand elle était

tranquille, elle avait quelque chose de si bon dans l'air et dans la

voix, qu'on ne pouvait prendre d'elle une mauvaise idée; mais ni dans

ses bons moments, ni dans les autres, je n'osai lui demander si elle se

ressouvenait que je l'eusse portée en mes bras et qu'elle m'en eût payé

d'une accolade. Je m'étais bien assuré que c'était elle, car son père, à

qui j'en avais déjà parlé, n'avait point oublié la chose et prétendait

avoir comme réconnu ma figure sans savoir pourquoi.

Tout en déjeunant, Brulette, comme elle m'en fît part ensuite,

commençait à avoir une autre doutance de la vérité. C'est pourquoi elle

se mit en tête d'observer et de feindre pour en savoir plus long.

--Or ça, dit-elle, vais-je rester tout ce jour les bras croisés? Sans

être une grosse ouvrière, je n'ai pas coutume de dire mon chapelet d'un

repas à l'autre, et je vous prie, Thérence, de me montrer quelque

ouvrage où je puisse vous aider. Si vous souhaitez courir, je garderai

la loge et y ferai ce que vous me commanderez; mais si vous restez, je

resterai aussi, à condition que vous m'occuperez pour votre service.

--Je n'ai besoin d'aucune aide, répondit Thérence, et vous, vous n'avez

besoin d'aucun ouvrage pour vous désennuyer.

--Pourquoi donc cela, ma mignonne?

--Parce que vous êtes avec votre ami, et, comme je pourrais être de trop

dans toutes les choses que vous avez à vous dire, je sortirai si vous

souhaitez rester, je resterai si vous souhaitez sortir.

--Cela ne ferait ni le compte de Joset ni le mien, dit Brulette avec un

peu de malice. Je n'ai point de secrets à lui dire, et tout ce que nous

avions à nous raconter, nous y avons donné la journée d'hier. À cette

heure, le contentement que nous avons d'être ensemble ne peut que

s'augmenter de votre compagnie, et nous vous la demandons, à moins que

vous n'en ayez une meilleure à nous préférer.

Thérence resta indécise, et la manière dont elle regarda Joseph fit voir

à Brulette que sa fierté souffrait de la crainte d'être importune. Sur

quoi, Brulette dit à Joseph:--Aide-moi donc à la retenir! Est-ce que tu

n'en seras pas content? Ne disais-tu pas, tout à l'heure, que nous

étions tes deux anges gardiens? Et ne veux-tu pas qu'ils travaillent

ensemble à ton salut?

--Tu as raison, Brulette, dit Joseph. Entre vos deux bons coeurs, je

dois guérir plus vite, et si vous vous mettez deux à vouloir bien

m'aimer, il me semble que chacune de vous m'en aimera davantage, comme

quand on se met à la tâche avec un bon compagnon, qui vous donne de sa

force pour redoubler la vôtre.

--Est-ce donc moi, dit Thérence, qui serai le bon compagnon dont votre

payse a besoin? Allons, soit! Je vas prendre mon ouvrage, et je

travaillerai ici.

Elle alla quérir du linge taillé en chemise, et se mit à le coudre.

Brulette voulut l'aider, et, comme elle s'y refusait:--Alors, dit-elle à

Joseph, donne-moi tes hardes à raccommoder; elles doivent avoir besoin

de moi, car il y a longtemps que je ne m'en suis pas mêlée.

Thérence la laissa examiner le trousseau de Joseph; mais il ne s'y

trouva pas un seul point à faire, ni seulement un bouton à coudre, tant

on y avait bien veillé; et Brulette parla d'acheter du linge à Mesples

le lendemain, pour lui faire des chemises neuves. Mais il se trouva que

celles que Thérence cousait en ce moment étaient destinées à Joseph, et

qu'elle voulait les finir seule, comme elle les avait commencées.

Les soupçons venant de plus en plus à Brulette, elle fit semblance

d'insister là-dessus, et Joseph même fut obligé d'y dire son mot, à

savoir que Brulette s'ennuyait à ne rien faire. Alors Thérence jeta son

ouvrage avec colère, disant à Brulette:--Finissez-les donc toute seule;

je ne m'en mêle plus! Et elle s'en alla bouder en la maison.

--Joset, dit alors Brulette, cette fille-la n'est ni capricieuse ni

folle, comme je me le suis imaginé; elle est amoureuse de toi!

Joseph eut un si grand saisissement, que Brulette vit bien qu'elle avait

parlé trop vite. Elle ne s'imaginait point encore combien un homme

malade dans son corps, par suite du mal de son esprit, est faible et

craintif devant la réflexion.

--Que me dis-tu là! s'écria-t-il, et quel nouveau malheur serait donc

tombé sur moi?

--Pourquoi serait-ce donc un malheur?

--Tu me le demandes, Brulette? Est-ce que tu crois qu'il dépendrait de

moi de lui rendre ses sentiments?

--Eh bien, dit Brulette, tâchant de l'apaiser, elle s'en guérirait!

--Je ne sais pas si on guérit de l'amour, répondit Joseph; mais moi, si

j'avais fait, par ignorance et par manque de précaution, le malheur de

la fille au grand bûcheux, de la soeur d'Huriel, de la vierge des bois,

qui a tant prié pour moi et veillé à ma vie, je serais si coupable, que

je ne pourrais me le pardonner.

--L'idée ne t'est donc jamais venue que son amitié pouvait se changer en

amour?

--Non, Brulette, jamais!

--C'est singulier, Joset!

--Pourquoi ça? N'étais-je point accoutumé, dès mon enfance, à être

plaint pour ma bêtise et secouru dans ma faiblesse? Est-ce que l'amitié

que tu m'as toujours marquée, Brulette, m'a jamais rendu vaniteux au

point de croire... Ici Joseph devint rouge comme le feu, et ne put dire

un mot de plus.

--Tu as raison, lui répondit Brulette, qui était prudente et avisée

autant que Thérence était prompte et sensible. On peut beaucoup se

tromper sur les sentiments qu'on donne ou qu'on reçoit. J'ai eu une

folle idée sur cette fille, et puisque tu ne la partages point, c'est

qu'elle n'est point fondée. Thérence doit être, comme je le suis encore,

ignorante de ce qu'on appelle la vraie amour, en attendant que le bon

Dieu lui commande de vivre pour celui qu'il lui aura choisi.

--N'importe, dit Joseph, je veux et je dois quitter ce pays.

--Nous sommes venus pour te ramener, lui dis-je, aussitôt que tu t'en

sentiras la force.

Contre mon attente, il rejeta vivement cette idée.--Non, non, dit-il, je

n'ai qu'une force, c'est ma volonté d'être grand musicien, pour retirer

ma mère avec moi et vivre honoré et recherché dans mon pays. Si je

quitte celui-ci, j'irai dans le haut Bourbonnais jusqu'à ce que je sois

reçu maître sonneur.

Nous n'osâmes point lui dire qu'il ne nous semblait pas devoir jouir

jamais de bons poumons.

Brulette lui parla d'autre chose, et moi, très-occupé de la découverte

qu'elle venait de me faire faire sur Thérence, porté, je ne sais

pourquoi, à m'inquiéter d'elle, que je venais de voir sortir de sa loge

et s'enfoncer dans le bois, je me mis à marcher du côté qu'elle avait

pris, allant comme à l'aventure, mais curieux et même envieux de la

rencontrer.

Je ne fus pas longtemps sans entendre des soupirs étouffés qui me firent

connaître où elle s'était retirée. Ne me sentant plus honteux avec elle,

du moment que je ne pouvais rien prétendre dans son chagrin, je

m'approchai et lui parlai résolument:

--Belle Thérence, lui dis-je, voyant qu'elle ne pleurait point et

seulement tremblait et suffoquait comme d'une colère rentrée, je pense

que nous sommes cause, ma cousine et moi, de l'ennui que vous avez. Nos

figures vous choquent, et surtout celle de Brulette, car je n'estime pas

la mienne mériter tant d'attention. Nous parlions de vous ce matin, et

justement je l'ai empêchée de s'en aller de votre loge, où elle pensait

bien vous être à charge. Or parlez-moi franchement, et nous nous

retirerons ailleurs; car si vous avez mauvaise opinion de nous, nous

n'en sommes pas moins bien intentionnés pour vous et craintifs de vous

occasionner du déplaisir.

La fière Thérence parut comme outrée de ma franchise, et, se levant de

l'endroit où je m'étais assis auprès d'elle:--Votre cousine veut s'en

aller? dit-elle d'un air de menace,-elle veut me faire honte? Non! elle

ne le fera point!... ou bien...

--Ou bien quoi? lui dis-je, déterminé de la confesser.

--Ou bien je quitterai les bois, et mon père, et ma famille, et je m'en

irai mourir seule en quelque désert!

Elle parlait comme dans la fièvre, avec l'oeil si sombre et la figure

si pâle, qu'elle me fit peur.--Thérence, lui dis-je en lui prenant

très-honnêtement la main et en la forçant à se rasseoir, ou vous êtes

née injuste, ou vous avez des raisons pour haïr Brulette. Eh bien,

dites-les-moi, en bonne chrétienne, car il est possible que je la

blanchisse du mal dont vous l'accusez.

--Non, vous ne la blanchirez pas, car je la connais! s'écria Thérence,

qui ne se pouvait surmonter davantage. Ne vous imaginez pas que je ne

sache rien d'elle! Je m'en suis assez tourmenté l'esprit, j'ai assez

questionné Joseph et mon frère pour juger, à sa conduite, qu'elle est un

coeur ingrat et un esprit trompeur. C'est une coquette, voilà ce qu'elle

est, votre Berrichonne, et toute personne franche a le droit de la

détester.

--Voilà un reproche bien dur, répondis-je sans me troubler. Sur quoi

vous fondez-vous?

--Et ne sait-elle point, s'écria Thérence, qu'il y a ici trois garçons

qui l'aiment et dont elle se joue? Joseph qui en meurt, mon frère qui

s'en défend, et vous qui tâchez d'en guérir? Prétendez-vous me faire

accroire qu'elle n'en sait rien et qu'elle a une préférence pour l'un

des trois? Non! elle n'en a pour personne; elle ne plaint pas Joseph,

elle n'estime pas mon frère, elle ne vous aime pas. Vos tourments

l'amusent, et, comme elle a, en son village, une cinquantaine d'autres

galants, elle prétend vivre pour tous et pour aucun. Eh bien, peu

m'importe quant à vous, Tiennet, puisque je ne vous connais point. Mais

quant à mon frère, qui est si souvent éloigné de nous par son état, et

qui nous quitte dans un moment où il pourrait rester... et quant à

Joseph qui en est malade et quasi hébété... Ah! tenez, votre Brulette

est bien coupable envers tous deux, et devrait rougir de ne pouvoir dire

une bonne parole ni à l'un ni à l'autre.

En ce moment, Brulette, qui nous écoutait, se montra, et, mal habituée à

être traitée de la sorte, mais contente cependant d'entendre expliquer

la conduite d'Huriel, elle s'assit auprès de Thérence et lui prit la

main d'un air sérieux, où il y avait de la compassion et du reproche en

même temps. Thérence en fut un peu apaisée et lui dit d'une manière

plus douce:

--Pardonnez-moi, Brulette, si je vous ai fait de la peine; mais,

véritablement, je ne me le reprocherai point, si je vous amène à de

meilleurs sentiments. Voyons, convenez que votre conduite a été fausse

et votre coeur dur. Je ne sais pas si c'est la coutume en vos pays de se

faire désirer avec l'intention de se refuser; mais moi, pauvre fille

sauvage, je trouve le mensonge criminel et ne comprends rien à ces

manéges-là. Or donc, ouvrez les yeux sur le mal que vous faites. Je ne

vous dirai pas que mon frère y succombera: c'est un homme trop fort et

trop courageux, il est aimé de trop de filles qui vous valent bien, pour

ne pas en prendre son parti: mais ayez pitié du pauvre Joset, Brulette!

Vous ne le connaissez point, encore que vous ayez été élevée avec lui;

vous l'avez jugé imbécile, et c'est au contraire un grand esprit. Vous

le croyez froid et indifférent, tandis qu'il est rongé d'une tristesse

qui prouve le contraire: mais son corps est trop faible et ne saura

tenir contre le chagrin, si vous l'abusez. Donnez-lui votre coeur comme

il le mérite, c'est moi qui vous en prie et qui vous maudirai si vous le

faites mourir!

--Est-ce que vous pensez ce que vous me dites là, ma pauvre Thérence?

répondit Brulette en la regardant à travers les yeux. Si vous voulez

savoir le fond de mon idée, je crois que vous aimez Joseph et que je

vous donne, malgré moi, une forte jalousie qui vous porte à me chercher

des torts. Eh bien, regardez-y mieux, mon enfant, je ne veux point

rendre ce garçon amoureux de moi, je n'y ai jamais songé, et je regrette

qu'il le soit. Je suis même toute portée à vous aider à l'en guérir, et

si j'avais su ce que vous me faites voir, je ne serais point venue ici,

encore que votre frère m'eût dit la chose être nécessaire.

--Brulette, dit Thérence, vous me croyez bien peu fière, si vous jugez

que j'aime Joseph comme vous l'entendez, et que je descends jusqu'à la

jalousie pour vos agréments. La manière dont je l'aime, je n'ai pas

sujet de m'en cacher ni d'en avoir honte devant personne. S'il en était

ainsi, j'aurais, à tout le moins, assez d'orgueil pour ne pas laisser

croire que je vous le dispute. Mais mon amitié pour lui est si franche

et si honnête que je me porterai courageusement à le défendre contre vos

piéges. Ainsi, aimez-le franchement comme moi, et, au lieu de vous en

vouloir, je vous aimerai et vous estimerai; je reconnaîtrai vos droits,

qui sont plus anciens que les miens, et je vous aiderai à l'emmener dans

son pays, à la condition qu'il y sera votre seul ami et votre mari.

Autrement, attendez-vous à trouver en moi une ennemie qui vous donnera

ouvertement condamnation. Il ne sera pas dit que j'aurai aimé cet enfant

et soigné ce malade, pour qu'une belle coquette de village le vienne

tuer sous mes yeux.

--C'est bien, dit Brulette qui avait repris toute sa fierté; je vois de

plus en plus que vous êtes amoureuse et jalouse, et j'en suis plus

tranquille pour m'en aller et le laisser à vos soins. Que votre attache

soit honnête et franche, je n'en doute pas; je n'ai pas, comme vous, des

raisons pour être colère et injuste. Pourtant, je m'étonne de ce que

vous voulez me faire rester et me paraître amie. C'est là où finit votre

sincérité, et je vous déclare que j'en veux savoir la raison, sans quoi

je ne m'y prêterai point.

--La raison, vous la dites vous-même, répondit Thérence, quand vous vous

servez de vilains mots pour m'humilier. Vous venez de prononcer que

j'étais amoureuse et jalouse: si c'est comme cela que vous expliquez la

force et la bonté de mon sentiment pour Joseph, vous ne manquerez point

de le lui faire croire aussi, et ce jeune homme, qui me doit le respect

et la reconnaissance, se croira le droit de me mépriser et de se moquer

de moi en lui-même.

--Vous avez raison, Thérence, dit Brulette, qui avait le coeur et

l'esprit trop justes pour ne pas estimer la fierté de la fille des bois.

Je dois vous aider à garder votre secret, et je le ferai. Je ne vous dis

pas que je vous aiderai de tout mon pouvoir auprès de Joseph; votre

hauteur s'en offenserait, et je comprends que vous ne vouliez pas

recevoir son amitié de moi comme une grâce; mais je vous prie d'être

juste, de réfléchir, et même de me donner un conseil que, plus douce et

plus humble que vous, je vous demande pour la gouverne de ma conscience.

--Dites donc, je vous écoute, répondit Thérence, apaisée par la

soumission et la raison de Brulette.

--Sachez, avant tout, dit celle-ci, que je n'ai jamais eu d'amour pour

Joseph, et, si cela pouvait vous guérir, je vous en dirais la cause.

--Dites-la, je la veux savoir! s'écria Thérence.

--Eh bien, la cause, dit Brulette, c'est qu'il ne m'aime pas comme je

voudrais être aimée. J'ai connu Joseph dès ses premiers ans; il n'a

jamais été aimable avant de venir ici, et il vivait si retiré en

lui-même que je le jugeais égoïste. À présent, je veux croire qu'il ne

l'était pas d'une mauvaise façon; mais, d'après l'entretien que nous

avons eu hier ensemble, je suis toujours assurée que j'aurais, en son

coeur, une rivale dont je serais vilement écrasée, et cette maîtresse

qu'il préférera à sa propre femme, ne vous y trompez pas, Thérence,

c'est la musique.

--J'ai quelquefois songé à ce que vous dites là, répondit Thérence,

après avoir réfléchi un peu, et en montrant bien, par son air soulagé,

qu'elle aimait mieux avoir à se battre contre la musique, dans le coeur

de Joseph, que contre l'aimable Brulette. Joseph, dit-elle, est

très-souvent dans l'état où j'ai vu quelquefois mon père, c'est-à-dire

que le plaisir de musiquer est si grand pour eux, que rien ne compte

auprès de celui-là; mais mon père n'en est pas moins si aimant et si

aimable, que je ne suis point jalouse de son plaisir.

--Eh bien, Thérence, dit Brulette, espérons qu'il rendra Joseph tout

pareil à lui et par conséquent digne de vous.

--De moi? pourquoi de moi plus que de vous? Dieu m'est témoin que je ne

m'occupe pas de moi quand je travaille et prie pour Joseph. Mon sort me

tourmente bien peu, allez, Brulette, et je ne comprends guère qu'on se

souvienne de soi-même dans l'amitié qu'on a pour une personne.

Les maîtres sonneurs · 第 11 / 29 段