Mais il en revint au plus vite, et se mit à remercier Brulette, et moi,

ainsi qu'Huriel, dans des mots si amitieux et qui lui venaient si

aisément, qu'on pouvait bien dire que ce n'était plus le même Joset qui,

si longtemps, avait répondu _Je ne sais pas_, à toute chose qu'on lui

pût dire.

Le père Bastien, ou plutôt le grand bûcheux, car on l'appelait toujours

comme ça dans son pays, posa sa musette et, du temps que Brulette et

Joset se parlaient, secoua ma main comme s'il m'eût connu de naissance.

--Voilà ton ami Tiennet? dit-il à son garçon. Eh bien, sa figure me

revient et sa corporence aussi; car je gage que j'aurais peine à le

tourer, et j'ai toujours vu que les hommes les plus forts étaient les

plus doux. Je l'ai vu dans toi, mon Huriel, et dans moi-même qui me suis

toujours senti en bonne disposition d'aimer mon prochain plutôt que de

l'écraser. Or donc, Tiennet, sois le bienvenu dans nos forêts sauvages:

tu n'y trouveras point du beau pain de pur froment et des salades de

toutes sortes comme dans ton jardin; mais nous tâcherons de te régaler

de bonne causerie et de franche amitié. Je vois que tu as accompagné la

belle fille de Nohant, qui est comme la soeur et la petite mère à notre

Joset. C'est bien fait à vous, car le courage lui manquait pour guérir;

mais, à présent, je n'en serai plus en peine, et ce médecin-là me paraît

bon.

Il disait ainsi, en regardant Joset, qui s'était assis sur ses talons

aux pieds de Brulette et lui tenait la main en l'examinant de tous ses

yeux, et la questionnant sur sa mère, sur le père Brulet, sur les

voisins, les voisines et toute la paroissée.

Brulette, voyant que le grand bûcheux parlait d'elle, vint à lui, et

lui fit excuse de ne l'avoir point salué en premier; mais lui, sans plus

de façon, la prit par le corps et l'éleva sur la roche comme pour la

voir d'entier, ainsi qu'une bonne sainte ou toute autre chose précieuse;

et, la reposant à terre, il l'embrassa au front, disant à Joset qui

rougissait autant que Brulette:--Tu me disais bien! c'est joli de tout

en tout, et voilà, je pense, une pièce sans tache ni défaut. L'âme et le

corps sont de la meilleure qualité qu'il y ait: ça se voit à travers les

yeux. Et dis-moi donc, Huriel, je ne peux pas savoir, moi qui suis

aveuglé sur mes enfants, si elle est plus jolie que ta soeur; mais il me

semble qu'elle ne l'est pas moins, et que si elles étaient à moi toutes

les deux, je ne saurais de laquelle me dire le plus fier. Voyons,

Brulette, n'ayez point honte d'être belle, et n'en soyez pas vaine non

plus. L'ouvrier qui façonne si bien les créatures de ce monde ne vous a

pas consultée, et vous n'êtes pour rien dans son ouvrage; mais ce qu'il

fait pour nous, on peut le gâter par folie ou sottise, et je vois, à

votre air, que, loin de là, vous respectez ses dons en vous-même. Oui,

oui, vous êtes une belle jeunesse, saine de coeur et droite d'esprit; je

vous connais assez, puisque vous voilà ici, venant réconforter ce pauvre

enfant qui vous appelait comme la terre appelle la pluie. Bien d'autres

n'eussent pas fait comme vous, et, pour cela, je vous estime. Aussi, je

vous demande vos amitiés pour moi, qui vous serai ici un père, et pour

mes deux enfants, qui vous seront frère et soeur.

Brulette, qui avait eu gros sur le coeur le mauvais emportement envers

elle des muletiers dans le bois de la Roche, fut si sensible à l'estime

et aux compliments du grand bûcheux, qu'elle en eut des larmes prêtes à

couler, et que, se jetant à son cou, elle ne sut lui répondre qu'en le

baisant comme si ce fût son propre père.

--Voilà la meilleure réponse, dit-il, et j'en suis content. Or çà, mes

enfants, l'heure du repos est passée pour moi, et je dois reprendre ma

tâche. Si vous avez faim, voilà mon bissac et mes petites provisions.

Huriel s'en ira tout à l'heure avertir sa soeur pour qu'elle vienne vous

faire compagnie; et vous autres, mes Berrichons, vous deviserez avec

Joseph, car vous en avez long à lui dire, j'imagine; mais vous ne vous

écarterez point, sans lui, de mon _han_ et du bruit de ma cognée, car

vous ne connaissez point la forêt et pourriez vous y égarer.

Là-dessus, il se mit à débiter ses arbres, après avoir pendu sa musette

à un de ceux qui étaient encore debout. Huriel mangea un morceau avec

nous, et questionné sur sa soeur par Brulette:--Ma soeur Thérence, nous

dit-il, est une bonne et gentille enfant d'environ votre âge. Je ne

dirai pas, comme mon père, qu'elle peut soutenir la comparaison avec

vous, mais, telle qu'elle est, elle se laisse regarder, et son humeur

n'est pas des plus sottes. Elle a coutume de suivre mon père dans toutes

ses stations, afin qu'il n'y manque de rien, car la vie d'un bûcheux,

comme celle d'un muletier, est bien dure et bien triste quand il n'a pas

de compagnie pour son coeur.

--Et où donc est-elle en ce moment-ci? demanda Brulette: ne

pourrions-nous l'aller trouver?

--Elle est je ne sais pas où, répondit Huriel, et je m'étonne qu'elle ne

nous ait point entendus venir, car elle n'a pas coutume de s'éloigner

des loges. L'as-tu vue aujourd'hui, Joseph?

--Oui, dit-il, mais pas depuis le matin. Elle était un peu abattue et se

plaignait du mal de tête.

--Elle n'est pourtant pas sujette à se plaindre de quelque chose! reprit

Huriel. Or donc, excusez-moi, Brulette; je m'en vas vous la chercher au

plus vite.

Douzième veillée.

Quand Huriel nous eut quittés, nous fîmes promenade et conversation avec

Joseph; mais, pensant qu'il était content de m'avoir vu, et le serait

encore plus de se trouver seul avec Brulette, je les laissai ensemble,

sans faire semblant de rien, et m'en allai rejoindre le père Bastien

pour m'occuper à le voir travailler.

C'était une chose plus réjouissante que vous ne sauriez croire, car, de

ma vie, je n'ai vu travail de main d'homme dépêché d'une si rude et si

gaillarde façon. Je pense bien qu'il eût pu faire, sans se gêner,

l'oeuvre de quatre des plus forts chrétiens en sa journée, et cela,

toujours riant et causant quand il avait compagnie, ou chantant et

sifflant quand il était seul. Il était d'un sang si chaud et si

grouillant qu'il me donnait envie de l'aider, et que je regrettais de

n'avoir rien à faire pour mon compte. Il m'apprit que, généralement, les

fendeux et bûcheux étaient habitants voisins des bois où ils

travaillaient, et que, quand leurs demeures en étaient tout proche, ils

y venaient à la journée. D'autres, demeurant un peu plus loin, y

venaient à la semaine, partant de chez eux le lundi avant le jour, pour

y retourner à la nuit le samedi ensuivant. Quant à ceux qui descendaient

comme lui du haut pays, ils s'engageaient pour trois mois, et leurs

cabanes étaient plus grandes, mieux construites et mieux approvisionnées

que celle des bûcheux à la semaine.

Il en était à peu près de même des charbonniers, et par là on entend non

pas ceux qui achètent du charbon pour en revendre, mais ceux qui le

fabriquent sur place, au compte des propriétaires des bois et forêts. Il

y en avait aussi qui achetaient le droit de l'exploiter, de même qu'il y

avait des muletiers qui en faisaient commerce pour leur compte; mais,

généralement, ce dernier métier consistait à faire seulement des

transports.

Dans les temps d'aujourd'hui, l'industrie des muletiers est en baisse et

va à se perdre. Les forêts sont mieux percées, et il n'y a plus tant de

ces endroits abominables pour les chevaux et les voitures, où le service

des mulets est le seul possible. Le nombre des forges et usines qui

consomment encore du charbon de bois est bien mandré, et on ne voit que

peu de ces ouvriers-là dans nos pays. Il y en a cependant encore qui

vont dans les grands bois de Cheure en Berry, ainsi que des fendeux et

bûcheux du Bourbonnais; mais, au temps dont je vous parle, et où les

bois couvraient encore au moins la moitié de nos provinces, tous ces

états étaient grandement recherchés et avantageux. Si bien qu'en une

forêt, au temps de son exploitation, on trouvait toute une population

de ces différents ordres, tant de l'endroit même que des endroits

éloignés, qui avaient chacun leurs coutumes, leurs confréries, et,

autant que possible, vivaient en bon accord les uns vis-à-vis des

autres.

Le père Bastien me raconta, et je le vis plus tard moi-même, que tous

les hommes adonnés au travail des bois s'habituaient si bien à cette vie

changeante et difficile, qu'ils avaient comme le mal du pays quand il

leur fallait vivre en la plaine. Et tant qu'à lui, il aimait les bois

comme s'il eût été loup ou renard, encore qu'il fût le meilleur chrétien

et le plus divertissant compagnon qui se pût trouver.

Cependant il ne se moqua point, comme avait fait Huriel, de ma

préférence pour mon pays.--Tous les pays sont beaux, disait-il, du

moment qu'ils sont nôtres, et il est bon que chacun fasse estime

particulière de celui qui le nourrit. C'est une grâce du bon Dieu sans

laquelle les endroits tristes et pauvres seraient laissés à l'abandon.

J'ai ouï dire à des gens qui ont voyagé au loin, qu'il y avait des

terres sous le ciel que la neige ou la glace couvraient quasiment toute

l'année, et d'autres où le feu sortait des montagnes et ravageait tout.

Et cependant, toujours on bâtissait de belles maisons sur ces montagnes

endiablées, toujours on creusait des trous pour vivre sous ces glaces.

On y aime, on s'y marie, on y danse, on y chante, on y dort, on y élève

des enfants tout comme chez nous. Ne méprisons donc la famille et le

logement de personne. La taupe aime sa noire caverne, comme l'oiseau

aime son nid dans la feuillée, et la fourmi vous rirait au nez, si vous

vouliez lui faire entendre qu'il y a des rois mieux logés qu'elle en

leurs palais.

La journée s'avança sans que je visse revenir Huriel avec sa soeur

Thérence. Le père Bastien s'en étonnait un peu, mais ne s'en inquiétait

point. Plusieurs fois, je me rapprochai de Brulette et de Joset, qui ne

se tenaient pas loin de là; mais, les voyant causer toujours et ne point

donner attention à mon approche, je m'en allai seul de mon côté, ne

sachant trop comment avaler le temps. J'étais, avant toutes choses, moi

aussi, le vrai ami de cette chère fille. Dix fois par jour, je m'en

sentais amoureux, dix fois par jour je m'en sentais guéri, et, le plus

souvent, je n'y prétendais plus assez pour m'en chagriner. Je n'avais

jamais été bien jaloux de Joseph, avant le moment où le muletier nous

avait appris le grand feu qui consumait ce jeune homme; et, depuis ce

moment-là, chose étrange! je ne l'étais plus du tout. Plus Brulette

marquait de compassion pour lui, plus il me semblait reconnaître qu'elle

s'y portait par devoir d'amitié seulement. Et cela me chagrinait au lieu

de me réjouir. N'ayant point d'espérance pour moi, je souhaitais au

moins conserver le voisinage et la compagnie d'une personne qui mettait

tout en aise autour d'elle, et je me disais aussi que si quelqu'un

méritait sa préférence, c'était ce jeune gars qui l'avait toujours

aimée, et qui, sans doute, ne saurait jamais se faire aimer d'aucune

autre.

Je m'étonnais même que ce ne fût pas là l'idée cachée de Brulette,

surtout voyant comme Joset, au milieu de sa maladie, était devenu

gentil, savant et parleur agréable. Certainement il devait son

changement à la compagnie du grand bûcheux et de son fils, mais il y

avait mis un grand vouloir, et elle devait lui en savoir gré. Pourtant

Brulette ne paraissait pas voir ce changement, et il me semblait qu'en

voyage, elle avait bien plus pris garde au muletier Huriel qu'elle

n'avait encore fait à personne autre. Voilà l'idée qui m'angoissait à

chaque moment davantage; car si sa fantaisie se tournait sur cet

étranger, deux grosses peines m'attendaient: la première, c'est que

notre pauvre Joset en mourrait de chagrin; la seconde, que notre belle

Brulette quitterait le pays de chez nous, et que je n'aurais plus ni sa

vue, ni sa causerie.

J'en étais là de mon raisonnement, quand je vis revenir Huriel, menant

avec lui une fille si belle que Brulette n'en approchait point. Elle

était grande, mince, large d'épaules et dégagée, comme son frère, dans

tous ses mouvements. Naturellement brune, mais vivant toujours à l'ombre

des bois, elle était plutôt pâle que blanche; mais cette sorte de

blancheur-là charmait les yeux, en même temps qu'elle les étonnait, et

tous les traits de sa figure étaient sans défaut. Je fus bien un peu

choqué de son petit chapeau de paille retroussé en arrière comme la

queue d'un bateau; mais il en sortait un chignon de cheveux si

merveilleux de noirceur et quantité, qu'on s'accoutumait bientôt à le

regarder. Ce que je remarquai dès le premier moment, c'est qu'elle

n'était pas souriante et gracieuse comme Brulette. Elle ne cherchait

point à se rendre plus jolie qu'elle ne l'était, et son apparence était

d'un caractère plus décidé, plus chaud dans la volonté, et plus froid

dans les manières.

Comme je me trouvais assis contre une corde de bois coupé, ils ne me

voyaient point, et, au moment qu'ils s'arrêtèrent près de moi à la

fourche d'une sente, ils se parlèrent comme gens qui sont seuls.

--Je n'irai point, disait la belle Thérence d'une voix affermie. Je vas

aux cabanes tout préparer pour leur souper et leur couchée; c'est tout

ce que je veux faire pour le moment.

--Et tu ne leur parleras point? Tu vas leur montrer ta mauvaise humeur?

disait Huriel qui paraissait surpris.

--Je n'ai point de mauvaise humeur, répondit la jeune fille; et

d'ailleurs, si j'en ai, je ne suis pas forcée de la montrer.

--Tu la montres pourtant, puisque tu ne veux point aller prévenir cette

jeunesse qui doit commencer à s'ennuyer de la compagnie des hommes, et

qui serait aise, je le parie, de se trouver avec une autre jeune fille.

--Elle ne doit point s'ennuyer, reprit Thérence, à moins qu'elle n'ait

un mauvais coeur: mais je ne suis point chargée de l'amuser; je la

servirai et l'assisterai, voilà tout ce qui est de mon devoir.

--Mais elle t'attend; qu'est-ce que je vas lui dire?

--Dis-lui ce que tu voudras: je n'ai pas à lui rendre compte de moi.

Là-dessus la fille du bûcheux s'enfonça dans la sente, et Huriel resta

un moment songeur, comme un homme qui cherche à deviner quelque chose.

Il passa son chemin, mais moi, je restai là où j'étais, planté comme une

pierre. Il s'était fait en moi comme un rêve surprenant à la première

vue de Thérence; je m'étais dit: Voilà une figure qui m'est connue; à

qui est-ce qu'elle ressemble donc?

Et puis, à mesure que je l'avais regardée, tandis qu'elle parlait,

j'avais trouvé qu'elle me rappelait la petite fille de la charrette

embourbée qui m'avait fait rêvasser tout un soir et qui pouvait bien

être cause que Brulette, me trouvant trop simple dans mon goût, avait

détourné de moi son idée. Enfin, lorsqu'elle passa tout près de moi en

s'en allant, encore que son air de dépit fût bien contraire à la figure

douce et tranquille dont j'avais gardé souvenance, j'observai le signe

noir qu'elle avait au coin de la bouche, et m'assurai par là que c'était

bien la fille des bois que j'avais portée à mon cou, et qui m'avait

embrassé d'aussi bon coeur en ce temps-là qu'elle paraissait mal

disposée maintenant à me recevoir.

Je demeurai longtemps dans les réflexions qui me venaient sur une

pareille rencontre; mais enfin la musette du grand bûcheux, qui sonnait

une manière de fanfare, me fit observer que le soleil était tout

justement couché.

Je n'eus point de peine à retrouver le chemin des loges, car c'est comme

cela qu'on appelle les cabioles des ouvriers forestiers.

Celle des Huriel était la plus grande et la mieux construite, formant

deux chambres, dont une pour Thérence. Au-devant régnait une façon de

hangar, tuile en verts balais, qui servait à l'abriter beaucoup du vent

et de la pluie; des planches de sciage, posées sur des souches,

formaient une table dressée à l'occasion.

Pour l'ordinaire, la famille Huriel ne vivait que de pain et de fromage,

avec quelques viandes salées, une fois le jour. Ce n'était point avarice

ni misère, mais habitude de simplicité, ces gens des bois trouvant

inutiles et ennuyeux notre besoin de manger chaud et d'employer les

femmes à cuisiner depuis le matin jusqu'au soir.

Cependant, comptant sur l'arrivée de la mère à Joseph, ou sur celle du

père Brulet, Thérence avait souhaité leur donner leurs aises, et, dès la

veille, s'était approvisionnée à Mesples. Elle venait d'allumer le feu

sur la clairière et avait convié ses voisines à l'aider. C'étaient deux

femmes de bûcheux, une vieille et une laide. Il n'y en avait pas plus

dans la forêt, ces gens n'ayant ni la coutume ni le moyen de se faire

suivre aux bois, de leurs familles.

Les loges voisines, au nombre de six, renfermaient une douzaine

d'hommes, qui commençaient à se rassembler sur un tas de fagots pour

souper en compagnie les uns des autres, de leur pauvre morceau de lard

et de leur pain de seigle; mais le grand bûcheux, allant à eux, devant

que de rentrer chez lui poser ses outils et son tablier, leur dit avec

son air de brave homme:--Mes frères, j'ai aujourd'hui compagnie

d'étrangers que je ne veux point faire pâtir de nos coutumes; mais il ne

sera pas dit qu'on mangera le rôti et boira le vin de Sancerre à la loge

du grand bûcheux sans que tous ses amis y aient part. Venez, je veux

vous mettre en bonne connaissance avec mes hôtes, et ceux de vous qui me

refuseront me feront de la peine.

Personne ne refusa, et nous nous trouvâmes rassemblés une vingtaine, je

ne peux pas dire autour de la table, puisque ce monde-là ne tient point

à ses aises, mais assis, qui sur une pierre, qui sur l'herbage, l'un

couché de son long sur des copeaux, l'autre juché sur un arbre tordu, et

tous plus ressemblants, sans comparaison du saint baptême, à un troupeau

de sangliers qu'à une compagnie de chrétiens.

Cependant la belle Thérence, allant et venant, ne paraissait pas encore

vouloir nous donner attention, lorsque son père, qui l'avait appelée

sans qu'elle eût fait mine d'entendre, l'accrocha au passage, et,

l'amenant malgré elle, nous la présenta.--Pardonnez-lui, mes amis, nous

dit-il; c'est une enfant sauvage, née et élevée au fond des bois. Elle a

honte, mais elle en reviendra, et je vous demande, Brulette, de

l'encourager, car elle gagne à être connue.

Là-dessus, Brulette, qui n'était embarrassée ni mal disposée, ouvrit ses

deux bras et les jeta au cou de Thérence, laquelle, n'osant se défendre,

mais ne sachant se livrer, resta ferme à la voir venir, et releva

seulement sa tête et son regard jusqu'alors fiché en terre. En cette

position, se voyant de près l'une l'autre, les yeux dans les yeux, et

quasi joue contre joue, elles me firent penser de deux jeunes taures,

l'une desquelles avance le front pour folâtrer, tandis que l'autre,

défiante et déjà malicieuse de son encornure, l'attend pour la heurter

traîtreusement.

Mais Thérence parut tout à coup gagnée par le regard doux de Brulette,

et, retirant sa figure, elle la laissa tomber sur l'épaule de cette

belle, pour cacher des pleurs qui lui remplirent les yeux.

--Ma foi, dit le père Bastien en raillant et caressant sa fille, voilà

ce qui s'appelle être farouche. Je n'aurais jamais cru que la honte des

fillettes pût aller jusqu'aux larmes. Mais, comprenez quelque chose aux

enfants, si vous pouvez! Allons, Brulette, vous me paraissez plus

raisonnable; suivez-la, et ne la lâchez qu'elle ne vous ait parlé: il

n'y a que le premier mot qui coûte.

--À la bonne heure, dit Brulette, je l'aiderai, et, au premier mot de

commandement qu'elle me voudra dire, je lui obéirai si bien, qu'elle me

pardonnera de lui avoir fait peur.

Et tandis qu'elles s'en allaient ensemble, le grand bûcheux me

dit:--Voyez un peu ce que c'est que les femmes! La moins coquette (et ma

Thérence est de celles-là) ne se peut trouver en face d'une rivale en

beauté, sans être, ou échauffée de dépit, ou glacée de peur. Les plus

belles étoiles font bon ménage côte à côte dans le ciel; mais, de deux

filles de la mère Ève, il y en a toujours une au moins qui est gênée par

la comparaison qu'on peut lui faire de l'autre.

--Je pense, mon père, dit Huriel, que vous ne rendez point justice à

Thérence pour le moment. Elle n'est ni honteuse ni envieuse. Et il

ajouta en baissant la voix:--Je crois que je sais ce qui la chagrine,

mais le mieux sera de n'y pas faire attention.

On apporta de la viande grillée, des champignons jaunes très-beaux, dont

je ne pus me décider à goûter, encore que je visse tout ce monde en

manger sans crainte; des oeufs fricassés avec diverses sortes d'herbes

fortes, des galetons de blé noir, et des fromages de Chambérat, renommés

en tout le pays. Tous les assistants firent bombance, mais d'une

manière bien différente de la nôtre. Au lieu de prendre leur temps et de

ruminer chaque morceau, ils avalaient quatre à quatre comme gens

affamés, ce qui, chez nous, n'eût point paru convenable, et ils

n'attendirent point d'être repus pour chanter et danser au beau milieu

du festin.

Ces gens, d'un sang moins rassis que le nôtre, semblaient ne pouvoir

tenir en place. Ils ne patientaient point le temps qu'on leur fît offre

de quelque plat. Ils apportaient leur pain pour recevoir le fricot

dessus, refusaient les assiettes, et retournaient se percher ou se

coucher; d'aucuns aussi mangeaient debout, d'autres en causant et

gesticulant, chacun racontant son histoire ou disant sa chansonnette.

C'était comme abeilles bourdonnant autour de la ruche: j'en étais

étourdi et ne me sentais pas festiner.

Malgré que le vin fût bon et que le grand bûcheux ne l'épargnât point,

personne n'en prit plus qu'il ne fallait, chacun étant à sa tâche et ne

voulant point se mettre à bas pour le travail du lendemain. Aussi la

fête dura peu; et, bien qu'au milieu elle parût vouloir être folle, elle

finit de bonne heure et tranquillement. Le bûcheux reçut grands

compliments pour ses honnêtetés, et l'on voyait bien qu'il avait

commandement naturel sur toute la bande, non point seulement par son

moyen, mais aussi par son bon coeur et sa bonne tête.

On nous fit beaucoup d'avances d'amitié et d'offres de service, et je

dois reconnaître que ces gens étaient plus ouverts et plus prévenants

que ceux de chez nous. J'observai qu'Huriel les amenait, l'un après

l'autre, auprès de Brulette, les lui présentant par leurs noms, et leur

enjoignant de la regarder ni plus ni moins que comme sa soeur, d'où elle

reçut tant de révérences et de politesses, qu'elle n'avait jamais été si

bien fêtée dans notre village.

Quand l'heure de dormir fut venue, le grand bûcheux m'offrit de partager

sa chambre. Joset avait sa loge voisine de la nôtre, mais elle était

plus petite et nous aurions pu y être gênés. Je suivis donc mon hôte,

d'autant plus volontiers que j'étais enchargé de veiller de près sur

Brulette; mais je vis, en entrant dans la loge, qu'elle ne courait

aucun risque, car elle devait partager la couche de la belle Thérence,

et le muletier, fidèle à ses habitudes, s'était déjà couché dehors en

travers de la porte, si bien que ni loup ni voleur n'en eût pu

approcher.

En jetant un coup d'oeil sur la chambrette où les deux filles se

retiraient, je vis qu'il s'y trouvait un lit et quelques meubles

très-propres; Huriel, grâce à ses mulets, pouvait transporter facilement

et sans dépense, d'un lieu à l'autre, le petit ménage de sa soeur; mais

celui de son père ne devait pas lui donner grand embarras, car il se

composait d'un tas de fougères sèches avec une couverture. Encore le

grand bûcheux trouvait-il que c'était de trop et que, pour bien faire,

il eût dû coucher à l'étoilée comme son fils.

J'étais assez las pour me passer de mon lit, et je dormis d'un bon somme

jusqu'au jour. Je pensai que Brulette en avait fait autant, car je ne

l'entendis remuer non plus qu'une petite pierre, derrière la cloison de

planches qui nous séparait.

Quand je me levai, le bûcheux et son garçon étaient debout et se

consultaient ensemble.

--Nous parlions de toi, me dit le père, et comme il faut que nous

allions au travail, je désire que l'affaire dont nous causons soit

décidée. Brulette, à qui j'ai remontré que Joseph avait besoin de sa

compagnie pour quelque temps, et qui m'a dit avoir la volonté de lui en

donner le plus possible, s'est engagée pour la huitaine tout au moins;

mais elle n'a pu s'engager pour toi et nous a priés de t'y décider.

C'est ce que nous ferons, j'espère, en te disant que nous en serons

contents, que tu ne nous pèses point, et que nous te prions d'agir avec

nous comme nous ferions avec toi, si besoin était.

Les maîtres sonneurs · 第 10 / 29 段