fait et venir à moi:--J'ai le sommeil dur, me dit-il, et quand je n'ai
que mes mules à garder, je peux m'oublier quelquefois: mais comme j'ai
ici la garde d'une princesse fort précieuse, c'est autre chose, et je
n'ai dormi que d'un oeil. Ainsi as-tu fait, Tiennet, et c'est bien.
Parlons bas, et ne bougeons, car j'aime autant ne pas faire rencontre de
mes confrères; mais comme j'ai bien choisi la place où nous sommes, il y
a peu d'apparence qu'on nous y découvre.
Il n'avait pas fini de parler, qu'une figure noire glissa entre les
arbres et passa si près de Brulette que, pour un peu, elle l'eût heurtée
sans la voir. C'était un muletier qui, aussitôt, fit un grand cri en
manière de sifflement, auquel d'autres cris pareils furent répondus de
plusieurs endroits, et, en moins d'un instant, une demi-douzaine de ces
diables, tous plus affreux à voir les uns que les autres, furent autour
de nous. Nous avions été trahis par le chien d'Huriel, qui, sentant des
amis et des connaissances dans les chiens des muletiers, avait été à
leur rencontre et servi de guide à leurs maîtres pour trouver notre
gîte.
Huriel avait beau s'en cacher, il marquait de l'inquiétude, et malgré
que j'eusse averti doucement Brulette de ne bouger point, et que je me
fusse mis devant elle pour la cacher, il paraissait impossible,
entourés comme nous l'étions, de la sauver bien longtemps de leurs yeux.
J'avais une idée confuse du danger, et le devinais plus que je ne le
voyais, car Huriel n'avait pas eu le temps de m'expliquer le plus ou
moins de chrétienté des gens avec qui nous nous trouvions. Ils
s'entretenaient avec lui dans le patois quasi auvergnat du haut
Bourbonnais, que notre ami parlait aussi bien qu'eux, encore qu'il fût
né dans le bas pays. Je n'y comprenais qu'un mot de temps en temps, et
voyais bien qu'ils le traitaient de bonne amitié et lui demandaient ce
qu'il faisait là et qui j'étais. Je le voyais désireux de les éloigner,
et même il me dit, pour être entendu d'eux, qui comprenaient aussi
langage de chrétien:--Allons, mon camarade, nous allons souhaiter le
bonjour à ces amis et reprendre notre chemin.
Mais, au lieu de nous laisser à nos apprêts de départ, ils trouvèrent la
place bonne pour se réchauffer et se reposer, et se mirent en devoir de
déshabiller leurs mulets pour les laisser paître jusqu'au jour.--Je vas
crier au loup pour les éloigner un moment, me dit tout bas Huriel. Ne
bouge de là, ni _elle_ non plus, je reviens. Toi, habille nos montures
et nous partirons vite; car de rester ici, c'est le pire que nous
puissions faire.
Il fit comme il disait, et les muletiers coururent du côté où il criait.
Par malheur, je manquai de patience et m'imaginai devoir profiter de
cette confusion pour me sauver avec Brulette. Il m'était possible de la
faire lever sans qu'on eût les yeux sur elle, jusque-là les manteaux qui
la couvraient l'ayant fait prendre pour un amas de hardes et
d'équipages. Elle m'observa bien qu'Huriel nous avait dit de l'attendre;
mais je me sentais pris de colère, de peur et de jalousie. Tout ce que
j'avais ouï dire de la communauté des muletiers me revenait en l'esprit;
j'avais des soupçons sur Huriel lui-même, si bien que je perdis la tête,
et, voyant un fourré très-voisin, je pris ma cousine résolument par la
main et l'y entraînai à la course.
Mais la lune était si claire, et les muletiers si près, que nous fûmes
vus et qu'il s'éleva un cri: «Ohé! Ohé! une femme!» Et tous ces coquins
se mettant à notre poursuite, je vis qu'il n'y avait plus d'autre moyen
que de s'y faire tuer. Alors, faisant tête comme un sanglier, et, levant
mon bâton, j'allais décharger sur la mâchoire du plus approché de moi un
coup qui ne l'aurait peut-être pas mis en paradis, sans Huriel, qui me
retint le bras, en se montrant à mon côté bien lestement.
Alors, il leur parla avec beaucoup d'action et de résolution, et il
s'ensuivit comme une dispute, où Brulette ni moi ne comprenions un mot
et qui ne paraissait guère rassurante, car Huriel, écouté par moments,
ne l'était plus dans d'autres, et, deux ou trois fois, l'un de ces
mécréants, qui paraissait le plus animé, mit sa griffe de diable sur le
bras de Brulette, comme pour l'emmener; et, sans moi, qui lui enfonçais
mes ongles dans sa peau de bouc, pour le faire lâcher prise, il l'aurait
arrachée de mes bras avec l'aide des autres; car ils étaient huit dans
ce moment-là, tous armés de bons épieux et paraissant coutumiers des
querelles et des injustices.
Huriel, qui gardait mieux son sang-froid, et qui se plaçait toujours
entre nous et l'ennemi, me retint de porter le premier coup, lequel,
comme je le compris ensuite, nous eût perdus. Il se contenta de parler,
tantôt sur un ton de remontrance, tantôt sur un air de menace, et finit,
en se retournant vers moi, par me dire en ma langue.--N'est ce pas,
Étienne, que voilà ta soeur, une honnête fille, laquelle m'est accordée,
et vient en Bourbonnais pour faire connaissance avec ma famille? Ces
gens-ci, qui sont mes confrères, et bons enfants vis-à-vis le droit et
la justice, ne me cherchent noise que par doutance de la vérité. Ils
s'imaginent que nous étions ici en causette avec la première venue, et
prétendent nous garder en leur compagnie. Mais je leur dis et je jure
Dieu qu'avant de faire affront, même d'une parole, à cette jeunesse, il
leur faudra nous tuer ici tous les deux, et avoir notre sang sur leurs
têtes et sur leurs âmes devant le ciel et devant les hommes.
--Eh bien, quand même? répondit en même langage français un de ces
forcenés, celui qui venait toujours sur moi et que je grillais d'étendre
par terre d'un coup de poing dans l'estomac. Si vous vous y faites tuer,
tant pis pour vous! Il ne manque pas de fosses par ici, pour enterrer
deux imbéciles: et qu'on vienne les chercher ensuite! Nous serons loin,
et les arbres ni les pierres n'ont de langue pour raconter ce qu'ils ont
vu!
Par bonheur, celui-là était le seul coquin de la bande. Il fut blâmé des
autres, et mêmement un grand rouge, qui paraissait se faire écouter, le
prit par un bras et le poussa loin de nous, en lui disant, dans son
charabiat, des reproches et des jurements à faire trembler toute la
forêt.
Et, de ce moment, le plus gros danger fut passé, l'idée du sang versé
ayant soulevé, à propos, la conscience de ces hommes sauvages. Ils
tournèrent la chose en riant, et plaisantèrent Huriel, qui leur répondit
de même, faisant contre fortune bon coeur. Mais ils ne paraissaient
point encore résolus à nous laisser partir. Ils souhaitaient voir le
visage de Brulette, qui se tenait cachée sous sa cape et qui, contre sa
coutume, eût bien souhaité se faire passer pour vieille et laide.
Mais, tout d'un coup, elle changea d'idée en devinant que les mauvaises
paroles dites à Huriel et à moi en baragouin d'Auvergne, s'adressaient à
elle en questions assez vilaines; emportée de colère et de fierté, elle
se dégagea de mon bras, et jetant sa cape de dessus sa tête:--Hommes
sans coeur, leur dit-elle d'un ton offensé et rempli de courage, j'ai le
bonheur de ne pas comprendre ce que vous me dites, mais je vois bien que
vous avez intention de me faire insulte dans vos pensées. Eh bien,
regardez-moi, et si jamais vous avez vu la figure d'une femme qui mérite
respect, connaissez que la mienne y a droit. Ayez honte de votre vilain
comportement, et laissez-moi continuer mon chemin sans vous plus
entendre.
L'action de Brulette, encore que hardie, fit comme un miracle. Le grand
rouge haussa les épaules, sifflota un petit moment, tandis que les
autres se consultaient, un peu interloqués; puis, tout d'un coup, il
tourna le dos, disant d'une voix forte:--Assez causé, en route! Vous
m'avez élu chef de bande, j'appliquerai punition à qui tourmentera
davantage Jean Huriel, bon compagnon et bien vu de toute la confrérie.
Ils s'éloignèrent, et Huriel, sans faire réflexion ni dire un mot,
rhabilla les mulets quatre à quatre, nous fit monter dessus, et, passant
devant, non sans se retourner à chaque pas, nous mena bon train au bord
de la rivière. Elle était encore bien grosse et bien grondeuse; mais il
ne barguigna point pour y entrer, et quand il fut au mitant:--Venez,
cria-t-il, n'ayez peur! Et, comme j'hésitais un peu à faire mouiller
Brulette, car elle y avait déjà les pieds, il revint vers nous comme en
colère, et frappa la mule pour la faire avancer au plus creux, jurant,
et disant qu'il valait mieux être morte qu'insultée.
--C'est bien ce que je pense! lui répondit Brulette sur le même ton; et,
frappant aussi, elle se jeta hardiment dans le courant qui écumait
jusqu'au-dessus du poitrail de la mule.
Onzième veillée.
Il y eut un moment où la bête parut perdre pied, mais Brulette était, en
ce moment-là, entre nous deux, et montrait beaucoup de courage. Quand
nous fûmes sur l'autre rive, Huriel, fouaillant toujours nos montures,
nous fit prendre le galop, et ce ne fut qu'en plaine, à la vue du ciel
et à la portée des habitations, qu'il nous laissa souffler.
--À présent, dit-il en marchant entre moi et Brulette, je vous dois des
reproches à tous deux. Je ne suis pas un enfant pour vous mettre dans un
danger et vous y laisser. Pourquoi vous êtes-vous sauvés de l'endroit où
je vous avais recommandé de m'attendre?
--C'est vous qui nous faites reproche? dit Brulette un peu animée;
j'aurais cru que ce dût être le contraire.
--Commencez donc! dit Huriel devenu pensif. Je parlerai après. De quoi
me blâmez-vous?
--Je vous blâme, répondit-elle, de n'avoir pas eu la prévoyance de la
mauvaise rencontre que nous devions faire; je vous blâme surtout d'avoir
su donner fiance à mon père et à moi, pour me faire sortir de ma maison
et de mon pays, où je suis aimée et respectée, et pour m'amener dans des
bois sauvages, où vous ne pouvez qu'à grand'peine me sauver des offenses
de vos amis. Je ne sais pas quelles paroles grossières ils ont voulu me
dire; mais j'ai bien entendu que vous étiez forcé de répondre de moi
comme d'une honnête fille. C'est donc qu'on en doit douter en me
trouvant en votre compagnie? Ah! le malheureux voyage! Voici la première
fois de ma vie que je me vois insultée, et je ne croyais point que cela
me dût arriver jamais!
Là-dessus, de dépit et de chagrin, le coeur lui enfla et elle se prit à
pleurer de grosses larmes. Huriel ne répondit pas d'abord: il avait une
grande tristesse. Enfin, il prit courage et lui dit:
--Il est vrai, Brulette, que vous avez été méconnue. Vous en serez
vengée, je vous en réponds! Mais comme je n'ai pu en donner punition sur
l'heure, sans vous exposer davantage, ce que je souffre au dedans de
moi, de colère rentrée, je ne peux pas vous le dire, vous ne le
comprendriez jamais!
Et les larmes qu'il retenait lui coupèrent la parole.
--Je n'ai pas besoin d'être vengée, reprit Brulette, et je vous prie de
n'y plus songer; je tâcherai d'oublier de mon côté.
--Mais vous n'en maudirez pas moins le jour où vous vous êtes confiée à
moi? dit-il en serrant le poing comme si, pour un peu, il eût voulu s'en
assommer lui-même.
--Allons, allons, leur dis-je à mon tour, il ne se faut point quereller,
à présent que le mal et le danger sont passés. Je reconnais qu'il y a eu
de ma faute. Huriel emmenait les muletiers d'un côté et nous eût fait
sauver de l'autre. C'est moi qui ai jeté Brulette dans la gueule du loup
en croyant la sauver plus vite.
--Le danger n'y était d'aucune façon sans cela, dit Huriel.
Certainement, parmi les muletiers, comme parmi tous les hommes qui
vivent d'une manière sauvage, il y a des coquins. Il y en avait un dans
cette bande-là; mais vous avez vu qu'il a été blâmé. Il est vrai aussi
que beaucoup d'autres parmi nous sont mal appris et plaisantent mal à
propos; mais je ne sais point ce que vous entendez par notre communauté.
Si nous sommes associés d'argent et de plaisirs comme de pertes et de
dangers, nous respectons les femmes les uns des autres comme tous les
autres chrétiens, et vous avez bien vu que l'honnêteté était
pareillement respectée pour elle-même, puisqu'il vous a suffi de dire un
mot de fierté pour ranger ces hommes-là au devoir.
--Et pourtant, dit Brulette encore fâchée, vous étiez bien pressé de
nous faire partir, et il a fallu se sauver vitement, au risque de se
noyer dans la rivière. Vous voyez bien que vous n'êtes pas maître de ces
mauvais esprits, et que vous aviez grand'peur de les voir revenir à leur
méchante idée.
--Tout cela, parce qu'on vous avait vue fuir avec Tiennet, reprit le
muletier. On a cru que vous étiez là en faute. Sans votre peur et votre
défiance, vous n'auriez même pas été vue de mes compagnons; mais vous
avez eu mauvaise idée de moi tous les deux, confessez-le?
--Je n'avais pas mauvaise idée de vous, dit Brulette.
--Et moi, si fait, dans ce moment-là, répondis-je. Je m'en confesse, ne
voulant pas mentir.
--Ça vaut toujours mieux, reprit Huriel, et j'espère que tu en
reviendras sur mon compte.
--C'est fait, lui dis-je. J'ai vu comme tu étais décidé, et maître de ta
colère en même temps, et je reconnais qu'il vaut mieux savoir bien
parler en commençant, que de finir par là; les coups viennent toujours
assez tôt. Sans toi, je serais mort à cette heure, et toi aussi, pour me
soutenir, ce qui eût été un grand mal pour Brulette. Or donc, nous en
voilà dehors, grâce à toi, et je pense que nous devrions en être
meilleurs amis tous les trois.
--À la bonne heure! répondit Huriel en me serrant la main. Voilà le bon
côté du Berrichon: c'est son grand sens et son tranquille raisonnement.
Êtes-vous donc Bourbonnaise, Brulette, que vous voilà si vive et si
têtue?
Brulette consentit à mettre sa main dans la sienne, mais elle demeura
soucieuse; et comme je pensais qu'elle avait froid, pour s'être beaucoup
mouillée dans la rivière, nous la fîmes entrer dans une maison pour
changer et se ravigoter d'un doigt de vin chaud. Le jour était venu, et
les gens du pays paraissaient de bonne aide et de bon coeur.
Quand nous reprîmes notre voyage, le soleil était déjà chaud, et le
pays, un peu élevé entre deux rivières, réjouissait la vue par son
étendue, qui me rappelait nos plaines. Le dépit de Brulette était passé,
car, en causant avec elle auprès du feu de ces Bourbonnais, je lui avais
remontré qu'une honnête fille n'est point salie par des propos
d'ivrognes, et que nulle femme ne serait nette si ces propos-là
comptaient pour quelque chose. Le muletier nous avait quittés un moment,
et quand il revint pour mettre Brulette en selle, elle ne se put tenir
de crier d'étonnement. Il s'était lavé, rasé et habillé proprement, non
pas si brave qu'elle l'avait vu une fois, mais aussi gentil de sa mine
et assez bien couvert pour lui faire honneur.
Cependant, elle n'en fit ni compliment ni badinerie, et seulement le
regardait beaucoup, comme pour refaire connaissance avec lui, quand il
n'avait pas les yeux sur elle. Elle paraissait chagrinée de lui avoir
été un peu rêche, mais ne savait plus comment revenir là-dessus, car il
parlait d'autres sujets, nous donnant explication du pays Bourbonnais,
où, depuis le passage de la rivière, nous étions entrés, me faisant
connaître les cultures et usances, et raisonnant en homme qui n'est sot
sur aucune chose.
Au bout de deux heures, sans autre fatigue ni encombre, toujours
montant, nous étions arrivés à Mesples, qui est paroisse voisine de la
forêt où nous devions trouver Joseph. Nous ne fîmes que traverser
l'endroit, où Huriel fut beaucoup accosté de gens qui paraissaient lui
porter bonne estime, et de jeunesses qui le suivaient de l'oeil et
s'étonnaient de la compagnie qu'il menait avec lui.
Nous n'étions cependant pas encore arrivés. C'était au fin fond du
bois, ou, pour mieux dire, au plus haut, que nous devions gagner; car le
bois de l'Alleu, qui se joint avec celui de Chambérat, remplit un
plateau d'où descendent les sources de cinq ou six petites rivières ou
ruisseaux, et formait alors un pays sauvage, entouré de landes désertes,
ou peu s'en faut, d'où la vue s'étendait très au loin de tous les côtés;
et de tous ces côtés-là, c'étaient autres forêts ou bruyères sans fin.
Nous n'étions cependant encore que dans le bas Bourbonnais, qui touche
au plus haut du Berry, et il me fut dit par Huriel que le pays allait
toujours grimpant jusqu'à l'Auvergne. Les bois étaient beaux, tout en
futaies de chênes blancs, qui sont la plus belle espèce. Les ruisseaux,
dont ces bois étaient coupés et ravinés en mille endroits, formaient des
places plus humides, où poussaient des vergnes, des saules et des
trembles, tous arbres grands et forts, dont n'approchent point ceux de
notre pays. J'y vis aussi, pour la première fois, un arbre blanc de sa
tige et superbe de son feuillage, qui ne pousse point chez nous, et qui
s'appelle le hêtre. Je crois bien que c'est le roi des arbres après le
chêne, et s'il est moins beau, on peut dire quasiment qu'il est plus
joli. Ils étaient encore assez rares dans cette forêt, et Huriel me dit
qu'ils n'étaient foisonnants que dans le mitant du pays Bourbonnais.
Je regardais toutes choses avec grand étonnement, m'attendant toujours à
voir plus de raretés qu'il n'y en avait, et ne revenant pas de trouver
que les arbres n'avaient pas la tête en bas et les racines en l'air,
tant on s'inquiète de ce qui est éloigné et de ce qu'on n'a jamais vu.
Quant à Brulette, soit qu'elle eût du goût naturel pour les endroits
sauvages, soit qu'elle voulût consoler Huriel des reproches qui
l'avaient affligé, elle admirait tout plus que de raison et faisait
honneur et révérence aux moindres fleurettes du sentier.
Nous marchions depuis un bon bout de temps sans rencontrer âme qui vive,
quand Huriel nous dit en nous montrant une éclaircie et un grand
abatis:--Nous voilà aux coupes, et dans deux minutes, vous verrez notre
ville et le château de mon père.
Il disait cela en riant, et pourtant nous cherchions encore des yeux
quelque chose comme un bourg et des maisons, quand il ajouta, en nous
montrant des huttes de terre et de feuillage qui ressemblaient plus à
des terriers d'animaux qu'à des demeures d'humains:--Voilà nos palais
d'été, nos maisons de plaisance. Restez ici, je cours en avant pour
avertir Joseph.
Il partit au galop, regarda à l'entrée de toutes ces cabioles et revint
nous dire, un peu inquiet, mais le cachant de son mieux:--Il n'y a
personne, c'est bon signe; Joseph va bien; il aura accompagné mon père
au travail. Attendez-moi encore; reposez-vous dans notre cabane, qui est
la première ici devant vous; j'irai voir où est notre malade.
--Non, non, dit Brulette, nous irons avec vous!
--Avez-vous donc peur ici? Vous auriez tort; vous êtes sur le domaine
des bûcheux, et ce ne sont pas, comme les muletiers, des suppôts du
diable. Ce sont de braves gens de campagne comme ceux de chez vous, et
là où règne mon père, vous n'avez rien à craindre.
--Je n'ai pas peur de votre monde, reprit Brulette, mais bien de ce que
je ne vois pas Joset. Qui sait s'il n'est point mort et enseveli? Depuis
un moment, l'idée m'en est venue, et j'en ai le sang figé.
Huriel devint pâle, comme si la même idée le gagnait; mais il n'y voulut
pas donner attention.--Le bon Dieu ne l'aurait pas permis! dit-il;
descendez, laissez là vos montures qui ne passeraient pas dans le
fourré, et venez avec moi.
Il prit une petite sente qui menait à une autre coupe; mais là encore,
nous ne vîmes ni Joseph ni autre personne.
--Vous pensez que ces bois sont déserts, nous dit Huriel, et cependant
je vois, aux coupes fraîches, que les bûcheux y ont travaillé tout le
matin; mais c'est l'heure où ils font un petit somme, et ils pourraient
bien être couchés dans les bruyères sans que nous les vissions, à moins
de marcher dessus. Mais écoutez! voilà qui me réjouit le coeur! c'est
mon père qui cornemuse, je reconnais sa manière, et c'est signe que
Joset ne va pas plus mal, car l'air n'est point triste, et je sais que
mon père le serait si un malheur était arrivé.
Nous le suivîmes, et c'était véritablement une si belle musique, que
Brulette, encore que pressée d'arriver, ne se pouvait tenir de s'arrêter
par moments, comme charmée.
Et sans être aussi porté qu'elle à comprendre une pareille chose, je me
sentais secoué aussi dans mes cinq sens de nature. À mesure que
j'avançais, je croyais voir autrement, entendre autrement, respirer et
marcher d'une manière qui m'était nouvelle. Les arbres me paraissaient
plus beaux, aussi la terre et le ciel, et j'avais plein le coeur un
contentement dont je n'aurais su dire la cause.
Et voilà qu'enfin, sur des roches, au long desquelles marmonnait un
gentil ruisselet tout rempli de fleurs, nous vîmes Joset debout, d'un
air triste, auprès d'un homme assis qui cornemusait pour le plaisir de
ce pauvre malade. Le chien Parpluche était à côté d'eux et paraissait
écouter aussi, comme eût fait une personne douée de connaissance.
Comme on ne faisait pas encore attention à nous, Brulette nous retint
d'avancer, voulant bien regarder Joseph et prendre connaissance de son
état par son air, avant de lui parler.
Joseph était blanc comme un linge et sec comme un bois mort, à quoi nous
connûmes bien que le muletier ne nous avait point menti; mais ce qui
nous reconsola un peu fut de voir qu'il avait grandi quasiment de toute
la tête, ce que les gens qui le voyaient tous les jours pouvaient bien
n'avoir pas remarqué, et nous expliquait, à nous autres, sa maladie par
la fatigue de son croît. Et malgré qu'il avait les joues creusées et la
bouche pâle, il était devenu tout à fait joli homme, ayant, malgré sa
langueur, les yeux clairs et même vifs comme de l'eau courante, des
cheveux fins, qui se séparaient, sur sa figure blême, en manière de bon
Jésus, et toute une semblance d'ange du ciel, qui le différenciait d'un
paysan autant qu'une fleur d'amandier se différencie d'une amande dans
sa carcotte.
Mêmement ses mains étaient blanches comme celles d'une femme, pour ce
que, depuis un temps, il n'avait point travaillé, et l'habillement
bourbonnais, qu'il avait pris coutume de porter, le faisait ressortir
plus dégagé et mieux construit, qu'autrefois ses blaudes de toile de
chanvre et ses gros sabots.
Mais quand nous eûmes donné notre première attention à notre ami Joseph,
force nous fut de regarder aussi le père d'Huriel, un homme comme j'en
ai peu vu de pareils, croyez-moi, et qui, sans avoir étudié, avait une
grande connaissance et un esprit qui n'eût point gâté un plus riche et
mieux connu. Il était grand et fort homme, de belle prestance comme
Huriel, mais plus gros et large d'épaules; sa tête était pesante et
emmanchée de court comme celle d'un taureau. Sa figure n'était point
jolie du tout, pour ce qu'il avait le nez plat, la bouche épaisse et les
yeux ronds; mais ça n'en faisait pas moins une mine qu'on aimait à
regarder, et qui, tant plus on la regardait, tant plus vous saisissait
par un air de force, de commandement et de bonté. Ses gros yeux noirs
brillaient comme deux éclairs dans sa tête, et sa grande bouche, quand
elle riait, vous aurait fait revenir de la plus mauvaise mort.
Il avait, en ce moment-là, la tête couverte d'un mouchoir bleu, noué par
derrière, et ne portait guère autre vêtement que son haut de chausse et
sa chemise, avec un grand tablier de cuir, dont ses mains, usées au
travail, ne différaient point pour la couleur et la dureté. Mêmement ses
doigts écrasés ou entaillés par maints accidents où ils ne s'étaient
point épargnés, semblaient des racines de buis toutes contournées de
gros noeuds, et l'on eût dit qu'ils ne pouvaient plus faire service que
de marteaux à casser la pierre. Et nonobstant, il les menait aussi
subtilement sur le hautbois de sa musette que si ce fussent légers
fuseaux ou menues pattes d'oisillons.
À côté de lui étaient couchées les carcasses de grands chênes
fraîchement abattus et dépecés, emmi lesquels on voyait les instruments
de son travail, sa cognée brillante comme un rasoir, son sciton pliant
comme un jonc, et sa bouteille de terre, dont le vin entretenait ses
forces.
À un moment, Joset, qui l'écoutait sans souffler, tant il y trouvait
d'aise et de soulagement, vit son chien Parpluche venir vers nous pour
nous caresser; il leva les yeux et nous vit arrêtés à dix pas de lui.
De blême, il devint rouge comme le feu, mais ne bougea, car il crut
d'abord que c'était la vision des personnes auxquelles la musique le
faisait songer.
Brulette courut vers lui, les bras étendus: alors il fit entendre un cri
et tomba, comme suffoqué, sur ses deux genoux, ce qui me fit grand'peur,
car je n'avais point idée d'une amour si étrange, et je pensais que le
saisissement lui donnait le coup de la mort.