--Il faut que je m'en charge, commandé ou non, répliqua Huriel. J'en

veux avoir le coeur net... à cause de lui qui m'a confié sa peine et

demandé mon secours. Voilà donc comme il me parlait: «J'ai voulu me

donner à la musique, autant par amour de la chose que par amour de ma

mie Brulette. Elle me considère comme son frère, elle a toujours eu pour

moi de grands soins et une bonne pitié; mais elle n'en a pas moins fait

attention à tout le monde, hormis à moi; et je ne l'en peux blâmer.

Cette jeunesse aime la braverie et tout ce qui rend glorieux. C'est son

droit d'être coquette et avantageuse. J'en ai le coeur fâché, mais c'est

la faute du peu que je vaux si elle donne ses amitiés à de plus

vaillants que moi. Tel que me voilà, ne sachant ni piocher rude, ni

parler doux, ni danser, ni plaisanter, ni même chanter, me sentant

honteux de moi et de mon sort, je mérite bien qu'elle me regarde comme

le dernier de ceux qui pourraient prétendre à elle. Eh bien, voyez-vous,

cette peine me fera mourir si elle dure, et j'y veux trouver un remède.

Je sens en dedans de moi quelque chose qui me dit que je peux musiquer

mieux que tous ceux qui s'en mêlent dans notre endroit; si j'y aboutais,

je ne serais plus un rien du tout. Je deviendrais plus que les autres,

et comme cette fille a du goût et de l'accent pour chanter, elle

comprendrait, par elle-même, ce que je vaux, outre que sa fierté serait

flattée de l'estime qu'on ferait de moi.»

--Vous parlez, dit Brulette en souriant, comme si je l'entendais

lui-même, encore qu'il ne m'ait jamais dit cela à propos de moi. Son

amour-propre a toujours été en souffrance, et je vois que c'est aussi

par l'amour-propre qu'il croirait pouvoir me persuader; mais puisque une

telle maladie le met en danger de mourir, je ferai, pour lui remonter le

courage, tout ce qui dépendra de la sorte d'amitié que j'ai pour lui.

J'irai le voir avec la Mariton, si toutefois c'est le conseil et la

volonté de mon grand-père.

--Avec la Mariton, dit le père Brulet, ça ne me paraît pas possible,

pour des raisons que je sais et que tu sauras bientôt, ma fille. Qu'il

te suffise, quant à présent, que je te dise qu'elle est empêchée de

quitter son maître, à cause d'embarras qu'il a dans ses affaires.

D'ailleurs, si la maladie de Joseph peut se dissiper, il est inutile de

tourmenter et de déranger cette femme. J'irai donc avec toi, parce que

j'ai la confiance, comme tu as toujours gouverné Joseph pour le mieux,

que tu auras encore crédit sur son esprit pour le ramener au courage et

à la raison. Je sais ce que tu penses de lui, et c'est ce que j'en pense

aussi: d'ailleurs, si nous le trouvions dans un état désespéré, nous

ferions vitement écrire pour que sa mère vienne lui fermer les yeux.

--Si vous voulez me souffrir en votre compagnie pour le voyage, dit

Huriel, je vous conduirai bien au juste, d'un soleil à l'autre, au pays

où se trouve Joseph, et mêmement en une seule journée si vous ne

craignez pas trop les mauvais chemins.

--Nous causerons de ça à table, répondit mon oncle; et quant à votre

compagnie, je la souhaite et la réclame, car vous avez très-bien parlé,

et je ne suis pas sans savoir à quelle famille d'honnêtes gens vous

appartenez.

--Connaissez-vous donc mon père? dit Huriel. En nous entendant nommer

Brulette, il nous a dit, à Joseph et à moi, que son père avait eu un ami

de jeunesse qui s'appelait Brulet.

--C'était moi, dit mon oncle. J'ai bûché longtemps, il y a une trentaine

d'années, dans le pays de Saint-Amand avec votre grand-père, et j'ai

connu votre père tout jeune, travaillant avec nous et sonnant déjà par

merveille. C'était un garçon bien aimable, qui ne doit pas être encore

trop chagriné par l'âge. Quand vous vous êtes fait connaître tout à

l'heure, je n'ai pas voulu vous couper la parole, et si je vous ai un

peu tancé sur les coutumes de votre état, c'était à seules fins de vous

éprouver. Or donc, asseyez-vous, et n'épargnez rien de ce qui est ici à

votre service.

Pendant le souper, Huriel se montra aussi raisonnable dans ses discours

et aussi gentil dans son sérieux, que nous l'avions trouvé divertissant

et agréable dans la nuit de la Saint-Jean. Brulette l'écoutait beaucoup

et paraissait s'accoutumer à sa figure de charbonnier; mais quand on

parla du chemin à faire et de la manière de voyager, elle s'inquiéta

pour son grand-père de la fatigue et du dérangement; et comme Huriel ne

pouvait pas répondre que la chose ne fût bien pénible pour un homme

d'âge, je m'offris à accompagner Brulette à la place de mon oncle.

--Voilà la meilleure des idées, dit Huriel. Si nous ne sommes que nous

trois, nous prendrons la traverse, et, partant demain matin, arriverons

demain soir. J'ai une soeur, très-sage et très-bonne, qui recevra

Brulette en sa propre cabiole, car je ne vous cache pas que là où nous

sommes, vous ne trouverez ni maisons, ni couchée selon vos habitudes.

--Il est vrai, reprit mon oncle, que je suis bien vieux pour dormir sur

la fougère, et malgré que je ne sois pas bien complaisant à mon corps,

si je venais à tomber malade là-bas, je vous serais d'un grand embarras,

mes chers enfants. Or donc, si Tiennet y va, je le connais assez pour

lui confier sa cousine. Je compte qu'il ne la quittera d'une semelle

dans toute rencontre où il y aurait danger pour une jeunesse, et je

compte sur vous aussi, Huriel, pour ne l'exposer à aucun accident en

route.

Je fus bien content de cette résolution et me fis un plaisir de conduire

Brulette, de même qu'un honneur de la défendre au besoin. Nous nous

départîmes à la nuit, et avant la levée du jour, nous nous retrouvâmes à

la porte du même logis; Brulette déjà prête et tenant son petit paquet,

Huriel conduisant son clairin et trois mules, sur l'une desquelles il y

avait une bâtine très-douce et très-propre où il assit Brulette; puis il

enfourcha le cheval, et moi l'autre mule, un peu étonné de me voir

là-dessus. La troisième, chargée de grandes bannes neuves, suivait

d'elle-même, et Satan fermait la marche. Personne n'était encore levé

dans le village, et c'était mon regret, car j'aurais souhaiter donner un

peu de jalousie à tant de galants de Brulette, qui m'avaient fait

enrager maintes fois; mais Huriel paraissait pressé de quitter le pays

sans être examiné de près et critiqué, aux oreilles de Brulette, pour sa

figure noire.

Nous n'allâmes pas loin sans qu'il me fît sentir qu'il ne me laisserait

pas gouverner toutes choses à mon gré. Nous étions au bois de Maritet

sur le midi, et avions fait quasi la moitié du voyage. Il y avait par là

un petit endroit qu'on appelle _la Ronde_, où j'aurais été content

d'entrer et de nous payer un bon déjeuner; mais Huriel se moqua de mon

goût pour le couvert, et, se voyant soutenu par Brulette, qui était

disposée à prendre tout en gaieté, il nous fit descendre un petit ravin

où coule une mince rivière qui a nom _la Portefeuille_, parce que, de ce

temps-là, du moins, elle était toute couverte des grandes nappes du

plateau blanc[2], et aussi ombragée du feuillage de la forêt, laquelle

descendait, de chaque côté, jusqu'à ses rives. Il lâcha les bêtes dans

les joncs, nous choisit une belle place toute rafraîchie d'herbes

sauvages, ouvrit les paniers, déboucha le baril, et nous servit un aussi

bon goûter que nous l'eussions pu faire chez nous, bien proprement, et

avec tant d'égards pour Brulette qu'elle ne se put empêcher d'en marquer

son plaisir.

[Note 2: _Nymphea_ ou nénufar.]

Et comme elle vit qu'avant de toucher au pain pour le couper, et à la

serviette blanche qui roulait les provisions, il se lavait avec grand

soin les mains dans la rivière, jusqu'au-dessus des coudes, elle lui dit

en riant et avec son petit air de commandement gracieux:--Pendant que

vous y êtes, vous pourriez bien aussi vous laver la figure, afin qu'on

voie si c'est bien vous le beau cornemuseux de la Saint-Jean.

--Non, mignonne, répondit-il. Il faut vous habituer à l'envers de la

monnaie. Je ne prétends rien sur votre coeur qu'un peu d'amitié et

d'estime, malgré que je sois un païen de muletier; je n'ai donc pas

besoin de vous plaire par mon visage, et ce n'est pas pour vous que je

le blanchirai.

Elle fut mortifiée, mais ne resta point court:

--On ne doit point faire peur à ses amis, dit-elle, et tel que vous

voilà, vous risquez que la frayeur m'ôte l'appétit.

--En ce cas-là, j'irai donc manger à l'écart, pour ne vous point

écoeurer.

Il le fit comme il le disait, s'assit sur une petite roche qui avançait

dans l'eau, en arrière de l'endroit où nous étions assis, et se mit à

manger seul, tandis que je profitais du plaisir de servir Brulette.

Elle en rit d'abord, croyant l'avoir fâché et y prenant gré comme toutes

les coquettes; mais quand elle se lassa du jeu et le voulut ramener,

elle eut beau l'exciter en paroles, il tint bon, et, chaque fois qu'elle

tournait la tête devers lui, il lui tournait le dos en se cachant d'elle

et en lui répondant, bien à propos, mille badineries, sans montrer aucun

dépit, ce qui, pour elle, était peut-être bien le pire de la chose.

De sorte qu'elle en eut regret, et, à un mot un peu vif qu'il lâcha sur

les bégueules, et qu'elle crut dit à son intention, deux larmes lui

tombèrent des yeux, encore qu'elle eût bien voulu les retenir en ma

présence. Huriel ne les vit point, et je n'eus garde de paraître les

avoir vues.

Quand nous fûmes assez repus pour une fois, Huriel me dit de serrer le

restant de nos vivres, et ajouta:--Si vous êtes las, mes enfants, vous

pouvez faire un somme ici, car nos bêtes ont besoin qu'on laisse passer

la grande chaleur du jour. C'est l'heure où la mouche est enragée, et,

dans ces taillis, elles se peuvent frotter et secouer à leur guise. Je

compte, Tiennet, que tu feras bonne garde à notre princesse. Moi, je vas

monter un peu dans la forêt pour voir comment s'y gouverne l'oeuvre du

bon Dieu.

Et d'un pas léger, ne sentant pas plus le chaud que si nous étions au

mois d'avril, encore que ce fût en plein juillet, il grimpa la côte et

se perdit sous les grands arbres.

Dixième veillée.

Brulette fit de son mieux pour me cacher son ennui de le voir partir,

mais, ne se sentant point le coeur à la causette, elle fit mine de

s'endormir sur le sable fin de la rive, la tête appuyée sur les paniers

qu'on avait retirés au mulet pour le soulager, et le visage garanti des

mouches par son mouchoir blanc. Je ne sais si elle dormit; je lui parlai

deux ou trois fois sans avoir réponse, et comme elle m'avait laissé

mettre ma figure sur le bout de son tablier, je me tins coi aussi, mais

sans dormir d'abord, car je me sentais bien encore un peu agité par son

voisinage.

Enfin la fatigue me gagna et je perdis ma connaissance pour un bout de

temps. Quand elle me revint, j'entendis causer, et connus, à la voix,

que le muletier était revenu et s'entretenait avec Brulette. Je ne

voulus point déranger le tablier afin de pouvoir les entendre parler

librement, mais je le tenais bien serré dans mes mains, et la fillette

n'aurait pas pu s'éloigner d'un pas, encore qu'elle l'eût voulu.

--Mais enfin, j'ai le droit, disait Huriel, de vous demander quelle

conduite vous avez résolu de tenir avec ce pauvre enfant. Je suis son

ami plus qu'il ne m'est permis d'être le vôtre, et je me reprocherais de

vous avoir amenée auprès de lui, si votre idée était de le tromper.

--Qui vous parle de le tromper? répondit Brulette. Pourquoi

critiquez-vous mon intention sans la connaître?

--Je ne la critique pas, Brulette; je vous questionne en homme qui aime

beaucoup Joseph, et qui vous porte assez d'estime pour croire que vous

irez franchement avec lui.

--Cela ne regarde que moi, maître Huriel; vous n'êtes pas juge de mes

sentiments, et je n'en dois confidence à personne. Je ne vous demande

pas, moi, si vous êtes franc et fidèle envers votre femme!

--Ma femme? fit Huriel, comme étonné.

--Eh oui, reprit Brulette, n'êtes-vous point marié?

--Vous ai-je dit cela?

--Je croyais que vous l'aviez dit chez nous hier soir, quand mon

grand-père, s'imaginant que vous veniez me parler mariage, s'est dépêché

de vous refuser.

--Je n'ai rien dit du tout, Brulette, si ce n'est que je ne demandais

pas le mariage. Avant d'avoir la personne, il faut avoir le coeur, et je

n'ai pas droit au vôtre.

--Je vois au moins, dit Brulette, que vous êtes plus raisonnable et

moins hardi avec moi que l'an passé.

--Oh! reprit Huriel, si je vous ai dit, à la fête de votre village, des

paroles un peu vives, c'est qu'elles me sont venues comme ça en vous

voyant; mais le temps a passé là-dessus, et vous devriez avoir oublié

l'offense.

--Qui vous dit que je m'en souvienne? Est-ce que je vous en fais

reproche?

--Vous me la reprochez en vous-même, ou tout au moins vous en gardez

souvenance, puisque vous ne me voulez point parler clairement au sujet

de Joseph.

--J'ai cru, dit Brulette, dont la voix marquait un peu d'impatience, que

je m'étais expliquée là-dessus bien clairement hier au soir; mais quel

accord voulez-vous donc faire entre ces deux choses-là? Plus je vous

aurai oublié, moins je dois être pressée de vous confesser mes

sentiments pour n'importe qui.

--Tenez, mignonne, dit le muletier, qui ne paraissait donner dans aucune

des petites réserves de Brulette, vous avez très-bien parlé sur le passé

hier au soir; mais vous n'avez guère appuyé sur l'avenir, et je ne sais

pas encore ce que vous comptez dire de bon à Joseph pour le raccommoder

avec la vie. Pourquoi refusez-vous de me le faire savoir franchement?

--Et qu'est-ce que cela vous fait, je vous le demande? Si vous êtes

marié, ou seulement engagé de parole, vous ne devez point tant regarder

à travers le coeur des filles.

--Brulette, vous voulez absolument me faire dire que je suis libre de

vous faire la cour. Et vous, vous ne me direz rien de votre position? Je

ne dois pas savoir si vous devez un jour favoriser Joseph, ou si vous

n'avez pas donné parole à quelque autre, ne fût-ce qu'à ce grand

garçon-là qui dort sur votre tablier?

--Vous êtes trop curieux! dit Brulette en se levant et en se hâtant de

me retirer le tablier que je fus bien forcé de lâcher, en faisant celui

qui s'éveille.

--Partons, dit Huriel, que la mauvaise humeur de Brulette ne paraissait

point entamer et qui montrait toujours le rire sur ses dents blanches et

dans ses grands yeux, les seuls endroits de sa figure qui ne fussent

point en deuil.

Nous reprîmes le chemin du Bourbonnais. Le soleil s'était caché sous une

grosse nuée qui montait, et il commençait à tonner dans les bas du ciel.

--Cet orage-là n'est rien, dit le muletier; il s'en va sur notre gauche.

Si nous n'en rencontrons pas un autre en tirant sur les affluents de la

Joyeuse, nous arriverons sans peine; mais le temps est si lourd qu'il

faut s'apprêter à tout.

Il déplia alors son manteau, qui était lié derrière lui avec une belle

capiche de femme, toute neuve, dont Brulette s'émerveilla.--Vous ne

direz pas, fit-elle en rougissant, que vous n'êtes pas marié? À moins

que ce ne soit un cadeau de noces que vous avez acheté en chemin?

--C'est possible, dit Huriel du même air; mais s'il vient à pleuvoir,

vous l'étrennerez et ne le trouverez pas de trop, car votre cape est

légère.

Comme il l'avait prédit, le temps s'éclaircit d'un côté et s'embrouilla

de l'autre, et, comme nous traversions une brande plate, entre

Saint-Saturnin et Sidiailles, il s'émaliça tout d'un coup et nous battit

d'un grand vent. Le pays devenait sauvage, et la tristesse me prit

malgré moi. Brulette aussi trouva l'endroit bien aride, et observa qu'il

n'y avait pas un seul arbre pour s'abriter. Huriel se moqua de

nous.--Voilà bien les gens des pays de blé! dit-il; aussitôt qu'ils

foulent la bruyère, ils se croient perdus.

Comme il nous conduisait en droite ligne, connaissant, comme son oeil,

toutes les sentes et coursières par où un mulet pouvait passer pour

abréger le chemin, il nous fit laisser Sidiailles sur la gauche et

descendre tout droit aux bords de la petite rivière de Joyeuse, un

pauvre rio qui n'avait pas la mine d'être bien méchant, et que pourtant

il se montra pressé de passer. Quand ce fut fait, la pluie commença de

tomber, et il fallait, ou nous mouiller, ou nous arrêter en un moulin

qu'on appelle le moulin des Paulmes. Brulette voulait passer outre, et

c'était aussi le conseil du muletier, qui pensait ne pas devoir attendre

que les chemins fussent gâtés; mais j'observai que la fille m'étant

confiée, je ne devais point l'exposer à attraper du mal, et Huriel se

rendit cette fois à mon vouloir.

Nous fûmes arrêtés là deux grandes heures, et quand il fut possible de

se risquer dehors, le soleil s'en allait grand train. La Joyeuse avait

si bien enflé que c'était une vraie rivière dont le guéage n'eût pas été

commode; heureusement, nous l'avions derrière nous; mais les chemins

étaient devenus abominables et nous avions encore une petite rivière à

traverser avant de nous trouver en Bourbonnais.

Tant que le jour dura, nous pûmes avancer; mais la nuit vint si noire,

que Brulette eut peur sans oser le dire. Huriel, qui s'en aperçut à son

silence, descendit de cheval, et, chassant devant lui cette bête qui

connaissait le chemin aussi bien que lui-même, il prit la bride du mulet

qui portait ma cousine et le conduisit bien adroitement pendant plus

d'une lieue, le soutenant pour qu'il ne bronchât, et se mettant dans

l'eau ou dans les sables jusqu'aux genoux, sans souci de rien pour son

compte, et riant chaque fois que Brulette le plaignait, ou le priait de

ne pas se tuer pour elle. Là, elle s'avisa bien qu'il était ami plus

fidèle et plus secourable qu'un simple galant, et qu'il savait aider

beaucoup sans se faire valoir.

Le pays me paraissait de plus en plus vilain. C'était toutes petites

côtes vertes coupassées de ruisseaux bordés de beaucoup d'herbes et de

fleurs qui sentaient bon, mais ne pouvaient en rien amender le fourrage.

Les arbres étaient beaux, et le muletier prétendait ce pays plus riche

et plus joli que le nôtre, à cause de ses pâturages et de ses fruits;

mais je n'y voyais pas de grandes moissons, et j'eusse souhaité être

chez nous, surtout voyant que je ne servais de rien à Brulette et que

j'avais assez à faire pour mon compte de me tirer des viviers et des

trous du chemin.

Enfin le temps s'éclaircit, la lune se montra, et nous nous trouvâmes

dans le bois de la Roche, au confluent de l'Arnon et d'une autre rivière

dont j'ai oublié le nom.

--Restez sur la hauteur, nous dit Huriel; vous pouvez même y mettre pied

à terre pour vous dégourdir les jambes. C'est sablonneux et la pluie n'a

guère percé les chênes. Moi, je vas voir si nous pouvons passer le gué.

Il descendit jusqu'à la rivière, et remontant bientôt:--Tous les fonds

sont noyés, nous dit-il, et il nous faudrait peut-être remonter jusqu'à

Saint-Pallais pour passer en Bourbonnais. Si nous ne nous étions pas

arrêtés au moulin de la Joyeuse, nous aurions devancé le débordement, et

nous serions rendus à cette heure; mais ce qui est fait est fait; voyons

ce qui nous reste à faire. L'eau tend à s'écouler. En restant ici, nous

pouvons passer dans quatre ou cinq heures, et nous arriverons à notre

destination au petit jour, sans fatigue et sans danger; car entre les

deux bras de l'Arnon, nous avons pays de plaine sèche: au lieu que si

nous remontons jusqu'à Saint-Pallais de Bourbonnais, nous risquons de

barboter toute la nuit pour ne pas arriver plus tôt.

--Eh bien, dit Brulette, restons ici. L'endroit est sec et le temps

clair; et encore que nous soyons en un bois un peu sauvage, je n'aurai

point peur avec vous deux.

--Voilà enfin une brave voyageuse! dit Huriel. Or çà, soupons, puisque

nous n'avons rien de mieux à faire. Tiennet, attache le clairin, car

nous avons beaucoup d'autres bois avoisinant celui-ci, et je ne

répondrais pas de la traîtrise de quelque loup. Déshabille les mules,

elles ne s'éloigneront pas de la clochette; et vous, mignonne, aidez-moi

à faire le feu, car l'air est encore humide, et je suis d'avis que vous

ne preniez pas de rhume en mangeant bien à votre aise.

Je me sentais le coeur très-découragé et attristé sans pouvoir me dire

pourquoi; soit que j'eusse honte de n'être bon à rien dans un pareil

voyage auprès de Brulette, soit que le muletier eût raison de me

plaisanter, j'étais déjà comme si j'avais eu le mal du pays.

--De quoi te plains-tu? me disait cependant Huriel, qui paraissait

toujours plus gai, à mesure que nous étions plus en détresse: n'es-tu

pas là comme un moine en son réfectoire? Ces rochers ne sont-ils pas

disposés comme pour nous servir de cheminée, de dressoirs et de siéges?

Ne voilà-t-il pas ton troisième repas aujourd'hui? Cette claire lune

d'argent n'éclaire-t-elle pas mieux que ta vieille lampe d'étain? Nos

vivres, bien couverts dans mes bannes, ont-ils souffert de la pluie? Ce

grand foyer ne sèche-t-il pas l'air autour de nous? Ces branches et ces

herbes mouillées n'ont elles pas meilleure senteur que vos provisions de

fromage et de beurre rance? Est-ce qu'on ne respire pas autrement sous

ces grandes voûtures de branches? Regarde-les, éclairées par la flamme

de notre campement! Ne dirait-on pas des centaines de grands bras

maigres qui s'entre-croisent pour nous abriter? Si, de temps en temps,

un petit vent nous secoue la feuillée humide sur la tête, n'en vois-tu

pas pleuvoir des diamants qui nous couronnent? Qu'est-ce que tu trouves

de si triste dans l'idée que nous sommes seuls dans un lieu inconnu pour

toi? Ne rassemble-t-il pas ce qu'il y a de plus consolant dans la vie?

Dieu d'abord, qui est partout, et ensuite une fille charmante et deux

bons amis prêts à s'entr'aider?

»Et puis, croyez-vous que l'homme soit fait pour nicher toute l'année?

M'est avis, au contraire, que son destin est de courir, et qu'il serait

cent fois plus fort, plus gai, plus sain d'esprit et de corps, s'il

n'avait pas tant cherché ses aises, qui l'ont rendu mol, craintif et

sujet aux maladies. Plus vous fuyez le froid et le chaud, plus ils vous

blessent quand ils vous attrapent. Vous verrez mon père, qui, comme moi,

n'a peut-être pas dormi dans un lit dix fois en sa vie, s'il a des

courbatures et des rhumatismes, encore qu'il travaille en bras de

chemise en plein hiver!

»Et puis enfin, n'est-ce pas réjouissant de se sentir plus solide que le

vent et les tonnerres du ciel? Quand L'orage gronde, n'est-ce pas la

plus belle des musiques? Et les courants d'eau qui s'engouffrent dans

les ravines et qui s'en vont sautant d'une racine sur l'autre, emportant

les cailloux et laissant leur écume aux tiges des fougères, ne

chantent-ils pas aussi des chansons folles qui portent aux jolis rêves,

quand on s'endort dans les îlots qu'en une nuit ils découpent autour de

vous? Les bêtes s'attristent du mauvais temps, j'en conviens; les

oiseaux se taisent, les renards se terrent; mon chien lui-même cherche

un abri sous le ventre de mon cheval; mais ce qui distingue l'homme des

animaux, c'est de conserver son coeur tranquille et allègre au milieu

des batailles de l'air et du caprice des nuées. Lui seul, qui sait se

préserver, par son raisonnement, de la peur et du danger, a le pouvoir

et l'instinct de sentir ce qu'il y a de beau dans ce vacarme.»

Brulette écoutait le muletier avec un grand saisissement. Elle suivait

ses yeux et tous ses gestes, et goûtait chaque chose qu'il disait, sans

s'expliquer à elle-même comment des paroles et des idées si nouvelles

lui montaient la tête et lui échauffaient le coeur. Je m'en sentais bien

un peu touché aussi, encore que j'y fisse plus de résistance: car Huriel

avait une mine si aimable et si résolue sous son barbouillage, qu'on en

était gagné malgré soi, comme lorsqu'on se voit surpassé au mail par un

si beau joueur qu'on lui rend hommage tout en perdant son enjeu.

Nous n'étions pas pressés de finir notre souper, car, de vrai, nous

étions très-bien séchés, et quand notre feu ne fut plus qu'un tas de

cendres chaudes, le temps était devenu si doux et si clair que nous nous

trouvions très-dispos et tout à fait soutenus en courage et bien-être

par les joyeux propos et beaux devis du muletier. De temps en temps, il

se taisait pour écouter la rivière qui grondait toujours assez fort, et

comme les eaux, tombées dans les hauts, s'épanchaient vers son lit en

mille petits ruisseaux encore grouillants, il n'y avait point

d'apparence que nous pussions nous remettre en marche avant la tombée de

la nuit. Huriel ayant été encore s'en assurer, revint nous donner le

conseil de dormir. Il fit un lit à Brulette avec les bâtines des

animaux, et l'enveloppa bien de tout ce qu'il avait de vêtements de

rechange, toujours bien gaiement et sans lui conter davantage fleurette,

mais en lui marquant l'intérêt et la douceur qu'il aurait eus pour un

petit enfant.

Puis, il s'étendit, sans manteau ni coussins, sur la terre séchée aux

alentours du foyer, m'invitant à faire de même, et bientôt dormit comme

un loir, ou peu s'en faut.

J'étais bien tranquille, mais je ne dormais point, car je ne pouvais

goûter cette façon de dortoir, lorsque j'entendis au loin une sonnette,

comme si le clairin se fût détaché et écarté dans la forêt. Je me

soulevai et le vis bien tranquille au lieu où nous l'avions mis. C'était

donc un autre clairin qui nous annonçait l'approche ou le voisinage

d'autres muletiers.

Les maîtres sonneurs · 第 8 / 29 段