Et il se mit à genoux, ce qui entraîna tout le monde à en faire autant,

et même avec un recueillement singulier, car cet homme-là semblait avoir

puissance sur les esprits.

Quand on eut fini la prière, on le chercha; il avait disparu, et si

bien, qu'il y eût des gens qui se frottèrent les yeux, pensant qu'ils

avaient rêvé cette nuit de liesse et de folie.

Huitième veillée.

Brulette était toute tremblante, et quand je lui demandai ce qu'elle

avait et ce qu'elle pensait, elle me répondit en portant à sa joue le

revers de sa main:--Cet homme-là est aimable, Tiennet; mais il est bien

hardi.

Comme j'étais allumé un peu plus que de coutume, je me trouvai assez

courageux pour lui dire:--Si la bouche d'un étranger vous a offensé la

peau, celle d'un ami peut enlever la tache. Mais elle me repoussa en

répondant:--Il est parti, et il y a sagesse à oublier ceux qui s'en

vont.

--Mêmement le pauvre Joset?

--Oh! celui-là, c'est différent, dit-elle.

--Pourquoi différent? Vous ne répondez point? Ah! Brulette, vous en

tenez pour...

--Pour qui? dit-elle vivement. Comment s'appelle-t-il? Dis donc, puisque

tu le connais?

--C'est, lui répondis-je en riant, l'homme noir pour qui Joset s'est

donné au diable, et qui vous a fait peur, un soir de ce printemps que

vous étiez en ma maison.

--Non, non, tu te moques! Dis-moi son nom, son état, son pays?

--Non pas, Brulette! Tu dis qu'il faut oublier les absents, et j'aime

autant ne pas te faire changer d'avis.

Le monde de la paroisse s'étonna bien de voir le cornemuseux parti comme

par miracle, sans qu'on eût songé à s'informer de lui. Quelques-uns

l'avaient bien questionné; mais à l'un il avait dit être Marchois et

s'appeler d'une façon, à l'autre il avait dit autrement, et nul ne

savait la vérité. Je leur jetai encore un nom différent pour les

dérouter, non pas qu'Huriel le gâteux de blés eût rien à craindre de

personne, après qu'Huriel le cornemuseux avait si bien monté la tête à

tout le monde, mais pour me divertir, et aussi pour faire enrager

Brulette. Puis, quand on me demanda d'où je le connaissais, je répondis,

en me moquant, que je ne le connaissais pas; qu'il lui avait pris

fantaisie, en arrivant, de m'accoster comme un ami, et que j'avais

répondu de même par manière de plaisanter.

Cependant, Brulette m'ayant questionné à fond, force me fut de lui dire

ce que j'en savais, et encore que ce ne fût pas grand'chose, elle

regretta de l'entendre, car elle avait, comme beaucoup de gens du pays,

un grand préjugé contre les étrangers, et contre les muletiers

principalement.

Je pensai que cette répugnance lui ferait vitement oublier Huriel, et si

elle y songea, elle ne le montra guère, car elle continua la joyeuse vie

qui lui plaisait, sans marquer de préférence à personne, disant que,

voulant être femme aussi fidèle qu'elle était fille insoucieuse, elle

avait le droit de prendre son temps et d'étudier son monde; et tant qu'à

moi, me répétant souvent qu'elle ne voulait que mon amitié fidèle et

tranquille, sans idée de mariage.

Mon naturel ne me portant point à la tristesse, je n'en fis point de

maladie. Je me sentais bien un peu comme Brulette à l'endroit de la

liberté. J'usais de la mienne comme un garçon, et je prenais le plaisir

où je le trouvais, sans la chaîne. Mais, ma fougue passée, je revenais

toujours auprès de ma belle cousine, comme en une compagnie douce,

honnête et réjouissante, dont je me serais trop privé en essayant de

bouder contre moi-même. Elle avait plus d'esprit que toutes les filles

et femmes de l'endroit. Et puis, son logis était agréable, toujours

propre et bien gouverné, ne sentant point la gêne, et se remplissant,

dans les veillées d'hiver comme dans tous les autres chômages de

l'année, de la plus gentille jeunesse de la paroisse. Les filles

suivaient volontiers la compagnie de cette belle, parce qu'il y pleuvait

des garçons à choisir, et que, de temps en temps, elles y accrochaient

un mari pour leur compte. Mêmement Brulette se servait de l'estime qu'on

faisait de son esprit juste et de ses jolies paroles, pour décider les

jeunes gens à donner leur attention à des filles qui les convoitaient,

et elle s'y montrait généreuse comme font les riches qui savent bien ne

devoir jamais manquer.

Le grand-père Brulet aimait cette jeune compagnie et la réjouissait par

ses vieilles chansons et par beaucoup de belles histoires qu'il savait.

Par des fois, la Mariton venait aussi pour un moment, à seules fins

d'avoir à parler de son garçon, et c'était une femme de grande causette,

encore très-fraîche et donnant aux jeunes filles la vraie manière de se

bien habiller, car elle était élégante pour complaire à son maître

Benoît, lequel voulait que, par sa bonne mine et sa braverie, elle fit

belle enseigne à sa maison.

Il n'était même point rare qu'au passage, les vielleux du pays, voyant

là de la jeunesse rassemblée, ne se missent en besogne de faire danser

devant la porte, si bien que la Brulette, en son petit logis, sans autre

avoir de conséquence que sa gentillesse et sa belle grâce, devint comme

une reine, que les filles laides et délaissées critiquaient tout bas,

mais que les autres trouvaient plus de profit que de dépit à reconnaître

et à fréquenter.

Il y avait approchant une année qu'on se divertissait ainsi, sans avoir

reçu d'autres nouvelles de Joseph que deux lettres par lesquelles il

faisait connaître à sa mère qu'il était en bonne santé et gagnait bien

sa vie dans le Bourbonnais. Il n'y disait, point l'endroit de sa

demeurance, et les deux lettres portaient la marque de deux endroits

différents. Mêmement la seconde n'était guère commode à comprendre,

encore que notre nouveau curé fût très-adroit à lire les écritures; mais

il paraissait que Joseph s'était fait enseigner l'instruction, et

s'était essayé, pour la première fois, à écrire de lui-même. Enfin, vint

une troisième lettre, adressée à Brulette, et monsieur le curé la lut

bien couramment et la trouva clairement tournée. Celle-là disait que

Joseph était un peu malade et s'en remettait à la main d'un ami pour

donner de ses nouvelles. Ce n'était qu'une fièvre de printemps, et l'on

ne s'en devait point tourmenter. On y disait encore qu'il était avec des

amis, lesquels, faisant coutume de voyager, se mettaient en route pour

le pays de Chambérat, d'où ils écriraient encore, si son état venait à

s'empirer malgré les grands soins qu'ils lui donnaient.

--Mon Dieu! dit Brulette, quand le curé lui eut fait entendre ce qu'il y

avait sur ce papier, j'ai grand'peur qu'il ne se soit fait muletier

aussi, et je n'oserais dire à sa mère ni sa maladie ni l'état qu'il a

pris. La pauvre âme a bien assez de peines comme ça.

Et puis, regardant la lettre, elle demanda ce que disait la signature.

Monsieur le curé, qui n'y avait pas fait grande attention, mit ses

lunettes et se prit à rire, disant qu'il n'avait jamais vu chose

pareille, et qu'il avait beau s'y reprendre, il n'y voyait, en guise de

nom, que la représentation d'un bout d'oreille avec un anneau et une

manière de coeur passé dedans.--C'est, dit-il; quelque signe de

compagnonnage. Toute confrérie a ses emblèmes, et personne n'y connaît

goutte. Mais Brulette comprit fort bien, se troubla un peu, emporta la

lettre et l'examina souvent, je peux croire, d'un oeil moins indifférent

qu'elle ne le prétendait: car il lui poussa en tête l'idée de savoir

lire, et bien secrètement elle s'y mit, avec l'aide d'une ancienne fille

de chambre de noble, qui était retirée mercière en notre bourg, et qui

venait souvent babiller en une maison si bien achalandée de monde, comme

était celle de ma cousine.

Il ne fallut pas grand temps à une tête si futée pour en savoir long,

et, un beau jour, je fus bien étonné de voir qu'elle écrivait des

chansons et des prières qui paraissaient moulées finement. Je ne pus

m'empêcher de lui demander si c'était pour correspondre avec Joseph ou

avec le beau muletier qu'elle s'apprenait des malices au-dessus de son

état.

--Il s'agit bien de ce faraud aux oreilles percées! fit-elle en riant.

Me crois-tu fille si peu réfléchie que d'envoyer des lettres à un garçon

étranger? Mais si Joseph nous revient savant, il aura bien fait de se

sortir de sa bêtise, et, tant qu'à moi, je ne suis point fâchée non plus

d'être un peu moins sotte que je n'étais.

--Brulette, Brulette, lui dis-je, vous mettez votre idée hors de votre

pays et de vos amis! Ça vous portera malheur, prenez-y garde! Je ne

suis pas plus tranquille pour Joseph là-bas que pour vous ici.

--Tu peux être tranquille sur mon compte, Tiennet; j'ai la tête froide,

malgré qu'on en dise. Tant qu'à notre pauvre gars, j'en suis bien en

peine; car nous voilà, depuis six mois bientôt, sans nouvelles de lui,

et ce beau muletier, qui avait si bien promis d'en donner, n'y a plus

songé. La Mariton se désole de l'oubli de Joset, car elle n'a point su

sa maladie, et peut-être qu'il est mort sans que personne s'en doute.

Je lui remontrai que, dans ce cas-là, nous en aurions reçu

avertissement, et que le manque de nouvelles signifiait toujours bonnes

nouvelles.

--Tu diras ce que tu voudras, répondit-elle; j'ai rêvé, il y a deux

nuits, que je voyais arriver ici le muletier, nous rapportant sa musette

et nous annonçant qu'il avait péri. Depuis ce rêve, je suis attristée

dans mon coeur et me fais reproche d'avoir laissé passer tant de temps

sans songer à mon pauvre ami de jeunesse, et sans m'essayer à lui

écrire; mais où lui aurais-je envoyé ma lettre, puisque je ne sais pas

seulement où il est?

Disant cela, Brulette, qui était auprès de la fenêtre et regardait par

hasard au dehors, poussa un cri et devint toute blanche de peur. Je

regardai aussi et vis Huriel tout encharbonné et noirci dans sa figure

et ses habillements, comme je l'avais vu la première fois. Il venait

vers nous, et les enfants se sauvaient de son passage en criant: «Le

diable! le diable!» tandis que les chiens jappaient après lui.

Saisi de ce que m'avait raconté Brulette, et voulant lui épargner

d'apprendre trop vite une mauvaise nouvelle, je courus au-devant du

muletier, et ma première parole fut pour lui dire au hasard et dans un

grand trouble:--Est-ce donc qu'il est mort?

--Qui? Joseph? répondit-il; non, Dieu merci! Mais vous savez donc qu'il

est encore malade?

--Est-il en danger?

--Oui et non. Mais c'est devant Brulette que je te veux parler de lui.

Est-ce là sa maison? Conduis-moi auprès d'elle.

--Oui, oui, viens! lui dis-je; et, courant en avant, je dis à ma cousine

de se tranquilliser et que les nouvelles n'étaient point si mauvaises

qu'elle s'y attendait.

Elle appela vitement son grand-père qui chapusait dans la chambre

voisine, et se mit en devoir de recevoir honnêtement le muletier; mais,

le voyant si différent de l'idée qu'elle en avait gardée, si mal

connaissable dans sa couleur et son habillement, elle perdit contenance

et en détourna ses yeux avec tristesse et confusion.

Huriel s'en aperçut bien, car il se prit à sourire, et, relevant ses

rudes cheveux noirs, comme par hasard, mais de manière à montrer que le

gage de Brulette était toujours à son oreille:--C'est bien moi, dit-il

et non point un autre. Je viens exprès de mon pays pour vous parler d'un

ami qui, grâce à Dieu, n'est ni mort ni mourant, mais dont cependant il

faut que je vous entretienne un peu à loisir. Avez-vous celui de

m'écouter?

--Fort bien oui, dit le père Brulet. Asseyez-vous, mon homme; on va vous

servir.

--Il ne me faut rien, dit Huriel, prenant une chaise. J'attendrai

l'heure de votre repas. Mais, avant tout, je me dois faire connaître des

personnes à qui je parle.

--Parlez, dit mon oncle, on vous entendra.

Neuvième veillée.

Alors le muletier:--Je m'appelle Jean Huriel, muletier de mon état, fils

de Sébastien Huriel, qui est dit Bastien le grand bûcheux, maître

sonneur très-renommé, et ouvrier très-estimé dans les bois du

Bourbonnais. Voilà mes noms et qualités, dont je peux faire preuve et

honneur. Je sais que pour gagner plus de confiance, j'aurais dû me

présenter à vous comme j'ai le moyen de paraître; mais ceux de mon état

ont une coutume...

--Votre coutume, dit le père Brulet, qui lui portait grande attention,

je la connais, mon garçon. Elle est bonne ou mauvaise, selon que vous

êtes bons ou mauvais vous-mêmes. Je n'ai pas vécu jusqu'à présent sans

savoir ce que c'est que les muletiers, et comme j'ai roulé autrefois

hors du pays, je sais vos usages et comportements. On dit vos confrères

sujets à beaucoup de méfaits; on en a vu enlever des filles, battre des

chrétiens, voire les faire périr dans de méchantes disputes, et leur

enlever leur argent.

--Je pense, dit Huriel en riant, qu'on a beaucoup surpassé le mal en le

racontant. Les choses dont vous parlez sont si anciennes qu'on n'en

pourrait retrouver les auteurs, et la peur qu'on en a eu dans vos pays

les a augmentées, si bien que, pendant longues années, les muletiers

n'ont osé sortir des forêts qu'en grandes bandes et avec grand danger.

La preuve qu'ils se sont bien amendés et qu'on n'a plus à les craindre,

c'est qu'ils ne craignent plus rien eux-mêmes, et que me voilà seul au

milieu de vous.

--Oui, dit le père Brulet, qui n'était point aisé à persuader, mais vous

avez le noir sur la figure, pas moins! Vous avez juré à votre confrérie

de suivre son commandement, qui est de passer déguisé en cette mode dans

les pays où vous êtes encore suspects, afin que si l'un de vous y fait

quelque mal, on ne puisse pas dire, en voyant les autres plus tard:

«C'est lui ou ce n'est pas lui.» Enfin, vous êtes tous responsables les

uns pour les autres. Ça a son bon côté, qui est de vous faire amis bien

fidèles, chacun à la dévotion de tous; mais ça laisse une grande

doutance pour le restant de votre religion, et je ne vous cache pas que

si un muletier, tant bon garçon et avancé d'argent fût-il, venait me

demander mon alliance, je lui offrirais bien de bon coeur mon vin et ma

soupe, mais je ne le semonderais point d'épouser ma fille.

--Aussi, dit le muletier, l'oeil allumé et regardant hardiment Brulette

qui faisait semblant de penser à autre chose, n'ai-je point eu l'idée de

me présenter dans un pareil dessein; vous n'avez pas besoin de me

refuser, père Brulet, car vous ne savez pas si je suis marié ou garçon,

je ne vous en ai rien dit.

Brulette baissa les yeux tout a fait, sans laisser voir si elle était

contente ou fâchée du compliment: Puis elle reprit son courage, et dit

au muletier:--Il ne s'agit point de cela, mais de Joset, dont vous

deviez nous donner nouvelles, et dont la santé m'angoisse beaucoup le

coeur. Voilà mon grand-père qui a élevé ce garçon et qui lui porte de

l'intérêt: ne sauriez-vous nous parler de lui avant toutes choses?

Huriel regarda très-fixement Brulette, parut surmonter un moment de

chagrin et se raffermir en lui-même pour parler; puis il dit:

--Joseph est malade, assez malade pour que je me sois décidé à venir

dire à celle qui en est l'auteur: «Voulez-vous le guérir, et cela est-il

en votre pouvoir?».

--Qu'est-ce que vous chantez là? dit mon oncle ouvrant l'oreille, qu'il

commençait à avoir un peu dure. En quoi ma fille peut-elle guérir cet

enfant dont nous parlons?

--Si j'ai parlé de moi avant de parler de lui, répondit Huriel, c'est

que j'avais à en dire des choses délicates et que vous n'auriez point

souffertes du premier venu. À présent, si vous me jugez honnête homme,

permettez-moi d'exposer tout ce que je pense et tout ce que je sais.

--Expliquez-vous sans crainte, dit vivement Brulette; je ne m'embarrasse

d'aucune idée qu'on puisse avoir de moi.

--Je n'ai de vous qu'une bonne idée, belle Brulette, répartit le

muletier: ce n'est pas votre faute si Joseph vous aime; et si vous le

lui rendez dans le secret de votre coeur, personne n'a le droit de vous

en blâmer. On peut envier Joseph dans ce cas-là, mais non point le

trahir, ni vous faire de la peine. Sachez donc comment vont les choses

entre lui et moi depuis le jour où nous avons fait amitié ensemble, et

où je lui ai persuadé de venir apprendre, en mon pays, la musique dont

il se montrait si affolé.

--Je ne sais pas si vous lui avez rendu là un bien beau service, observa

mon oncle; m'est avis qu'il aurait pu l'apprendre ici tout aussi bien,

et sans chagriner ni inquiéter son monde.

--Il m'a dit, reprit Huriel, et je l'ai bien vu depuis, qu'il ne serait

pas souffert par les autres sonneurs. D'ailleurs, je lui devais la

vérité, puisqu'il me donnait sa confiance quasiment à la première vue.

La musique est une herbe sauvage qui ne pousse pas dans vos terres. Elle

se plaît mieux dans nos bruyères, je ne saurais vous-dire pourquoi; mais

c'est dans nos bois et dans nos ravines qu'elle s'entretient et se

renouvelle comme les fleurs de chaque printemps; c'est là qu'elle

s'invente et fait foisonner des idées pour les pays qui en manquent;

c'est de là que vous viennent les meilleures choses que vous entendez

dire à vos _sonneux_; mais comme ils sont paresseux ou avares, et que

vous vous contentez toujours du même régal, ils viennent chez nous une

fois en leur vie, et se nourrissent là-dessus tout le restant. À cette

heure même, ils font des élèves qui rabâchent nos vieux airs en les

corrompant, et qui se croient dispensés de venir consulter nos anciens.

Donc un jeune homme bien intentionné comme toi, disais-je à votre Joset,

qui s'en irait boire à la source, s'en reviendrait si frais et gras

nourri que personne ne pourrait se soutenir contre lui.

»C'est pourquoi Joset fit accord de partir à la Saint-Jean ensuivante,

et de s'en aller en Bourbonnais, ou il trouverait, à la fois, de

l'ouvrage pour vivre dans nos bois et des leçons du meilleur maître. Car

il faut vous dire que les plus fameux inventeurs sont dans le haut

Bourbonnais, vers les bois de pins, du côté où la Sioule descend emmi

les monts-dômes, et que mon père, natif du bourg nommé Huriel, d'où il a

pris son nom, a passé sa vie dans les meilleurs endroits et se tient

toujours en bonne haleine et provision de belle science. C'est un homme

qui n'aime pas à travailler deux ans de suite au même pays, et plus il

avance en âge, plus il est vif et changeant. Il était en la forêt de

Tronçay l'an dernier; il a été ensuite en celle de l'Épinasse, et il

est, à cette heure, en celle de l'Alleu, où Joset, toujours fendant,

bûchant et cornemusant avec lui, l'a suivi fidèlement, l'aimant comme

s'il était son fils et se louant d'en être pareillement aimé.

»Il s'y est trouvé aussi heureux que peut l'être un amant séparé de sa

maîtresse; mais la vie n'est pas si douce et si commode chez nous que

dans vos pays, et malgré que mon père, conseillé par son expérience, le

voulait retenir, Joseph, pressé de réussir, a un peu trop usé de son

souffle dans nos instruments, qui sont, comme vous avez pu voir, d'autre

taille que les vôtres, et qui fatiguent l'estomac, tant qu'on n'a pas

trouvé la vraie manière de les enfler: si bien que les fièvres l'ont

pris et qu'il a commencé de cracher du sang. Mon père connaissant le

mal, et sachant le gouverner, lui a retiré sa musette et lui a

recommandé le repos; mais si son corps y a gagné d'une façon, il s'y est

empiré de l'autre. Il s'est arrêté de tousser et de cracher du sang,

mais il est tombé dans un ennui et dans une faiblesse qui ont donné

frayeur pour sa vie; si bien qu'il y a huit jours, revenant d'un de mes

voyages, j'ai trouvé Joset si pâle que je ne le reconnaissais point, et

si lâche sur ses jambes qu'il ne se pouvait porter.

»Questionné par moi, il m'a dit bien tristement et versant des larmes:

«Je vois bien, mon Huriel, que je vas mourir au fond de ses bois, loin

de mon pays, de ma mère, de mes amis, et sans avoir été aimé de celle à

qui j'aurais tant voulu montrer mon savoir. L'ennui me mange la tête et

l'impatience me sèche le coeur. J'aurais mieux souhaité que ton père me

laissât m'achever en cornemusant. Je me serais éteint en envoyant de

loin à celle que j'aime toutes les douceurs que ma bouche n'a jamais su

lui dire, et en rêvant que j'étais à son côté. Sans doute le père

Bastien a eu bonne intention, car je sentais bien que je m'y tuais par

trop d'ardeur. Mais qu'est-ce que je gagne à mourir moins vite? Il n'en

faut pas moins que je renonce à la vie, puisque, d'une part, me voilà

sans pain et à votre charge, faute de pouvoir bûcher; et que, de

l'autre, je me vois trop chétif de ma poitrine pour cornemuser. Ainsi,

c'est fait de moi. Je ne serai jamais rien, et je m'en vas, sans avoir

tant seulement le plaisir de me remémorer un jour d'amour et de

bonheur.»

Ne pleurez pas, Brulette, continua le muletier en lui prenant la main

dont elle s'essuyait le visage; tout n'est pas encore perdu. Écoutez-moi

jusqu'à la fin.

»Voyant l'angoisse de ce pauvre enfant, je m'en allai querir un bon

médecin, lequel, l'ayant examiné, nous dit qu'il avait plus d'ennui que

de maladie, et qu'il répondait de le bien guérir, s'il pouvait se

retenir de sonner et se dispenser de bûcher encore un mois durant.

Quant au dernier point, c'était bien commode; mon père n'est pas

malheureux, ni moi non plus, Dieu merci, et nous n'avons pas grand

mérite à prendre soin d'un ami empêché dans son travail; mais l'ennui de

ne point musiquer et d'être là, loin de son monde, privé de voir sa

Brulette, sans profit pour son avancement, a fait mentir le médecin. Un

mois s'est quasiment passé, et Joset n'est pas mieux. Il ne voulait pas

vous le faire assavoir, mais je l'y ai décidé; et mêmement, je le

voulais amener ici avec moi. Je l'avais bien arrangé sur un de mes

mulets et vous le reconduisais déjà, lorsqu'au bout de deux lieues, il

est tombé en faiblesse, et j'ai été obligé de le reporter à mon père,

lequel m'a dit: «Va-t'en au pays de ce garçon et ramène ici sa mère ou

sa fiancée. Il n'est malade que de chagrin, et, en voyant l'une ou

l'autre, il reprendra courage et santé pour achever ici son

apprentissage ou pour s'en retourner chez lui.»

»Cela dit devant Joset l'a beaucoup secoué: «Ma mère, criait-il comme un

enfant; ma pauvre mère, qu'elle vienne au plus tôt!» Mais bien vite il

se reprenait: «Non, non! je ne veux pas qu'elle me voie mourir; son

chagrin m'achèverait trop malheureusement!--Et Brulette? lui disais-je

tout bas.--Oh! Brulette ne viendrait pas, faisait-il; Brulette est

bonne; mais il n'est point possible, qu'elle n'ait pas fait choix d'un

amoureux qui la retiendrait de me venir consoler.»

»Alors, j'ai fait jurer à Joset qu'il prendrait au moins patience

jusqu'à mon retour, et je suis venu. Père Brulet, décidez de ce qu'il

faut faire, et vous, Brulette, consultez votre coeur.

--Maître Huriel, dit Brulette en se levant, j'irai, encore que je ne

sois point la fiancée de Joseph, comme vous le dites, et que rien ne

m'oblige envers lui, sinon que sa mère m'a nourrie de son lait et portée

en ses bras. Mais pourquoi pensez-vous que ce jeune homme est épris de

moi, puisque, aussi vrai que voilà mon grand-père, il ne m'en a jamais

dit le premier mot?

--Il m'avait donc bien dit la vérité? s'écria Huriel, comme charmé de ce

qu'il entendait; mais, se raccoisant aussitôt: Il n'en est pas moins

vrai, dit-il, qu'il en peut mourir, d'autant plus que l'espoir ne le

soutient pas, et je dois ici plaider sa cause et dire ses sentiments.

--En êtes-vous chargé? dit Brulette avec fierté, et aussi avec un peu de

dépit contre le muletier.

Les maîtres sonneurs · 第 7 / 29 段