--Eh bien! Brulette, répondis-je, puisque tu veux que je sois juste,

sois-le aussi. Dans toute ma vie, j'ai vu deux filles, deux enfants,

l'on peut dire, à l'une desquelles j'aurais barguigné à donner la

préférence, si l'on m'eût dit dans ce temps-là, où je n'étais qu'un

enfant moi-même: «Voilà les deux mignonnes qui t'écouteront dans la

suite des temps; choisis celle que tu voudrais avoir pour femme.»

J'aurais sans doute dit: «C'est ma cousine,» parce que je te connaissais

aimable, et que, de l'autre, je ne savais rien de rien, l'ayant vue en

tout dix minutes. Et cependant, par réflexion, il est possible que

j'eusse senti quelque regret, non parce qu'elle était plus parfaite que

toi en beauté, je ne crois point la chose possible; mais parce qu'elle

me donna un baiser gros et bon sur chaque joue, lequel je n'avais et

n'ai encore jamais reçu de toi. D'où j'aurais pu conclure qu'elle était

fille à donner un jour son coeur bien franchement, tandis que la

discrétion du tien me tenait dès lors, et m'a toujours tenu depuis, en

peine et en crainte.

--Où donc est cette fille à présent? demanda Brulette, qui me parut

saisie de ce que je disais; et comment est-ce qu'on la nomme?

Elle fut bien étonnée d'apprendre que je ne savais ni son nom ni son

pays, et que dans ma souvenance, je ne la pouvais désigner qu'en

l'appelant la _fille des bois_. Je lui racontai simplement la petite

aventure de la charrette embourbée, et elle en prit occasion de me faire

plus de questions que je n'en pouvais contenter; car il y avait déjà de

la confusion dans mes remembrances, et je ne faisais point tant d'état

d'une si chétive affaire que Brulette en voulait supposer. Sa tête

travaillait pour comprendre chaque mot qu'elle m'arrachait, et on eût

dit qu'elle se questionnait elle-même, avec un peu de dépit, pour savoir

si elle était assez jolie pour avoir tant d'exigences, et si le moyen de

plaire aux garçons était la franchise ou le déguisement.

Peut-être qu'elle fut tentée un petit moment de me faire oublier, par

des coquetteries, cette petite revenante que j'avais dans la tête, et

qui, plus que de raison, lui portait ombrage; mais après deux ou trois

mots de badinage, elle répondit à mes reproches:--Non, Tiennet, je ne

te ferai pas un tort d'avoir eu des yeux pour une jolie fille, quand la

chose est innocente et naturelle comme tu me la racontes; mais cette

bêtise-là, dont nous venons d'amuser nos esprits, a tourné le mien, je

ne sais comment, à des réflexions sérieuses sur toi et sur moi. Je suis

coquette, mon bon cousin; je sens cette fièvre-là jusque dans la racine

de mes cheveux; je ne sais point si j'en guérirai; mais, telle que me

voilà, je ne songe à l'amour et au mariage que comme à la fin de toute

aise et de toute fête. J'ai dix-huit ans, et c'est déjà l'âge de

réfléchir: eh bien, la réflexion ne me vient encore que comme un coup de

poing dans l'estomac; tandis que toi, dès l'âge de quinze ou seize ans,

tu t'es déjà questionné sur la manière d'être heureux en ménage. Et

là-dessus, ton coeur simple t'a fait une réponse juste: c'est qu'il te

fallait une bonne amie simple et juste comme toi-même, et sans malice,

fierté ni folie. Or je te tromperais vilainement si je te disais que je

suis ton fait. Que ce soit caprice ou défiance, je ne me sens portée

pour aucun de ceux que je peux choisir, et je ne voudrais pas répondre

de changer bientôt. Plus je vas, plus ma liberté et ma gaieté me

plaisent. Sois donc mon ami, mon camarade et mon parent; je t'aimerai

comme j'aime Joseph, et mieux encore si tu es plus fidèle à mon amitié;

mais ne songe plus à m'épouser. Je sais que tes parents y seraient

contraires, et moi-même je le serais malgré moi, et avec le regret de te

mécontenter. Voyons, voilà qu'on nous observe et qu'on court après nous

pour déranger le discours trop long que nous faisons ensemble. Veux-tu

ne me point bouder, prendre ton parti, et me rester frère? Si tu dis

oui, nous ferons la _jaunée_ de Saint-Jean en arrivant au bourg, et nous

ouvrirons gaiement la danse tous les deux.

--Allons, Brulette! lui dis-je en soupirant, c'est comme tu voudras; je

ferai mon possible pour ne plus t'aimer que comme tu me le commandes,

et, dans tous les cas, je te resterai bon parent et bon ami, comme c'est

mon devoir.

Elle me prit la main, et s'amusant à faire galoper ses amoureux, elle

courut avec moi jusque sur la place du bourg, où déjà les vieux de

l'endroit avaient dressé les fagots et la paille de la jaunée. Brulette

fut requise, comme étant arrivée la première, d'y mettre le feu, et

bientôt la flamme s'éleva jusqu'au-dessus du porche de l'église.

Mais nous n'avions point de musique pour danser, lorsque le garçon à

Carnat, qui s'appelait François, arriva avec sa musette et ne se fit

point prier pour nous venir en aide, car lui aussi en tenait sa bonne

part pour Brulette, comme les autres.

On se mit donc à baller bien joyeusement; mais, au bout de peu de

minutes, chacun s'écria que cette musique coupait les jambes. François

Carnat y était encore trop novice, et il avait beau faire de son mieux,

on ne pouvait pas se mettre en train. Il s'en laissa plaisanter, et

continua, bien content d'avoir occasion de s'exercer, car c'était, je le

crois, la première fois qu'il faisait danser le monde.

Ça ne faisait l'affaire de personne, et quand on vit que cette danse, au

lieu d'adoucir les jambes déjà lasses, ne faisait que les achever, on

parla de se dire bonsoir, ou d'aller finir la journée entre hommes au

cabaret. Brulette et les autres fillettes se récrièrent, nous traitant

de beuveraches et de malplaisants garçons; et cela fit un débat, au

milieu duquel un grand beau sujet se montra tout d'un coup, avant qu'on

eût pu voir d'où il sortait.

--Oui-dà, enfants! cria-t-il d'une voix si forte qu'elle couvrit tout

notre vacarme et se fit écouter d'un chacun: vous voulez danser encore?

qu'à cela ne tienne! Voilà un cornemuseux de rencontre qui vous en

baillera tant que vous en voudrez, et qui, mêmement, ne vous prendra

rien pour sa peine. Donnez-moi ça, dit-il à François Carnat, et

m'écoutez: ça vous pourra servir, car, encore que je ne fasse point mon

état de musiquer, j'en sais un peu plus long que vous.

Et, sans attendre le consentement de François, il enfla sa musette et se

mit à en jouer, aux cris de joie des filles et au grand remercîment des

garçons.

J'avais, dès les premiers mots, reconnu la voix et l'accent bourbonnais

du muletier; mais je ne pouvais en croire mes yeux, tant je le voyais

changé à son profit.

Au lieu de son sarrau encharbonné, de ses vieilles guêtres de cuir, de

son chapeau cabossé et de sa figure noire, il avait un habillement neuf,

tout en fin droguet blanc jaspé de bleu, du beau linge, un chapeau de

paille enrubané de trente-six couleurs, la barbe faite, la face bien

lavée et rose comme une pêche: enfin, c'était le plus bel homme que

j'aie vu de ma vie: grand comme un chêne, bien pris de tout son corps,

la jambe sèche et nerveuse, les dents comme un chapelet de graines

d'ivoire, les yeux comme deux lames de couteau, et l'air avenant d'un

bon seigneur. Il reluquait toutes nos filles, souriant aux belles, riant

jusqu'aux oreilles devant celles qui n'avaient pas bonne grâce, mais se

montrant joyeux et bon compère à tout le monde, encourageant et animant

la danse de l'oeil, du pied et de la voix; car il ne soufflait que peu

dans la musette, tant il était habile à gouverner son vent, et disait,

entre chaque bouffée, mille drôleries et sornettes qui mettaient tous

les esprits en joie et folie.

Et de plus, au lieu de compter les reprises et carrements comme font les

ménétriers de profession, qui s'arrêtent tout juste, quand ils ont gagné

leurs deux sous par chaque couple, il se mit à cornemuser d'affilée un

bon quart d'heure durant, changeant ses airs on ne sait comment, car il

passait de l'un à l'autre sans qu'on en vît la couture; et c'était les

plus belles bourrées du monde, toutes inconnues chez nous, mais si

enlevantes et d'un mouvement si dansable, qu'il nous semblait voler en

l'air plutôt que gigotter sur le gazon.

Je crois qu'il aurait cornemusé et que nous aurions dansé toute la nuit

sans nous lasser, ni lui ni nous autres, s'il n'eût été dérangé par le

père Carnat, lequel du cabaret de la Biaude, entendant si bien mener sa

musette, était arrivé, bien étonné et bien fier du savoir de son garçon.

Mais quand il vit l'instrument dans les mains d'un étranger, et François

qui prenait sa part de la danse sans songer à mal, la colère le gagna,

et, poussant le muletier par surprise, il le fit sauter, de la pierre où

il était juché, tout au beau milieu de la danse.

Maître Huriel fut un peu étonné de l'aventure, et, se retournant, il vit

Carnat tout dépité, qui lui faisait semonce de lui rendre son

instrument.

Vous n'avez point connu Carnat le cornemuseux; c'était déjà un homme

d'âge en ce temps-là, mais encore solide, et malicieux comme un vieux

diable.

Le muletier commença de lui montrer les poings; mais, retenu par ses

cheveux blancs, il lui rendit doucement la musette, en lui

répondant:--Vous auriez pu m'avertir avec plus d'honnêteté, mon vieux;

mais s'il vous fâche que je prenne votre place, je vous la rends de bon

coeur; d'autant que je serai content de danser à mon tour, si la

jeunesse d'ici veut souffrir un étranger en sa compagnie.

--Oui, oui! dansez! vous l'avez bien gagné! cria le monde de la

paroisse, qui s'était tout rassemblé autour de sa belle musique, et qui

déjà s'était affolé de lui, les vieux comme les jeunes.

--Or donc, dit-il en prenant la main de Brulette, qu'il avait regardée

plus que toutes les autres, je demande, pour mon payement, de danser

avec cette jolie blonde, quand même elle serait déjà engagée.

--Elle est engagée avec moi, Huriel, dis-je au muletier; mais comme nous

sommes amis, je te cède mon droit pour cette bourrée.

--Merci! répondit-il, en me donnant une poignée de main; et il ajouta

dans mon oreille:--Je ne voulais point avoir l'air de te connaître; si

tu n'y vois pas d'inconvénient pour toi, à la bonne heure!

--Ne dites pas que vous êtes muletier, repris-je, et tout ira bien.

Tandis qu'un chacun me questionnait sur l'étranger, une autre question

s'élevait sur la pierre des ménétriers: le père Carnat ne voulait ni

jouer, ni faire jouer son garçon. Mêmement, il lui faisait grand

reproche de s'être laissé supplanter par un homme inconnu, et plus on

voulait arranger la chose en lui disant que cet étranger ne prenait pas

d'argent, plus il se fâchait rouge. Il en vint à ne se plus connaître

quand le père Maurice Viaud lui dit qu'il était un jaloux, et que cet

étranger en remontrerait à tous ceux de son état dans le pays.

Alors, il vint au milieu de nous, et, s'adressant à Huriel, lui demanda

s'il avait patente pour cornemuser, ce qui fit rire tout le monde, et le

muletier encore plus. Enfin, sommé de répondre à ce vieux enragé, Huriel

lui dit:--Je ne sais pas les coutumes de votre pays, mon vieux; mais

j'ai assez voyagé pour connaître la loi, et je sais que nulle part en

France les artistes ne payent patente.

--Les artistes? fit Carnat, étonné d'un mot que, pas plus que nous, il

n'avait jamais ouï employer. Qu'est-ce que vous entendez par là? Est-ce

une sottise que vous me voulez dire?

--Non point! reprit Huriel; je dirai les musiqueux, si vous voulez, et

je vous déclare que je suis libre de musiquer sans payer aucun droit au

roi de France.

--Bien, bien, je sais ça, répondit Carnat; mais ce que vous ne savez

pas, vous, c'est qu'au pays d'ici, les musiqueux payent un droit au

corps des ménétriers pour avoir licence d'exercer, et ils en reçoivent

lettres patentes, s'ils en sont agréés après les épreuves.

--Oui-da! Je connais cela, répondit Huriel, et sais très-bien quelle

monnaie il faut empocher ou débourser dans vos épreuves. Je ne vous

conseillerais pas de m'y essayer; mais, heureusement pour vous, je

n'exerce pas votre état et ne prétends rien chez vous; je joue gratis où

il me plaît, et cela, nul ne m'en peut empêcher, par la raison que je

suis reçu maître sonneur, tandis que vous ne l'êtes peut-être point,

vous qui parlez si haut.

Carnat s'apaisa un peu à cette parole, et ils se dirent tout bas

quelques mots que personne n'entendit, par lesquels ils se firent

connaître l'un à l'autre qu'ils étaient de la même corporation, sinon de

la même compagnie. Les deux Carnat, n'ayant plus rien à objecter, vu que

tout le monde rendait témoignage pour Huriel qu'il avait joué sans se

faire payer, se retirèrent tout grommelants, et en disant des

malhonnêtetés que personne ne voulut relever, afin d'en finir.

Dès qu'ils furent partis, on appela la Marie Guillard, qui était une

petite jeunesse très-subtile de sa langue, et on la fit chanter, pour

que l'étranger pût avoir son plaisir de la danse.

Il ne dansait pas de la même manière que nous autres, encore qu'il

s'accordât très-bien à nos carrements et à notre mesure; mais il avait

meilleure façon et donnait du jeu à tout son corps si librement, qu'il

paraissait encore plus beau et plus grand que de coutume. Brulette y fit

attention, car, au moment qu'il l'embrassa, comme c'est la manière de

chez nous au commencement de chaque bourrée, elle devint toute rouge et

confuse, contrairement à son habitude, qui était tranquille et

indifférente à ce baiser-là.

J'en augurai qu'elle m'avait un peu surfait son mépris pour l'amour;

mais je n'en témoignai rien, et j'avoue qu'en dépit de tout, je me

coiffais pour mon compte des grands talents et des belles façons du

muletier.

La danse finie, il vint à moi, tenant Brulette par le bras et me disant:

--C'est à ton tour, mon camarade, et je ne peux pas te faire plus grand

remercîment que de te rendre cette jolie danseuse. C'est une vraie

beauté de mon pays, et, à cause d'elle, je fais réparation à la race

berrichonne; mais pourquoi finir sitôt la fête? Est-ce qu'il n'y a pas,

dans votre bourg, une autre musette que celle de ce vieux chagriné?

--Si fait, dit vivement Brulette à qui l'envie de danser encore fit

échapper le secret qu'elle eût voulu garder; mais, tout aussitôt, elle

se reprit en rougissant, et ajouta. Du moins, il y a des pipeaux et des

porchers qui en savent jouer tant bien que mal.

--Fi! des pipeaux! dit le muletier; si on vient à rire, on les avale, et

ça fait tousser. J'ai la bouche trop grande; pour ces instruments-là, et

c'est pourtant moi qui veux vous faire danser, gentille Brulette; car

c'est votre nom, je l'ai entendu, dit-il encore en s'éloignant un peu

avec elle et moi; et je sais qu'il y a chez vous une musette belle et

bonne, venant du Bourbonnais, et appartenant à un certain Joseph Picot,

votre ami d'enfance, votre camarade de première communion.

--Oh! oh! d'où savez-vous cela? dit Brulette bien confondue. Vous

connaissez donc notre Joseph? Et peut-être pourriez-vous nous dire où il

a passé?

--En êtes-vous en peine? dit Huriel en l'observant.

--Si fort en peine que je vous remercierais, d'un grand coeur, de m'en

donner nouvelles.

--Eh bien, je vous en donnerai, mignonne; mais pas avant que vous m'ayez

remis sa musette, que je suis chargé de lui porter au pays où il est

maintenant.

--Quoi? dit Brulette, il est donc déjà bien éloigné?

--Assez pour ne pas avoir envie de revenir.

--Vrai, il ne reviendra pas? Il s'en va pour tout à fait? Voilà qui

m'ôte l'envie de rire et de danser.

--Oh! ma belle enfant, fit Huriel, vous êtes donc la fiancée de ce petit

Joseph? Il ne m'avait pas dit cela!

--Je ne suis la fiancée de personne, répondit Brulette en se redressant.

--Et pourtant, reprit le muletier, voilà un gage qu'on m'a dit de vous

montrer, dans le cas où vous douteriez que je suis chargé d'emporter la

musette.

--Où donc? quel gage? fis-je a mon tour.

--Regardez à mon oreille, dit le muletier, en relevant une poignée de

ses cheveux noirs tout crépus, et en nous montrant un tout petit coeur

en argent, passé par son anneau à une grande boucle en or fin qui lui

traversait l'oreille à la manière des bourgeois de ce temps-là.

Je crois bien que ces oreilles percées commencèrent à donner dans la vue

de Brulette, car elle lui dit:--Vous n'êtes pas ce que vous paraissez,

et je vois bien que vous n'êtes pas un homme à vouloir tromper de

pauvres gens. D'ailleurs, c'est bien à moi, le gage que vous portez là;

ou plutôt c'est à Joset, car c'est un cadeau que sa mère m'a fait le

jour de notre première communion, et que je lui ai donné en souvenance

de moi, le lendemain, quand il a quitté la maison pour entrer dans un

service. Or donc, Tiennet, me dit-elle, va-t'en à mon logis, chercher la

musette, et l'apporte là, sous le porche de l'église où il fait noir,

sans qu'on voie où tu l'as prise, car le père Carnat est un homme

méchant qui ferait des peines à mon grand-père s'il savait que nous nous

sommes prêtés à une pareille chose.

Septième veillée.

Je fis ce qui m'était commandé, laissant, à contre-coeur, Brulette seule

avec le muletier, dans un endroit de la place déjà bien embruni par la

nuit tombante. Quand je revins, portant la musette pliée et démontée

sous ma blouse, je les retrouvai au même coin, devisant avec beaucoup

d'action, et Brulette me dit:--Tiennet, je te prends à témoin que je ne

suis point consentante à donner à cet homme-là le gage qu'il a pendu à

son oreille. Il prétend ne me le point rendre, parce que, de fait, c'est

propriété pour Joset; mais il dit que Joset ne le lui reprendra pas, et

encore que ce soit une petite chose qui n'a pas la conséquence de dix

sous vaillant, il ne me plaît pas d'en faire don à un étranger. Je

n'avais pas plus de douze ans quand je l'ai baillé à Joset, et il

faudrait être fin pour y entendre malice; mais puisqu'on veut qu'il y en

ait, ce m'est une raison de plus pour le refuser à un autre.

Il me sembla que Brulette se donnait trop de mal pour enseigner au

muletier qu'elle n'était point l'amoureuse de Joset, et que, pour sa

part, le muletier était content de lui trouver le coeur libre

d'engagements. En tout cas, il ne se gêna guère pour continuer à la

courtiser devant moi.

--Mignonne, lui dit-il, vous avez tort de vous défier. Je ne veux faire

montre de vos dons à personne, encore qu'il y eût de quoi être glorieux

s'ils étaient miens; mais je reconnais ici, devant Tiennet, que vous ne

m'encouragez point à vous aimer. Dire que cela m'en empêchera, je n'en

réponds pas; mais, à tout le moins, vous êtes forcée de souffrir que je

me souvienne de vous, et que j'estime ce gage de dix sous vaillant à mon

oreille, plus qu'aucune autre chose que j'aie jamais convoitée. Joseph

est mon ami, et je sais qu'il vous aime; mais l'amitié de ce garçon-là

est si tranquille, qu'il ne songera pas seulement à me redemander son

gage. Or donc, si nous nous revoyons dans un an, ou dans dix, vous le

retrouverez là, à moins que l'oreille n'y soit plus.

Et disant ainsi, il prit et embrassa la main de Brulette, et se mit en

devoir de rajuster et d'enfler la cornemuse.

--Que faites-vous là? lui dit-elle. Quant à moi, je vous l'ai dit,

puisque Joset quitte sa mère et ses amis pour longtemps, j'ai de la

peine et ne veux plus me divertir; et tant qu'à vous, vous vous mettez

en danger d'une bataille, si d'autres cornemuseux du pays viennent à

passer.

--Bah! bah! répondit Huriel, c'est ce qu'on verra; ne vous inquiétez pas

de moi; et quant à vous, Brulette, vous danserez, ou je croirai que vous

êtes amoureuse d'un ingrat qui vous quitte.

Soit que Brulette eût trop de fierté pour laisser prendre cette idée-là,

soit que le diable de la danse fut plus fort qu'elle, sitôt que la

musette, dressée et enflée, commença de sonner, elle n'y put tenir et se

laissa emmener par moi à la bourrée.

Vous ne sauriez croire, mes amis, quels cris de contentement et

d'émerveillance il y eut sur la place, au bruit tonnant de cette musette

bourbonnaise et au retour du muletier, que l'on croyait déjà parti. On

ne dansait plus que d'un pied et on allait finir, quand il reparut sur

la pierre des ménétriers. Aussitôt ce devint comme une rage, on ne s'y

mit plus à quatre ni à huit, mais bien à seize ou à trente-deux, se

tenant par les mains, sautant, criant et riant, que le bon Dieu n'aurait

pu y placer un mot.

Et bientôt après, les vieux, les jeunes, les petits enfants qui ne

savaient pas encore mener leurs jambes, comme les grands-pères qui ne

tenaient quasi plus sur les leurs, les vieilles qui se trémoussaient à

l'ancienne mode, les gars maladroits qui n'avaient jamais pu mordre à la

mesure, tout se mit en branle, et, pour un peu, la cloche de la paroisse

s'y serait mise aussi d'elle-même. Jugez donc une musique, la plus

belle qu'on eût ouïe au pays, et qui ne coûtait rien! même elle

paraissait aidée du diable, puisque le cornemuseux ne demandait jamais

grâce, et faisait éreinter tout le monde sans se lasser.--J'en veux

avoir le dernier! s'écriait-il, à chaque fois qu'on lui conseillait de

se reposer; je prétends que la paroisse entière y crève et que nous

soyons encore tous ici au lever du soleil, moi debout et vaillant, vous

autres me demandant merci!--Et lui de cornemuser, et nous tous de

trépigner comme des fous.

La mère Biaude, voyant qu'il y avait là de l'ouvrage et du profit, avait

fait apporter des bancs, des tables, du boire et du manger, et comme, de

ce dernier article, elle n'était pas assez fournie pour tant de ventres

creusés par la danse, un chacun se mit en devoir de livrer aux amis et

parents qu'il avait là tout ce que son logis contenait de victuailles

pour la semaine. Qui apportait un fromage, qui un sac de noix, qui un

quartier de chèvre, ou un cochon de lait, lesquels furent rôtis ou

grillés à la cantine vitement dressée. C'était comme une noce où les

voisins se seraient invités les uns les autres. Les enfants ne se

couchèrent point, on n'eut pas le temps d'y songer, et ils dormirent en

tas de moutons sur le bois de travail toujours emmagasiné sur le commun,

au bruit enragé de la danse et de la musette qui ne s'arrêtait que le

temps d'entonner au cornemuseux une chopine du meilleur vin.

Et tant plus il buvait, tant plus il était gaillard et cornemusait en

manière admirable. Enfin, l'appétit venant aux plus solides, Huriel fut

forcé de finir, faute de danseurs à contenter; et, ayant gagné sa

gageure de nous enterrer tous, il consentit à souper. Chacun l'invitait

et se disputait l'honneur et le plaisir de le régaler; mais voyant que

Brulette venait à ma table, il accepta mon offre et s'assit à côté

d'elle, tout bouillant d'esprit et de belle humeur. Il y mangea vite et

bien; mais, au lieu d'être appesanti par la digestion, il fut le premier

à lever son verre pour chanter, et malgré qu'il eût bouffé six heures

durant comme un orage, il avait la voix aussi fraîche et aussi juste que

si de rien n'était. On essaya de lui tenir tête, mais les plus renommés

chanteurs y renoncèrent bientôt pour le plaisir de l'écouter, car rien

ne valait auprès de ses chansons, tant pour les airs que pour les

paroles, et on avait même grand'peine à lui donner le refrain; car il

n'y avait rien dans son sac qui ne fût tout neuf pour nos oreilles et

d'une qualité qui dépassait tout notre savoir.

On quitta toutes les tables pour l'entendre, et, au moment que le jour

levant commença de percer à travers la feuillée, il y avait autour de

nous une foule plus charmée et plus attentionnée qu'au plus beau prêche.

Alors il se leva, monta sur son banc et présenta son verre vide au

premier rayon du soleil qui passait au-dessus de sa tête, en disant,

d'un air qui nous fit trembler tous, sans qu'on sût ni pourquoi ni

comment:--Amis, voilà le flambeau du bon Dieu! Éteignez vos petites

chandelles, et saluez ce qu'il y a de plus clair et de plus beau dans le

monde!

--Et à présent, dit-il en se rasseyant et en posant son verre retourné

sur la table, assez causé, assez chanté pour une nuit. Que faites-vous

là, sacristain? Allez sonner l'Angélus, et qu'on voie ceux qui se

signeront chrétiennement! à cela on connaîtra celui qui s'est diverti

honnêtement, de celui qui s'est abruti comme un sot. Après que nous

aurons tous rendu gloire à Dieu, je vous quitterai, mes enfants, vous

remerciant de m'avoir fait si bonne fête et marqué tant de fiance. Je

vous devais une petite réparation pour un dommage que j'ai causé, sans

le vouloir, à quelques-uns d'entre vous, il n'y a pas longtemps. Devinez

si vous pouvez; moi, je ne suis pas ici à confesse; mais je pense avoir

fait de mon mieux pour vous divertir, et le plaisir valant mieux que le

profit, selon moi, je me crois quitte envers tous.

Et comme on voulait le faire expliquer:--Silence, cria-t-il, voilà

l'Angélus qui cloche!

Les maîtres sonneurs · 第 6 / 29 段