tirant le feu de sa pipe, dont le tabac était humide et ne prenait pas.
Et il ajouta, comme en se moquant:--Il n'y a pas seulement chez vous une
mauvaise pincette pour prendre la braise!
--Non, que je répondis; mais il y a une bonne trique pour rabattre vos
coutures.
--Pourquoi donc ça, s'il vous plaît? fit-il encore sans perdre une
miette de son assurance. Vous êtes fâché que j'entre chez vous sans
permission? Pourquoi n'y étiez-vous point? J'ai frappé à la porte, j'ai
demandé du feu, ça ne se refuse jamais. Qui ne répond consent, j'ai
poussé le loquet. Pourquoi n'avez-vous point de serrure, si vous
craignez les voleurs? J'ai regardé vers les lits, j'ai trouvé maison
vide; j'ai allumé ma pipe, et me voilà. Qu'est-ce que vous avez à dire?
En parlant comme je vous dis, il prit son fusil dans sa main comme pour
en examiner la batterie, mais c'était bien pour me dire:--Si vous êtes
armé, je le suis pareillement, et nous serons à deux de jeu.
J'eus l'idée de le coucher en joue pour le tenir en respect; mais, à
mesure que je regardais sa figure noircie, je lui trouvais un air si
ouvert et un oeil éveillé si bon enfant, que je sentais moins de colère
que de fierté; C'était un jeune homme de vingt-cinq ans tout au plus,
grand et fort, et qui, rasé et lavé, pouvait être joli garçon. Je posai
mon fusil au long du mur, et, m'approchant de lui sans crainte:
--Causons, lui dis-je en m'asseyant à son côté.
--À vos souhaits, fit-il, posant pareillement son arme.
--C'est vous qu'on nomme Huriel?
--Et vous Etienne Depardieu?
--D'où savez-vous mon nom?
--D'où vous savez le mien: de notre petit ami Joseph Picot.
--C'est donc à vous les mulets que je viens de prendre?
--Que vous venez de prendre? fit-il en se levant, à moitié,
d'étonnement. Puis, se mettant à rire:--Vous plaisantez! On ne prend pas
mes mulets comme ça.
--Si fait, lui répondis-je, on les prend en emmenant le clairin.
--Ah! vous connaissez la manière? dit-il d'un air de défiance; mais les
chiens?
--On ne craint pas les chiens quand on a un bon fusil dans la main.
--Auriez-vous tué mes chiens? fit-il encore en se levant tout à fait. Et
sa figure flamba de colère, d'où je vis que s'il était d'humeur joviale,
il pouvait aussi être terrible à son moment.
--J'aurais pu tuer vos chiens, répondis-je; j'aurais pu emmener vos
bêtes en fourrière dans une métairie où vous auriez trouvé une dizaine
de bon gars pour parlementer. Je ne l'ai pas fait, parce que Joseph m'a
remontré que vous étiez seul, et que, pour un dommage, c'était lâche de
mettre un homme seul dans le cas de se faire tuer. J'ai écouté cette
raison-là; mais nous voilà un contre un. Vos bêtes ont gâté mon champ et
celui de ma soeur; de plus, vous venez d'entrer chez moi en mon absence,
ce qui est malhonnête et insolent. Vous allez me faire excuse de votre
comportement, me proposer indemnité pour le dommage de mon grain, ou
bien...
--Ou bien quoi? dit-il en ricanant.
--Ou bien nous allons plaider selon les droits et coutumes du Berry, qui
sont, je pense, les mêmes que ceux du Bourbonnais, quand on prend les
poings pour avocats.
--C'est-à-dire au droit du plus fort? fit-il en retroussant ses manches.
Ça me va mieux que d'aller devant les procureurs, et si vous êtes seul,
si vous n'agissez pas en traître...
--Venez dehors, lui dis-je, vous verrez que je suis seul. Vous avez tort
de me faire injure; car, en entrant ici, je vous tenais au bout de mon
fusil. Mais les armes sont faites pour tuer les loups et les chiens
enragés. Je n'ai pas voulu vous traiter comme une bête, et, bien qu'à
présent vous soyez en mesure de me fusiller aussi, je trouve qu'entre
hommes c'est lâche de s'envoyer des balles, la force ayant été donnée
aux humains pour s'en servir. Vous ne me paraissez pas plus manchot que
moi, et si vous avez du coeur...
--Mon garçon, fit-il en me tirant auprès du feu pour me regarder, vous
avez peut-être tort: vous êtes plus jeune que moi, et, encore que vous
paraissiez sec et solide, je ne répondrais pas de votre peau. J'aimerais
mieux que vous me parliez gentiment pour me réclamer votre dû, et vous
en remettre à ma justice.
--En voilà assez, lui dis-je en lui faisant tomber son chapeau dans les
cendres pour le fâcher; c'est le mieux cogné de nous deux qui sera le
plus gentil tout à l'heure.
Il ramassa son chapeau tranquillement, le mit sur la table et
dit:--Quelles sont vos coutumes dans le pays d'ici?
--Entre jeunes gens, répondis-je, il n'y a ni malice ni traîtrise. On se
_toure_ à bras-le-corps, on tape où l'on peut, sauf la figure. Celui qui
prend un bâton ou une pierre est réputé coquin et assassin.
--C'est comme chez nous, fit-il. Marchons donc, j'ai intention de vous
ménager; mais si j'y vas plus fort que je ne veux, rendez-vous, car il y
a un moment, vous le savez, où on ne peut pas bien répondre de soi.
Quand nous fûmes dehors, à même l'herbe drue, nous mîmes habit bas pour
ne nous point gâter inutilement, et commençâmes à nous tourer, en nous
serrant les flancs et en nous enlevant l'un l'autre. J'avais avantage
sur lui, pour ce qu'il était plus grand de toute la tête et que son
grand abattage me donnait meilleure prise. D'ailleurs, il n'était pas
échauffé, et, croyant avoir trop vite raison de moi, il ne donnait pas
sa force; si bien que je le déracinai à la troisième suée, et l'étendis
sous moi: mais là il reprit son avoir, et devant que j'eusse le temps de
frapper, il se roula comme un serpent et m'enlaça si serré que j'en
perdais mon soupir.
Pourtant je trouvai moyen de me relever avant lui, et de lui revenir
sus. Quand il vit qu'il avait affaire à franche partie et attrapait du
bon dans l'estomac et sur les épaules, il m'en porta aussi de rudes, et
je dois dire que son poing pesait comme un marteau de forge. Mais j'y
serais mort plutôt que d'en rien sentir, et chaque fois qu'il me criait:
_Rends-toi!_ le courage et le moyen me revenaient pour le payer en même
argent.
Si bien, qu'un bon quart d'heure durant, la lutte sembla égale. Enfin,
je sentis que je m'épuisais, tandis qu'il ne faisait que de s'y mettre;
car s'il n'avait pas les ressorts meilleurs que moi, il avait pour lui
l'âge et le tempérament. Et, de fine force, je me trouvai dessous et
bien battu, sans me pouvoir dégager. Nonobstant, je ne voulus crier
merci, et quand il vit que je m'y ferais tuer, il se comporta en homme
généreux.--En voilà assez, fit-il en me lâchant le gosier; tu as la tête
plus dure que les os, je vois ça; et je te les casserais avant de la
faire céder. C'est bien! Puisque tu es un homme, soyons amis. Je te fais
excuse d'être entré en ta maison; et à cette heure, voyons les ravages
que t'ont fait mes mules. Me voilà prêt à te payer aussi franchement que
je t'ai battu. Après quoi, tu me donneras un verre de vin, afin que nous
nous quittions bons camarades.
Le marché conclu, et quand j'eus empoché trois bons écus qu'il me donna
pour moi et mon beau-frère, j'allai tirer du vin et nous nous mîmes à
table. Trois pichets de deux pintes y passèrent, le temps de dire les
grâces, car nous étions bien altérés au jeu que nous avions joué, et
maître Huriel avait un coffre qui en tenait tant qu'on voulait. Il me
parut bon compagnon, beau causeur et aimable à vivre au possible; et
moi, ne voulant pas rester en arrière de paroles et d'actions, je
remplissais son verre à chaque minute et lui faisais des jurements
d'amitié à casser les vitres.
Il ne paraissait point se sentir de la bataille; si fait bien m'en
ressentais-je; mais, ne voulant pas le montrer, je lui fis offre d'une
chanson, et j'en tirai une, avec un peu d'effort, de mon gosier, encore
chaud de la pressurée de ses mains. Il n'en fit que rire.--Camarade, me
dit-il, ni toi ni les tiens ne savez ce que c'est que chanter. Vos airs
sont fades et votre souffle écourté, comme vos idées et vos plaisirs.
Vous êtes une race de colimaçons, humant toujours même vent, et suçant
même écorce; car vous pensez que le monde finit à ces collines bleues
qui cerclent votre ciel, et qui sont les forêts de mon pays. Moi, je te
dis, Tiennet, que c'est là que le monde commence, et que tu marcherais
de ton meilleur pas, bien des jours et des nuits, avant de sortir de
ces grands bois auprès desquels les vôtres sont des carrés de pois
rames. Et quand tu en aurais gagné le bout, tu trouverais des montagnes,
et encore des bois tels que tu n'en as jamais vus, car ce sont de grands
et beaux sapins d'Auvergne inconnus dans vos plaines grasses. Mais à
quoi bon te parler de ces endroits que tu ne verras jamais? Le
Berrichon, je le sais, est une pierre qui roule d'un sillon sur l'autre,
revenant toujours sur celui de droite quand la charrue l'a poussé pour
une saison sur celui de gauche. Il respire un air lourd, il aime ses
aises, il n'a point de curiosité; il chérit son argent, et ne le dépense
point; mais il ne sait pas l'augmenter, et n'a ni invention ni courage.
Je ne dis pas ça pour toi, Tiennet; tu sais te battre, mais c'est pour
défendre ton bien, et tu ne saurais pas en acquérir par industrie, comme
nous autres, esprits voyageurs, qui vivons partout comme chez nous, et
prenons par ruse ou par force ce qu'on ne nous donne pas de bon gré.
--Oui, j'en suis d'accord, répondis-je; mais ne faites-vous pas là un
métier de brigands? Voyons, ami Huriel, ne vaut-il pas mieux être moins
riche et n'avoir rien à se reprocher? car enfin, quand, sur vos vieux
jours, vous jouirez de votre fortune mal acquise, aurez-vous la
conscience bien nette?
--Mal acquise! Voyons ami Tiennet, dit-il en riant, vous qui avez, je
suppose, comme tous les petits propriétaires de ce pays, une vingtaine
de moutons, deux ou trois chèvres, et peut-être une pauvre bourrique à
nourrir sur le communal, quand, par inadvertance, vous les laissez peler
les arbres et manger le blé vert du voisin, courez-vous en offrir
réparation? Ne les ramenez-vous, pas au plus vite sans rien dire, quand
vous voyez paraître les gardes? Et s'ils vous font procédure, ne
pestez-vous contre eux et contre la loi? Et si vous pouviez, sans
danger, les tenir dans quelque bon coin, n'est-ce pas sur leurs épaules
que vous payeriez l'amende à beaux coups de trique? Tenez! c'est par
couardise ou par force que vous respectez la règle, et c'est parce que
nous y échappons que vous nous blâmez, par jalousie des franchises que
nous savons prendre!
--Je ne peux pas goûter votre morale étrangère, Huriel; mais nous voilà
bien loin de la musique. Pourquoi raillez-vous ma chanson? Est-ce que
vous prétendez en savoir de meilleures?
--Je ne prétends rien, Tiennet; mais je te dis que la chanson, la
liberté, les beaux pays sauvages, la vivacité des esprits, et, si tu
veux aussi, l'art de faire fortune sans devenir bête, tout ça se tient
comme les doigts de la main; je te dis que crier, n'est pas chanter, et
que vous avez beau beugler comme des sourds dans vos champs et dans vos
cabarets, ça ne fait pas de la musique. La musique est chez nous, elle
n'est pas chez vous. Ton ami Joset l'a bien senti, lui qui a les sens
plus légers que toi; car, pour toi, mon petit Tiennet, je vois bien que
je perdrais mon temps à t'en vouloir montrer la différence. Tu es un
franc Berrichon, comme un moineau franc est un moineau franc, et ce que
tu es à cette heure, tu le seras dans cinquante ans d'ici; ton crin aura
blanchi, mais ta cervelle n'aura pas pris un jour.
--Pourquoi me juges-tu si sot? repris-je un peu mortifié.
--Sot? Pas du tout, dit-il. Franc de ton coeur et fin de ton intérêt, tu
l'es et le seras; mais vivant de ton corps et léger de ton âme, tu ne
saurais jamais l'être.
Voici pourquoi, Tiennet, dit-il encore en me montrant les meubles qui
étaient dans la maison. Voilà de bons gros lits ventrus, où vous dormez
dans la plume jusque par-dessus les yeux. Vous êtes gens de bêche et de
pioche, et faiseurs de grandes tâches qui se voient au soleil; mais il
vous faut ensuite la couette de fin duvet pour vous reposer. Nous
autres, gens des forêts, nous serions malades s'il fallait nous
ensevelir vivants dans des draps et des couvertures. Une hutte de
branchage, un lit de fougère, voilà notre mobilier, et même ceux de nous
qui voyagent sans cesse et qui ne se soucient pas de payer dans les
auberges, ne supportent pas le toit d'une maison sur leurs têtes; au
coeur des hivers, ils dorment à la franche étoile sur la bâtine de
leurs mulets, et la neige leur sert de linge blanc.--Voilà des
dressoirs, des tables, des chaises, de la belle vaisselle, des tasses de
grès, du bon vin, une crémaillère, des pots à soupe, que sais-je? Il
vous faut tout cela pour être contents; vous mettez à chaque repas une
bonne heure pour vous lester; vous mâchonnez comme des boeufs qui
ruminent: aussi, quand il vous faut remettre sur vos jambes et retourner
à l'ouvrage, vous avez un crève-coeur qui revient tous les jours deux ou
trois fois. Vous êtes lourds et pas plus gaillards d'esprits que vos
bêtes de trait. Le dimanche, accoudés sur des tables, mangeant plus que
votre faim et buvant plus que votre soif, croyant vous divertir et vous
réconforter en vous indigérant, soupirant pour des filles qui s'ennuient
avec vous sans savoir pourquoi; dansant vos bourrées traînantes dans des
chambres ou dans des granges où l'on étouffe, vous faites, d'un jour de
liesse et de repos, une pesanteur de plus sur vos estomacs et sur vos
esprits; et la semaine entière vous en paraît plus triste, plus longue
et plus dure. Oui, Tiennet, voilà la vie que vous menez. Pour trop
chérir vos aises, vous vous faites trop de besoins, et pour trop bien
vivre, vous ne vivez pas.
--Et comment donc vivez-vous, vous autres muletiers? lui dis-je, un peu
ébranlé de sa critique. Voyons, je ne parle pas de ton pays bourbonnais,
que je ne connais point, mais de toi, muletier, que je vois là devant
moi, buvant rude, mettant les coudes sur la table, n'étant pas fâché de
trouver quelque part du feu pour ta pipe et un chrétien pour causer?
Es-tu donc fait autrement que les autres hommes? Et quand tu auras mené
cette dure vie que tu vantes, une vingtaine d'années, l'argent que tu
auras ménagé à te priver de tout, ne le dépenseras-tu pas à te procurer
une femme, une maison, une table, un bon lit, du bon vin et du repos?
--Voilà bien des questions à la fois, Tiennet, répondit mon hôte. Pour
un Berrichon, ça n'est pas mal raisonné. Je vas tâcher d'y répondre. Tu
me vois boire et causer, parce que j'aime le vin et que je suis un
homme. La table et la société me plaisent même beaucoup plus qu'à toi,
par la raison que je n'en ai pas besoin et n'en fais pas mon habitude.
Toujours sur pied, mangeant sur le pouce, buvant aux fontaines que je
rencontre, et dormant sous la feuillée du premier chêne venu, quand, par
hasard, je trouve bonne table et bon vin à discrétion, c'est fête pour
moi, ce n'est plus nécessité. Vivant souvent seul des semaines entières,
la société d'un ami m'est tout un dimanche, et dans une heure de
causette, je lui en dis plus que dans une journée de cabaret. Je jouis
donc de tout, plus-que vous autres, parce que je ne fais abus de rien.
Si une gentille fillette ou une femme déterminée me vient trouver dans
mon hallier; c'est pour me dire qu'elle m'aime ou qu'elle me veut. Elle
sait bien que je n'ai pas le temps d'aller me planter auprès d'elle
comme un nigaud pour attendre son heure, et j'avoue qu'en fait d'amour,
j'aime ce qui se trouve, plutôt que ce qu'il faut chercher et attendre.
Quant à l'avenir, Tiennet, je ne sais pas si j'aurai jamais une maison
et une famille: si cela m'arrive, j'en serai plus reconnaissant que toi
au bon Dieu, et j'en connaîtrai mieux la douceur; mais je jure que ma
ménagère ne sera point une de vos grosses rougeaudes, eût-elle vingt
mille écus en dot. L'homme amoureux de liberté et de bonheur vrai ne se
marie pas pour de l'argent. Je n'aimerai jamais qu'une fille blanche et
mince comme nos jeunes bouleaux, une de ces mignonnes alertes comme il
en pousse sous nos ombrages et qui chantent mieux que vos rossignols.
--Une fille comme Brulette, pensai-je. Par bonheur, elle n'est point
ici, car elle qui méprise tous ceux qu'elle connaît, se pourrait bien
coiffer de ce barbouillé, ne fût-ce que par caprice.
Le muletier continua.
--Adonc, Tiennet, je ne te blâme point de suivre le chemin qui est
devant toi; mais le mien va plus loin et me plaît davantage. Je suis
content de te connaître, et si tu as jamais besoin de moi, tu peux me
requérir. Je ne te demande pas la pareille; je sais qu'un habitant des
plaines, quand il s'agit de faire une douzaine de lieues pour aller
trouver un parent ou un ami, se confesse à son curé et dresse son
testament. Pour nous autres, ce n'est pas de même; nous volons comme les
hirondelles, et on nous rencontre quasiment partout. À revoir, une
poignée de main, et si tu t'ennuies jamais de ta vie de paysan, appelle
le corbeau noir du Bourbonnais à ton aide; il se souviendra qu'il a
cornemusé un air sur ton dos sans fâcherie, et qu'il t'a cédé par estime
de ton bon courage.
Septième veillée.
Là-dessus, Huriel alla rejoindre Joseph, et moi mon lit, en dépit de la
critique du muletier; car si j'avais, jusque-là, caché par amour-propre
et oublié par curiosité le mal que je me sentais dans les os, je n'en
étais pas moins vanné des pieds à la tête. Il paraît que maître Huriel
reprit sa marche bien allègrement sans se ressentir de rien; pour moi,
je fus forcé de rester couché environ une semaine, car je crachais le
sang et je me sentais l'estomac tout décroché. Joseph me vint visiter et
s'étonna de me voir ainsi; mais, par mauvaise honte, je ne lui voulus
point raconter mon aventure, voyant que maître Huriel, en lui parlant de
moi, ne lui avait pas mentionné de quelle manière nous nous étions
expliqués.
Il y eut grand étonnement au pays pour le dommage des blés de
l'Aulnières, et la piste des mulets sur nos chemins fut une chose
imaginante.
En remettant à mon beau-frère l'argent que j'avais si durement gagné
pour lui, je lui racontai le tout, mais sous le secret; et comme c'était
un bon gars bien prudent, il n'en fut rien ébruité.
Cependant Joseph avait caché sa musette au logis de Brulette, et n'en
pouvait faire usage, pour ce que, d'une part, la rentrée des foins ne
lui en laissa pas le temps, et que, de l'autre, Brulette craignant la
malice de Carnat, fit de son mieux pour qu'il renonçât à son idée.
Joseph feignit de se soumettre; mais il nous parut bientôt qu'il
manigançait un nouveau plan, et qu'il songeait de se louer dans une
autre paroisse où il espérait d'avoir ses coudées franches.
Aux approches de la Saint-Jean d'été, il ne s'en cacha plus et avertit
son maître de se procurer un autre laboureur; mais il ne fut jamais
possible de lui faire dire où il voulait aller; et, comme il avait
coutume de dire: _Je ne sais pas_, à tout ce qu'il voulait taire, nous
crûmes que véritablement il s'en allait à la loue comme les autres, sans
avoir rien d'arrêté dans son vouloir.
Comme la foire aux chrétiens est grand'fête à la ville, Brulette y alla
pour danser, et moi aussi. Nous pensions y trouver Joseph et savoir, à
la fin de la journée, pour quel maître et pour quel endroit il se serait
décidé; mais il ne parut ni au matin ni au soir sur la place. Personne
ne le vit dans la ville. Il avait laissé sa musette, mais emporté, la
veille, ceux de ses effets qu'il déposait d'ordinaire au logis du père
Brulet.
Comme nous revenions le soir, Brulette et moi, avec tout son cortége
d'amoureux et d'autres jeunesses de notre paroisse, elle me prit le
bras, et, marchant avec moi sur le bas-côté herbu de la route, à part
des autres, elle me dit:
--Sais-tu, Tiennet, que me voilà en peine de notre Joset? Sa mère, que
j'ai vue tantôt à la ville, est en grand chagrin et ne se peut imaginer
où il aura passé. Il y a longtemps déjà qu'il lui a donné à entendre
l'intention qu'il avait de s'en aller un peu plus loin; mais de savoir
où, il n'y a pas eu moyen, et aujourd'hui cette pauvre femme se désole.
--Et vous, Brulette, lui dis-je, m'est avis que vous n'êtes point du
tout gaie, et que vous n'avez point dansé du même coeur qu'aux autres
fêtes?
--J'en conviens, répondit-elle. J'ai de l'amitié pour ce pauvre gars
lunatique. D'abord, c'est par devoir, à cause de sa mère; et puis, par
accoutumance; et enfin, c'est pour estime de son flûtage.
--Est-il possible que le flûtage te fasse tant d'effet?
--L'effet n'en a rien de blâmable, cousin. Qu'est-ce que tu y trouves à
reprendre?
--Rien; mais...
--Allons, explique-toi donc, fit-elle en riant, car il y a longtemps que
tu me chantes je ne sais quelle antienne là-dessus, et je voudrais
pouvoir te dire _amen_ pour qu'il n'en soit plus question.
--Eh bien, Brulette, lui dis-je, ne parlons plus de Joseph et parlons de
nous deux: ne veux-tu point comprendre que j'ai un grand amour pour toi,
et ne me veux-tu point dire si tu y répondras un jour ou l'autre?
--Oh! oh! parles-tu bien sérieusement, cette fois?
--Cette fois comme les autres. Ça a toujours été très sérieux de ma
part, mêmement quand la honte me faisait tourner la chose en badinage.
--Alors, dit Brulette en doublant le pas avec moi, pour n'être point
écoutée de ceux-qui nous suivaient, dis-moi comment et pourquoi tu
m'aimes: je te répondrai après.
Je vis qu'elle voulait des louanges et de jolies paroles, et je n'étais
pas des plus adroits à ce jeu-là. J'y fis de mon mieux et lui dis que
depuis que j'étais venu au monde, je n'avais eu qu'elle dans mon idée,
comme étant la plus aimable et la plus belle des filles; mêmement qu'à
l'âge où elle n'avait que douze ans, elle m'avait déjà ensorcelé.
Je ne lui apprenais rien de nouveau, et elle confessa s'en être
très-bien aperçue au catéchisme. Mais, me raillant:
--Explique-moi donc, me dit-elle, pourquoi tu n'en es point mort de
chagrin, puisque je te rembarrais si bien? et comment tu as fait pour
devenir un gars si fort et si bien portant, encore que l'amour te fît,
comme tu prétends, sécher sur pied?
--Ce n'est point là s'expliquer sérieusement comme tu me le promettais,
lui répondis-je.
--Si fait, répliqua-t-elle, c'est sérieux, car je n'aurai jamais de
préférence que pour celui qui pourra me jurer de n'avoir regardé, aimé
convoité que moi dans toute sa vie.
--Oh ça, c'est bien, Brulette! m'écriai-je, et, en ce cas, je ne crains
personne, sans exception de ton Joset, qui, j'en conviens, n'a jamais
regardé aucune fille, mais dont les yeux ne voient rien, pas même toi,
puisqu'il te quitte.
--Laissons Joset, c'est convenu, reprit Brulette un peu vivement, et,
puisque tu te vantes de voir si clair, confesse que, malgré ton goût
pour moi, tu as reluqué déjà plus d'une fille. Çà, ne mens pas, je hais
le mensonge. Qu'est-ce que tu contais si joyeusement, l'an passé, à la
Sylvaine? Et, il n'y a pas plus d'un mois ou deux, à la grand'Bonnine,
que tu fis danser, sous mon nez, deux dimanches de suite? Crois-tu que
je sois aveugle, et que l'on m'en donne à garder?
Je fus un peu mortifié d'abord, et puis, encouragé par l'idée qu'il y
avait un brin de jalousie chez Brulette, je lui répondis bien
franchement:
--Ce que je contais à ces filles-là, ma cousine, n'est pas assez joli
pour que je le répète à une personne que je respecte. Un garçon peut
faire des sottises pour se désennuyer, et le regret qu'il en a ensuite
prouve d'autant mieux que son coeur et son esprit n'étaient point de la
partie.
Brulette devint rouge; mais elle reprit aussitôt:
--Alors, Tiennet, tu me peux jurer que mon humeur et ma figure n'ont
jamais été rabaissées dans ton estime par la figure et la gentillesse
d'aucune autre fille, et cela, depuis que tu es au monde?
--J'en ferais serment, lui dis-je.
--Fais-le donc: mais donne ton attention et ta religion à ce que tu vas
dire. Jure-moi par ton père et ta mère, par le bon Dieu et par ta
conscience, qu'aucune ne t'a jamais semblé aussi belle que moi.
J'allais jurer, quand, je ne sais comment, un souvenir me fit trembler
la langue. Je fus bien simple, peut-être, d'y faire attention, car ça
n'en eût pas valu la peine pour un esprit plus dégourdi que le mien;
mais il ne me fut point possible de mentir, au moment où l'image me
revint si claire devant les yeux. Et pourtant, je l'avais oubliée
jusqu'à cette heure, et je n'y eusse peut-être jamais repensé, sans les
questions et commandements de Brulette.
--Tu n'y vas point vite, dit-elle; mais j'aime mieux ça: je t'estimerai
pour une vérité et te mépriserais pour un mensonge.