Il s'y porta bien volontiers, et reprit sur un air qui ressemblait au

premier, mais qui n'était pourtant pas le même; d'où je vis que ses

idées ne différaient pas les unes des autres pour le moment, et qu'il ne

voulait en rien se ranger à la mode du pays. En voyant comme Brulette

écoutait et paraissait goûter la chose, je fis un effort de ma tête pour

la goûter aussi, et il me parut que je m'accoutumais si bien à cette

nouvelle sorte de musique, que j'en étais mouvé aussi au dedans de moi;

car il se fit aussi en moi une songerie, et je crus voir Brulette

dansant toute seule au clair d'une belle lune, sous des buissons de

blanche épine fleurie, et secouant son tablier rose, comme prête à

s'envoler. Mais voilà que, tout d'un coup, il se fit, non loin de là,

comme une sonnerie de clochette, pareille à celle que j'avais ouïe sur

la fougeraie, et la flûterie de Joset s'arrêta comme coupée net au beau

mitant.

Je me réveillai alors de ma fantaisie, et m'assurai que la clochette

n'était point un rêve; que Joseph s'était interrompu de flûter, qu'il se

tenait debout, d'un air tout estomaqué, et que Brulette le regardait,

non moins étonnée que moi.

Alors toute ma peur me revint.--Joset, que je lui dis sur un ton de

reproche, il y en a plus que tu n'en confesses! Ce n'est pas tout seul

que tu as appris ce que tu sais, et voilà dehors un compagnon qui te

répond malgré toi. Or çà, donne-lui congé vitement, car je ne serais pas

content de l'avoir en ma maison; je t'y ai invité, et non point du tout

lui, ni aucun de sa séquelle. Qu'il s'en aille, ou je vas lui chanter

une antienne qui le fâchera bien.

Et disant cela, je pris à la cheminée un vieux fusil à mon père, que je

savais chargé de trois balles bénites, car la grand'bête a toujours eu

coutume de s'ébattre aux alentours de la font de Fond, et encore que je

ne l'eusse jamais vue, j'étais toujours prêt à la recevoir, sachant que

mes parents la redoutaient grandement, et en avaient été maintes fois

molestés.

Joset se prit à rire au lieu de me répondre, et appelant son chien,

s'en alla ouvrir la porte. Mon chien, à moi, avait suivi mes parents au

pèlerinage; si bien que je ne pouvais pas m'assurer si c'était du vrai

monde ou du mauvais qui clochetait au dehors; car vous savez que les

animaux et particulièrement les chiens ont grande connaissance là-dessus

et jappent d'une façon qui le fait assavoir aux humains.

Il est bien vrai que Parpluche, le chien à Joset, au lieu de

s'enmalicer, avait couru le premier vers la porte, et qu'il sauta dehors

bien gaiement quand il la vit ouverte; mais cette bête pouvait être

charmée aussi, et, dans tout cela, je ne voyais rien de bon.

Joset sortit, et le vent, qui était redevenu fort, repoussa sitôt la

porte entre lui et nous. Brulette, qui s'était levée aussi, fit mine de

la rouvrir pour voir ce que c'était; mais je l'en empêchai vitement, lui

remontrant qu'il y avait là-dessous quelque mauvais secret, si bien

qu'elle commença aussi d'être épeurée et de regretter d'être venue là.

--N'ayez crainte, Brulette, que je lui dis; je crois aux méchants

esprits, mais ne les redoute point. Ils ne font de mal qu'à ceux qui les

recherchent, et tout ce qu'ils peuvent sur les vrais chrétiens, c'est de

leur donner frayeur; mais cette frayeur-là, on peut et on doit la

combattre. Tenez, dites une prière; moi, je garderai la porte, et je

vous assure que rien de nuisible n'entrera céans.

--Mais ce pauvre gars, répondit Brulette, s'il s'est mis dans un mauvais

chemin, ne faudrait-il pas tâcher de l'en retirer?

Je lui fis signe d'avoir à se taire, et, planté derrière la porte, avec

mon fusil tout armé, j'écoutai de toutes mes oreilles. Le vent soufflait

fort, et la clochette ne s'entendait plus que par moments et en

paraissant s'éloigner. Brulette se tenait au fond de la maison, moitié

riant, moitié tremblant, car c'était une fille sans grand souci, qui

volontiers se moquait du diable, et qui, pourtant, n'aurait point

souhaité d'en faire la connaissance.

Tout à coup j'entendis, non loin de la porte, Joset qui revenait,

disant:--Oui, oui! sitôt la Saint-Jean qui vient! Merci à vous et au

bon Dieu! Il sera fait comme vous souhaitez, et vous en avez ma parole.

Comme il parlait du bon Dieu, je repris confiance, et, ouvrant la porte

un petit, j'avisai dehors, où je reconnus, au moyen de la clarté qui

sortait de la maison, Joset à côté d'un homme bien vilain à voir, car il

était noir de la tête aux pieds, mêmement sa figure et ses mains, et il

avait, derrière lui, deux grands chiens noirs comme lui, qui

batifolaient avec celui de Joset. Et alors, il répondit avec une voix si

forte que Brulette l'entendit et en trembla: «_Adieu, petit, et à

revoir. Ici, Clairin!_»

Il n'eut pas plutôt dit cela, que la clochette sauta et ressauta, et que

je vis arriver sur lui un petit cheval maigre, tout hérissonné, qui

avait des yeux comme des charbons ardents, et, au cou, une sonnette

reluisante comme de l'or. «_Va rappeler ton monde!_» reprit le grand

homme noir. Le petit cheval s'en fut galopant, suivi des deux chiens, et

le maître, donnant une poignée de main à Joseph, s'en fut aussi. Joset

rentra et referma la porte, me disant d'un air moqueur:

--Qu'est-ce que tu fais donc là, Tiennet?

--Et toi, Joset, qu'est-ce que tu tiens là? que je répondis, voyant

qu'il avait sous le bras un paquet emmaillotté d'une toile noire.

--Ça? dit-il. C'est le bon Dieu qui me l'envoie à l'heure dite! Viens,

mon Tiennet, viens, ma Brulette; voyez, voyez le beau présent du bon

Dieu!

--Le bon Dieu n'a pas des anges si noirs, et ne donne rien aux mauvaises

pratiques.

--Tais-toi donc, fit Brulette; laissons-le s'expliquer.

Mais elle n'avait pas fini de dire ces trois mots, qu'il se fit, sur le

grand chemin herbu de la font de Fond, comme qui eût dit à vingt pas de

la maison, qui n'en était séparée que par son jardin et sa chènevière,

un sabbat enragé, comme si deux cents bêtes folles galopaient à la fois.

Et la clochette clochait, les chiens jappaient, et la grosse voix de

l'homme noir criait:--Tôt! tôt! ci, ci! à moi, Clairin, encore, encore!

Il m'en faut encore trois! À toi, Louveteau, à toi, Satan!... vite,

vite, en route!

Pour le coup, Brulette eut si belle, peur, qu'elle se recula de Joseph

et vint se mettre à côté de moi, ce qui me bailla grand courage; et

reprenant mon fusil:--Je n'entends pas, dis-je à Joseph, que ton monde

vienne se réjouir à nuitée autour d'ici. Voilà Brulette qui en a assez,

et qui souhaiterait bien d'être rendue chez elle. Or ça, finis ton

charme, ou je vas donner la chasse à ton sabbat.

Joset m'arrêta comme je sortais.--Reste là, me dit-il, et ne te mêle pas

de ce qui ne te regarde point. Faire se pourrait que tu en eusses regret

plus tard. Tiens-toi tranquille et regarde ce que j'apporte; tu sauras

ensuite ce qui en est.

Comme le vacarme s'en allait se perdant, je consentis à regarder,

d'autant que Brulette était affolée de savoir ce qu'était ce paquet, et

Joseph le défaisant, nous fit voir une musette si grande, si grosse, si

belle, que c'était, de vrai, une chose merveilleuse et telle que je n'en

avais jamais vue.

Elle avait double bourdon, l'un desquels, ajusté de bout en bout, était

long de cinq pieds, et tout le bois de l'instrument, qui était de

cerisier noir, crevait les yeux par la quantité d'enjolivures de plomb,

luisant comme de l'argent fin, qui s'incrustaient sur toutes les

jointures. Le sac à vent était d'une belle peau, chaussée d'une taie

d'indienne rayée bleu et blanc; et tout le travail était agencé d'une

mode si savante, qu'il ne fallait que bouffer bien petitement pour

enfler le tout et envoyer un son pareil à un tonnerre.

--Le sort en est donc jeté? dit Brulette, que Joseph n'écoutait guère,

tant il trouvait d'aise à démonter et à remonter toutes les pièces de sa

musette; tu vas donc te faire cornemuseux, Joset, sans égard pour les

empêchements qui s'y rencontrent, et pour le souci que ta mère en prend?

--Je serai cornemuseux, dit-il, quand je saurai cornemuser. D'ici-là, il

poussera du blé sur la terre et il tombera des feuilles dans les bois.

Ne nous inquiétons point de ce qui sera, enfants! mais sachez ce qui

est, et ne m'accusez plus de faire marché avec le diable.

Celui qui vient de m'apporter cela n'est ni sorcier, ni démon. C'est un

homme un peu rude à l'occasion, son métier l'y oblige, et comme il s'en

va passer la nuit pas loin d'ici, je te conseille et te prie, mon ami

Tiennet, de n'aller point du côté où il est. Excuse-moi de ne te point

dire comme il se nomme et quel est son métier; et mêmement, promets-moi

de ne pas dire que tu l'as vu et qu'il a passé par ici. Ça pourrait lui

amener des ennuis, ainsi qu'à nous autres. Sache seulement que cet

homme-là est de bon conseil et de bon jugement. C'est lui que tu as

entendu dans la fougeraie de la forêt de Saint-Chartier, jouant d'une

musette pareille à celle-ci; car, encore qu'il ne soit pas cornemuseux

de son état, il en sait long et m'a fait entendre des airs qui sont plus

beaux que tous les nôtres. C'est lui qui, voyant que, pour n'avoir pas

l'argent suffisant, j'étais empêché d'acheter pareil instrument, s'est

contenté d'une petite avance, et m'a fait celle du reste, me promettant

de me rapporter l'instrument vers le temps où nous voici, et consentant

à attendre ma commodité pour m'acquitter. Car cette chose-là coûte huit

bonnes pistoles, voyez-vous, et c'est quasiment une année de ma peine.

Or, je n'avais que le tiers de la somme, et il m'a dit: «Si tu te fies à

moi, donne, et je me fierai à toi pareillement.» Voilà comme la chose

s'est faite; je ne le connaissais mie, et nous n'avions pas de témoins,

il m'eût trompé s'il eût voulu; et si j'eusse pris conseil de vous pour

cela, convenez que vous m'en eussiez détourné. Vous voyez pourtant que

c'est un homme bien fidèle, car il m'avait dit: «Je passerai du côté de

ton endroit à la Noël qui vient, et je te ferai réponse.» À la Noël, je

l'ai attendu à l'orme Râteau, et il a passé, et il m'a dit: «La chose

n'est point terminée, on y travaille; entre le premier et le dixième

jour de mai, je passerai encore, et je te l'apporterai.» Et voilà que

nous sommes le huit de mai. Il a passé, et, comme il se détournait un

peu de son chemin pour aller me chercher au bourg, étant ici près, il a

entendu l'air que je flûtais et qu'il sait bien n'être connu que de moi

au pays d'ici; tandis que moi, j'ai bien entendu et reconnu son

_clairin_. C'est comme cela que, sans que le diable y ait eu part, nous

nous sommes donné le bonsoir, en nous promettant de nous revoir à la

Saint-Jean.

--S'il en est ainsi, répondis-je, pourquoi ne lui as-tu point dit

d'entrer chez nous, où il se serait reposé et rafraîchi d'un bon coup de

vin? Je lui aurais fait bonne fête pour t'avoir si honnêtement tenu

parole.

--Oh! pour ce qui est de ça, dit Joseph, c'est un homme qui ne se

comporte pas toujours comme les autres. Il a ses coutumes, ses idées et

ses raisons. Ne m'en demande pas plus que je ne peux t'en dire.

--C'est donc qu'il se cache des honnêtes gens? fit Brulette. Ça me

paraît pire que d'être sorcier. C'est quelqu'un qui a fait du mal,

puisqu'il ne roule que de nuit, et que tu ne peux point le nommer à tes

amis.

--Je vous dirai ça demain, répondit Joseph en souriant de nos craintes.

Pour ce soir, pensez comme vous voudrez, je ne vous dirai rien de plus.

Allons, Brulette, voilà que le coucou marque minuit. Je vas te

reconduire, et je mettrai chez toi ma cornemuse en garde et en cache;

car ce n'est point dans tout le pays d'alentour que je peux m'y essayer,

et le temps de me faire connaître n'est point encore venu.

Brulette me fit son adieu bien gentiment, en mettant sa main dans la

mienne. Mais quand je vis qu'elle mettait tout son bras sous celui de

Joseph, pour s'en aller, la jalousie me galopant encore une fois, je les

laissai partir par le chemin, et, coupant droit par le côté de la

chènevière, je traversai le petit pré et me postai sous la haie pour les

voir passer ensemble. Le temps s'était éclairci un peu, et, comme il

avait tombé de l'eau, je vis Brulette quitter le bras de Joseph pour

relever sa robe plus commodément, en lui disant:--Tiens, ça n'est pas

aisé de marcher deux de front. Passe devant moi.

À la place de Joset, j'eusse offert de la porter dans le mauvais chemin,

ou, si je n'eusse point osé la prendre dans mes bras, à tout le moins

j'aurais resté derrière elle pour regarder tout mon soûl sa jolie jambe.

Mais Joset n'en fit rien; il ne s'embarrassait d'aucune chose au monde

que de sa musette, et, en le voyant la plier avec soin et la regarder

avec amour, je connus bien qu'il n'avait point d'autre amoureuse pour le

moment.

Je rentrai chez moi plus tranquille de toutes façons, et me mis au lit,

un peu fatigué de mon corps et de mon esprit.

Mais je n'y fus pas un quart d'heure sans être éveillé par monsieur

Parpluche, qui, s'étant amusé avec les chiens de l'homme étranger,

revenait chercher son maître, et qui grattait à ma porte. Je me levai

pour le faire entrer, et m'avisai alors d'un bruit dans mon avoine,

laquelle poussait verte et drue derrière la maison, et qui me semblait

tondue à belles dents et labourée à quatre pieds par quelque bête à qui

je n'avais point vendu mon grain en herbe.

J'y courus, armé du premier bâton qui me tomba sous la main et en

sifflant Parpluche, qui ne m'obéit point et s'en fut chercher son

maître, après avoir flairé dans la maison.

Entrant donc dans mon petit champ, j'y vis quelque chose qui se roulait

sur le dos, les pattes en l'air, écrasant à droite et à gauche, se

relevant, sautant, broutant, et prenant du tout bien à son aise. Je fus

un moment sans oser courir dessus, ne connaissant pas quelle bête

c'était. Je n'en distinguais bien que les oreilles, qui étaient trop

longues pour appartenir à un cheval; mais le corps était trop noir et

trop gros pour être celui d'un âne. Je m'en approchai doucement; la bête

ne paraissait ni méchante, ni farouche, et je connus alors que c'était

un mulet, encore que je n'en eusse pas vu souvent, car on n'en élève

point dans nos pays, et les muletiers n'y passent guère. Je m'apprêtais

à le prendre et le tenais déjà aux crins, quand, levant de

l'arrière-train et lâchant une douzaine de ruades dont je n'eus que le

temps de me garer, il sauta comme un lièvre par-dessus le fossé et

s'ensauva si vite, qu'en un moment je l'eus perdu de vue.

Ne me souciant point d'avoir mon avoine gâtée par le retour de cette

bête, je renonçai à dormir avant d'en avoir le coeur net. Je rentrai à

la maison pour prendre ma veste et mes souliers, et, fermant bien les

portes, je descendis par les prés vers le côté où j'avais vu courir la

mule. J'avais bien une doutance que ça faisait partie de la bande à

l'homme noir, ami de Joseph; justement, Joseph m'avait conseillé de n'y

rien voir; mais depuis que j'avais touché une bête vivante, je ne me

sentais plus aucune crainte. On n'aime pas les fantômes; mais quand on

est sûr d'avoir affaire à du solide, c'est autre chose, et du moment que

l'homme noir était un homme, si fort fût-il et si barbouillé lui plût-il

de se montrer, je ne m'en embarrassais non plus que d'une belette.

Vous n'êtes pas sans avoir ouï dire que j'étais un des plus forts du

pays dans mon jeune temps, puisque, tel que me voilà, je ne crains

encore personne.

Avec ça, j'étais vif comme un gardon, et je savais qu'en un danger

au-dessus du pouvoir d'un seul, il aurait fallu être un oiseau ailé pour

m'attraper à la course. M'étant donc précautionné d'une corde, et armé

de mon fusil, à moi, qui n'avait point de balles bénites, mais qui

portait plus juste que celui de mon père, je me mis à la recherche.

Je n'avais pas fait deux cents pas, que je vis trois autres bêtes

pareilles, dans la marsèche à mon beau-frère, lesquelles s'y

comportaient aussi malhonnêtement que possible. Comme la première, elles

se laissèrent bien approcher, mais, tout aussitôt, prirent leur course

et se sauvèrent dans un autre héritage qui dépendait du domaine de

l'Aulnières, et où s'ébattait une troupe d'autres mules, toutes bien en

point, réveillées comme souris et gambillant à la lune levante en vraie

chasse à baudet, qui est, comme vous savez, la danse des bourriques du

diable, quand les follets et les fades galopent dessus à travers les

nuées.

Il n'y avait pourtant point là de magie, mais bien une grande fraude de

pâture et un ravage abominable. La récolte n'était pas mienne, et

j'aurais pu me dire que cela ne me regardait point; mais je me sentais

écoléré d'avoir couru pour rien après ces méchantes bêtes, et on ne peut

voir saccager du beau froment du bon Dieu sans y avoir regret.

Je m'avançai donc dans cette grande pièce de blé sans voir âme

chrétienne, mais voyant bien foisonner les mulets, et songeant d'en

attraper quelqu'un qui pût me servir de témoignage, quand je viendrais

à porter plainte du mal commis sur ma terre.

J'en avisai un qui me paraissait plus raisonnable que les autres, et

quand je fus auprès, je vis que ce n'était point le même gibier, mais

bien le petit cheval maigre qui avait une clochette au cou, laquelle

clochette, comme j'ai su plus tard, s'appelle clairin, en pays

bourbonnais, et donne le nom au cheval qui la porte. Ne sachant rien des

usances du monde où je me trouvais, ce fut par grand hasard que je pris

le bon moyen, qui fut de m'emparer du clairin et de l'emmener, sauf à

accrocher un mulet ou deux ensuite, si je pouvais y aboutir.

La petite bête, qui paraissait mignonne et bien privée, se laissa

caresser et emmener sans souci de rien; mais, dès qu'elle se mit à

marcher, son clairin se mettant à sonner, grande fut ma surprise de voir

accourir toutes les mules, éparses emmi les blés, lesquelles volèrent

après moi comme les abeilles après leur reine. Par là je vis qu'elles

étaient dressées à suivre le clairin, et qu'elles en connaissaient la

sonnerie comme bons moines connaissent la cloche de matines.

Sixième veillée.

Je ne me demandai pas longtemps ce que j'allais faire de cette bande

malfaisante. Je tirai droit sur le domaine de l'Aulnières, pensant, avec

raison, qu'il me serait aisé d'ouvrir la barrière de la cour, d'y faire

entrer tout mon monde, après quoi, j'éveillerais les métayers, lesquels,

avertis du dommage, agiraient comme bon leur semblerait.

J'approchais du domaine, lorsque, par aventure, il me parut voir, sur le

chemin, un homme qui accourait derrière moi. J'armai mon fusil, songeant

que si c'était le maître des mulets, j'aurais maille à partir avec lui.

Mais c'était Joseph, qui revenait de conduire Brulette au bourg, et qui

retournait à l'Aulnières.

--Que fais-tu là, Tiennet? me dit-il, en me rejoignant au plus vite

qu'il put courir; ne t'avais-je point averti de ne pas sortir de chez

toi? Tu te mets-là en danger de mort: lâche ce cheval et ne te soucie de

ces bêtes. Ce qu'on ne peut empêcher, il vaut mieux le souffrir que

chercher un pire mal.

--Merci, mon camarade, que je lui répondis: tu as des amis bien

aimables, qui viennent faire pâturer leur cavalerie dans mon bien, et je

ne soufflerai mot? C'est bon, c'est bon! passe ton chemin si tu as peur;

moi, j'irai jusqu'au bout, et me ferai raison par justice ou par force.

Comme je disais cela, m'étant arrêté avec les bêtes pour lui répondre,

nous entendîmes japper au loin, et Joset, prenant vivement la corde qui

me servait à mener le cheval, me dit:--Alerte, Tiennet! voilà les chiens

du muletier! si tu ne veux être dévoré, lâche le clairin; aussi bien, le

voilà qui reconnaît la voix de ses gardiens et tu n'en aurais pas bon

marché maintenant.

Il disait vrai; le clairin avait dressé les oreilles en avant pour

écouter, puis, les couchant en arrière, ce qui est une grande marque de

dépit, il se mit à hennir, à se cabrer, à ruer, ce qui mit toutes les

mules en danse autour de nous, si bien que nous n'eûmes que le temps de

nous en retirer, laissant partir le tout, bride avalée, du côté des

chiens.

Je n'étais guère content de céder, et comme les chiens, après avoir

rassemblé leur troupeau enragé, faisaient mine de venir sur nous pour

nous demander nos comptes, je fis celle d'abattre d'un coup de fusil le

premier des deux qui me porterait la parole.

Mais Joset alla au-devant de lui et s'en fit reconnaître.--Ah! Satan,

lui dit-il, vous êtes en faute. Vous vous êtes amusé à courir quelque

lièvre dans les blés, au lieu de garder vos bêtes, et quand votre maître

se réveillera, vous serez corrigé si vous n'êtes pas à votre poste, avec

Louveteau et le clairin.

Le chien Satan, connaissant qu'on lui faisait reproche de sa conduite,

obéit à Joset, qui l'appela vers une grande friche, où les mules

pouvaient pâturer sans faire de dommage, et où Joseph me dit qu'il

resterait à les garder jusqu'au retour de leur maître.

--C'est égal, Joset, lui dis-je, ça ne se passera pas si tranquillement

que tu crois, et si tu ne veux me dire où est caché le maître de ces

mulets, je resterai là à l'attendre aussi, pour lui dire son fait, et

demander réparation du tort qu'il m'a causé.

--Je vois bien, reprit Joseph, que tu ne sais pas la vie des muletiers,

puisque tu crois si commode d'en avoir raison; et, de vrai, c'est, je

crois, la première fois qu'il en passe par ici. Ce n'est point leur

chemin, puisque, d'ordinaire, ils descendent des bois du Bourbonnais par

ceux de Meillant et de l'Épinasse, pour passer dans ceux de Cheurre.

C'est par aventure que je me suis trouvé en rencontrer dans la forêt de

Saint-Chartier, où ils faisaient halte, pour gagner Saint-Août, et du

nombre était celui-ci, qui s'appelle Huriel, et qui est demandé, à

présent, aux forges d'Ardentes, pour porter du charbon et du minerai. Il

a bien voulu se détemcer d'une couple d'heures pour m'obliger. Il s'en

suit qu'ayant quitté ses compagnons et les pays de brandes, qui se

trouvent sur le chemin fréquenté de ceux de son état, et où les mules

peuvent pâturer sans nuire à personne, il a peut-être cru pouvoir se

donner même licence dans nos pays de grain; et encore qu'il ait grand

tort, il serait mal commode de lui faire entendre qu'il n'y a pas droit.

--Et si, faudra-t-il bien qu'il l'entende de moi, répondis-je, car je

sais maintenant de quoi il retourne. Oh! oh! des muletiers! on sait ce

que c'est, et tu me donnes souvenance de ce que j'en ai ouï raconter à

mon parrain Gervais, le forestier. Ce sont gens sauvages, méchants et

mal appris, qui vous tuent un homme dans un bois, avec aussi peu de

conscience qu'un lapin; qui se prétendent le droit de ne nourrir leurs

bêtes qu'aux dépens du paysan, et qui, si on le trouve malséant, et

qu'ils ne soient pas les plus forts pour résister, reviennent plus tard

ou envoient leurs compagnons faire périr vos boeufs par maléfice, brûler

vos bâtiments, ou pis encore; car ils se soutiennent comme larrons en

foire.

--Puisque tu as ouï parler de ces choses, dit Joseph, tu vois que nous

aurions tort, pour un petit dommage, d'en attirer un plus grand aux

métayers mes maîtres, et à ta famille. Je suis loin de trouver bon ce

qui s'est passé, et quand maître Huriel m'a dit qu'il allait faire

pâturer par ici, et faire sa couchée à la belle étoile, comme ils font

en tout temps et en tout lieu, je lui avais enseigné cette chaume, et

recommandé de ne pas laisser promener ses mulets dans les terres

ensemencées. Il me l'avait promis, car il n'est pas méchant; mais il a

les sens bien vifs et ne reculerait pas devant une bande de monde qui

lui tomberait sur le corps. Sans doute, il pourrait bien demeurer sur la

place; mais je te demande, Tiennet, si un dommage de dix ou douze

boisseaux de grain (je mets tout au pis), mérite mort d'homme et tout ce

qui s'ensuit pour ceux qui auraient fait ce mauvais coup. Retourne donc

à ton bien, vire les mauvaises bêtes, mais ne cherche querelle à

personne; si on te questionne demain, dis que tu n'as rien vu, car de

témoigner en justice contre un muletier, c'est quasiment aussi mauvais

que de témoigner contre un seigneur.

Joseph avait raison; je m'y rendis, et repris le chemin de chez nous;

mais je n'en étais pas plus content pour ça, car de reculer devant la

crainte d'un défi, c'est sagesse pour les vieux et dépit pour les

jeunes.

J'approchais de ma maison, bien décidé à ne me point coucher, quand il

me parut y voir de la clarté. Je redoublai des jambes, et, trouvant

grande ouverte la porte que j'avais laissée fermée au loquetoir,

j'avançai sans froidir, et vis un homme dans ma cheminée, allumant sa

pipe à une flambée qu'il s'était faite. Il se retourna pour me regarder,

aussi tranquillement que si j'entrais chez lui, et je reconnus l'homme

encharbonné que Joseph nommait Huriel.

Alors la colère me revint, et, fermant la porte derrière moi:--C'est

bien! que je fis en m'avançant sur lui; je suis content que vous veniez

dans la gueule du loup. Nous allons nous dire deux mots, à cette heure.

Les maîtres sonneurs · 第 4 / 29 段