Mêmement, la nuit de Noël, comme Véret le sabotier s'en allait faire

réveillon chez ses parents à l'Ourouer, il vit sous l'orme Râteau, non

pas le géant qu'on dit s'y promener souvent avec son râteau sur

l'épaule, mais un grand homme noir qui n'avait pas bonne mine et qui

marmottait tout bas quelque chose avec un autre homme moins grand et

d'une figure un peu plus chrétienne. Véret n'eut pas absolument peur et

passa assez près d'eux pour pouvoir écouter ce qu'ils se disaient. Mais

dès que les deux autres l'eurent vu, ils se séparèrent; l'homme noir

dévalla on ne sait où, et son camarade, s'approchant de Véret, lui dit

d'une voix qui lui parut tout étranglée:

--Où vas-tu donc comme ça, Denis Véret?

Le sabotier commença de s'étonner, et, sachant qu'on ne doit point

répondre aux choses de la nuit, surtout à côté des mauvais arbres, il

passa son chemin en détournant la tête; mais il fut suivi de celui qu'il

jugeait être un esprit, et qui marchait derrière lui, mettant son pas

dans le sien.

Quand ils furent en haut de la plaine, le poursuivant tourna à main

gauche, disant:

--Bonsoir, Denis Véret!

Et ce ne fut que là que Véret reconnut Joseph et se moqua de lui-même,

mais toutefois sans pouvoir s'imaginer pour quel motif et en quelle

société il s'était trouvé à l'orme, entre une et deux heures du matin.

Quand cette dernière chose vint à ma connaissance, j'en eus du regret et

me fis reproche de n'avoir point détourné Joseph du mauvais chemin qu'il

paraissait vouloir prendre. Mais j'avais laissé passer tant de temps

là-dessus, que je n'osai y revenir. J'en parlai à Brulette, qui ne fit

que s'en moquer, d'où je commençai à croire qu'ils avaient une amour

cachée et que j'avais été pris pour dupe, ainsi que les gens qui

voulaient y voir de la magie et n'y voyaient que du feu.

J'en fus plus affligé que courroucé; Joseph si toqué et si mou à

l'ouvrage, me paraissait pour Brulette une triste compagnie et un pauvre

soutien. Je pouvais bien lui dire que, sans parler de moi, elle aurait

pu faire un meilleur tri; mais je ne m'en sentais point le courage,

craignant de la fâcher et de perdre son amitié, qui me paraissait encore

douce, même sans le restant de ses bonnes grâces.

Un soir, revenant à mon logis, je trouvai Joseph assis au bord de la

fontaine qu'on appelle la font de Fond. Ma maison, connue alors sous le

nom de la croix de Par-Dieu, parce qu'elle se trouvait bâtie auprès d'un

carroir de chemins dont on a retranché depuis la moitié, donnait sur

cette grande pelouse fine que vous avez vue vendre et dépecer, comme

bien communal et terre vague, il n'y a pas longtemps. C'est grand

dommage pour le petit monde qui y nourrissait ses bêtes et qui n'a pu y

rien acheter. C'était chemin et pâturage bien large, bien vert, et

arrosé, à l'aventure, des belles eaux de la source, qui n'étaient point

réglées et s'en allaient de ci et de là sur un herbage court, tondu à

toute heure par les troupeaux et réjouissant à voir par son étendue.

Je me contentais de dire bonsoir à Joseph, quand il se leva et se mit à

marcher à mon côté, cherchant à avoir conversation avec moi, et

paraissant si agité que j'en fus inquiet.--Qu'est-ce que tu as donc? lui

dis-je enfin, voyant qu'il parlait tout de travers et se tourmentait le

corps de soupirs et de contorsions comme s'il eût passé dans une

fourmilière.

--Tu me demandes ça? dit-il avec impatience. Ça ne te fait donc rien? Tu

es donc sourd?

--Qui? quoi? qu'est-ce que c'est? m'écriai-je, pensant qu'il avait

quelque vision, et ne me souciant pas d'en avoir ma part.

Puis j'écoutai, et saisis tout au loin le son d'une musette qui me parut

n'avoir rien que de naturel.

--Eh bien, lui dis-je, c'est quelque cornemuseux qui revient d'une noce

du côté de la Berthenoux? En quoi est-ce que ça te gêne?

Joseph répondit d'un air assuré:--C'est la musette à Carnat, mais ce

n'est point lui qui en joue... C'est quelqu'un qui est encore plus

maladroit que lui!

--Maladroit? Tu trouves Carnat maladroit sur la musette?

--Maladroit de ses mains, non pas! mais maladroit de son idée, Tiennet!

Oh, le pauvre homme! Il n'est pas digne d'avoir le moyen d'une musette!

Et celui qui s'en essaye, à cette heure, mériterait que le bon Dieu lui

retire son vent de la poitrine.

--Voilà des choses bien étranges que tu me dis, et je ne sais point où

tu les prends. Comment peux-tu connaître que cette musette-là est celle

à Carnat? Il me semble, à moi, que musette pour musette, ça braille

toujours de la même mode. J'entends bien que celle qui sonne là-bas

n'est pas soufflée comme il faut, et que l'air est estropié un si peu;

mais ça ne me gêne point, car je n'en saurais pas faire autant. Est-ce

que tu crois que tu ferais mieux?

--Je ne sais pas! mais, pour sûr, il y en a qui font mieux que ce

cornemuseux-là, et mieux que Carnat, son maître. Il y en a qui sont dans

la vérité de la chose.

--Où les as-tu trouvés? Où sont-ils, ces gens dont tu parles?

--Je ne sais pas; mais il y a quelque part une vérité, c'est le tout de

la rencontrer, puisqu'on n'a pas le temps et le moyen de la chercher.

--C'est donc, Joset, que tu aurais ton idée tournée à la musiquerie?

Voilà qui m'étonnerait bien. Je t'ai toujours connu muet comme une

tanche, ne retenant et ne ruminant aucune chanson; car, quand tu

t'essayais sur le chalumeau de paille, comme font beaucoup de pâtours,

tu changeais tous les airs que tu avais entendus, de telle manière qu'on

ne les reconnaissait plus. De ce côté-là, on te jugeait encore plus

innocent que tous les enfants innocents qui s'imaginent de cornemuser

sur les pipeaux; or, si tu dis que Carnat ne te contente pas, lui qui

fait danser si bien en mesure et qui mène ses doigts si subtilement, tu

me donnes encore plus à penser que tu n'as pas l'oreille bonne.

--Oui, oui, répondit Joseph, tu as raison de me reprendre, car je dis

des sottises, et je parle de ce que je ne sais pas. Or donc, bonne nuit,

Tiennet; oublie ce que je t'ai dit, car ça n'est pas ce que j'aurais

voulu dire; mais j'y penserai, pour tâcher de te le dire mieux une autre

fois.

Et il s'en alla vitement, comme regrettant d'avoir parlé; mais Brulette,

qui sortait de chez nous avec ma soeur, l'arrêta, le ramena vers moi, et

nous dit:--Il est temps que ces histoires-là finissent. Voilà ma cousine

qui s'en est tant laissé dire, qu'elle tient Joset pour un loup-garou,

et il faut s'expliquer, à la fin!

--Qu'il soit donc fait selon ton vouloir, répondit Joseph, car je suis

fatigué de passer pour sorcier, et j'aime encore mieux passer pour

imbécile.

--Non, tu n'es ni imbécile ni fou, reprit Brulette, mais tu es bien

obstiné, mon pauvre Joset! Sache donc, Tiennet, que ce gars-là n'a rien

de mauvais dans la tête, sinon une fantaisie de musique qui n'est pas si

déraisonnable que dangereuse.

--Alors, répondis-je, je comprends ce qu'il me disait tout à l'heure;

mais où diable a-t-il pris pareille idée?

--Un petit moment! reprit Brulette; ne le fâchons pas injustement; ne te

dépêche pas de dire qu'il est incapable de musiquer; car tu penses

peut-être, comme sa mère et comme mon grand-père, qu'il a l'esprit

bouché à cela, comme autrefois au catéchisme. Moi, je dirai que c'est

toi, et mon grand-père, et la bonne Mariton qui n'y connaissez rien.

Joseph ne peut chanter, non qu'il soit court d'haleine, mais parce qu'il

ne fait point de son gosier ce qu'il veut; et comme il ne se contente

point lui-même, il aime mieux ne jamais faire usage de sa voix, qui lui

est rétive. Alors, bien naturellement, il souhaite de musiquer sur un

instrument qui ait une voix en place de la sienne, et qui chante tout ce

qui vient dans son idée. C'est pour avoir toujours manqué de cette voix

d'emprunt, que notre gars a toujours été triste, ou songeur, ou comme

ravi en lui-même.

--C'est tout justement comme elle te le dit! m'observa Joseph, qui

paraissait soulagé d'entendre cette belle jeunesse le débarrasser de ses

pensées en les rendant compréhensibles pour moi. Mais ce qu'elle ne te

dit point, c'est qu'elle a une voix en ma place, et une voix si douce,

si claire, et qui dit si justement les choses entendues, que je prenais

déjà, étant petit enfant, mon plus grand plaisir à l'écouter.

--Mais, poursuivit Brulette, nous avions bien quelquefois maille à

partir ensemble à ce sujet-là; J'aimais à imiter toutes les petites

filles de campagne, qui ont pour coutume, en gardant leurs bêtes, de

crier leurs chansons à pleine tête, pour se faire entendre au loin; et

comme en criant comme ça, j'outrepassais ma force, je gâtais tout, et je

faisais mal aux oreilles de Joset. Et puis, quand je me suis rangée à

chanter raisonnablement, il s'est trouvé que j'avais si bonne mémoire

pour retenir toutes choses chantables, celles qui contentent notre gars

comme celles qui l'encolèrent, que plus d'une fois je l'ai vu me brûler

compagnie tout d'un coup et s'en aller sans rien me dire, encore qu'il

m'eût priée de chanter. Pour ce qui est de ça, il n'est pas toujours

bien honnête ni gracieux; mais comme c'est lui, j'en ris au lieu de m'en

fâcher. Je sais bien qu'il y reviendra, car il n'a pas la souvenance

certaine, et quand il a entendu quelque chansonnette qu'il ne juge point

trop laide, il accourt me la demander, et il est bien sûr de la trouver

dans ma tête.

J'observai à Brulette que Joseph n'ayant pas de souvenance, ne me

paraissait point né pour cornemuser.

--Oh dame! c'est là qu'il faut encore retourner ton jugement de l'envers

à l'endroit, répondit-elle. Vois-tu, mon pauvre Tiennet, ni toi ni moi

ne connaissons la _vérité de la chose_, comme dit ce gars-là. Mais, à

force de vivre avec ses songeries, j'ai fini par comprendre ce qu'il ne

sait pas ou n'ose pas dire. La vérité de la chose, c'est que Joset

prétend inventer lui-même sa musique, et qu'il l'invente, de vrai. Il a

réussi à se faire une flûte d'un roseau, et il chante là-dessus, je ne

sais comment, car il n'a jamais voulu se laisser ouïr de moi, ni de

personne de chez nous. Quand il veut flûter, il s'en va le dimanche, et

mêmement la nuit, dans des endroits non fréquentés où il flûte à sa

guise; et quand je lui demande de flûter pour moi, il me répond qu'il ne

sait pas encore ce qu'il veut savoir, et qu'il m'en régalera quand ça en

vaudra la peine. Voilà pourquoi, depuis qu'il a inventé ce flûteriot, il

s'absente tous les dimanches, et quelquefois sur la semaine, pendant la

nuit, quand sa musique le tient trop fort.

Tu vois, Tiennet, que toutes ces affaires-là sont bien innocentes; mais

c'est à présent qu'il faut nous expliquer tous les trois, mes amis; car

voilà Joset qui se met dans la volonté d'employer son premier gage

(ayant jusqu'à cette heure tout donné en garde à sa mère) à faire achat

d'une musette, et comme il dit qu'il est mince ouvrier, et que son coeur

voudrait retirer la Mariton de ses fatigues, il prétendrait se faire

cornemuseux de son état, parce que, de vrai, on y gagne gros.

--L'idée serait bonne, dit ma soeur, qui nous écoutait, si, pour de

vrai, Joseph avait le talent; mais, avant d'acheter la musette, m'est

avis qu'il faudrait s'assurer de la manière de s'en servir.

--Ça, c'est affaire de temps et de patience, dit Brulette; mais là n'est

point l'empêchement. Est-ce que vous ne savez pas que voilà, depuis un

tour de temps, le garçon à Carnat qui s'essaye aussi à cornemuser, à

seules fins de garder au pays la place de son père?

--Oui, oui, répondis-je, et je vois ce, qui en résulte. Carnat est

vieux, et on aurait pu avoir sa succession; mais son fils, qui la veut,

la gardera, parce qu'il est riche et bien appuyé dans le pays; tandis

que toi, Joset, tu n'as encore ni argent pour acheter ta musette, ni

maître pour t'enseigner, ni amis de ta musique pour te soutenir.

--C'est la vérité, répondit Joset tristement. Je n'ai encore que mon

idée, mon roseau et _elle_!

Ce disant, il désignait Brulette, qui lui prit la main bien amiteusement

en lui répondant:--Joset, je crois bien à ce qui est dans ta tête, mais

je ne peux pas être assurée de ce qui en sortira. Vouloir et pouvoir

sont deux; songer et flûter diffèrent grandement. Je sais que tu as dans

les oreilles, ou dans la cervelle, ou dans le coeur, une vraie musique

du bon Dieu, parce que j'ai vu ça dans tes yeux quand j'étais petite, et

que, plus d'une fois, me prenant sur tes genoux, tu me disais d'un air

charmé:--Écoute, ne fais pas de bruit, et tâche de te souvenir. Alors,

moi, j'écoutais bien fidèlement, et je n'entendais que le vent qui

causait dans les feuillages, ou l'eau qui grelottait au long des

cailloux; mais toi, tu entendais autre chose, et tu en étais si assuré,

que je l'étais par contre.

Eh bien! mon garçon, conserve dans ton secret ces jolies musiques qui te

sont bonnes et douces; mais n'essaye point de faire le ménétrier, car il

arrivera ceci ou cela: ou tu ne pourras jamais faire dire à ta musette

ce que l'eau et le vent te racontent dans l'oreille; ou bien, si tu

deviens musiqueux fin, les autres petits musiqueux du pays te

chercheront noise et t'empêcheront de pratiquer. Ils te voudront mal et

te causeront des peines, comme ils ont coutume de faire, pour empêcher

qu'on n'ait part à leurs profits et à leur renom. Ils y mettent de

l'intérêt et de la gloriole aussi. Ils sont ici et aux alentours une

douzaine, qui ne s'accordent guère entre eux, mais qui s'entendent et se

soutiennent pour ne point laisser pousser de nouvelles graines sur leurs

terres. Ta mère, qui entend causer les cornemuseux le dimanche, car ils

sont tous gens très-asséchés de soif et coutumiers de boire bien avant

dans la nuit après les danses, est très-chagrinée de te voir penser à

entrer dans une pareille corporation. Ils sont rudes et méchants, et

toujours des premiers exposés dans les querelles et batteries.

L'habitude d'être en fête et chômage les rend ivrognes et dépensiers.

Enfin, c'est du monde qui ne te ressemble point, et où tu te gâterais,

selon elle. Selon moi, c'est du monde jaloux et porté à la vengeance,

qui t'écraserait l'esprit et peut-être le corps. Par ainsi, Joset, je te

prie de reculer au moins ton dessein et d'ajourner ton envie, et

mêmement d'y renoncer tout à fait, si ça n'est pas trop demander à ton

amitié pour moi, pour ta mère et pour Tiennet.

Comme je soutenais les raisons de Brulette, qui me paraissaient bonnes,

Joset fut bien désolé; mais il reprit courage et nous dit:

--Mes amis, je vous suis obligé de vos conseils, qui sont dans

l'intention de mes vrais intérêts, je le sais; mais je vous prie de me

donner encore liberté d'esprit pour un bout de temps. Quand j'en serai

venu où je crois arriver, je vous prierai de m'entendre flûter ou

cornemuser, s'il plaît à Dieu que je puisse acheter une musette. Alors,

si vous jugez que je suis bon à quelque chose, ma musique vaudra la

peine que je m'en serve, et que je soutienne la guerre pour l'amour

d'elle. Sinon, je continuerai à piocher la terre, et à me divertir le

dimanche avec mon flûtage, sans en tirer profit ni faire ombrage à

personne. Promettez-moi ça, et je patienterai.

Nous lui en fîmes promesse pour le tranquilliser, car il paraissait plus

choqué de nos craintes que touché de notre intérêt. Je le regardais dans

la nuit, qui était toute semée d'étoiles, et le voyais d'autant mieux

que la belle eau de la fontaine était devant nous comme un miroir qui

nous renvoyait à la figure la blancheur du ciel. J'observai ses yeux,

qui avaient la couleur de l'eau même et qui paraissaient toujours

regarder des choses que les autres ne voyaient point.

Un mois environ après ce jour-là, Joseph me vint trouver à la

maison.--Le temps est arrivé, me dit-il avec un regard net et une parole

sûre, où je veux que les deux seules personnes en qui j'ai confiance

connaissent mon flûter. Je veux donc que Brulette vienne ici demain

soir, parce que nous y serons tranquilles, tous, les trois. Je sais que

tes parents partent le matin pour aller en pèlerinage, rapport à la

fièvre de ton frère cadet; tu seras donc seul dans la maison, qui est si

bien éloignée dans la campagne que nous ne risquons pas d'être entendus.

J'ai averti Brulette, elle est consentante à sortir du bourg à la nuit;

je l'attendrai dans le petit chemin, et nous viendrons ici te trouver

sans que personne s'en avise. Brulette compte sur toi pour ne jamais

parler de ça, et son grand-père, qui veut tout ce qu'elle souhaite, y

est consentant aussi, moyennant ta parole, que j'ai donnée d'avance.

À l'heure dite, j'étais devant ma porte, ayant poussé toutes les

huisseries pour que les passants (s'il en passait) me crussent couché ou

absent, et j'attendais l'arrivée de Brulette et de Joseph. On était

alors au printemps, et, comme il avait tonné dans le jour, le ciel était

encore chargé de nuages très-épais. Il faisait de bons coups de vent

tiède qui apportaient toutes les jolies senteurs du mois de mai.

J'écoutais les rossignols qui se répondaient dans la campagne aussi loin

que l'ouïe pouvait s'étendre, et je me disais que Joseph aurait

grand'peine à flûter aussi finement. Je regardais au loin toutes les

petites clartés des maisons s'éteindre une à une dans le bourg; et

environ dix minutes après que la dernière fût soufflée, je vis arriver,

tout droit devant moi, le jeune couple que j'attendais. Ils avaient

marché si doucement sur les herbes nouvelles, et si bien côtoyé les

grands buissons du chemin, que je ne les avais vus ni entendus

approcher. Je les fis entrer chez nous, où j'avais allumé la lampe, et

quand je les vis tous deux, elle toujours si coquettement coiffée et si

quiètement fière, lui toujours si froid et si pensif, je me représentai

mal deux amoureux enflammés de tendresse.

Pendant que je causais un peu avec Brulette pour lui faire les honneurs

de ma demeurance, qui était assez gentille et dont j'aurais souhaité

qu'elle prît envie, Joseph, sans me rien dire, s'étais mis en devoir

d'accommoder sa flûte. Il trouva que le temps humide l'avait enrhumée,

et jeta une poignée de chènevottes dans l'âtre pour l'y réchauffer.

Quand les chènevottes s'enflammèrent, elles envoyèrent une grande clarté

à son visage penché vers le foyer, et je lui trouvai un air si étrange

que j'en fis tout bas l'observation à Brulette.

--Vous aurez beau penser lui dis-je, qu'il ne se cache le jour et ne

court la nuit que pour flûter tout son soûl, je sais, moi, qu'il y a en

lui et autour de lui quelque secret qu'il ne nous dit pas.

--Bah! fit-elle en riant, parce que Véret le sabotier s'imagine de

l'avoir vu avec un grand homme noir à l'orme Râteau?

--Possible qu'il ait rêvé ça, répondis-je; mais moi, je sais bien ce que

j'ai vu et entendu à la forêt.

--Qu'est-ce que tu as vu, Tiennet? dit tout d'un coup Joset, qui ne

perdait rien de notre discours, encore que nous eussions parlé bien bas.

Qu'est-ce que tu as entendu? Tu as vu celui qui est mon ami, et que je

ne peux te montrer: mais ce que tu as entendu, tu vas l'entendre encore,

si la chose te plaît.

Là-dessus, il souffla dans sa flûte, l'oeil tout en feu, et la figure

comme embrasée par une fièvre.

Ce qu'il flûta ne me le demandez point. Je ne sais si le diable y eût

connu quelque chose; tant qu'à moi, je n'y connus rien, sinon qu'il me

parut bien que c'était le même air que j'avais ouï cornemuser dans la

fougeraie. Mais j'avais eu si belle peur dans ce moment-là, que je ne

m'étais point embarrassé d'écouter le tout; et, soit que la musique en

fût longue, soit que Joseph y mît du sien, il ne décota de flûter d'un

gros quart d'heure, menant ses doigts bien finement, ne désoufflant mie,

et tirant si grande sonnerie de son méchant roseau, que, dans des

moments, on eût dit trois cornemuses jouant ensemble. Par d'autres fois,

il faisait si doux qu'on entendait le grelet au dedans de la maison et

le rossignol au dehors; et quand Joset faisait doux, je confesse que j'y

prenais plaisir, bien que le tout ensemble fût si mal ressemblant à ce

que nous avons coutume d'entendre que ça me représentait un sabbat de

fous.

--Oh! oh! que je lui dis quand il eut fini, voilà bien la musique

enragée! Où diantre prends-tu tout ça? à quoi que ça peut servir, et

qu'est-ce que tu veux signifier par là?

Il ne me fit point réponse, et sembla même qu'il ne m'entendait point.

Il regardait Brulette qui s'était appuyée contre une chaise et qui avait

la figure tournée du côté du mur.

Comme elle ne disait mot, Joset fut pris d'une flambée de colère, soit

contre elle, soit contre lui-même, et je le vis faire comme s'il

voulait briser sa flûte entre ses mains; mais, au moment même, la belle

fille regarda de son côté, et je fus bien étonné de voir qu'elle avait

des grosses larmes au long des joues.

Alors Joseph courut auprès d'elle, et, lui prenant vivement les

mains:--Explique-toi, ma mignonne, dit-il, et fais-moi connaître si

c'est de compassion pour moi que tu pleures, ou si c'est de

contentement?

--Je ne sache point, répondit-elle, que le contentement d'une chose

comme ça puisse faire pleurer. Ne me demande donc point si c'est que

j'ai de l'aise ou du mal; ce que je sais, c'est que je ne m'en puis

empêcher, voilà tout.

--Mais à quoi est-ce que tu as pensé, pendant ma flûterie? dit Joseph en

la fixant beaucoup.

--À tant de choses, que je ne saurais point t'en rendre compte, répliqua

Brulette.

--Mais enfin, dis-en une, reprit-il sur un ton qui signifiait de

l'impatience et du commandement.

--Je n'ai pensé à rien, dit Brulette; mais j'ai eu mille ressouvenances

du temps passé. Il ne me semblait point te voir flûter, encore que je

t'ouïsse bien clairement; mais tu me paraissais comme dans l'âge où nous

demeurions ensemble, et je me sentais comme portée avec toi par un grand

vent qui nous promenait tantôt sur les blés mûrs, tantôt sur des herbes

folles, tantôt sur les eaux courantes; et je voyais des prés, des bois,

des fontaines, des pleins champs de fleurs et des pleins ciels d'oiseaux

qui passaient dans les nuées. J'ai vu aussi, dans ma songerie, ta mère

et mon grand-père assis devant le feu, et causant de choses que je

n'entendais point, tandis que je te voyais à genoux dans un coin, disant

ta prière, et que je me sentais comme endormie dans mon petit lit. J'ai

vu encore la terre couverte de neige, et des saulnées remplies

d'alouettes, et puis des nuits remplies d'étoiles filantes, et nous les

regardions, assis tous deux sur un tertre, pendant que nos bêtes

faisaient le petit bruit de tondre l'herbe; enfin, j'ai vu tant de rêves

que c'est déjà embrouillé dans ma tête; et si ça m'a donné l'envie de

pleurer, ce n'est point par chagrin, mais par une secousse de mes

esprits que je ne veux point t'expliquer du tout.

--C'est bien! dit Joset. Ce que j'ai songé, ce que j'ai vu en flûtant,

tu l'as vu aussi! Merci, Brulette! Par toi, je sais que je ne suis point

fou et qu'il y a une vérité dans ce qu'on entend comme dans ce qu'on

voit. Oui, oui! fit-il encore en se promenant dans la chambre à grandes

enjambées et en élevant sa flûte au-dessus de sa tête; ça parle, ce

méchant bout de roseau; ça dit ce qu'on pense; ça montre comme avec les

yeux; ça raconte comme avec les mots; ça aime comme avec le coeur; ça

vit, ça existe! Et à présent, Joset le fou, Joset l'innocent, Joset

l'ébervigé, tu peux bien retomber dans ton imbécillité; tu es aussi

fort, aussi savant, aussi heureux qu'un autre!

Disant cela, il s'assit, sans plus faire attention à aucune chose autour

de lui.

Cinquième veillée.

Nous le dévisagions, Brulette et moi, car il n'était plus le Joset que

nous connaissions. Pour moi, il y avait quelque chose dans tout cela qui

me rappelait les histoires qu'on fait chez nous sur les

sonneurs-cornemuseux, lesquels passent pour savoir endormir les plus

mauvaises bêtes, et mener, à nuitée, des bandes de loups par les

chemins, comme d'autres mèneraient des ouailles aux champs. Joset

n'était point dans une figure naturelle à ce moment-là, devant moi. De

chétif et pâlot, il paraissait grandi et amendé, comme je l'avais vu

dans la forêt. Il avait de la mine; ses yeux étaient dans sa tête comme

deux rayons d'étoile, et quelqu'un qui l'aurait jugé le plus beau garçon

du monde ne se serait point trompé sur le moment.

Il me paraissait aussi que Brulette en était charmée et ensorcelée,

puisqu'elle avait vu tant d'affaires dans cette flûterie où je n'avais

vu que du feu, et j'eus beau vouloir lui représenter que Joset ne ferait

jamais danser que le diable avec sa musique, elle ne m'écouta point, et

le pria de recommencer.

Les maîtres sonneurs · 第 3 / 29 段