--Tu trouves donc que j'en prends trop? dit-elle. Est-ce que je ne dois

pas ça à la femme qui l'a mis au monde et qui m'a élevée avec plus de

soins et de caresses que son propre enfant?

--Voilà une bonne raison, Brulette. Si c'est la Mariton que tu aimes

dans son fils, à la bonne heure; mais, alors, je souhaiterais d'avoir la

Mariton pour ma mère: ça me vaudrait encore mieux que d'être ton cousin.

--Laisse donc dire des sottises comme ça à mes autres galants, répondit

Brulette en rougissant un peu; car aucun compliment ne l'avait jamais

fâchée, encore qu'elle se donnât l'air d'en rire.

Et, comme nous sortions du champ, vis-à-vis de ma maison, elle y entra

avec moi pour dire bonjour à ma soeur.

Mais ma soeur était sortie et, à cause de ses moutons qui étaient sur le

chemin, Brulette ne la voulut pas attendre. Pour la retenir un peu,

j'inventai de lui retirer ses sabots pour en ôter les galoches de neige

et les embraiser; et, la tenant ainsi par les pattes, puisqu'elle fut

obligée de s'asseoir en m'attendant, j'essayai de lui dire, mieux que je

n'avais encore osé le faire, l'ennui que l'amour d'elle m'avait amassé

sur le coeur.

Mais voyez le diable! jamais je ne pus trouver le fin mot de ce

discours-là. J'aurais bien lâché le second et le troisième, mais le

premier ne put sortir. J'en avais la sueur au front. La fillette aurait

bien pu m'aider, si elle l'eût voulu, car elle connaissait l'air de ma

chanson; d'autres le lui avaient déjà seriné; mais, avec elle, il

fallait de la patience et du ménagement, et encore que je ne fusse point

tout à fait nouveau dans les discours de galanterie, ce que j'en avais

échangé avec d'autres moins difficiles que Brulette, à seules fins de

m'enhardir, ne m'avait rien enseigné de bon à dire à une jeunesse de

grand prix comme était ma cousine.

Tout ce que je sus faire fut de revenir sur la critique de son favori

Joset. Elle en rit d'abord, et peu à peu, voyant que j'en voulais faire

un blâme sérieux, elle prit un air plus sérieux encore.--Laissons ce

pauvre malheureux tranquille, dit-elle: il est assez à plaindre.

--Mais en quoi, et pourquoi? Est-il poitrinaire ou enragé, que tu crains

qu'on y touche?

--Il est pis que ça, répondit Brulette, il est égoïste.

Égoïste était un mot de monsieur le curé, que Brulette avait retenu et

qui n'était point usité chez nous de mon temps. Comme Brulette avait une

grande mémoire, elle disait comme cela quelquefois des paroles que

j'aurais pu retenir aussi, mais que je ne retenais point, et parlant,

n'entendais point.

J'eus la mauvaise honte de ne pas oser lui en demander l'explication et

d'avoir l'air de m'en payer. Je m'imaginai d'ailleurs que c'était une

maladie mortelle que Joseph avait, et qu'une si grande disgrâce

condamnait toutes mes injustices. Je demandai pardon à Brulette de

l'avoir tourmentée, ajoutant:

--Si j'avais su plus tôt ce que tu me dis, je n'aurais eu ni fiel ni

rancune contre ce pauvre garçon.

--Comment ne t'en es-tu jamais aperçu? reprit-elle. Ne vois-tu pas comme

il se laisse prévenir et obliger, sans avoir jamais l'idée d'en faire un

remercîment; comme le moindre oubli l'offense, comme la moindre

plaisanterie le choque, comme il boude et souffre à toute chose qui ne

serait point remarquée d'un autre, et comme il faut toujours mettre du

sien dans l'amitié qu'on a pour lui, sans qu'il comprenne que ce n'est

point son dû, mais le rendu qu'on fait à Dieu, pour l'amour du prochain?

--C'est donc l'effet de sa maladie? dis-je, un peu intrigué des

explications de Brulette.

--N'est-ce point la pire qu'on puisse avoir dans le coeur?

répondit-elle.

--Et sa mère sait-elle qu'il a comme ça dans le coeur une maladie sans

remède?

--Elle s'en doute bien, mais tu comprends que je ne lui en parle point,

de crainte de l'affliger.

--Et n'a-t-on point tenté quelque chose pour sa guérison?

--J'y ai fait et j'y ferai encore mon possible, répondit elle,

continuant un propos où l'on ne s'entendait pas du tout; mais je crois

que mes ménagements augmentent son mal.

--Il est bien vrai, ajoutai-je, après avoir réfléchi, que ce garçon a

toujours eu, dans son air, quelque chose de singulier. Ma grand'mère,

qui est morte, et tu sais qu'elle se piquait de connaissances sur

l'avenir, disait qu'il avait le malheur écrit sur la figure, et qu'il

était condamné à vivre dans les peines, ou à mourir dans la fleur de ses

ans, à cause d'une ligne qu'il avait dans le front; et, depuis ce

temps-là, je te confesse que quand Joset se chagrine, je crois voir

cette ligne de disgrâce, encore que je ne sache point où ma grand'mère

la voyait. Alors, j'ai comme peur de lui, ou plutôt de son destin, et je

me sens porté à lui épargner tout reproche et tout malaise, comme à

quelqu'un qui n'a pas longtemps à jouir de la vie.

--Bah! répondit Brulette en riant, voilà les rêveries de ma grand'tante;

je me les rappelle bien. Ne t'a-t-elle point dit aussi que les yeux

clairs, comme sont ceux de Joseph, voient les esprits et toutes choses

cachées? Mais moi, je n'en crois rien, non plus qu'au danger de mort

pour lui. On vit longtemps avec l'esprit fait comme il l'a; on se

soulage en tourmentant les autres, et on peut bien les enterrer tous, en

les menaçant à toute heure de se laisser mourir.

Je n'y comprenais plus rien, et j'allais questionner encore, quand

Brulette me redemanda ses chaussures où elle fourra lestement ses pieds,

bien que les sabots fussent si petits que je n'avais pas pu y fourrer ma

main. Alors, rappelant son chien et retroussant sa jupe, elle me laissa

tout soucieux et tout ébahi de ce qu'elle m'avait conté, et aussi peu

avancé avec elle que le premier jour.

Le dimanche ensuivant, comme elle partait pour la messe de

Saint-Chartier, où elle allait plus volontiers qu'à celle de notre

paroisse, à cause que l'on dansait sur la place entre la messe et les

vêpres, je lui demandai de l'accompagner.

--Non, me dit-elle, j'y vas avec mon grand-père, et il n'aime pas à me

voir suivie sur les chemins par un tas de galants.

--Je ne suis point un tas de galants, lui dis-je, je suis ton cousin,

et jamais mon oncle ne m'a ôté de son chemin.

--Eh bien, reprit-elle, ôte-toi du mien, pour aujourd'hui seulement; mon

père et moi nous voulons causer avec Joset, qui est là dans la maison et

qui doit nous suivre à la messe.

--C'est donc qu'il vient vous demander en mariage, et que vous êtes bien

aise de l'écouter?

--Est-ce que tu es fou, Tiennet? Après ce que je t'ai dit de Joset?

--Tu m'as dit qu'il avait une maladie qui le ferait vivre plus longtemps

qu'un autre, et je ne vois pas en quoi ça peut me tranquilliser.

--Te tranquilliser de quoi? fit Brulette étonnée. Quelle maladie? Où

as-tu égaré tes esprits? Allons, je crois que tous les hommes sont fous!

Et, prenant le bras de son grand-père qui venait à elle avec Joseph,

elle partit légère comme un duvet et gaie comme une fauvette, tandis que

mon brave homme d'oncle, qui ne voyait rien au-dessus d'elle, souriait

aux passants et avait l'air de leur dire: «Ce n'est pas vous qui avez

une fille pareille à montrer!»

Je les suivis de loin pour voir si Joseph se familiariserait avec elle

en chemin, s'il lui prendrait le bras, si le vieux les laisserait aller

ensemble. Il n'en fut rien. Joseph marcha tout le temps à la gauche de

mon oncle, tandis que Brulette marchait à droite, et ils avaient l'air

de causer sérieusement.

À la sortie de la messe, je demandai à Brulette de danser avec moi.--Oh!

tu t'y prends bien tard, me dit-elle, j'ai promis au moins quinze

bourrées, et il faudra que tu reviennes vers l'heure de vêpres.

Ce n'était pas Joseph qui, dans cette affaire-là, pouvait me donner du

dépit, car il ne dansait jamais, et, pour m'ôter celui de voir Brulette

entourée de ses autres amoureux, je suivis Joseph à l'auberge du _Boeuf

couronné_, où il allait voir sa mère et où je voulais tuer le temps avec

quelques amis.

J'étais un peu fréquentier du cabaret, comme je vous ai dit: non à cause

de la bouteille, qui ne m'a jamais mis hors de sens, mais pour l'amour

de la compagnie, de la causette et de la chanson. J'y trouvai plusieurs

garçons et filles de connaissance avec lesquels je m'attablai, tandis

que Joseph s'assit dans un coin, ne buvant goutte, ne disant mot, et se

tenant là pour contenter sa mère, qui, tout en allant et venant, était

bien aise de le voir et de lui dire un mot par-ci, par-là. Je ne sais

point si Joseph eût pensé à l'aider dans la peine qu'elle avait à servir

tant de monde; mais Benoît n'eût point souffert qu'un garçon si distrait

tournât et virât dans ses écuelles et dans ses bouteilles.

Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de défunt Benoît. C'était un

gros homme de haute mine, un peu rude en paroles, mais bon vivant et

beau diseur dans l'occasion. Il était assez juste pour faire de la

Mariton l'estime qu'il devait, car c'était, à vrai dire, la reine des

servantes, et jamais sa maison n'avait été mieux achalandée que depuis

qu'elle y régnait.

La chose que le père Brulet avait annoncée à cette femme n'était

cependant point arrivée. Le danger de son état l'avait guérie de la

coquetterie, et elle faisait respecter sa personne aussi bien que la

propriété de son bourgeois. Pour le vrai, c'était, avant tout, pour son

fils qu'elle avait rangé son idée à un travail et à une prudence plus

sévères que son naturel ne s'y portait de lui-même. C'était une si bonne

mère en cela, qu'au lieu de perdre de l'estime, elle s'en était attirée

davantage depuis qu'elle était servante de cabaret; et c'est là une

chose qui ne se voit point souvent dans nos campagnes, ni ailleurs, que

j'aie ouï dire.

En voyant Joseph plus blême et plus soucieux encore que d'habitude, je

ne sais comment ce que ma grand'mère m'avait dit de lui, joint à la

maladie, singulière dans mon idée, que lui imputait Brulette, me frappa

l'esprit et me toucha le coeur. Sans doute il me gardait rancune de

quelque parole dure qui m'était échappée. Je souhaitai la lui faire

oublier, et, le forçant à venir s'asseoir à notre tablée, je m'imaginai

de le griser un peu par surprise, pensant, comme tous ceux de mon âge,

qu'une petite fumée de vin blanc dans les esprits est souveraine pour

dissiper la tristesse.

Joseph, qui était peu attentionné aux actions d'autour de lui, laissa

remplir son verre et pousser son coude si souvent, que tout autre en

aurait senti l'effet. Pour ceux qui l'incitaient à boire, et qui

payèrent d'exemple sans réflexion, il y en eut bien vite trop; et, pour

moi, qui voulais garder mes jambes pour la danse, je m'arrêtai d'abord

que je sentis qu'il y en avait assez. Joseph tomba dans une grande

contemplation, appuya ses deux coudes sur la table et ne parut pas plus

lourd ni plus léger qu'auparavant.

On ne faisait plus attention à lui; chacun riait ou jacassait pour son

compte, et l'on se mit à chanter, comme on chante quand on a bu, chacun

dans son ton et dans sa mesure, une tablée disant son refrain à côté

d'une autre tablée qui dit le sien, et tout ça ensemble, faisant un

sabbat de fous à casser la tête, le tout pour se porter à rire et à

crier d'autant plus qu'on ne s'entend pas.

Joseph resta là sans broncher, nous regardant, d'un air étonné, un bon

bout de temps. Puis il se leva et partit sans rien dire.

Je pensai qu'il était peut-être malade, et je le suivis. Mais il

marchait droit et vite, comme un homme que le vin n'a point entamé, et

il s'en alla si loin, si loin, en remontant la côte au-dessus de la

ville de Saint-Chartier, que je le perdis de vue et revins sur mes pas

afin de ne point manquer ma bourrée avec Brulette.

Elle dansait si joliment, ma Brulette, que tout un chacun la mangeait

des yeux. Elle était folle de la danse, de la toilette et des

compliments; mais elle n'encourageait personne à lui conter du sérieux,

et quand les vêpres furent sonnées, elle s'en alla, sage et fière, à

l'église, où elle priait bien un peu, mais où elle n'oubliait guère que

tous les regards étaient braqués sur elle.

Moi, je songeai que je n'avais point payé ma dépense au _Boeuf

couronné_, et j'y retournai pour compter avec la Mariton, laquelle en

prit occasion de me demander par où son garçon avait passé.

--Vous l'avez fait boire, dit-elle, et ce n'est point sa coutume. Vous

devriez bien au moins ne pas le laisser courir seul. Un malheur vient si

vite!

Troisième veillée.

Je remontai la côte et pris le chemin que j'avais vu prendre à Joseph.

Je m'enquis de lui le long de la route et n'en eus point nouvelles,

sinon qu'on l'avait bien vu passer, mais non revenir. Ça me mena

jusqu'au droit de la forêt, où j'allai questionner le forestier, dont la

maison, qui est une pièce fort ancienne, surmonte un grand morceau de

brande couché en pente. C'est un endroit bien triste, malgré qu'on y

voie de loin, et où il ne pousse, à la lisière des taillis de chêne, que

de la fougère et des ajoncs.

Le garde forestier était, dans ce temps-là, Jarvois, mon parrain, natif

de Verneuil. Sitôt qu'il me vit, comme je n'allais pas souvent me

promener si loin, il me fit tant de fête et d'amitié qu'il n'y eût pas

moyen de s'en aller.

--Ton camarade Joseph est venu céans, il y a tantôt une heure, me

dit-il, pour nous demander si les charbonniers étaient dans la forêt;

sans doute que son maître lui aura commandé de s'en enquérir. Il n'était

ni dérangé en paroles, ni mal porté sur ses jambes, et il a monté

jusqu'au gros chêne. Tu n'as donc point à t'en inquiéter, et puisque te

voilà, il faut boire une bouteille avec moi et attendre que ma femme

revienne de querir ses vaches, car elle serait fâchée si tu partais sans

l'avoir vue.

N'ayant plus sujet de me tourmenter, je restai chez mon parrain jusque

vers le coucher du soleil. C'était environ la mi-février, et, voyant

venir la nuit, je fis mes adieux et pris le chemin d'en sus, afin de

gagner Verneuil et de m'en retourner tout droit chez nous par la route

aux Anglais, sans repasser par Saint-Chartier où je n'avais plus que

faire.

Mon parrain m'expliqua un peu mon chemin, car je n'avais traversé la

forêt qu'une ou deux fois en ma vie. Vous savez que, dans le pays

d'ici, nous ne courons guère au loin, surtout ceux de nous qui se

donnent au travail de la terre, et qui vivent autour des habitations

comme des poussins alentour de la mue.

Aussi, malgré que l'on m'avait bien averti, je donnai trop sur ma

gauche, et, au lieu de rencontrer la grande allée de chênes, je me

trouvai dans les bouleaux, à une bonne demi-lieue du point que j'aurais

dû gagner.

La nuit était tout à fait tombée et je n'y voyais plus goutte, car, en

ce temps, la forêt de Saint-Chartier était encore une belle forêt,

rapport non à son étendue, qui n'a jamais été de conséquence, mais à

l'âge des arbres, qui ne laissaient guère passer la clarté entre le ciel

et la terre.

Ce qu'elle y gagnait en verdeur et fierté, elle vous le faisait payer du

reste. Ce n'était que ronces et fretats, chemins défoncés et ravines

d'une bourbe noire et légère, où l'on ne tirait pas trop la semelle,

mais où l'on s'enfonçait jusqu'aux genoux quand on s'écartait un peu du

tracé. Si bien que, perdu sous la futaie, déchiré et embourbé dans les

éclaircies, je commençais à maugréer contre la mauvaise heure et le

mauvais endroit.

Après avoir pataugé assez longtemps pour en avoir chaud, malgré que la

soirée fût bien fraîche, je me trouvai dans des fougères sèches, si

hautes, que j'en avais jusqu'au menton, et en levant les yeux devant

moi, je vis, dans le gris de la nuit, comme une grosse masse noire au

milieu de la lande.

Je connus que ce devait être le chêne, et que j'étais arrivé au fin bout

de la forêt. Je n'avais jamais vu l'arbre, mais j'en avais ouï parler,

pour ce qu'il était renommé un des plus anciens du pays, et, par le dire

des autres, je savais comment il était fait. Vous n'êtes point sans

l'avoir vu. C'est un chêne bourru, étêté de jeunesse par quelque

accident, et qui a poussé en épaisseur; son feuillage, tout desséché par

l'hiver, tenait encore dru, et il paraissait monter dans le ciel comme

une roche.

J'allais tirer de ce côté-là, pensant que j'y trouverais la sente qui

coupait le bois en droite ligne, lorsque j'entendis le son d'une

musique, qui était approchant celui d'une cornemuse, mais qui menait si

grand bruit, qu'on eût dit d'un tonnerre.

Ne me demandez point comment une chose qui aurait dû me rassurer en me

marquant le voisinage d'une personne humaine, m'épeura comme un petit

enfant. Il faut bien vous dire que, malgré mes dix-neuf ans et une bonne

paire de poings que j'avais alors, du moment que je m'étais vu égaré

dans le bois, je m'étais senti mal tranquille. Ce n'est pas pour

quelques loups qui descendent, de temps on temps, des grands-bois de

Saint-Aoust dans cette forêt-là, que j'aurais manqué de coeur, ni pour

la rencontre de quelque chrétien malintentionné. J'étais enfroidi de

cette sorte de crainte qu'on ne peut pas s'expliquer à soi-même, parce

qu'on ne sait pas trop où en est la cause. La nuit, la brume d'hiver, un

tas de bruits qu'on entend dans les bois et qui sont autres que ceux de

la plaine, un tas de folles histoires qu'on a entendu raconter, et qui

vous reviennent dans la tête, enfin, l'idée qu'on est esseulé loin de

son endroit; il y a de quoi vous troubler l'esprit quand on est jeune,

voire quand on ne l'est plus.

Moquez-vous de moi si vous voulez. Cette musique, dans un lieu si peu

fréquenté, me parut endiablée. Elle chantait trop fort pour être

naturelle, et surtout elle chantait un air si triste et si singulier,

que ça ne ressemblait à aucun air connu sur la terre chrétienne. Je

doublai le pas, mais je m'arrêtai, étonné d'un autre bruit. Tandis que

la musique braillait d'un côté, une clochette sonnait de l'autre, et ces

deux résonnances venaient sur moi, comme pour m'empêcher d'avancer ou de

reculer.

Je me jetai de côté en me baissant dans les fougères; mais, au mouvement

qui s'ensuivit, quelque chose fit feu des quatre pieds tout auprès de

moi, et je vis un grand animal noir, que je ne pus envisager, bondir,

prendre sa course et disparaître.

Tout aussitôt, de tous les points de la fougeraie, sautèrent, coururent,

trépignèrent une quantité d'animaux pareils, qui me parurent gagner

tous vers la clochette et vers la musique, lesquelles s'entendaient

alors comme proches l'une de l'autre. Il y avait peut-être bien deux

cents de ces bêtes, mais j'en vis au moins trente mille, car la peur me

galopait rude, et je commençais à avoir des étincelles et des taches

blanches dans la vue, comme la frayeur en donne à ceux qui ne s'en

défendent point.

Je ne sais par quelles jambes je fus porté auprès du chêne; je ne

sentais plus les miennes. Je me trouvai là, tout étonné d'avoir fait ce

bout de chemin comme un tourbillon de vent, et, quand je repris mon

souffle, je n'entendis plus rien, au loin ni auprès; je ne vis plus

rien, ni sous l'arbre, ni sur la fougeraie; et je ne fus pas bien sûr de

n'avoir point rêvé un sabbat de musique folle et de mauvaises bêtes.

Je commençais à me ravoir et à regarder en quel lieu j'étais; La

branchure du chêne couvre une grande place herbue, et il y faisait si

noir que je ne voyais point mes pieds; si bien que je me heurtai contre

une grosse racine et tombai les mains en avant, sur le corps d'un homme

qui était allongé là comme mort ou endormi. Je ne sais point ce que la

peur me fit dire ou crier, mais ma voix fut reconnue, et tout aussitôt

celle de Joset me répondit:--C'est donc toi, Tiennet? Et qu'est-ce que

tu viens faire ici à pareille heure?

--Et toi-même, qu'y fais-tu, mon vieux? lui dis-je, bien content et bien

consolé de le trouver là. Je t'ai cherché tout le tantôt; ta mère a été

en peine de toi, et je te croyais retourné vers elle depuis longtemps.

--J'avais affaire par ici, répondit-il, et, avant de m'en aller, je me

reposais là, voilà tout.

--Tu n'as donc pas peur de te trouver comme ça, de nuit, dans un endroit

si laid et si triste?

--Peur de quoi, et pourquoi, Tiennet? je ne t'entends point!

J'eus honte de lui confesser combien j'avais été sot. Cependant, je me

risquai à lui demander s'il n'avait pas vu du monde et des bêtes dans la

clairière.

--Oui, oui, répondit-il; j'ai vu beaucoup de bêtes, et du monde aussi,

mais tout ça n'est pas bien méchant, et nous pouvons nous en aller tous

deux sans que mal nous en arrive.

Je m'imaginai, à sa voix, qu'il se gaussait un peu de ma frayeur, et je

quittai le chêne avec lui; mais quand nous fûmes hors de son ombrage, il

me sembla que Joset n'avait ni sa taille ni sa figure des autres fois.

Il me paraissait plus grand, portant plus haut la tête, marchant d'un

pas plus vif, et parlant avec plus de hardiesse. Ça ne me rassura point,

car toutes sortes de folies me traversèrent la remembrance. Ce n'était,

point seulement par ma grand'mère que je m'étais laissé conter que les

gens qui ont la figure blanche, l'oeil vert, l'humeur triste et la

parole difficile à comprendre, sont portés à s'accointer avec les

mauvais esprits, et, en tout pays, les vieux arbres sont mal famés pour

la hantise des sorciers et _des autres_.

Je n'osai respirer tant que nous fûmes dans la fougeraie, je m'attendais

toujours à voir repasser ce qui m'était apparu en songe de l'âme ou en

vérité des sens. Tout resta tranquille, et il n'y eut d'autre bruit que

celui des branches sèches qui se cassaient à notre passage, ou d'un

restant de glace qui craquait sous nos pieds.

Joseph, marchant le premier, ne prit point la grande allée, mais coupa à

travers le fourré. On eût dit d'un lièvre au fait de tous les recoins,

et il me mena si vite au gué de l'Igneraie, sans traverser le bourg des

potiers, que je me crus arrivé par enchantement. Là, il me quitta sans

avoir desserré les dents, sinon pour me dire qu'il voulait se faire voir

à sa mère, puisqu'elle était en peine de lui, et il reprit le chemin de

Saint-Chartier, tandis que je tranchais droit sur ma demeurance par les

grands communaux.

Je ne me sentis pas plutôt dans le pays que je connaissais, que mon

angoisse me quitta et que j'eus grande honte de ne pas l'avoir

surmontée. Sans doute, Joseph m'aurait parlé des choses que je désirais

savoir, si je l'eusse questionné; car, pour la première fois, il avait

quitté son air endormi, et je lui avais, surpris, pour un moment, comme

un rire dans la voix et comme une intention d'assistance dans la

conduite.

Pourtant, après que j'eus dormi sur l'aventure, mes sens étant bien

calmés, je m'assurai de n'avoir point rêvé ce qui s'était passé dans la

fougeraie, et je trouvais, dans la quiétise de Joseph, quelque chose de

louche. Les bêtes que j'avais vues là, en si grosse quantité, n'étaient

point d'une présence ordinaire. Dans nos pays on n'a, par troupeaux, que

des ouailles, et ma vision était d'animaux d'une autre couleur et d'une

autre mesure. Ce n'était ni chevaux, ni boeufs, ni moutons, ni chèvres;

et on ne souffrait, d'ailleurs, aucun bétail paître dans la forêt.

À l'heure où je vous parle, je trouve que j'étais bien sot. Pourtant, il

y a bien de l'inconnu dans les affaires de ce monde où l'homme met le

nez; à meilleure enseigne, dans celles dont le bon Dieu s'est réservé le

secret.

Tant il y a que je n'osai point questionner Joseph, car si l'on peut

être curieux des bonnes idées, on ne doit point l'être des mauvaises, et

mêmement, on répugne toujours à se fourrer dans les affaires où l'on

peut trouver plus qu'on ne cherche.

Quatrième veillée

Une chose me donna encore plus à penser par la suite des jours. C'est

que l'on s'aperçut à l'Aulnières que Joset découchait de temps en temps.

On l'en plaisantait, s'imaginant qu'il avait une amourette: mais on eût

beau le suivre et l'observer, jamais on ne le vit s'approcher d'un lieu

habité, ni rencontrer une personne vivante. Il s'en allait à travers

champs et gagnait le large, si vite et si malignement, qu'il n'y avait

aucun moyen de surprendre son secret. Il revenait au petit jour et se

trouvait à son ouvrage comme les autres, et, au lieu de paraître las, il

paraissait plus léger et plus content qu'à son habitude.

Cela fut observé par trois fois dans le courant de l'hiver, qui eut

pourtant grande rigueur et longue durée cette année-là. Il n'y eût neige

ou bise capable d'empêcher Joset de courir de nuit, quand l'heure était

venue pour sa fantaisie. On s'imagina aussi qu'il était de ceux qui

marchent ou travaillent dans le sommeil; mais, de tout cela, il n'était

rien, comme vous verrez.

Les maîtres sonneurs · 第 2 / 29 段