«Le public est averti que la nuit du jour qui suivra immédiatement
l'éclipse du 1er avril, il y aura un tremblement de terre très
considérable, et le même que celui qui arriva à la mort de N. S. J.
C. Voilà ce qu'une étude continuelle et des recherches très exactes
sur le cours de la nature nous a fait découvrir, seulement depuis
dix à douze jours. Depuis ce temps nous parcourons les villes du
royaume pour en donner avis, et étant passés à Nancy fort tard, nous
avons cru que le meilleur parti était de faire à la hâte quelques
petites affiches pour instruire le public de cet événement, en
l'avertissant de se tenir sur ses gardes cette nuit, et le plus
qu'il sera possible hors des maisons, surtout de celles qui seront
placées au midi.»
Toute la ville était affolée; les habitants avaient fait des
provisions d'eau et de victuailles comme pour soutenir un siège. On se
serait cru au 1er mai de nos jours.
La Cour, sans partager l'effroi de la population, avait fini par subir
l'influence ambiante et l'on n'y était qu'à moitié rassuré.
Elle fut pourtant bien innocente, cette éclipse qui bouleversait si
profondément la Lorraine. Elle commença le 1er avril, «vers neuf et
demie du côté de l'ouest. Avant onze heures elle était dans son
milieu, le bas ou midi du soleil formait un C de ce qui restait du
disque.» Le ciel était un peu couvert, il y avait un demi-jour et de
la fraîcheur.
Le soir, tous les habitants couchèrent dehors par crainte du
tremblement de terre, mais dès que le jour parut ils témoignèrent par
mille folies leur joie d'avoir échappé à un si grand danger.
Au cours de l'année 1765, Stanislas eut la satisfaction de recevoir
plusieurs visites fort agréables. D'abord la duchesse de Gramont;
ensuite Lekain, l'illustre tragédien, vint faire un séjour à
Lunéville: il daigna, à la demande du Roi, paraître sur la scène; il
joua d'abord le rôle de Zamore dans _Alzire_; puis, flatté du succès
obtenu et des félicitations enthousiastes de Stanislas, il parut
successivement dans _Rhadamiste_, _le duc de Foix_, _Iphigénie en
Tauride_, _Mithridate_, etc.
Mme de Boufflers, qui n'aimait pas Lekain, refusa de se déranger et
elle resta à la Malgrange, où elle était installée.
Peu de temps après le départ du comédien, Stanislas vit arriver la
princesse Christine, cette bonne abbesse de Remiremont qui, l'année
précédente, avait fait un si méchant accueil au brillant chevalier de
Boufflers. Bien que la princesse ne fût pas toujours des plus
aimables, Stanislas l'accueillait cependant avec plaisir; ses visites
apportaient une précieuse diversion à la monotonie de la vie.
La future abbesse était venue pour assister à la fête du Roi, et ce
dernier, charmé d'une si délicate attention, écrivait à Marie
Leczinska:
«9 mai 1765.
«Mon très cher cœur, votre chère lettre est un beau bouquet pour
ma fête, que j'ai planté au fond de mon cœur pour qu'il ne se
fane jamais. J'ai fait aujourd'hui parodie à Marly: je viens de
dîner à Chanteheu. La plus belle pièce de mon cabinet est Mme la
princesse Christine, qui me tient compagnie et qui en fait le
plus bel ornement. Il faut s'étourdir en jouissant du beau temps
qu'il fait, pour ne pas songer à tout ce qui fait de la peine.»
Marie Leczinska, la princesse Christine et Mme de Boufflers n'étaient
pas seules à fêter l'anniversaire de Stanislas.
A Nancy, on avait l'habitude de faire un feu de joie sur la place du
marché de la ville neuve, mais les maisons qui entouraient la place
étaient toutes en bois et leurs propriétaires redoutaient toujours
avec raison de voir leurs immeubles contribuer, plus qu'ils ne
l'auraient désiré, à l'éclat des réjouissances publiques. En 1765, on
décida de supprimer cette dangereuse illumination et de la remplacer
par un feu d'artifice sur la place Royale. Une décoration de boiserie
peinte ornait les quatre faces du piédestal de la statue de Louis XV,
des transparents en bleu clair laissaient voir à jour les chiffres du
Roi de Pologne et ces mots: _Vive Stanislas le bienfaisant!_
A neuf heures du soir, une foule immense garnissait la place; toutes
les croisées étaient remplies du plus beau monde. On fit faire un
grand cercle à environ vingt-cinq pas de distance de la grille et on
fit partir successivement les artifices des quatre faces aux
acclamations du peuple, «qui criait _vive le Roi!_ de très bon cœur.»
Un des derniers plaisirs de Stanislas, et non des moindres, est de
s'occuper de son Académie; il en parle souvent avec Tressan et
Solignac et il recherche avec eux tout ce qui peut rehausser l'éclat
et augmenter la réputation de cette fondation, qu'il regarde comme une
des plus utiles de son règne. En dépit de son âge et de ses
tristesses, le bon Roi n'a pas renoncé aux succès littéraires et il
cherche encore à obtenir les suffrages de ses confrères; mais pour ne
pas les influencer et être bien sûr de la sincérité de leur
appréciation, c'est toujours sous le voile de l'anonymat qu'il se
présente à leurs suffrages, anonymat si transparent que personne n'en
est la dupe, sauf le Roi lui-même.
Au mois de mai 1765, Solignac vient mystérieusement apporter au
président de l'Académie, M. du Rouvrois, un opuscule qui a pour titre:
_Recueil de diverses matières_; c'est, dit-il, l'œuvre d'un jeune
homme qui donne des espérances et qui, avant de se lancer dans la
carrière littéraire, désire savoir de la bouche même des meilleurs
juges s'il doit poursuivre sa voie ou s'arrêter.
L'Académie se réunit le 29 mai pour juger le travail qu'on lui
présentait, et comme personne n'ignorait que le bon jeune homme était
âgé de quatre-vingt-huit ans, l'assistance fut à peu près au complet.
L'ouvrage étant anonyme, l'Académie crut pouvoir ne rien ménager, et
elle n'hésita pas à le couvrir des louanges les plus hyperboliques.
Elle déclare sans ambages au jeune homme qui sollicite si modestement
son avis que «son coup d'essai est un coup de maître, qu'il a atteint
à la perfection, qu'il mérite d'être couronné, qu'il écrit en chrétien
éclairé et soumis, en savant philosophe, en excellent politique, que
sa morale est divine, sa philosophie saine, sa politique humaine et
bienfaisante, son style précis et pur, ses pensées solides et
sublimes, ses comparaisons justes et brillantes, etc., etc.»
Si le Roi n'était pas satisfait, il était vraiment bien difficile;
mais il fut ravi, d'autant plus ravi qu'ayant conservé l'incognito, il
pouvait être bien convaincu que les louanges qu'on lui prodiguait
étaient sincères et spontanées.
Un membre de l'Académie crut même devoir publier une pièce de vers à
ce sujet:
Encore un coup, messieurs, tout beau!
Ce qu'on nous donne pour esquisse
Me paraît un fort grand tableau;
Ne tombons point dans le panneau:
Dans l'art l'auteur n'est point novice.
Un apprenti sur ce pied-là
En saurait donc plus que les maîtres.