1763-1765
Mort de Bébé.--Brouille du Roi avec le Père de
Menoux.--Installation de Tressan à la Cour de Lorraine.--Les
dernières années du Roi.--Sa tristesse.--Ses amusements: la
chasse, la pêche, le trictrac.--Le jeu à la Cour.--Le Faro.--
Les plaisanteries du Roi.--Visites de Le Kain et delà princesse
Christine.--La fête du Roi.--L'Académie de Nancy.
En 1764, Stanislas eut le chagrin de voir s'éteindre sous ses yeux un
des êtres les plus aimés de son entourage.
Depuis deux ans, la santé de Bébé allait en déclinant; c'est en vain
que le Roi avait eu recours à la science des plus habiles médecins,
c'est en vain qu'il avait tout essayé pour prolonger une existence qui
lui était chère, tout avait échoué devant l'inexorable consomption.
La dernière année de sa vie, et bien qu'il n'eût que vingt-deux ans,
Bébé n'était plus qu'un vieillard décrépit et à peine pouvait-on lui
arracher quelques paroles. Quand il faisait très chaud, on le sortait
un peu au soleil; alors il paraissait se ranimer et il essayait de
faire quelques pas. Au mois de mai, il eut un rhume accompagné de
fièvre; il se guérit, mais il resta dans un état de véritable
léthargie; son agonie fut longue, il ne mourut que le 9 juin.
Stanislas éprouva un véritable chagrin de cette fin prématurée et il
voulut que l'on rendît à son nain des honneurs dignes de l'affection
qu'il lui portait. Il ordonna de déposer ses restes dans l'église des
minimes de Lunéville, où il fit élever à sa mémoire une petite
pyramide surmontée d'une urne funéraire. Sur une plaque de cuivre on
grava le portrait du défunt et au-dessous se lisait cette épitaphe:
D. O. M.
HIC JACET
NON CORPUSCULUM SEDEXTA
NICOLAI FERRI LOTHARINGI,
E VICO DE PLANE
IN SALMENSI PRINCIPATU
NATI DIE 14 NOVEMBRI ANNI 1741.
La mort de Bébé n'avait pas seulement contristé le cœur du bon Roi,
elle avait vivement ému tous les savants de l'époque.
On voulut conserver, pour l'offrir en curiosité aux générations
futures, le squelette de cet étrange phénomène: Rönnow[115], le
premier médecin, et Saucerotte, le chirurgien du Roi, firent d'abord
l'autopsie du défunt, puis ils «décharnèrent les os» et, sur l'ordre
de Stanislas, envoyèrent le squelette au cabinet du _Jardin du Roi_.
Là on fabriqua une poupée de cire superbement habillée et on l'exposa
à côté du squelette, dont elle avait toutes les dimensions. Bébé était
revêtu d'un long habit de soie bleu-clair passé, d'une cravate
blanche, d'un jabot et de manchettes de dentelles; un long gilet
gris-clair, une culotte rouge, des bas gris, des souliers gris-foncé à
boucle d'argent complétaient son costume; il tenait à la main un
tricorne noir. Il resta ainsi longtemps exposé à la curiosité des
visiteurs[116].
[115] Rönnow (Casten), né en Suède, le 15 février 1700. Il
s'attacha à Stanislas en 1735, pendant son séjour à Kœnigsberg,
et il ne le quitta plus jusqu'à sa mort.
[116] Le squelette de Bébé existe encore au Muséum.
La même année 1764, le Roi eut la douleur de voir s'éloigner de lui un
homme qu'il n'avait cessé de combler de ses faveurs, et auquel il
était profondément attaché, le Père de Menoux.
Cependant la dévotion du monarque ne faisait qu'augmenter avec l'âge,
et l'influence du jésuite aurait dû croître en proportion; mais ce
dernier, grisé par le succès, avait fini par manquer de tact et par
lasser la patience de son royal pénitent. Entre autres prétentions,
n'avait-il pas exigé qu'on fît disparaître la naïade qui surmontait
une des fontaines de la place Royale de Nancy, sous prétexte que sa
nudité alarmait la pudeur des habitants! Le Roi résista aux
indiscrètes sollicitations du Révérend Père; leur intimité en
souffrit, et le 30 septembre 1764, le Père de Menoux se démit
bruyamment de ses fonctions de supérieur des missions royales de
Lorraine. Stanislas, quelque chagrin qu'il en éprouvât, le laissa
s'éloigner; ils ne se revirent jamais.
Si le Roi de Pologne avait perdu quelques-uns de ses plus fidèles
courtisans, il avait eu la satisfaction de voir s'établir près de lui,
et cette fois à titre définitif, un homme qu'il honorait d'une
affection toute particulière, le comte de Tressan.
Après la paix de 1763, Tressan s'était vu privé du traitement de
lieutenant général qu'il avait obtenu de M. de Belle-Isle. Sa
situation pécuniaire était déjà des plus modestes; ce nouveau coup de
la fortune la réduisit à un état plus que précaire. Dans
l'impossibilité de soutenir son rang dans ses fonctions de gouverneur
de Bitche, il demanda et obtint la dispense de résider dans son
gouvernement, et il se retira avec toute sa famille à cour de
Lunéville.
Stanislas, ravi d'avoir près de lui un homme qu'il aimait et dont les
goûts concordaient avec les siens, accueillit avec empressement son
nouvel hôte; il le logea au château, ainsi que toute sa famille, il le
nomma grand maréchal du Palais et le combla de bontés.
A mesure qu'il vieillit, les sujets de tristesse ne manquent pas à
Stanislas; non seulement il a vu peu à peu disparaître autour de lui
tous ceux qu'il a aimés, tous ses vieux amis polonais, tous ceux qui
ont été les compagnons fidèles de ses infortunes ou de sa vie
heureuse, mais il assiste pour ainsi dire à sa propre déchéance, et
il a la douleur de se survivre à lui-même.
Il est âgé de quatre-vingt-neuf ans, mais s'il conserve les apparences
extérieures de la santé, en réalité il est affligé de cruelles
infirmités qui peu à peu l'ont privé de ses plus précieuses
distractions. Sa vue s'affaiblit de plus en plus; il ne peut plus
lire, à peine écrire. Puis il devient sourd et cette infirmité
l'attriste peut-être plus que toutes les autres. Autrefois il aimait
beaucoup l'exercice, mais son embonpoint à fait de tels progrès qu'il
a dû renoncer à la marche à peu près complètement.
Son état moral n'est guère plus brillant que son état physique. La
déception si vive qu'il a éprouvée en voyant s'évanouir son rêve
insensé de remonter sur le trône de Pologne, à la mort d'Auguste III,
a eu sur son esprit le plus fâcheux contre-coup. Il n'est plus que
l'ombre de lui-même; il s'absorbe souvent dans de pénibles réflexions
et il tombe dans un assoupissement dont on ne le tire qu'avec peine.
Son entourage a subi l'influence du maître. La cour s'est assombrie
depuis deux ans et elle est devenue aussi triste, morne et désolée,
qu'elle était autrefois joyeuse, animée, brillante. Les jeunes
courtisans se sont éloignés, ils se sont tournés vers le soleil
levant, et ils ont pris la route de Versailles. Il ne reste plus à
Lunéville que quelques amis fidèles, Mme de Boufflers et ses enfants,
le marquis et le chevalier, M. et Mme de Boisgelin, M. de Bercheny,
de Croix, Tressan, le chevalier de Listenay, Alliot, Panpan, Porquet,
Solignac, etc.
Mme de Boufflers a le cœur trop haut placé pour abandonner Stanislas
dans ses heures de détresse et elle s'efforce d'entourer de soins et
d'affection les dernières années de son vieil ami. Mais il faut bien
l'avouer, le rôle de garde-malade, de sœur de la charité ne convient
ni à l'âge ni à l'humeur de la marquise, la tristesse n'est pas son
fait, et elle cherche par de fréquents voyages dans la capitale à
égayer une vie qui tous les jours devient plus morose et plus sombre.
Quant à Stanislas, il apprécie à leur valeur les marques d'attachement
de son amie; si elle n'est pas auprès de lui aussi souvent qu'il le
souhaiterait, il se dit qu'il ne faut pas demander à la vie plus
qu'elle ne peut donner, à la femme encore moins, et il sait, en
philosophe désabusé, faire la part de la nature et de la légèreté
naturelle à celle qu'il a tant aimée et qui a répandu tant de charme
et d'agrément sur la seconde moitié de sa vie.
Le grand âge de Stanislas et ses infirmités l'obligent à modifier sa
vie et ses rapports avec les courtisans; aussi les rouages officiels
se relâchent, le prestige du roi s'atténue, la dignité de la Cour
disparaît; dans les dernières années, Stanislas n'a plus qu'une ombre
d'autorité. Depuis l'entourage immédiat du monarque jusqu'au moindre
valet, chacun agit un peu à sa guise et sans trop se soucier du
maître.
Bien qu'aucun de ces changements ne lui échappe, le monarque n'a rien
perdu de son enjouement et de sa douceur; il ne se plaint de rien, de
personne et il supporte avec résignation l'abandon relatif dans lequel
il vit. Bien souvent le pauvre vieux prince n'a d'autre compagnie que
son chien Griffon, ami fidèle et sûr, qui, lui, ne le quitte jamais.
C'est seulement au moment de la nouvelle année que Lunéville retrouve
son animation des anciens jours. Toute la noblesse accourt présenter
au Roi ses vœux et ses souhaits, mais ce devoir accompli, tous
s'empressent de retourner à leurs plaisirs ou à leurs occupations et
la Cour retombe dans la tristesse.
Stanislas s'est si bien accoutumé à son isolement qu'il le regrette
presque quand par hasard on vient l'en troubler. Il écrit à sa fille
le 5 janvier 1765 après les brillantes et officielles réceptions du
1er janvier:
«Me voilà délivré de la grande compagnie que la nouvelle année m'a
attirée et réduit à ma solitude. J'ai tout le temps sans aucune
distraction de penser à ma chère Maryczka.»
Plus que jamais en effet le Roi adore sa fille; elle est devenue
l'unique objet de ses pensées, et bien que sa vue soit perdue, il
s'efforce encore de lui griffonner quelques mots d'affection. Ses
lettres sont presque illisibles, mais d'une tendresse vraiment
touchante. Il ne l'appelle jamais que «ma bien chère petite mignonne»,
«mon cher cœur», «mon très cher cœur», «mon incomparable
Marie»[117]. Lui-même se désigne en riant sous le nom de gros papa
Lala (en polonais _lalka_ qui signifie poupon.)
[117] Toutes les lettres du Roi portent en tête une croix. Tous
ses écrits sont précédés des initiales de ces mots: _Ad Majorem
Dei gloriam beatæque Mariæ semper Virginis honorem_.
Les distractions du Roi ne sont pas nombreuses et les journées
s'écoulent souvent bien lentement à son gré. Il a dû successivement
renoncer à tous les exercices physiques qui autrefois le charmaient,
la promenade, le cheval, la chasse. La meute, et tout le service de la
vénerie ont été supprimés, au grand regret des gamins de Lunéville,
pour lesquels c'était fête de partir «en traque» sur les grands
chariots de corvée. Quelquefois encore Stanislas se livre au plaisir
de la chasse à tir, mais combien différente d'autrefois! Appuyé sur un
parapet du parc, il massacre au hasard les lapins que des rabatteurs
ramènent sur lui.
Il n'y a plus qu'un sport auquel le Roi puisse s'adonner aisément,
c'est la pêche; malgré sa vue, ou plutôt à cause de sa vue, Stanislas
y obtient des succès inattendus; aussi affectionne-t-il
particulièrement ce genre de distraction. Chaque fois qu'il jette la
ligne dans la Vezouge, un nageur habile, glissant entre deux eaux, va
attacher un poisson à l'hameçon: «Tirez, sire, tirez vite, le poisson
mord!» lui criait-on, et le prince, ravi de son habileté,
s'émerveillait cependant de cette pêche miraculeuse qui ne lui faisait
jamais défaut.
Un des grands plaisirs du Roi a toujours été de jouer au trictrac; sa
passion pour ce jeu n'a fait qu'augmenter avec l'âge et
l'impossibilité de trouver d'autres distractions. Tous les jours
régulièrement de deux à quatre, il y a une partie établie. Mme de
Boufflers, Tressan et Panpan sont les plus fidèles partners du
monarque, mais ils sont souvent occupés, absents, malades; alors que
faire? comment les remplacer? Les courtisans, que ce jeu ennuie, sans
égard pour l'innocente manie du vieillard, imaginent mille subterfuges
pour esquiver cette éternelle partie de trictrac. Stanislas, par
bonté, n'ose insister, mais il éprouve un désespoir enfantin et sa
journée est perdue; dans son chagrin, il en arrive à chercher des
partners parmi les bourgeois de Lunéville.
Tous les jours le Roi déjeune au Bosquet entre onze heures et midi,
puis il fait quelques pas dans le parc ou s'asseoit pour prendre
l'air; c'est alors qu'il use de ruse pour tâcher de trouver un
adversaire. Dès qu'il aperçoit un bourgeois de la ville se promenant
lui aussi dans le Bosquet, il le salue le premier pour le mettre à son
aise, puis commence à causer avec lui familièrement; il l'interroge
sur sa famille, sur ses besoins, et quand la glace est rompue, il lui
dit avec bonhomie: «Monsieur, me ferez-vous le plaisir de faire ma
partie de trictrac?»[118]
[118] Stanislas possédait un trictrac en bois de grenadine, avec
seize dames noires et seize blanches; le couvercle servait en
même temps d échiquier. Le Roi le légua à Panpan.
Quand le bourgeois accepte, tout va bien, mais quand il s'excuse,
en disant qu'il ne sait pas jouer: «Comment, vous ne savez pas
jouer au trictrac!» s'écrie le roi. Et son accent est si désolé,
que son interlocuteur s'éloigne navré. Alors le Roi cherche une
nouvelle victime et il recommence son petit manège avec l'espoir
d'être plus heureux. Bientôt les habitants de Lunéville, pour
complaire à leur vieux maître, eurent tous appris le trictrac.
Quand Stanislas a trouvé un partner, il le ramène avec lui au château.
A deux heures exactement on s'asseoit à la table de jeu, le Roi prend
un cornet et jette le dé. A quatre heures précises il se lève et si la
partie n'est pas terminée, il dit à son invité: «Monsieur, je compte
que vous reviendrez demain pour achever cette partie». Si le joueur
n'est pas de la ville, le Roi l'invite à dîner.
Pendant le jeu, deux pages se tiennent debout derrière le grand
fauteuil du monarque. Stanislas prise beaucoup et il a pour habitude
de placer son mouchoir sur le bras de son fauteuil; naturellement au
moindre mouvement le mouchoir tombe, et les pages n'ont d'autre
mission que de le ramasser et de le remettre en place[119].
[119] LALLEMENT, _Société d'archéologie lorraine_, année 1862.
Si le roi de Pologne trouve difficilement des partners parmi ses
courtisans, ce n'est pas que la passion du jeu n'existe plus à la Cour
de Lorraine; elle y règne au contraire plus que jamais. Mais
l'honnête et innocent trictrac n'est pas ce qu'il faut pour émouvoir
des âmes blasées. Heureusement on vient d'inventer un nouveau jeu de
hasard, le faro, où l'on peut perdre en peu de temps beaucoup
d'argent. Il fait bientôt les délices de la Cour.
Les soirées se passent comme d'habitude chez Mme de Boufflers; on
cause, on fait de la musique, on joue, c'est une réunion familiale
pleine d'édification. Mais dès que le monarque s'est retiré dans ses
appartements particuliers, c'est-à-dire vers neuf heures, la scène
change du tout au tout. La société, un instant auparavant si paisible
et si calme, se précipite sur les cartes, sur les tables de jeu, et
alors commence une formidable partie de faro. Mme de Boufflers se
montre la plus ardente, la plus acharnée, et elle perd sans sourciller
des sommes considérables.
Bientôt la passion pour le faro devient générale: des salons elle
gagne l'antichambre et descend même jusqu'aux cuisines. Ce n'est pas
tout encore. Peu à peu on voit les laquais, les marmitons eux-mêmes
pénétrer timidement dans les appartements de réception, assister à la
partie, bientôt même y prendre part; on les voit debout, jeter leurs
écus par-dessus la tête des personnages de la Cour et suivre avec
anxiété les péripéties du jeu. Ces scènes indécentes et scandaleuses
se prolongent souvent jusqu'à l'aube.
Pendant ce temps Stanislas, plein de confiance, repose du sommeil de
l'innocence.
Le trictrac, la chasse, et la pêche ne sont pas les seules
distractions du vieux Roi; il en a une autre moins inoffensive: celle
de se donner des indigestions, qui parfois manquent de l'emporter. Il
a toujours été un grand mangeur et il adore les plaisirs de la table;
il a en particulier une passion désordonnée pour le melon, et pour la
satisfaire il a fait établir à Lunéville une melonnière modèle, de
façon à avoir des fruits toute l'année; il entretient à grands frais
«des jardiniers melonniers», spécialement affectés à la culture de ce
précieux cucurbitacé.
En dépit d'indispositions fréquentes et souvent dangereuses, le Roi
mangeait très gloutonnement, et ses médecins étaient impuissants à
modifier sa manière de faire. Il avait conservé des habitudes
grossières de sa jeunesse la coutume de manger avec ses doigts. Un
jour, Mme de Boufflers assistait au repas du monarque, et elle tenait
sur ses genoux le jeune Conigliano qu'elle affectionnait
particulièrement; tout à coup l'enfant se penche à l'oreille de
l'aimable marquise et lui dit à voix basse: «Le Roi mange comme un
cochon.»
Stanislas, s'apercevant du colloque, interroge Mme de Boufflers: «Que
dit le petit Cogliano?[120]» Après un moment d'hésitation, la marquise
répond hardiment: «Sire, il dit que vous mangez comme un cochon», et
elle éclate de rire. Le Roi, toujours bonhomme, en fait autant ainsi
que toute l'assistance.
[120] Le roi appelait toujours ainsi les Conigliano.
Malgré le peu de délicatesse de ses manières lorsqu'il était à table,
Stanislas, se conformant aux usages de la Cour de Versailles, et
confiant dans le respect qu'inspirait la majesté royale, ne craignait
pas de manger souvent en public et de se donner en spectacle à ses
fidèles sujets.
Pendant un de ces dîners d'apparat, il arriva un jour une assez
plaisante aventure. Dans la foule qui entourait la table du Roi se
trouvait une jeune et fraîche villageoise que le hasard avait placée
auprès d'un vénérable franciscain. Tous deux, émerveillés du
spectacle, s'absorbaient dans la contemplation du monarque. Une des
femmes de Mme de Boufflers, jeune et fort étourdie, remarqua le couple
et par espièglerie, quelque diable aussi la poussant, elle attacha,
sans se faire remarquer, par une forte épingle, la jupe de la paysanne
à la robe du capucin. La jeune fille, au bout d'un moment, fait un
mouvement et sent qu'on la retient; elle insiste, on la retient
encore. Elle se trouble, rougit, et sentant bien que l'obstacle vient
du côté du moine, elle balbutie: «Mon père... mon père... mais
laissez-moi, je vous prie.» Le moine la regarde avec stupéfaction,
puis, voulant s'éloigner à son tour, il se sent retenu de façon
invincible. Il toise d'un air courroucé la paysanne, mais il n'en est
pas plus avancé. Enfin tous deux indignés s'éloignent brusquement et
l'on voit, à la grande joie de toute la Cour, qu'un lien invisible
les retient l'un à l'autre.
S'apercevant de l'émoi général et des rires des assistants, Stanislas
demande la raison de cette gaîté hors de saison. On est obligé de lui
tout avouer. Très mécontent de l'inconvenante plaisanterie dont un
ministre de la religion a été l'objet en sa présence, le Roi veut
connaître l'auteur du méfait, on accuse les pages, on soupçonne les
assistants; enfin Mme de Boufflers apprend le lendemain que la
coupable est une de ses femmes; elle la fait appeler, l'accable de
reproches et la chasse. Marguerite, c'était le nom de la femme, court
se jeter aux pieds du Roi et demande grâce en sanglotant: «Quoi!
s'écrie le Roi, c'est toi! Ne reparais jamais au château.»--«Non, non,
dit la pauvre fille avec à-propos, j'aimerais mieux mourir que de vous
quitter.» A ces mots le Roi s'attendrit, et se met à pleurer tout
comme Marguerite: «Eh bien, reste donc, dit-il, mais au moins n'y
reviens plus[121].»
[121] JOLY, _le Château de Lunéville_.
Tressan était bien souvent le compagnon du Roi; son esprit mordant
amusait le monarque qui du reste ne se faisait aucune illusion sur le
caractère agressif de son grand maréchal; il disait un jour de lui:
«Je vais lui arracher quelque mauvaise plaisanterie ou quelque bonne
méchanceté.» Il était si bien accoutumé à sa société qu'il ne lui
laissait guère un instant de liberté. «Où est Tressan?» était
l'invariable refrain du Roi dès qu'il se trouvait seul; il n'avait de
cesse qu'on ne l'eût retrouvé et qu'on ne le lui eût amené; alors il
ne le lâchait plus et l'infortuné devait tenir compagnie au monarque
jusqu'à l'heure du coucher.
Quand Tressan avait la goutte, ce qui arrivait assez fréquemment,
Stanislas se faisait porter auprès de son lit: «Plains-toi, mon ami,
lui disait-il, jure, crie, gronde à ton aise.» Le patient profitait de
la permission et tous deux se livraient à d'interminables
conversations, entrecoupées des plaintes, des gémissements, et des
malédictions du malade.
Stanislas n'avait rien perdu de son goût pour la plaisanterie, et
chaque fois qu'il en trouvait l'occasion, il s'empressait d'y donner
cours. La majesté des cérémonies religieuses n'était même pas pour lui
un obstacle.
Deux exemples entre cent donneront l'idée des facéties dont le vieux
prince était coutumier.
En 1764, pendant la semaine sainte, le Roi, suivant la coutume, «fait
la cène» et lave les pieds à treize pauvres de la ville. Le dernier
était un faible d'esprit nommé Lami; quand ils furent tous placés à
table, Sa Majesté prit de la soupe dans une cuillère et la présenta à
Lami, qui, alléché, ouvrit aussitôt une bouche immense, mais le Roi,
au lieu de le faire manger, absorba lui-même le contenu de la
cuillère, en riant bruyamment de sa plaisanterie et de la figure
déconfite du pauvre diable.
La familiarité de Stanislas avec le grand maréchal était extrême et ce
dernier était souvent victime de l'humeur joviale de son maître. Le 18
mai 1764, jour de la Saint-Félix, le Roi voulut aller entendre la
messe aux Capucins. On fit venir des chaises à porteurs. Tressan
soutenait le Roi en descendant le perron de la cour. Dès qu'il fut
arrivé devant sa chaise, Stanislas dit à son compagnon: «Monte,
mets-toi dans cette chaise, tu iras le premier aux Capucins.» Tressan
obéit et s'installe confortablement. Mais aussitôt, le Roi crie aux
porteurs: «Arrêtez! arrêtez!» et il monte à son tour en s'asseyant sur
les genoux de Tressan consterné. Les courtisans éclatent de rire en
voyant la mine piteuse du grand maréchal. Seuls les porteurs ne rient
pas et après s'être consultés du regard déclarent qu'il leur est
impossible de soulever un poids aussi considérable: «Qu'on prenne des
valets de pied!» s'écrie Stanislas, qui ne veut pas démordre de son
idée. Après plusieurs essais infructueux, douze valets de pied joints
aux porteurs finissent par enlever la chaise et l'on part pour les
Capucins, où l'on arrive sans encombre, le Roi toujours ravi et
Tressan demi-pâmé.
Tout le monde entend la messe pieusement, mais à la bénédiction,
Tressan, qui craint que le Roi, mis en goût, ne s'avise de revenir
dans le même équipage, s'esquive prudemment, et il est impossible de
le retrouver de la journée.
Stanislas n'est pas seul à avoir l'esprit tourné à la plaisanterie.
Le jeune chevalier de Boufflers se montre volontiers le rival du Roi
dans cet ordre d'idées et il n'est sorte de facéties qu'il n'imagine
dans ses jours de gaieté. Ses plaisanteries ne sont pas toujours du
meilleur goût ni sans porter quelquefois atteinte à la majesté royale,
mais Stanislas est plein d'indulgence pour ce jeune homme dont
l'entrain et la verve l'amusent en dépit de tout.
On sait que le frère du chevalier, le marquis de Boufflers, était
capitaine des gardes du corps. En 1765 le chevalier n'imagine-t-il pas
de rédiger au nom de Stanislas, pour le duc de Choiseul, une note des
plus plaisantes où il énumère toutes les raisons qui doivent décider
le ministre à lui donner la survivance de son frère.
«Le Roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, convaincu de
l'incapacité du marquis de Boufflers, a résolu de confier la
compagnie de ses gardes à un officier digne de ce poste
important; il a jetté les yeux sur le chevalier de Boufflers,
dont l'expérience, la gravité, la sagesse et surtout l'assiduité
lui sont connues, pour lui donner la survivance de son frère.
«Sa Majesté prie M. le duc de Choiseul d'obtenir en conséquence
au chevalier de Boufflers un brevet de colonel, afin de perpétuer
l'heureux accord, qui a toujours existé entre le service de
Lorraine et le service de France.
«On sera peut-être étonné que le Roi de Pologne, à son âge,
nomme un survivant à un officier de vingt-neuf ans. On répond que
le besoin que ses gardes ont d'un chef fait passer sur toutes les
objections. D'ailleurs l'embonpoint de Sa Majesté Polonoise et la
maigreur du marquis de Boufflers compensent assez la différence
d'âge. On pourroit trouver encore une autre compensation dans les
vœux que la France et la Lorraine font pour la vie du Roi de
Pologne, et ceux que toutes les troupes font pour la mort du
marquis de Boufflers.
«Le chevalier de Boufflers a fait la guerre comme volontaire
pendant quatre mois; il a extrêmement fatigué le prince
Ferdinand, toute la dernière campagne[122]; c'est un sujet propre
à rétablir dans les troupes cette gaieté françoise que le marquis
de Boufflers attriste par sa sévérité, et cet ancien esprit de la
nation, auquel le marquis de Boufflers a porté tant d'atteintes.
Il aime la table, le jeu, les femmes et les chevaux; il ne cesse
de boire à la santé de M. le duc de Choiseul et de le bénir dans
toutes ses chansons.»
[122] On se rappelle que les chevaux de guerre du chevalier
s'appelaient l'un _le Prince Ferdinand_, l'autre _le Prince
héréditaire_.
Cette singulière apologie du chevalier par lui-même amusa beaucoup le
Roi.
Boufflers, toute plaisanterie à part, se jugeait volontiers très
supérieur à son aîné: c'est lui qui disait ce mot charmant qu'il
s'appliquait naturellement: «Les aînés sont le coup d'essai de la
nature, les cadets en sont le chef-d'œuvre.»
Les relations entre Stanislas et le chevalier étaient des plus
cordiales et affectueuses et ils discutaient souvent ensemble. Un jour
où ils avaient longuement parlé du bonheur, Boufflers écrivait au Roi
cette jolie lettre:
«Sire,
«Je viens d'être heureux un moment en prenant de Votre Majesté
une leçon de bonheur. Il n'appartient à personne d'en parler
aussi bien que vous, Sire, parce que personne ne fait autant
d'heureux et qu'il est naturel de bien raisonner sur son métier.
Votre Majesté nomme trois sources de bonheur, l'amour-propre, la
raison et l'instinct, et elle fait penser à une quatrième plus
sûre encore, plus abondante que les trois premières, c'est à un
bon Roi[123].»
[123] _Inédite_, communiquée par le comte de Croze-Lemercier.
Au mois d'avril 1764 eut lieu une éclipse de soleil dont l'annonce
seule amena une profonde perturbation dans toute la Lorraine. Les
bruits les plus absurdes circulaient et trouvaient d'autant plus de
créance qu'ils étaient moins fondés. On annonçait les pires
catastrophes, que les puits allaient tarir, que l'obscurité serait
complète, qu'on ne pourrait sortir sans risque de la vie, enfin «des
mauvais plaisants ou des méchants» avaient fait afficher sur les murs
de Nancy et de Lunéville cette annonce effrayante: