CHAPITRE XXVI

1766

Séjour de Marie Leczinska à Commercy.--Mort du Dauphin.--Chagrin

de Stanislas.--Cérémonie funèbre à la Primatiale de

Nancy.--Accident arrivé à Stanislas.--Ses souffrances.--Sa

mort.--M. de la Galaizière s'empare des deux duchés au nom de

la France.--Testament du Roi.

Les seuls plaisirs véritables que goûta Stanislas pendant les années

assombries de sa vieillesse étaient les courts séjours qu'il pouvait

encore faire à Versailles auprès de sa chère Maryczka, auprès de celle

qui était devenue l'unique joie de sa vie. Rien ne pouvait le faire

renoncer à ces voyages, et pour revoir sa fille, il affrontait gaîment

aussi bien les fatigues de la route que les intempéries des saisons.

Au mois de juillet 1765, le Roi voulut, comme à l'ordinaire, faire ses

préparatifs de départ, mais il était si vieux, si cassé, si fatigué

qu'on craignit qu'il ne pût arriver au terme du voyage et on l'écrivit

à Marie Leczinska. La Reine, très émue, s'empressa de détourner son

père d'un projet qui pouvait lui être si dangereux, mais pour le

consoler elle lui annonça qu'elle viendrait elle-même à Commercy et

qu'elle passerait trois semaines auprès de lui.

Fidèle à sa promesse, la Reine partit de Compiègne le 17 août et elle

arriva à Commercy le 19 au soir. On peut supposer la joie du vieux

monarque en revoyant sa fille bien-aimée; cette réunion fut pour tous

deux un enchantement de tous les instants; on aurait dit qu'un

pressentiment les avertissait qu'il ne se reverraient plus en ce

monde.

Marie Leczinska est si heureuse qu'elle trouve tout charmant,

délicieux; elle ne cesse de répéter que Commercy est un «palais

enchanté». Stanislas, ravi de son admiration, lui montre avec un

orgueil enfantin toutes les merveilles dont il est l'auteur; il la

promène dans ces jardins magnifiques qui s'étendent à perte de vue

devant le château et qu'il fait entretenir avec tant de soin; il lui

fait admirer les étangs, les cascades, le pont d'eau avec ses colonnes

lumineuses, le kiosque, le château d'eau avec sa vue unique au monde,

etc.

Le monarque, en l'honneur de sa fille, veut faire chanter les

merveilles de ce riant séjour et c'est à Panpan qu'il s'adresse, à

Panpan qui est devenu le poète attitré de la cour.

Le lecteur du roi se met à l'œuvre, mais hélas! l'inspiration lui

manque et il accouche de ce pénible poème, dont les flatteries ne

dissimulent pas la pauvreté:

Après mille détours dans ces plaines fertiles,

Sous les yeux de son Roi, la Meuse s'applaudit

De prêter ses ondes dociles

Aux loix que le goût leur prescrit.

C'est peu de porter jusqu'aux nuës

Par d'innombrables jets ses flots ambitieux;

Ici, dans les airs suspendues

En nappe ses eaux étendues

Tempèrent du soleil l'éclat trop radieux.

Là, leur cristal à l'œil paraît être solide

Et de son élément n'avoir que la fraîcheur:

Rival hardi du marbre, en colonne fluide

Il semble soutenir un palais enchanteur.

Et quel est donc le dieu qui produit ces miracles?

C'est un sage adoré, c'est le meilleur des Rois.

Les plus magnifiques spectacles

S'empressent d'éclore à sa voix,

La nature à ses vœux semble s'être asservie,

Il est par son vaste génie

Au-dessus de l'humanité;

Le Bien qu'il fait à la Patrie

Le rapproche encor plus de la Divinité.

Par les plus chaudes journées, toute la Cour se rend à la Fontaine

Royale; là, sous les épais ombrages, auprès des eaux jaillissantes, le

Roi et sa fille passent de longues heures à causer du passé et de leur

mutuelle tendresse; de l'avenir il n'est jamais question, car tous

deux le redoutent également. Vers cinq heures, on sert dans le

pavillon une magnifique collation à laquelle sont conviés tous les

courtisans.

C'est encore l'heureux Panpan qui est chargé de célébrer pour la

postérité les charmes de la Fontaine Royale:

Dans ces palais de superbe structure,

Je vis hier le triomphe des arts.

Dans ces lieux, aujourd'huy, je vois de toutes parts

Le triomphe de la nature.

Ces chênes, que le temps a courbés en berceau,

Aux feux brûlants du jour opposent leurs ombrages.

Voyez sous leurs épais feuillages

Couler en murmurant ce limpide ruisseau;

A peine a-t-on aidé la pente qui l'entraîne

Un flot à l'autre flot s'enchaîne,

En suivant seulement le penchant du coteau.

Des grottes de ces bois les timides naïades

Après avoir erré de canal en canal,

Par d'imperceptibles cascades,

Ouvrent un lit plus vaste à leurs flots de cristal.

Un essaim d'habitants peuple ces eaux tranquilles,

Et joue en sûreté sous leur nappe d'argent;

Sur tout être qui vit l'humanité s'étend;

Le filet respecta leurs paisibles asiles.

Sur leurs bords tapissés d'un gazon toujours frais

S'élève l'humble toit d'un champêtre palais,

Où règnent à l'abri du tumulte des villes,

Même au sein de la cour, l'innocence et la paix.

C'est dans ces beaux lieux où nous sommes

Que le plus illustre des Rois,

Déposant sa grandeur, veut n'être quelquefois

Que le plus aimable des hommes.

Stanislas, pour distraire sa fille et la détourner de trop sombres

pensées, donna des fêtes, des réjouissances; il fit à plusieurs

reprises illuminer les jardins, le canal, le pont d'eau et tirer

devant le château des feux d'artifice merveilleux.

C'est pendant ce séjour qu'on apprit la mort inopinée de l'empereur

François, survenue à Inspruck le 18 août. Les Lorrains, qui étaient

toujours restés fidèles au souvenir de leur ancienne dynastie,

témoignèrent une profonde douleur. Une foule extraordinaire accourut

de la campagne pour assister aux services célébrés à Lunéville et à

Nancy en mémoire du fils de Léopold. Ces marques d'attachement

montraient à Stanislas qu'en dépit de ses bienfaits il n'avait pu

faire oublier à ses sujets leurs anciens souverains, et il en fut

péniblement affecté.

Le séjour de la Reine dura trois semaines. Les dernières journées

furent attristées par la perspective de la séparation prochaine. Enfin

l'heure fatale arriva. Stanislas, désolé, voulut accompagner sa fille

jusqu'à Saint-Aubin. Tous deux étaient si vivement émus qu'ils ne

pouvaient parler, ils se tenaient étroitement serrés l'un contre

l'autre et versaient d'abondantes larmes. La Reine monta en sanglotant

dans son carrosse, et elle prit la route de Versailles.

Quand le moment fut venu de retourner à Lunéville, Stanislas ne

cessait d'exprimer les regrets qu'il éprouvait de quitter son cher

Commercy «qu'il aimait tant». Le jour du départ il était à ce point

troublé qu'il embrassa la concierge du château avant de monter en

carrosse.

Le départ de sa fille chérie n'était pas la seule douleur qui

oppressât le cœur du bon Roi.

La santé du Dauphin donnait depuis quelques mois des inquiétudes et il

en avait été souvent question dans les longs entretiens entre le père

et la fille. Bien que les nouvelles de Versailles fussent de nature

plutôt rassurante, Stanislas ne pouvait se défendre d'une vague

appréhension et il parlait de son petit-fils avec une angoisse qu'il

ne savait dissimuler. Pendant les mois d'octobre et de novembre, la

santé du prince devint de nouveau précaire et on attendait

anxieusement les courriers de Versailles.

A la fin de novembre, une fâcheuse nouvelle vint attrister la Cour. On

apprit la mort du vieux marquis du Châtelet; le grand chambellan

venait de succomber chez son frère, au château de Loisey, à l'âge de

soixante-dix ans. Stanislas fut vivement affecté de la perte de ce bon

serviteur qui, depuis tant d'années, avait été intimement lié à sa vie

et dont la présence lui rappelait les jours heureux des années 1748 et

1749. Fidèle à son souvenir, il désigna aussitôt son fils pour le

remplacer.

Au commencement de décembre, l'état de santé du Dauphin devint d'une

gravité extrême; le Roi de Pologne était dans la désolation; pas une

lettre où il ne parle de son petit-fils avec angoisse, où il ne dise

les vœux ardents qu'il forme pour son rétablissement. Non seulement

il priait lui-même pour l'auguste malade, mais il ordonna des prières

publiques dans toutes les églises de la Lorraine.

Le 19 décembre, le chevalier de Boufflers arriva de Fontainebleau; il

apportait de désastreuses nouvelles; le prince déclinait de jour en

jour, d'heure en heure; une issue fatale paraissait prochaine.

Ces sinistres prévisions n'étaient que trop justifiées; le Dauphin

s'éteignit le 20 décembre.

La nouvelle ne parvint à Lunéville que le 23; elle fut apportée par un

courrier qui se rendait à Dresde, porteur du triste message. Stanislas

fut consterné; en dépit de toute espérance, il espérait encore; il

avait tant prié qu'il comptait fermement sur un miracle de la

Providence. Il ne pouvait admettre que la mort inexorable frappât

aveuglément un homme en pleine jeunesse, l'unique espoir d'une antique

monarchie, alors qu'elle épargnait un vieillard chargé d'ans, infirme

et inutile à tous.

La douleur du Roi fut immense; il avait reporté sur son petit-fils

toutes ses affections, tous ses rêves d'avenir; il resta inconsolable.

Il s'enferma dans ses appartements privés et pendant plusieurs jours

ne voulut voir personne que Mme de Boufflers: «Hélas! s'écriait-il

dans sa douleur, j'ai perdu deux fois la couronne et je n'en ai pas

été ébranlé; la mort de mon cher Dauphin m'anéantit.»

Quant à Marie Leczinska, dans sa désolation elle écrivait à son père:

«Je vis encore après mon malheur affreux... Je pleure un saint... Dieu

est ma seule consolation...

«Je pleure un fils et un ami, le malheur de l'État... Il n'y a que le

bonheur dont jouit mon fils par la miséricorde de Dieu qui me

console....»

Stanislas voulut qu'un service solennel fût célébré à la mémoire du

malheureux prince, à l'église primatiale de Nancy, et il en fixa la

date au 3 février. Il chargea un jésuite, le père Coster, de composer

l'oraison funèbre. Le père, en bon courtisan, s'étendait avec

complaisance dans son discours sur les vertus et les mérites de

Stanislas lui-même. Quand on soumit au Roi le projet et qu'il entendit

son éloge, il s'écria: «Il faut que le Révérend Père supprime ce

passage, dites-lui de le garder pour ma propre oraison funèbre.»

Stanislas avait choisi la date du 3 février parce que lui-même devait

se trouver à ce moment à la Malgrange, ayant pour habitude de faire

ses dévotions à Bon-Secours cinq fois par an, aux grandes fêtes de la

Vierge; or, cette année, la Purification se trouvait le 2 février.

Le roi quitta Lunéville avec Mme de Boufflers le 1er février, par un

froid rigoureux; en passant il s'arrêta à Bon-Secours pour y prier;

mais au lieu de se placer, comme à son ordinaire, dans sa tribune

au-dessus de la sacristie, il s'agenouilla dans le chœur, sur le

caveau même où reposaient les restes de la reine Opalinska et de la

duchesse Ossolinska. En sortant, il dit à la marquise: «Savez-vous ce

qui m'a si longtemps retenu dans l'église? Je pensais que dans très

peu de temps, je serai trois pieds plus bas que je n'étais.»

Stanislas était du reste hanté d'idées lugubres et la pensée de la

mort prochaine le poursuivait sans cesse. On prétend même qu'il eut un

étrange pressentiment. Il faisait un jour remarquer à ses courtisans

combien de têtes couronnées avaient été frappées par la mort depuis

peu de temps, tandis que lui, le plus âgé de tous les souverains du

monde, avait été épargné. Il racontait tous les périls auxquels il

avait été exposé, au cours de son aventureuse existence, et dont il

avait été miraculeusement préservé; il y en avait de tous les genres,

sauf un seul, le feu: «Il ne me manquerait plus, dit-il, que d'être

brûlé pour être passé par tous les dangers.»

La Providence lui réservait cette nouvelle et dernière épreuve, qui

allait lui être fatale.

Le 2 février, Stanislas se rendit à Bon-Secours pour y communier.

Le lendemain 3 eut lieu la cérémonie à la Primatiale, mais le prince,

redoutant de pénibles froissements, préféra ne pas y assister, et il

resta à la Malgrange. Son fauteuil seul fut placé dans l'église.

L'absence du souverain fut heureuse, car il se produisit parmi les

assistants des rivalités de préséance qui faillirent dégénérer en

scandale.

Le cardinal de Choiseul, qui officiait, exigea que le Père Coster, en

prononçant l'oraison funèbre, lui adressât la parole; sinon il

menaçait de remonter à l'autel et de continuer la cérémonie. D'autre

part, la Cour Souveraine déclara que si l'orateur ne s'adressait pas

directement à elle, il serait immédiatement décrété. Un incident

imprévu trancha la difficulté. La Cour s'étant présentée accompagnée

de la maréchaussée, les gardes du corps qui étaient de service aux

portes de l'église refusèrent de laisser pénétrer l'escorte des

magistrats. La Cour, offensée, se retira purement et simplement et ses

stalles restèrent vides.

Le 4 février, dans l'après-midi, le prince repart pour Lunéville et le

soir même il reçoit à sa table la fille de Robert Walpole, lady Mary

Churchill, et son mari. Mme de Boufflers l'aide à faire les honneurs.

Le Roi fait accueil à ses hôtes, est aimable et gai à son habitude; il

paraît jouir de toutes ses facultés.

Le 5 février, Stanislas se lève, comme à son ordinaire, à six heures

et demie. Un de ses valets de chambre, Montauban, l'habille; le prince

revêt une camisole de satin doublée de molleton, une veste en soie des

Indes fort mince et à boutons, enfin une robe de chambre de la même

étoffe que la veste et rembourrée de ouate de coton, présent de sa

fille. Dès qu'il est habillé, Montauban se retire; le prince s'assied

dans son fauteuil près du feu et se met à fumer sa pipe. Au bout d'une

demi-heure, il veut poser sa pipe sur la cheminée, mais il y voit à

peine; il s'approche trop près du feu et le bas de sa robe de chambre

est attiré par la flamme; elle se met à se consumer lentement, sans

qu'il s'en aperçoive. Tout à coup, il se voit environné de flammes. Il

appelle, il crie, il «hurle», personne ne vient. Par une fatalité

inexplicable, Montauban s'est éloigné un instant et le garde du corps

de service également. Pendant ce temps le malheureux prince impotent

se trouve dans l'impossibilité de se débarrasser du vêtement qui le

dévore; dans ses efforts, il est tombé près de la cheminée et ne peut

plus se relever. Enfin ses cris sont entendus d'une vieille femme de

charge occupée à laver des carreaux à l'étage supérieur. On accourt et

on parvient à se rendre maître du feu en roulant le Roi dans une

couverture. Mais le prince avait de graves brûlures au bras, au

ventre, et même à la figure. La coiffe de son bonnet de nuit avait été

brûlée jusqu'au ruban qui l'attachait.

On se fit d'abord de grandes illusions sur l'état du monarque.

Lui-même avait conservé toute sa présence d'esprit et il ne cessait de

plaisanter sur son accident. Pendant qu'on lui prodiguait les premiers

soins, il disait à la vieille femme de charge accourue la première à

son secours et qui avait été elle-même légèrement brûlée: «Qui eût dit

qu'à nos âges nous brûlerions des mêmes feux!» Il faisait écrire à sa

fille Marie Leczinska en lui annonçant son accident: «Vous m'avez

recommandé de me préserver du froid: c'était contre le chaud que vous

auriez dû me dire de prendre mes précautions.»

Mme de Boufflers, prévenue en hâte, était accourue une des premières

au chevet du Roi; son émoi était extrême et sa douleur profonde, et

elle ne parvenait pas à les dissimuler. Stanislas, au contraire, très

maître de lui, ne songeait qu'à la consoler et à la rassurer. Malgré

les douleurs qu'il éprouvait, le digne prince avait conservé toute sa

douceur et ses façons aimables. Il montrait tant de fermeté que, le

jour même de l'accident, le Père Élisée, qui prêchait l'Avent, ne

craignit pas de lui lire dans sa chambre un sermon sur la mort.

Le lendemain, Stanislas apprit la mort de son ancien favori le Père de

Menoux, qui avait succombé la veille à Nancy. Cet événement, qui

autrefois l'eût affecté profondément, le laissa presque indifférent;

il n'avait jamais revu le jésuite depuis leur brouille, en 1764.

L'émoi fut grand en Lorraine quand on connut l'accident. De toutes

parts les paysans accouraient à Lunéville pour avoir des nouvelles.

Les auberges ne suffisaient plus pour les abriter et ces malheureux

mangeaient dans les avenues du parc. Le Roi, informé de ce qui se

passait, dicta ce billet pour son intendant:

«Je suis touché, mon cher Alliot, de l'état de détresse où

j'apprends que sont les pauvres gens qui viennent tous les jours de

fort loin pour savoir de mes nouvelles et qui ne trouvent pas même à

se reposer dans la ville. Pourquoi ne m'en avez-vous rien dit?

Prenez donc des mesures pour leur faire distribuer du pain et même

du vin, parce qu'il fait bien froid. Que l'on donne aux plus pauvres

l'argent nécessaire pour gagner leur pays. Tâchez aussi de leur

faire entendre qu'ils ne doivent pas tant s'alarmer[124].»

[124] JOLY, _le Château de Lunéville_.

Les habitants de Lunéville, exaspérés contre le valet de chambre dont

l'absence avait causé tout le mal, lui appliquèrent le sobriquet de

_rôtisseur du roi_, et le malheureux, désespéré, mourut de chagrin

peu de temps après.

Durival, qui tenait son frère au courant de tous les incidents

importants de la Cour, lui donne presque jour par jour le bulletin de

la santé morale et physique du Roi. Personne n'est plus véridique et

mieux renseigné:

6 février.--«Le Roi seul n'a point été effrayé de son accident; il

ne tarit pas en bons mots sur son aventure, sa gaieté n'a fait

qu'augmenter. Il garde la chambre et on y fait sa partie.»

7.--«Le Roi continue à bien se porter, et à plaisanter d'une

aventure qui fait encore frémir, quand on pense qu'il pouvait périr

en une minute.»

11.--«J'ai vu le Roi dans sa chambre. Il a le bras gauche enveloppé.

Les croûtes du visage commencent à se fermer. Il est sans

inquiétude, sans fièvre et dort bien. Ce que j'ai appris de son

accident par ceux qui s'y sont trouvés le rend encore plus

effrayant. La guérison sera longue.»

Cependant des symptômes alarmants ne tardèrent pas à se manifester; la

fièvre se déclara, les plaies noircirent et l'inquiétude gagna la

Cour.

On a prétendu que le prince, par pénitence, portait sur sa peau un

reliquaire d'argent avec des pointes; ces pointes, échauffées et

pressées contre son corps lorsqu'on éteignit le feu, lui causèrent un

grand nombre de blessures qui contribuèrent à aggraver rapidement son

état.

A partir du 17 les bulletins envoyés par Durival à son frère

deviennent de plus en plus alarmants:

17.--«La situation du Roi de Pologne est toujours la même,

c'est-à-dire beaucoup de douleur dans les pansements, surtout de la

main gauche, de la fièvre, et c'est ce dernier article qui inquiète

parce qu'on en craint des accidents fâcheux. Des taches noires se

sont manifestées sur la peau; le quinquina les a fait disparaître,

mais on en craint le retour. Le Roi a fait ce matin quelques

signatures de chancellerie.»

18.--«La nuit a été moins tranquille que la précédente. Le Roi a

souffert et s'est fait mettre dans son fauteuil.»

19.--«Les nouvelles sont très satisfaisantes. Le Roi a eu une nuit

très tranquille, les escars tombent. Il conserve sa sérénité et sa

gaieté.»

20.--«Le Roi eut hier à dix heures du soir un frisson de quelques

minutes, ce qui donne à penser qu'il ne provient que de

refroidissement, sans principe de fièvre. Les plaies ont été

trouvées, au pansement de ce matin, encore en meilleur état que dans

ceux d'hier et donnant de bonnes espérances pour les suivants,

d'autant que la fièvre de suppuration est fort diminuée.»

Les nouvelles particulières, cependant, étaient moins optimistes.

Durival écrivait confidentiellement ce même jour:

«L'affaissement est très sensible, la fièvre continue, et plus forte

la nuit que le jour. Enfin l'état du malade n'est rien moins que

satisfaisant. M. le chancelier est dans la douleur.»

Le 21 le bulletin laissait entrevoir la vérité malgré des paroles

encore rassurantes.

«Le prince, dont l'affaissement pendant la journée d'hier avait

donné de l'inquiétude, se trouva beaucoup mieux le soir, et tint son

assemblée ordinaire, avec la même gaieté qu'avant l'accident.

«Le présage qu'on en tira pour une nuit plus tranquille que la

précédente s'est confirmé en partie; le Roi a passablement dormi

depuis minuit jusqu'à six heures. Le pansement ne s'est fait qu'à

huit heures, les chairs reprennent dans les parties découvertes; on

a levé de nouveaux escars dans quelques autres; ces derniers bien

plus profonds qu'on ne l'avait cru, mais bien détachés malgré

l'épaisseur. Beaucoup des parties tenaces sont disposées à se

détacher aux pansements prochains. Dans celui de ce matin les plaies

ont été trouvées et laissées dans le meilleur état possible, et sauf

les accidents nous ne sommes pas sans espérance.»

Stanislas avait conservé tout son calme, sans se faire du reste aucune

illusion sur le danger de son état. Il voulut revoir lady Churchill et

son mari, qui avaient dîné avec lui la veille de l'accident. Il les

reçut avec une grande bienveillance, leur fit ses adieux et leur dit

en souriant: «Il ne manquait qu'une pareille mort à un aventurier

comme moi.»

Il disait, en parlant de la population qui assiégeait les avenues du

château: «Voyez comme ce bon peuple m'est encore attaché, aujourd'hui

qu'il n'a plus rien à craindre ni à espérer de moi.»

Mme de Boufflers passait par de cruelles angoisses; bien qu'elle

cherchât à se leurrer encore, elle ne pouvait cependant se dissimuler

l'aggravation survenue, et son inquiétude était extrême; Panpan,

Porquet, Mme de Boisgelin ne la quittaient pas; tous s'efforçaient de

la consoler et ils cherchaient à lui donner des espérances

qu'eux-mêmes étaient loin de partager.

Ce qu'il y avait peut-être de plus cruel dans la situation de la

marquise, c'est qu'elle pouvait juger de l'état du Roi par l'attitude

que prenaient vis-à-vis d'elle ceux qui, la veille encore, se

montraient les plus empressés, les plus respectueux: sous prétexte de

soins à donner, d'ordres des médecins, de repos nécessaire, on

l'éloignait peu à peu de la chambre du malade; bientôt, malgré ses

instances, on lui en interdit l'entrée. Par contre, on entourait le

chancelier, ses moindres paroles étaient des ordres absolus: il

s'était installé dans l'appartement royal, il n'en bougeait plus ni

jour ni nuit; seuls, lui et quelques serviteurs éprouvés avaient accès

dans la chambre où le vieux monarque agonisait: il fallait à tout prix

éviter que le roi subît une influence étrangère et qu'il prît des

dispositions dernières qui auraient pu contrarier les projets de la

France.

A Nancy, l'on vivait dans l'anxiété et l'on attendait impatiemment les

nouvelles. Le 22, on vit avec effroi passer deux courriers pour

Versailles; ils portaient à la Reine la nouvelle que son père était au

plus mal.

Le cardinal de Choiseul fit descendre la châsse de saint Sigisbert et

on l'exposa à la Primatiale. Il ordonna des prières publiques et une

procession solennelle.

Le 22 à quatre heures et demie, Durival reçut de son frère ce

laconique billet:

«Lunéville, 22 février,

neuf heures du matin.

«Je vous marquai hier soir l'état du Roy. Je n'ai, ce matin, rien

de consolant à vous annoncer; le malade respire, mais sa

situation ne laisse que peu d'espérance, et peut-être bientôt...

Dieu veuille que je me trompe!»

A sept heures du soir, l'évêque de Toul traversa Nancy, se rendant en

toute hâte à Lunéville. Il ordonna de sonner dans toutes les églises

pour les prières des quarante heures. Aussitôt, on crut le roi mort et

l'alarme fut générale dans la ville.

A onze heures arrive une nouvelle lettre:

«Lunéville, 22 février,

huit heures et demie du soir.

«Notre maître respire encore. Après avoir reçu l'extrême-onction

vers dix heures du matin, sans connoissance ni mouvement, il a eu

quelques instants lucides. A midi une moiteur salutaire. Elle

s'est soutenue et a rétabli la suppuration. Quelques paroles

sont sorties avec effort de la bouche du malade, avant et après

le pansement. Ce soir la tête est plus libre... On n'espère

presque plus rien; mais enfin il vit encore, et c'est beaucoup.

On ne pénètre plus dans la chambre du Roi, excepté les gens

nécessaires et M. le Chancelier qui s'y renferme, peut-être pour

toute la nuit.»

Le lendemain 23, les billets se succèdent tous plus inquiétants les

uns que les autres.

«8 h. du matin.

«Il n'y a plus d'espérance de conserver notre bon Roi; il n'a

plus qu'un souffle de vie.»

«10 h. du matin.

«Les médecins ne donnent pas quatre heures de vie au malheureux

prince.»

«11 h. du matin.

«Je n'ai rien de plus à vous dire sur l'état du Roi, que ce que

je vous en ai marqué. Sa Majesté a donné quelques signes de

connoissance, mais sa situation est absolument désespérée; je ne

vous parle pas de l'accablement de la Cour. Nous sommes tous dans

la douleur.»

Le 23, les plaies étaient sèches et noires; le malade vivait dans un

assoupissement continuel et on ne parvenait à le réveiller que par de

violents cordiaux.

Le chancelier, l'intendant et les gens de service ne quittaient plus

la chambre du monarque.

Un envoyé du Roi nouvellement élu de Pologne, Stanislas Poniatowski,

s'étant présenté de la part de son maître, La Galaizière ordonna de le

laisser pénétrer auprès du moribond; le Roi entendit encore ce qu'on

lui disait, mais il ne put articuler un mot; il eut seulement la force

de tendre la main à l'ambassadeur.

Puis Mme de Boufflers se présenta pour revoir une dernière fois celui

dont elle avait embelli la vie, mais le chancelier, agissant en

maître, eut la cruauté de lui faire refuser la porte.

L'agonie fut longue et douloureuse. A quatre heures et quelques

minutes le Roi, toujours installé dans son fauteuil, rendait le

dernier soupir.

La triste nouvelle se répandit bientôt dans la ville; la désolation

était générale, on n'entendait que cris, clameurs et gémissements. Si

les Lorrains avaient conservé pour leur ancienne dynastie une

inaltérable affection, ils avaient su cependant apprécier la bonté de

Stanislas et tout le bien qu'il avait cherché à leur faire; ils lui

étaient sincèrement attachés. Enfin la pensée d'appartenir à un

nouveau maître leur causait une véritable angoisse et redoublait la

douleur qu'ils éprouvaient.

Aussitôt que Stanislas eut expiré, on l'exposa sur un lit de parade,

la face découverte. L'embaumement eut lieu le lundi suivant.

Immédiatement après, le corps fut placé dans un cercueil «fermant à

clef, garni de velours cramoisi et bordé d'un galon d'or» et

transporté dans une chapelle ardente; sur la bière furent déposés la

couronne, le sceptre et le cordon bleu avec l'ordre du Saint-Esprit.

Le cœur, qui était d'une taille extraordinaire, fut embaumé, puis

enfermé dans une boîte de plomb et déposé sur un grand plat d'argent

recouvert d'un crêpe[125].

[125] Après l'autopsie, les entrailles du Roi furent renfermées

dans une caisse de plomb et déposées à l'église paroissiale de

Lunéville, dans un monument en forme d'urne. En 1793 le monument

fut brisé, la caisse de plomb convertie en balles et les restes

qu'elle contenait dispersés. Ce n'est qu'en 1859 que le monument

fut restauré.

Jusqu'au 3 mars ce fut un interminable défilé de toutes les autorités,

de tous les corps constitués et d'une grande partie de la population.

Enfin le jour fixé pour les obsèques arriva. Le convoi funèbre partit

de Lunéville le lundi à six heures du soir pour se rendre à l'église

de Bon-Secours.

Le cortège était somptueux. En tête marchait la maréchaussée de

Lunéville. Trois voitures drapées et avec les chevaux caparaçonnés

contenaient les huissiers, les gentilhommes de la Chambre, le

cardinal. Les ordres religieux, les confréries, cent pauvres habillés

en casaque noire, les valets de pied, les palefreniers à cheval, tous

portant un flambeau à la main, escortaient les voitures.

Ensuite venait le char funèbre recouvert d'un grand poêle «dont

quatre aumôniers à cheval, habillés en surplis et bonnet carré,

portaient les quatre coins». Il était accompagné par tous les gardes

du corps, leurs officiers et de nombreuses troupes.

Malgré un temps affreux, une foule énorme suivit le convoi; sur la

route l'affluence du peuple était si considérable qu'elle retardait la

marche des chevaux. La tristesse et la consternation se lisaient sur

tous les visages: «C'est que la dernière illusion de la patrie allait

descendre dans les caveaux de Bon-Secours avec le cercueil de

Stanislas.»

On n'arriva à l'église qu'à une heure avancée de la nuit et le corps y

fut déposé en grande pompe[126].

[126] Le monument de Stanislas est placé dans l'église de

Bon-Secours, du côté de l'Épître, vis-à-vis le mausolée de la

reine de Pologne. Ce dernier représente un ange conduisant la

princesse à l'immortalité. Il est de toute beauté.

Le mausolée du Roi est d'un travail moins délicat. La statue du

prince est assise sur une urne, laquelle est appuyée contre une

grande pyramide.

Le lendemain eut lieu la cérémonie officielle[127].

[127] En 1793, le caveau de Stanislas fut profané, les cercueils

qu'il contenait brisés et les ossements dispersés. Ce n'est qu'en

1803 que l'administration municipale fit ouvrir le caveau et

recueillir dans un même cercueil les ossements qui gisaient

épars; c'étaient ceux du Roi et de la Reine de Pologne, du duc et

de la duchesse Ossolinski; il y avait aussi le cœur de Marie

Leczinska qui, suivant son désir, avait été déposé, après sa

mort, dans le caveau.

Le testament de Stanislas montre bien la bonté de son cœur; il débute

par cet aveu charmant et vraiment touchant:

«Au nom de la Très Sainte Trinité.

«Ma plus grande satisfaction pendant ma vie étant de rendre

heureuses les personnes attachées à mon service, je souhaiterais,

après ma mort, pouvoir leur continuer le même bonheur, mais en me

réglant sur la possibilité, j'ai tâché de laisser à celles qui en

auront le plus besoin quelques ressources en me perdant, et à

toutes en général une marque de mon souvenir»[128]...

[128] Voir appendice, no III, le testament du Roi.

Le Roi, en effet, laissait à tous les fonctionnaires de sa cour, à

tous les pensionnés, une année de traitement, à tous ses domestiques

une année de gages. Personne n'est oublié depuis le plus élevé

jusqu'au plus humble.

Quelques-uns, les amis les plus chers, sont l'objet de legs

particuliers: la princesse de Talmont, M. de la Galaizière, le

maréchal de Bercheny, le prince et la princesse de Beauvau, Alliot,

Rönnow, Solignac, etc.[129].

[129] Voir appendice, nos IV, V, VI.

Le Roi désigne comme ses exécuteurs testamentaires MM. de la

Galaizière et Alliot[130].

[130] Comme cette infinité de legs devait absorber des sommes

considérables, il avait eu la précaution de déposer de son vivant

940,000 livres au trésor royal de France pour subvenir aux

dispositions de son testament, et le Roi, «son très cher frère et

gendre», s'était engagé à les faire payer au moment de son décès

à ses exécuteurs testamentaires.

Par un oubli qui serait inexplicable s'il n'était volontaire, ni Mme

de Boufflers ni ses enfants n'étaient nommés dans le testament. Cédant

à un sentiment de délicatesse, Stanislas n'avait pas voulu que la

marquise fût l'objet d'aucun traitement particulier, mais dans les

dernières années de sa vie il lui avait donné un grand nombre d'objets

mobiliers tirés des châteaux de Lunéville et de Commercy.

Le lendemain de la mort du Roi, M. de la Galaizière, muni de pleins

pouvoirs envoyés d'avance de Paris, prenait définitivement possession

des deux duchés au nom de Louis XV. Le même jour il mettait les

scellés sur tous les châteaux royaux et il envoyait son frère, M. de

Lucé, porter à Versailles le testament de Stanislas.

En même temps il abdiquait ses dignités de chancelier et de garde des

sceaux de Lorraine et Barrois, et reprenait sa qualité de simple

intendant de province.

* * * * *

Si nous n'avons que rarement indiqué nos sources au cours de ce

récit, c'est pour ne pas surcharger le texte de renvois et de notes.

En dehors des indications que nous avons données, l'immense majorité

de nos documents provient des manuscrits de la bibliothèque de

Nancy; ils nous ont été communiqués par l'aimable et savant

conservateur, M. Favier, qui s'est mis à notre disposition avec la

plus extrême obligeance. Nous lui adressons l'expression de notre

bien sincère gratitude.

* * * * *

Nous avions l'espoir d'achever dans le volume que nous publions

aujourd'hui la vie de Mme de Boufflers; l'abondance de documents

intéressants et inédits ne nous l'a pas permis. Nous verrons dans une

étude qui paraîtra très prochainement ce que devint la marquise après

la mort du Roi de Pologne et nous la conduirons jusqu'à sa mort en

1786. Nous verrons également quel fut le sort de Mme de Boisgelin, du

spirituel chevalier, de Tressan, de Panpan et des principaux

personnages qui ont joué un rôle à la Cour de Lunéville.

Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis · 第 50 / 95 题