1756-1759
Correspondance de Voltaire avec Tressan.
L'année 1756 fut marquée par plusieurs pénibles événements.
Le 5 janvier la duchesse Ossolinska, la cousine du Roi, celle qui
avait rempli si longtemps le rôle de favorite[44], fut enlevée presque
subitement par un mal violent. Il semble que cette mort inattendue ait
réveillé tout à coup chez Stanislas les tendres sentiments qu'il avait
autrefois éprouvés pour la duchesse. En effet, par un mouvement de
reconnaissance peut-être excessif, il ne voulut pas être séparé dans
la mort de celle qui pendant sa vie lui avait donné tant de doux
moments. Abusant des liens de parenté qui les unissaient, il ordonna
que sa cousine serait inhumée à Bon-Secours, dans le caveau même qu'il
avait fait élever pour lui et où la reine Opalinska, depuis neuf
années déjà, dormait son dernier sommeil.
[44] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. III.
Le duc Ossolinski, qui avait trente ans de plus que sa femme, lui
survécut six mois cependant; il mourut à la Malgrange le 1er juillet
de la même année; mais il est peu vraisemblable qu'il ait succombé à
la douleur.
Par esprit de justice, le Roi lui accorda également les honneurs du
tombeau royal, et le corps fut déposé dans le caveau de Bon-Secours,
aux pieds de la reine Opalinska.
Stanislas fut profondément affecté de la disparition si rapide de ce
ménage qui vivait avec lui depuis de longues années et qui, dans des
genres différents, lui avait rendu d'inappréciables services.
En février un fatal accident vint interrompre brusquement les
réjouissances du carnaval qui s'annonçait des plus brillants.
Le chancelier de la Galaizière venait de fiancer sa fille à M. de
Guitaut, guidon de gendarmerie, et le mariage devait être célébré le
1er mars. Cette union comblait de joie les deux familles et les
intéressés eux-mêmes paraissaient on ne peut plus satisfaits. Le roi
de France avait signé au contrat. M. de Guitaut arriva à Lunéville le
28 février, à midi, en compagnie de l'évêque de Toul. Quels furent sa
stupeur et son désespoir lorsqu'il apprit que le matin même, à sept
heures, sa fiancée avait été trouvée morte dans son lit, sans qu'il y
eût «le moindre dérangement dans les draps et les couvertures.» On fit
l'autopsie de la malheureuse jeune fille, et l'on ne trouva rien
d'anormal, si ce n'est des grosseurs dans la gorge qui l'avaient
probablement étouffée. Elle fut inhumée le 29, à six heures et demie
du soir, dans l'église paroissiale de Saint-Remi, et sans aucune
pompe, en raison de l'état de santé inquiétant de Mme de la
Galaizière.
Ce déplorable événement plongea la Cour dans la consternation et la
douleur.
On se rappelle que M. de la Galaizière avait déjà perdu un fils,
presque subitement, peu de temps auparavant.
La mort du duc Ossolinski avait fait rentrer Stanislas en possession
du domaine de la Malgrange, dont le feu duc avait la jouissance
viagère. Le roi en profita pour ajouter une nouvelle faveur à toutes
celles qu'il avait déjà accordées à Mme de Boufflers: il lui fit don
de la Malgrange, «ferme, cour, basse-cour, jardins et dépendances,
pour en jouir pendant sa vie,» et il prit toutes les précautions
nécessaires pour que, ni dans le présent ni dans l'avenir, elle ne pût
être inquiétée ni troublée dans sa jouissance[45].
[45] Il rendit un décret qu'il fit approuver par le conseil des
finances le 25 août 1756.
«Moi soussigné, j'atteste par cet écrit que je donne la jouissance
à Mme la marquise de Boufflers de la ferme de Malgrange avec tout
le territoire, maisons, bâtiments et jardins tout comme en
jouissait feu M. le duc Ossolinski, en y ajoutant tous les meubles
qui se trouvent et dont elle prendra possession suivant
l'inventaire qui en a été fait, en assurant sur ma parole que
durant toute ma vie elle possédera cette ferme en toute
tranquillité, sans qu'elle en soit troublée et sans que jamais de
mon vivant je veuille la reprendre, et pour qu'après mon décès
elle puisse y avoir tout le droit d'une tranquille jouissance, je
m'engage d'obtenir du Roi une assurance par écrit pour que,
moyennant une redevance usitée aux domaines, elle en jouisse avec
la même sécurité sous le règne du Roi comme elle en jouira toute
ma vie sous le mien.
«Le 25 d'août 1756 à Lunéville,
«STANISLAS ROI.»
La redevance annuelle fut fixée à 42 l. 16.
Cette pièce nous a été gracieusement communiquée par M. Noël
Charavay.
Pour éviter toute difficulté au moment où la Lorraine reviendrait à la
France, le roi de France avait, le même mois, pris un arrêté
reconnaissant et ratifiant ladite concession.
Les bontés de Stanislas pour la famille de Boufflers sont fréquentes,
et chaque fois qu'il en trouve l'occasion il ne manque jamais de
donner à la favorite ou à ses enfants des marques de son affection.
Déjà, en 1750, il a nommé son fils aîné, à peine âgé de quatorze ans,
capitaine d'une compagnie de ses gardes du corps.
En 1751, le 14 août, «voulant marquer de plus en plus sa satisfaction
de l'attachement pour sa personne de demoiselle de Boufflers», il l'a
gratifiée d'une pension viagère de 600 livres.
En 1752, l'abbé de Boufflers, qui n'a que treize ans, est nommé
coadjuteur de l'abbaye de Béchamp.
En octobre 1753, à la pressante sollicitation de Stanislas, Louis XV
accorde au jeune marquis de Boufflers l'exercice de la charge de menin
du dauphin[46].
[46] Le marquis de Boufflers n'était âgé que de seize ans et ne
devait exercer qu'à vingt-cinq ans.
En 1756, aussitôt après la mort du duc Ossolinski, Stanislas désigne à
sa place comme grand maître de sa maison le prince de Beauvau. Louis
XV accorde en même temps au prince les entrées de la chambre comme les
avait le feu duc.
Le 22 novembre de la même année, M. de Beauvau est encore nommé bailli
d'épée du bailliage de Lunéville.
Le 1er octobre 1757, nouvelle libéralité en faveur de l'abbé de
Boufflers. Non content des bénéfices qu'il lui a déjà accordés en
différentes circonstances, le roi de Pologne, «bien informé des bonnes
vies, mœurs, suffisance, capacité et conversation du sieur
Stanislas-Catherine de Boufflers», lui fait don d'une pension de 600
livres sur l'abbaye de Sainte-Marie de Pont-à-Mousson[47].
[47] Arch. Nat., T. 471{11-12}.
Quelques jours plus tard, encore à la sollicitation de Stanislas,
Louis XV nomme le prince de Beauvau au poste envié de capitaine des
gardes du corps. Le prince quitte Lunéville le 31 octobre, pour se
rendre à Versailles remplir ses nouvelles fonctions, et le 12 novembre
il prête serment entre les mains du roi. A partir de ce moment il ne
fait plus à Lunéville que de rares apparitions, il habite presque
toujours Paris ou Versailles.
Si le roi de Pologne obtenait de son gendre tout ce qu'il voulait
quand il s'agissait des familles de Beauvau ou de Boufflers, il en
était tout différemment quand Tressan était en jeu. Rien n'avait pu
apaiser la colère de Mme de Pompadour et faire cesser la disgrâce qui
frappait le gouverneur de Toul. Cependant le pauvre Tressan éprouva en
1756 une satisfaction d'amour-propre qui dut le consoler un instant
des déboires que lui attirait la haine de la favorite. Frédéric lui
envoya le diplôme de l'Académie de Berlin et Maupertuis fut même
chargé de lui demander s'il accepterait, en Prusse, le même grade et
le même traitement que ceux qu'il avait en France.
Mais Tressan répondit au roi très noblement:
«Sire, Votre Majesté me console de mes malheurs, mais dussent-ils
encore s'accroître, je suis Français, je me dois au Roi mon maître et
à ma patrie.... Vous ne m'honoreriez plus de votre estime, si je
cessais de lui être fidèle.»
Cette conduite pleine de dignité n'épargna pas au comte une nouvelle
déconvenue, et la plus cruelle de toutes. La guerre qui depuis quelque
temps menaçait entre la France et la Prusse avait fini par éclater.
Tressan avait été désigné parmi les officiers généraux qui devaient
prendre part à la campagne. La douleur du malheureux officier fut sans
bornes lorsqu'il apprit que Mme de Pompadour, inflexible, avait fait
rayer son nom. C'était lui enlever toute chance de se distinguer et,
par suite, tout espoir d'avancement; c'était briser sa carrière
irrémédiablement. Tressan resta anéanti. Il lui fallut cependant se
résigner, et demeurer dans son triste gouvernement pendant qu'autour
de lui tous ses amis, tous ses rivaux, le prince et le chevalier de
Beauvau, le marquis de Boufflers, Saint-Lambert[48], etc., etc.,
partaient joyeusement pour faire campagne.
[48] Saint-Lambert avait obtenu un brevet de colonel au service
de France; il fit les campagnes de Hanovre (1756-1757), comme
attaché à l'état-major de l'armée de Contades. Il ne se distingua
pas particulièrement et renonça à l'état militaire.
Il n'eut d'autre ressource pour se consoler que le culte des lettres
et l'amitié de ses amis.
Tressan, depuis de longues années, était en relations avec Voltaire et
ils échangeaient même des lettres assez fréquentes. Le séjour du comte
en Lorraine et ses relations avec la Cour de Lunéville n'avaient pas
mis un terme à leurs effusions épistolaires, bien au contraire; il
semble même qu'ils aient provoqué chez le philosophe un redoublement
de tendresse. Le gouverneur, du reste, que cette amitié flattait
prodigieusement, ne manquait jamais l'occasion de témoigner à son
illustre ami les égards les plus respectueux.
Aussitôt après les fêtes de Nancy, et dès que le fameux discours
d'inauguration eut été imprimé, l'auteur s'était empressé d'en envoyer
un exemplaire à Voltaire. Ce dernier était alors installé près de
Lausanne, dans un ermitage charmant où il se consolait des déceptions
qu'il avait éprouvées à la Cour de Prusse.
Le philosophe remercie aussitôt son correspondant de cet aimable
envoi et en même temps il se rappelle au souvenir de tous ceux qu'il a
connus à Lunéville, quelques années auparavant.
«A Montrion, près de Lausanne
11 janvier 1756.
«Il me paraît, monsieur, que S. M. P. n'est pas le seul homme
bienfaisant en Lorraine, et que vous savez bien faire comme bien
dire. Mon cœur est aussi pénétré de votre lettre que mon esprit
a été charmé de votre discours. Je prends la liberté d'écrire au
Roi de Pologne, comme vous me le conseillez, et je me sers de
votre nom pour autoriser cette liberté.
«J'ai l'honneur de vous adresser la lettre; mon cœur l'a dictée,
et je me souviendrai toute ma vie que ce bon prince vint me
consoler un quart d'heure dans ma chambre, à la Malgrange, à la
mort de Mme du Châtelet; ses bontés me sont toujours présentes;
j'ose compter sur celles de Mme de Boufflers et de Mme de
Bassompierre.
«Je me flatte que M. de Lucé ne m'a pas oublié; mais c'est à vous
que je dois leur souvenir. Comme il faut toujours espérer,
j'espère que j'aurai la force d'aller à Plombières, puisque Toul
est sur la route. Vous m'avez écrit à mon château de Montrion.
C'est Ragotin qu'on appelle Monseigneur. Je ne suis point homme à
châteaux...
«Voici ma position: j'avais toujours imaginé que les environs du
lac de Genève étaient un lieu très agréable pour un philosophe,
et très sain pour un malade; je tiens le lac par les deux bouts:
j'ai un ermitage fort joli aux portes de Genève, un autre aux
portes de Lausanne; je passe de l'un à l'autre; je vis dans la
tranquillité, l'indépendance et l'aisance, avec une nièce qui a
de l'esprit et des talents et qui a consacré sa vie aux restes de
la mienne.
«Je ne me flatte pas que le gouverneur de Toul vienne jamais
manger des truites de notre lac; mais si jamais il avait cette
fantaisie, nous le recevrions avec transports, nous compterions
ce jour parmi les plus beaux de notre vie...
«Je crois avoir renoncé aux rois, mais non pas à un homme comme
vous. Je m'intéresse à Panpan comme malade et comme ami.»[49]
Nous ne possédons pas la lettre de Voltaire à Stanislas, mais nous
avons la réponse du Roi écrite dans le mauvais français dont le
monarque est coutumier. Cette réponse est fort aimable assurément,
mais le ton est bien changé. Quelle différence avec les tendresses de
1748 et de 1749!
[49] _Souvenirs du comte de Tressan_, par le marquis DE TRESSAN.
Versailles, 1897.
«Lunéville, 27 avril 1756.
«J'ai reçu, monsieur, avec un plaisir sensible votre lettre que
M. le comte de Tressan m'a rendue.
«Je suis charmé de voir que dans votre retraite, qui pourrait
faire croire que vous avez renoncé aux amorces du monde, vous
vous souvenez de ceux qui ne vous oublieront jamais.
«Je ne saurais répondre à ce que vous me dites de plus flatteur
que par vos propres idées. On peut envier en effet aux cantons
que vous habitez la douceur dont ils jouissent par votre
présence, et plaindre ceux qui en sont privés.
«Si vous m'attribuez le désir de rendre mes sujets heureux, soyez
persuadé qu'en vous déclarant celui de cœur, un des plus vifs
plaisirs que je ressens est de vous savoir, partout où vous êtes,
aussi parfaitement content que vous le méritez et aussi
constamment que je suis avec toute estime et considération votre
très affectionné.»
Quelque temps après, Tressan écrit encore au philosophe; il le met au
courant de la vie de la cour, il lui soumet quelques essais poétiques
dont il occupe ses loisirs, entre autres un poème sur Jeanne d'Arc, et
incidemment il lui parle de l'Académie française, objet suprême de ses
désirs.
Voltaire lui répond gaiement:
«Aux Délices, 18 août 1756.
«Vous êtes donc comme messieurs vos parents que j'ai eu l'honneur
de connaître très gourmands, vous en avez été malade. Je suis
pénétré, monsieur, de votre souvenir; je m'intéresse à votre
santé, à vos plaisirs, à votre gloire, à tout ce qui vous touche.
Je prends la liberté de vous ennuyer de tout mon cœur.
«Vous avez vraiment fait une œuvre pie de continuer les
aventures de Jeanne et je serais charmé de voir un si saint
ouvrage de votre façon. Pour moi qui suis dans un état à ne plus
toucher aux pucelles, je serais enchanté qu'un homme aussi fait
pour elles que vous l'êtes daigne faire ce que je ne veux plus
tenter. Tâchez donc de me faire tenir comme vous pourrez cette
honnête besogne, qui adoucira ma cacochyme vieillesse. Je n'ai
pas eu la force d'aller à Plombières, cela n'est bon que pour les
gens qui se portent bien, ou pour les demi-malades.
«J'ai actuellement chez moi M. d'Alembert, votre ami et très
digne de l'être. Je voudrais bien que vous fissiez quelque jour
le même honneur à mes petites _Délices_; vous êtes assez
philosophe pour ne pas dédaigner mon ermitage.
«Je vous crois plus que jamais sur les Anglais, mais je ne peux
comprendre comment ces dogues-là qui, dites-vous, se battirent si
bien à Ettingen, vinrent pourtant à bout de vous battre; il est
vrai que depuis ce temps-là, vous le leur avez bien rendu. Il
faut que chacun ait son tour en ce monde.
«Pour l'Académie françoise ou française et les autres académies,
je ne sais quand ce sera leur tour. Vous ferez toujours bien de
l'honneur à celles dont vous serez. Quelle est la société qui ne
cherchera à posséder celui qui fait le charme de la société?
«Dieu donne longue vie au roi de Pologne! Dieu vous le conserve,
ce bon prince qui passe sa journée à faire du bien et qui, Dieu
merci, n'a que cela à faire! Je vous supplie de me mettre à ses
pieds. Je veux faire mon petit bâtiment chinois à son honneur
dans un petit jardin; je ferai un bois, un petit Chanteheu grand
comme la main et je le lui dédierai[50].
[50] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. XI.
«Mlle Clairon est à Lyon; elle joue comme un ange des Idanie, des
Mérope, des Zaïre, des Alzire. Cependant je ne vais pas la voir. Si je
faisais des voyages, ce serait pour vous, pour avoir la consolation de
rendre mes respects à Mme de Boufflers, et à ceux qui daignent se
souvenir de moi. Vous jugez bien que si je renonce à la Lorraine, je
renonce aussi à Paris, où je pourrais aller comme à Genève, mais qui
n'est pas fait pour un vieux malade planteur de choux.
«Comptez toujours sur les regrets et le bien tendre attachement de
«V.[51]»
[51] _Souvenirs du comte de Tressan._
En 1758, Voltaire est toujours du dernier bien avec son correspondant:
il lui écrit en lui parlant des occupations qui l'accablent:
«Je suis enchaîné d'ailleurs au char de Cérès comme à celui
d'Apollon; je suis maçon, laboureur, vigneron, jardinier. Figurez-vous
que je n'ai pas un moment à moi, et que je ne croirais pas vivre si je
vivais autrement; ce n'est qu'en s'occupant qu'on existe.»
En même temps qu'il lui envoie ses œuvres complètes, imprimées chez
les frères Cramer, il lui parle des divisions déplorables qui ont
éclaté parmi les encyclopédistes, de la scission qui en est résultée,
et dans l'intérêt du parti il le supplie d'user de son influence pour
y mettre un terme.
«13 février 1758.
«Je reçois, monsieur, une réponse à la lettre que j'eus l'honneur
de vous écrire hier; votre bonté m'avait prévenu. Je ne savais
pas que vous eussiez déjà reçu le fatras énorme dont vous voulez
bien charger les tablettes de votre bibliothèque. Il y a là bien
des inutilités, mais si l'on se réduisait à l'utile,
l'encyclopédie même n'aurait pas tant de volumes...
«Voilà le temps où tous les philosophes devraient se réunir. Les
fanatiques et les fripons forment de gros bataillons et les
philosophes dispersés se laissent battre en détail; on les égorge
un à un, et pendant qu'ils sont sous le couteau, ils se
brouillent ensemble et prêtent des armes à l'ennemi commun...
«D'Alembert fait bien de quitter et les autres font lâchement de
continuer. Si vous avez du crédit sur Diderot et consorts, vous
ferez une action de grand général de les engager à se joindre
tous, à marcher serrés, à demander justice, et à ne reprendre
l'ouvrage que quand ils auront obtenu ce qu'on leur doit, justice
et liberté honnête. Il est infâme de travailler à un tel ouvrage
comme on rame aux galères. Il me semble que les exhortations d'un
homme comme vous doivent avoir du poids. C'est à vous de donner
du cœur aux lâches.
«Vous persistez donc dans le goût de la physique. C'est un
amusement pour toute la vie. Vous êtes-vous fait un cabinet
d'histoire naturelle? Si vous avez commencé, vous ne finirez
jamais. Pour moi, j'y ai renoncé et en voici la raison: un jour,
en soufflant mon feu, je me suis mis à songer pourquoi du bois
faisait de la flamme; personne ne me l'a pu dire et j'ai trouvé
qu'il n'y a point d'expérience de physique qui approche de
celle-là.
«J'ai planté des arbres et je veux mourir si je sais comment ils
croissent. Vous avez eu la bonté de faire des enfants et vous ne
savez pas comment.
«Je me le tiens pour dit, je renonce à être scrutateur;
d'ailleurs je ne vois guère que charlatanisme et, excepté les
découvertes de Newton et de deux ou trois autres, tout est
système absurde; l'histoire de Gargantua vaut mieux.
«Ma physique est réduite à planter des pêchers à l'abri du vent
du Nord. C'est encore une belle invention que les poêles dans les
antichambres: j'ai eu des mouches dans mon cabinet tout l'hiver.
Un bon cuisinier est encore un brave physicien: cela est rare à
Lausanne. Plût à Dieu que le mien pût vous servir de grosses
truites et que je fusse assez heureux pour philosopher avec vous
le long de mon beau lac de Lausanne, à Genève.
«Recevez les tendres respects du vieux Suisse.
«V.»
Quelques mois plus tard Voltaire revient encore sur le sujet de
l'Encyclopédie qui le passionne:
«Aux Délices, 22 mars 1758.
«Mon adorable gouverneur, je suis toujours très fâché que les
auteurs de l'Encyclopédie n'aient pas formé une société de
frères; qu'ils ne se soient pas rendus libres; qu'ils travaillent
comme on rame aux galères; qu'un livre qui doit être
l'instruction des hommes devienne un ramas de déclamations
puériles qui tient la moitié des volumes; tout cela fait saigner
le cœur; mais depuis cinquante ans, c'est le sort de la France
d'avoir des livres où il y a de bonnes choses et pas un bon
livre.»
Puis il invite Tressan à le venir voir dans sa petite mais ravissante
retraite:
«Si vous vous mettez à voyager autour de votre province, mon cher
gouverneur, tâchez de prendre le temps où nous jouons des
comédies à Lausanne. Nous vous en donnerons de nouvelles.
«Vous vous imaginez donc que j'ai un château près de Lausanne;
vous me faites trop d'honneur? J'ai une maison commode et bien
bâtie dans un faubourg, elle sera château quand vous y serez. Je
fais actuellement le métier de jardinier dans ma petite retraite
des Délices qui serait encore plus _délices_ si on avait le
bonheur de vous y posséder.
«Conservez vos bontés au Suisse.
«V.»
En juin, nouvelle lettre du solitaire et non des moins aimables.
«7 juin 1758.
«M. de Florian, mon très cher gouverneur, ne sera pas assurément
le seul qui vous écrira du petit ermitage des Délices. C'est un
plaisir dont j'aurai aussi ma part. Il y a bien longtemps que je
n'ai joui de cette consolation: ma déplorable santé rend ma main
aussi paresseuse que mon cœur est actif, et puis on a tant de
choses à dire qu'on ne dit rien...
«Comme cette lettre passera par la France, c'est encore une
raison pour ne rien dire. Quand je lis les lettres de Cicéron et
que je vois avec quelle liberté il s'explique au milieu des
guerres civiles et sous la domination de César, je conclus qu'on
disait plus librement sa pensée du temps des Romains que du temps
des Postes. Cette belle facilité d'écrire d'un bout de l'Europe
à l'autre traîne avec elle un inconvénient assez triste, c'est
qu'on ne reçoit pas un mot de vérité pour son argent. Ce n'est
que quand les lettres passent par le territoire de nos bons
Suisses qu'on peut ouvrir son cœur.
«N'aurai-je jamais le bonheur de m'entretenir avec vous?
N'irai-je jamais à Plombières? Pourquoi Tronchin ne
m'ordonne-t-il pas les eaux? Pourquoi ma retraite est-elle si
loin de votre gouvernement quand mon cœur en est si près?...»
Le projet de revenir en Lorraine et de reparaître à cette cour de
Lunéville, dont il avait été autrefois l'idole, hantait toujours
Voltaire. Depuis ses mésaventures avec Frédéric et le refus très net
qu'il s'était attiré de Mme de Pompadour lorsqu'il avait voulu rentrer
à Paris, le philosophe n'avait jamais complètement abandonné l'espoir
de retrouver un asile auprès de Stanislas.
Certes, à l'entendre, il était le plus heureux des hommes dans ses
douces retraites librement choisies sur les rives du Léman, mais
Montrion, les Délices n'étaient que des abris précaires, et il le
savait bien. Combien de temps l'y laisserait-on en repos? Combien de
temps ces pasteurs, aussi intolérants en vérité que les jésuites,
supporteraient-ils sa présence?
S'il habitait la Lorraine, au contraire, c'était vivre sous la
protection de Stanislas, c'était le repos assuré, la sécurité
certaine. N'en avait-il pas fait déjà l'heureuse expérience? C'était
par-dessus tout s'ouvrir une porte pour rentrer en France, objet de
ses plus ardents désirs.
Après avoir assez timidement tâté le terrain à plusieurs reprises,
sans succès du reste comme nous l'avons vu, le philosophe se décida en
1758 à faire une démarche officielle auprès de Stanislas, mais sans
aborder de front la question qui lui tenait au cœur. Il écrivit fort
habilement au monarque, qu'il avait 500.000 francs à placer et que son
rêve le plus cher était d'acheter une terre en Lorraine pour mourir
dans le voisinage de «son Marc-Aurèle».
Malgré de précédents et cruels déboires, il ne craignait pas de
mendier encore une fois l'appui du Père de Menoux, en jouant la
comédie de la religion et en lui disant toute l'horreur qu'il
éprouvait à la pensée qu'il pourrait mourir en terre huguenote: «Mon
âge et les sentiments de religion qui n'abandonnent jamais un homme
élevé chez vous, lui écrivait-il hypocritement, me persuadent que je
ne dois pas mourir sur les bords du lac de Genève.»
Le projet de Voltaire était des plus sérieux; il avait même commencé
des pourparlers de plusieurs côtés. On lui offrait deux terres en
Lorraine, l'une celle de Fontenoy, l'autre celle de Craon; il ne
savait trop pour laquelle se décider. A ce moment même il reçut une
lettre de son ancien rival Saint-Lambert qui résidait alors à
Commercy, auprès de Stanislas. Quelle meilleure occasion pour le
philosophe de se renseigner sur les terres qu'on lui propose et en
même temps d'être fixé sur les intentions de la Cour?
Voltaire se trouvait en séjour chez l'Électeur palatin; c'est de là
qu'il écrit à Saint-Lambert:
«9 juillet 1758.
«Mon cher Tibulle, votre lettre a ragaillardi le vieux Lucrèce.
«Je suis pénétré des bontés de Mme de Boufflers et je voudrais
l'en venir remercier. Je suis depuis quelques jours chez
l'Électeur palatin; j'ai fait cent quarante lieues pour lui dire
que je lui suis obligé. J'en ferais davantage pour votre Cour,
pour Mme de Boufflers et pour vous.
«J'ai toute ma famille dans un de mes ermitages nommé _les
Délices_, auprès de Genève; je suis devenu jardinier, vigneron et
laboureur. Il faut que je fasse en petit ce que le roi de Pologne
fait en grand, que je plante, déplante, et bâtisse des nids à
rats, quand il rêve des palais.
«Je déteste les villes, je ne puis vivre qu'à la campagne, et,
étant vieux et malingre, je ne puis vivre que chez moi: il est
fort insolent d'avoir deux chez moi et d'en vouloir un troisième,
mais ce troisième m'approcherait de vous. J'ai très bonne
compagnie à Lausanne et à Genève, mais vous êtes meilleure
compagnie. Mes _Délices_ n'ont que soixante arpents, coûtent fort
cher et ne me rapportent rien du tout: c'est d'ailleurs terre
hérétique, dans laquelle je me damne visiblement et j'ai voulu
me sauver avec la protection du roi de Pologne. Fontenoy m'a paru
tout propre à faire mon salut, attendu qu'il me rapporte 10,000
livres de rente et que j'enrage d'avoir des terres qui ne me
rapportent rien. Craon est un beau nom; Fontenoy aussi à cause de
la bataille. Craon n'est-il pas une maison de plaisance, et puis
c'est tout? Il n'y a rien là à cultiver, à labourer et à planter.
«J'ai une nièce qui joue _Mérope_ et _Alzire_ à merveille, toute
grosse et courte qu'elle est, et qui, malgré le droit des gens de
Puffendorf et de Grotius, a été traînée dans les boues à
Francfort-sur-Mein, en prison au nom de Sa gracieuse Majesté le
Roi de Prusse; et comme ce monarque ne fait rien pour elle, du
moins jusqu'à présent, je me crois obligé en conscience de lui
laisser une bonne terre, un bon fonds, un bien assuré. Voilà ce
qui m'a fait penser à Fontenoy. Il n'y a plus qu'une petite
difficulté, c'est de savoir si on vend cette terre.
«Quoi qu'il en soit, la tête me tourne de l'envie de vous revoir.
Ma reconnaissance à Mme de Boufflers.
«Si vous voyez l'évêque de Toul, dites-lui que le bruit de ses
sermons est venu jusque dans le pays de Calvin et que ce bruit-là
m'a converti tout net.
«Avez-vous à Commercy M. de Tressan? C'est bien le meilleur et le
plus aimable esprit qui soit en France. Et M. Devau, jadis
Panpan? est-il aussi à Commercy? Conservez-moi un peu d'amitié.
Comment va votre machine, jadis si frêle? Je suis un squelette
de soixante-quatre ans, mais avec des sentiments vifs tels que
vous les inspirez.»
Nous ne possédons pas la réponse de Saint-Lambert; il est probable
qu'elle ne fut pas favorable et que Stanislas, qui ne voulait se créer
de difficultés ni avec son gendre ni avec le Père de Menoux, montra
peu d'empressement à recevoir son ancien ami. Toujours est-il que
Voltaire renonça à son projet et qu'il se résigna à vivre «en terre
hérétique».
«Les Délices.
«J'aurais voulu m'enterrer en Lorraine, puisque vous y êtes,
écrivait le philosophe à Tressan, et y arriver comme Triptolème
avec le semoir de Mme de Château-Vieux; il m'a paru que je ferais
mieux de rester où je suis. J'ai combattu les sentiments de mon
cœur, mais quand on jouit de la liberté, il ne faut pas hasarder
de la perdre. J'ai augmenté cette liberté avec mes petits
domaines. J'ai acheté le comté de Tournay, pays charmant qui est
entre Genève et la France, et qui ne paye rien au roi, et qui ne
doit rien à Genève. J'ai trouvé le secret que j'ai toujours
cherché d'être indépendant, il n'y a rien au-dessus du plaisir de
vivre avec vous.
«Mettez-moi, je vous prie, aux pieds du roi de Pologne; il fait
du bien aux hommes tant qu'il peut. Le roi de Prusse fait plus de
mal au genre humain; il me mandait l'autre jour que j'étais plus
heureux que lui; vraiment je le crois bien, mais vous manquez à
mon bonheur.
«Mille tendres respects.
«V.»[52]
[52] _Souvenirs du comte de Tressan._
A force de chercher et de s'ingénier cependant, le philosophe finit
par découvrir un territoire neutre, le pays de Gex, où il se
trouverait relativement à l'abri aussi bien des jésuites que des
pasteurs. Il s'empressa d'y acheter la terre de Ferney, où il résida
jusqu'à sa mort dans une tranquillité relative.