1755
Incendie du château de Lunéville.--Inauguration de la Place
Royale et de la statue de Louis XV.--Discours de Tressan.--Le
_Cercle_ de Palissot.
On se rappelle qu'en 1744 un violent incendie avait détruit toute une
aile du château de Lunéville et en particulier les appartements du
chancelier de la Galaizière. Semblable accident survint au début de
l'année 1755 et la famille du chancelier faillit encore en être la
victime.
Le 6 février, à trois heures du matin, les habitants du château furent
réveillés par ce cri sinistre: au feu! au feu! Toute l'aile droite des
bâtiments était en flammes. Il fut impossible de rien sauver et l'on
dut se borner à préserver le principal corps de logis. Le froid, qui
était excessif, rendait les secours fort difficiles et ajoutait encore
à l'horreur du sinistre. Presque tous les habitants durent s'échapper
par des échelles, sans même avoir eu le temps de se vêtir. Mme de la
Galaizière, le comte de Lucé, le marquis de Ménessaire, M. de Bercheny
et toute sa famille s'enfuirent en chemise, ce qui, vu la rigueur de
la température, ne laissait pas d'être assez dangereux. Une
chanoinesse de Remiremont ne dut son salut qu'à un sergent des gardes
qui, au risque de la vie, vint l'enlever au milieu des flammes. Pour
comble de disgrâce, tous les effets des hôtes du Roi furent brûlés, ou
volés par cette lie de la population que les catastrophes ne manquent
jamais d'attirer[37].
[37] En 1759, un nouvel incendie éclata. Le feu prit à six heures
du soir dans la cuisine du maréchal de Bercheny et on eut encore
toutes les peines du monde à éviter un désastre.
M. de la Galaizière, aidé par les gardes de service, put sauver ses
papiers les plus précieux.
Cette année, qui commençait sous d'aussi fâcheux auspices, allait voir
l'achèvement d'une des œuvres les plus belles et les plus glorieuses
du règne de Stanislas. C'est, en effet, au courant de l'année 1755 que
fut terminée cette fameuse place Royale, qui aujourd'hui encore fait
notre admiration.
L'origine de ce merveilleux monument est assez singulière. En décembre
1751, Héré, cet apprenti maçon dont Stanislas avait su deviner le
génie et dont il avait fait son architecte préféré, assistait un soir
au coucher du Roi. Tout à coup le monarque a une inspiration subite;
il demande un crayon, du papier, il expose un projet qui vient de
germer dans sa cervelle. Héré discute, approuve, blâme; bref, après
une heure de discussion, le roi et son architecte se trouvaient
d'accord et le plan général de la place Royale était arrêté et décidé.
Stanislas, impatient, déclara que les travaux commenceraient dès le
lendemain. Le jour suivant, en effet, vingt ouvriers étaient à
l'œuvre.
Dès le 18 mars 1752, le duc Ossolinski posa solennellement la première
pierre de la place, avec une inscription gravée sur une lame d'airain.
Mais ce projet grandiose n'était pas encore suffisant aux yeux de
Stanislas; désireux d'émerveiller ses contemporains, il imagina
d'élever une statue à son gendre. Il écrivait naïvement: «J'ai résolu
une chose dont il n'y a pas eu d'exemple jusqu'à moi; aucun Roi n'a
érigé une statue à un Roi vivant, ni un beau-père à son gendre!» Il
fut décidé que cette statue s'élèverait au milieu de la place Royale,
dont elle deviendrait le plus bel ornement.
Un arrêt du conseil des finances du 24 mars déclara que le Roi «ayant
résolu de former une place publique dans sa bonne ville de Nancy et
d'y ériger la statue du Roi Très Chrétien, son gendre, pour servir de
monument éternel de sa tendre affection envers Sa Majesté, ce qui
contribuera en outre de plus en plus à l'embellissement de la dite
ville et à la commodité de ses habitants», il ordonne que la porte
Royale servant de passage de la ville vieille à la ville neuve sera
démolie et qu'il en sera ouvert une autre pour le même usage «au point
milieu».
Louis XV, par la déclaration de Versailles du 8 juin 1752, enregistrée
en la chambre des comptes de Paris le 14 juillet suivant, agréa et
confirma les dispositions de Stanislas. «Nous nous sommes, dit-il,
déterminé d'autant plus volontiers à concourir à ce qu'Elle désire,
que le succès de son projet tend à notre gloire, à l'embellissement de
l'une des plus belles villes, qui doit faire partie de notre royaume,
et à affermir l'amour de ses habitants pour leurs souverains.»
On vit donc s'élever, avec une célérité qui répondait à l'impatience
de Stanislas, l'Arc de Triomphe ou Porte-Royale, la place Royale, la
place d'Alliance, la nouvelle rue de la Congrégation, la rue neuve
Sainte-Catherine, la rue l'Évêque, la rue d'Alliance, les portes
Saint-Stanislas et Sainte-Catherine, etc.
En 1755 tout était prêt. Le Roi décida que l'inauguration de la statue
et celle de la place Royale auraient lieu le même jour et avec toute
la pompe imaginable.
Sur le conseil de Mme de Boufflers, qui prenait toujours le plus vif
intérêt à tout ce qui concernait l'Académie, le Roi voulut que la
savante compagnie jouât un rôle important dans la cérémonie et il
demanda à Tressan de prononcer un discours au nom de ses collègues.
Très flatté, le gouverneur de Toul s'empressa d'accepter et il se mit
à l'œuvre. Mais tout n'allait pas se passer sans encombre.
Si Stanislas s'était par hasard imaginé que la concorde et la paix
régneraient toujours parmi les membres de la Société royale, il
connaissait bien mal les gens de lettres et il ne tarda pas à être
cruellement désabusé.
Déjà les tracasseries étaient incessantes et le Roi passait son temps
à calmer les amours-propres irrités. Tressan, d'une part, prétendait
tout diriger et voulait faire dominer l'esprit philosophique; le Père
de Menoux, d'autre part, s'efforçait de s'emparer de l'Académie et de
la diriger dans le sens contraire, c'est-à-dire, dans le sens dévot.
Au commencement de 1755, lorsque la Société se réunit pour élire son
président annuel, grâce aux intrigues du Père de Menoux, elle désigna
l'abbé de Choiseul, primat de Nancy. Tressan, qui s'attendait à être
nommé pour cette année mémorable, écrit aussitôt à Mme de Boufflers
une lettre où le dépit perce à chaque ligne; dans sa colère, il offre
de renoncer à ses droits et d'abandonner à M. de Choiseul le soin de
prononcer le fameux discours.
«Toul, samedi.
«M. de Pallas, madame, m'a dit que Sa Majesté avait fait dire à
la Société d'élire M. le Primat pour directeur et Sa Majesté ne
pouvait faire un meilleur choix. M. le Primat a déjà présidé une
année avec toute la dignité possible.
«Au reste, madame, je vous supplie de faire agréer de Sa Majesté
que je défère à M. le Primat le discours que Sa Majesté m'avait
chargé de faire pour le jour de la dédicace de la statue et de la
place. Quelque honneur que me fît une pareille commission, je
manquerais essentiellement à M. le Primat, si je ne lui offrais
de s'en charger comme Président de la Société et je ne puis
l'accepter qu'autant qu'il me la remettra de lui-même.
«Je serais très fâché qu'on pût me reprocher d'avoir violé par
vanité les lois des Académies; je les remplirai toutes, mais je
remplirai aussi ce que je me dois à moi-même vis-à-vis de ceux
dont je connais les sentiments, et je ne me compromettrai jamais
à me trouver en sous-ordre avec des gens qui, de toutes façons,
sont faits pour l'être toujours avec moi. J'espère que le Roi
aura assez de bonté et de justice, pour ne pas exiger de moi de
me voir présidé par M. d'Hequerty, et de donner ce ridicule
spectacle aux gens qui pensent au moins cinq ou six fois par
jour.
«M. de Solignac ressemble au statuaire de la fable, il a fait un
dieu de son bloc de marbre, il peut aussi lui faire prononcer ses
oracles, et en effet M. de Solignac a beaucoup de choses des
anciens prêtres, qui les dictaient et les débitaient au vulgaire;
pour moi qui, depuis un an, ai eu tout le loisir de connaître les
détours obscurs du sanctuaire qu'il a préparé à son idole, j'aime
mieux rester dans mon cabinet que de les habiter.»
Prévenu par Mme de Boufflers des susceptibilités du gouverneur, le Roi
s'empressa de lui écrire pour le calmer et en même temps il lui
confirmait aimablement la mission dont il l'avait chargé. «J'espère
que vous n'oubliez pas ce que vous devez dire à l'érection de la
statue, lui écrivait-il. Je compte beaucoup sur l'honneur que vous me
ferez à la fête que je prépare.»
Donc Tressan, apaisé, se remet à l'œuvre. Un de ses plus chers désirs
était d'arriver à l'Académie française. Qui sait si ce bienheureux
discours n'allait pas lui faire obtenir le fauteuil tant convoité?
Aussi le veut-il excellent, parfait; il mande à Panpan ses espérances
et ses inquiétudes.
«Toul, lundi.
«J'ai beaucoup changé à mon discours; sans l'allonger, les
liaisons sont plus exactes, l'intérêt bien plus vif vers la fin.
Je voudrais bien vous le lire, et j'espère que peu de processions
pourraient vous attendrir davantage. Je suis désolé, mon cher et
adorable ami, de ne pouvoir partager les soins de ceux qui vous
tiennent compagnie, et de ne pouvoir vous consulter sur ce petit
morceau qui m'inquiète.
«Mes amis de Paris m'ont averti qu'on me guettait, que l'Académie
française était en éveil sur le succès de ce discours, et la
seule démarche que je veuille faire auprès de cette compagnie est
de tâcher de rendre ce discours digne d'approbation. Le diable,
c'est que l'à-propos de Nancy sera froid et perdu pour Paris. Qui
sont ceux qui veulent, en lisant un ouvrage, se prêter aux
circonstances et entrer dans tous les égards que l'auteur a eu à
ménager? C'est un f.... métier que d'écrire et de parler sur la
tribune. C'en est un bien plus doux de rire, de bavarder, et de
faire des flonflons avec des amis tels que vous.»
Toute la Lorraine ne songeait qu'aux fêtes qui se préparaient.
Au mois d'avril, le célèbre chanteur Jelyotte traversa Lunéville et
son arrivée vint changer un peu le cours des préoccupations qui
absorbaient les habitants. Jelyotte était la coqueluche des Parisiens
et surtout des Parisiennes; il jouissait dans la capitale d'une vogue
inouïe, ses bonnes fortunes ne se comptaient plus. «On tressaillait de
joie dès qu'il paraissait sur la scène, dit Marmontel, on l'écoutait
avec l'ivresse du plaisir,... les jeunes femmes en étaient folles: on
les voyait à demi-corps, élancées hors de leurs loges, donner en
spectacle elles-mêmes l'excès de leur émotion et plus d'une, des plus
jolies, voulait bien la lui témoigner...»
Jelyotte fut accueilli à la cour de Stanislas avec enthousiasme. Il y
fut «fêté, caressé, admiré» par tous. Il chanta plusieurs fois à la
cour, chez Mme de Boufflers, chez Mme de Talmont, chez M. de la
Galaizière.
La veille de son départ, et pour le remercier du plaisir qu'il lui
avait causé, le roi lui remit une tabatière en or, ornée de son
portrait.
De Lunéville, Jelyotte se rendit à Nancy, où il s'arrêta une journée à
la demande du Père de Menoux. Mme de Talmont et Mme de Boufflers
avaient accompagné le comédien, dans l'espoir de l'entendre une fois
encore. Elles furent récompensées de leur zèle. Jelyotte consentit à
chanter à la _Mission_. Tout Nancy et les environs se pressaient sous
les fenêtres du couvent, ne se lassant pas d'entendre cette admirable
voix et la foule enthousiaste couvraient d'applaudissements
frénétiques le célèbre chanteur.
En avril 1755, les travaux de la place Royale étaient à peu près
terminés; on finissait l'arc de triomphe et on se disposait à poser
les bois de l'hôtel du gouvernement; Joly achevait la salle de
comédie; Girardet peignait à fresques celle de l'hôtel de ville; Jean
Lamour avait posé la grille près de la Comédie, et on commençait le
pavé de la place Royale.
Il était grand temps de s'occuper de la statue. On voulut la fondre
dans la nuit du lundi 12 au mardi 13 mai; malheureusement, vers les
neuf heures du soir, le fourneau «souffla par la mauvaise qualité des
briques du creuset qui se vitrifièrent et se mêlèrent au bronze», mais
on s'aperçut à temps de l'accident et le moule ne fut pas atteint.
Il fallut recommencer l'opération; cette fois, elle réussit à
merveille. La statue fut coulée à Lunéville le 15 juillet, à sept
heures du soir, en trois minutes, dans le jardin du sculpteur Guibal.
Le roi de Pologne, qui était à Commercy, apprit cette nouvelle le
lendemain matin avec un «plaisir incroyable» et le soir il fit tirer
un feu d'artifice en signe de réjouissance.
Stanislas, très désireux de hâter la cérémonie, souhaitait que le
bronze fût en place pour la fin d'août, mais des retards imprévus
survinrent et l'inauguration dut être remise au mois de novembre.
Enfin, tout paraissant prêt pour la cérémonie, le prince en fixa la
date au 26 novembre.
Cette date ne plaisait pas à Tressan, qui écrivait à son ami Panpan:
«Je suis désolé que le Roi persiste à donner sa fête le 26; elle
ressemblera un peu aux fêtes de Tentules où l'on immolait tant de
victimes humaines; nous le serons tous par le froid et la boue, et les
dames se plaindront que la seule ér...... qu'il y ait dans Nancy soit
celle de la statue.»
Stanislas, dans son ravissement, s'occupa lui-même des moindres
détails de la fête; le programme est tout entier de sa main[38].
[38] «Avec l'aide de Dieu,
«Ma résolution étant prise de dresser la statue le 26 novembre,
voici le réglement qui doit être observé ce jour-là:
«Je me rendrois à huit heures du matin pour entendre la grande
messe et un sermon. A neuf heures, après le service, je me
rendrois à l'hostel de ville, où je dois trouver l'académie, M.
Tressan portant la parolle.
«A dix heures un héros à cheval ayant déjà devant lui six
trompettes avec le tymballier faira le tour de la place en
annonçant le jour destiné à l'élévation de la statue.
«A onze heures, on découvrira la statue au bruit du canon et toute
la garnison rangée dans le milieu de la carrière faisant trois
salves de la mousqueterie.
«A midy on donnera le repas selon l'arrangement partyculier et
bien réglé pour éviter toute confusion.
«A deux heures après midy des fenestres de chacque pavillon de la
place, on jettera de l'argent au peuple.
«A quatre heures, on ira à la Comédie et au concert.
«A huyt heures aprez que l'illumination sera allumé on ira à
l'intendance pour voir le feu d'artyfice.
«Au retour on commencera le bal qui terminera la feste.»
Dans la journée du 15 novembre, la statue fut placée sur un chariot
fait exprès et amenée vers le soir devant le corps de garde du château
de Lunéville. Le 16, à huit heures et demie du matin, elle partit pour
Nancy, traînée par trente-deux chevaux et accompagnée de deux brigades
des gardes du corps; elle arriva à huit heures du soir devant la porte
Saint-Georges. Le lendemain 17 elle fut introduite dans la ville et
amenée sur la grande place, où se trouvait un détachement de la
garnison pour la recevoir. A peine arrivée, les troupes formèrent le
carré et elles ne laissèrent plus pénétrer que les ouvriers. Le 18 à
midi, la statue était dressée sur son piédestal; elle fut aussitôt
recouverte d'un voile pour en dérober la vue à la curiosité du public.
Le 21, Stanislas quittait Lunéville, suivi de toute la Cour, et il
venait s'installer à la Malgrange, afin de pouvoir surveiller plus
aisément les derniers préparatifs de la cérémonie.
Mais les décisions royales soulevèrent des difficultés que le monarque
n'avait pas prévues et qui lui causèrent bien du souci. Tout d'abord
un conflit s'éleva entre l'archevêque de Besançon, grand aumônier, et
l'évêque de Toul; tous deux avaient la prétention de célébrer la messe
à laquelle le prince devait assister. Stanislas chercha à les
concilier, mais les prélats n'en furent que plus acharnés à défendre
ce qu'ils considéraient comme leurs droits et leurs prérogatives. La
dispute prit de telles proportions que le Roi, puisque sa présence
était la pierre d'achoppement, déclara qu'il n'assisterait ni à l'une
ni à l'autre des cérémonies annoncées.
Dans l'espoir d'apaiser la querelle, un esprit ingénieux proposa une
combinaison, qui pouvait tout arranger: c'est que le Roi, au lieu
d'une messe, en entendît deux. Cette solution plut à Stanislas, qui
s'y arrêta. On voit en effet, par les comptes rendus officiels, qu'il
assista le 26 à la messe de Bon-Secours, célébrée par le grand
aumônier, et ensuite à celle de Saint-Roch, dite par l'évêque de Toul.
Le monarque entra à Nancy à deux heures après-midi: une partie du
régiment du Roi faisait la haie depuis la porte Saint-Nicolas; l'autre
partie était sur la place Royale. Sa Majesté Polonaise, en arrivant à
l'Hôtel de Ville, que gardait un détachement des gardes lorraines, fut
complimentée par M. Thibault à la tête des magistrats. Stanislas
s'étant ensuite placé sur le balcon du grand salon, le héraut d'armes
partit de l'Arc de triomphe, précédé par les trompettes et les
timbales; il fit le tour de la place et, s'arrêtant devant chaque
pavillon, il répéta à haute voix cette proclamation: «Messieurs, c'est
aujourd'hui que le Roi fait la dédicace du monument que Sa Majesté a
fait ériger comme un gage de son amour pour le Roi son gendre. Vive le
Roi!»
Le reste de la cérémonie se déroula scrupuleusement suivant le
programme arrêté. Tressan prononça son discours et reçut les
félicitations du Roi et de la Cour. Puis le Père Menoux, qui
n'entendait pas jouer un rôle muet, récita une chanson de
circonstance, qui fut également fort goûtée. Aussitôt après on
découvrit la statue, et la population, habilement préparée, poussa de
longues acclamations[39].
[39] Cette statue fut renversée et détruite par les Marseillais,
à leur passage en 1792.
Un incident futile faillit amener une terreur panique et transformer
ce jour de fête en un jour de deuil. Pendant que le Roi était dans
la grande salle de l'Hôtel de Ville, au premier étage, quelques
morceaux de plâtre se détachèrent d'une corniche du vestibule du
rez-de-chaussée. Un garde du corps, qui s'en aperçut, s'écria que la
salle où se trouvait Sa Majesté allait s'écrouler: la panique fut
terrible. On se précipita sur le Roi pour le sauver, mais l'affluence
de ceux qui se pressaient aux portes était telle qu'il était
impossible d'avancer. Alors le prince de Chimay, capitaine des gardes,
mit l'épée à la main pour faire faire place; les personnes plus
éloignées, voyant des épées en l'air et entendant grand bruit, crurent
qu'on en voulait au Roi et mirent aussi l'épée à la main. Ce n'était
que trouble et confusion; plusieurs personnes, entre autres le marquis
de Lenoncourt et Mlle d'Endreselle, faillirent être précipitées du
haut du grand escalier. On se remit enfin de cette terreur folle et
que rien ne motivait, et la cérémonie s'acheva sans nouvel incident.
A quatre heures, toute la Cour se transporta au théâtre de la ville
pour entendre une comédie nouvelle d'un jeune Lorrain, Palissot de
Montenoy[40]; l'auteur, bien qu'à peine âgé de vingt-cinq ans, était
déjà fort connu et avait l'honneur de faire partie de la Société
royale. La pièce, intitulée _le Cercle_[41], était agréable et gaie;
l'auteur y raillait les travers d'une grande dame bel esprit et les
ridicules des auteurs reçus dans son intimité. J.-J. Rousseau était
très vivement pris à partie et assez clairement désigné pour qu'on ne
pût s'y méprendre.
[40] Palissot de Montenoy, né à Nancy en 1730, donnait dès sa
plus tendre enfance les plus belles espérances. Son père, ancien
conseiller de Léopold, lui fit donner une brillante éducation. A
neuf ans, il composait un poème épique en vers latins; à douze
ans il avait terminé son cours de philosophie; à treize ans il
soutenait une thèse de théologie. On le fit entrer à l'Oratoire,
mais il ne put s'y supporter. A dix-huit ans il était marié, et
il avait déjà composé plusieurs tragédies.
Sa précocité et la réputation qu'elle lui attirait avaient décidé
Stanislas à comprendre Palissot au nombre des membres
correspondants de son académie.
Il mourut à Paris le 15 juin 1814, dans les sentiments de la plus
vive piété.
[41] _Le Cercle_ ou _les Originaux_.--L'auteur mettait en scène
des originaux de toutes sortes; on y voyait figurer des poètes,
un financier, un médecin, de beaux esprits, une femme auteur avec
son entourage, et enfin un philosophe. Les premiers personnages
étaient de fantaisie, mais le philosophe représentait à s'y
méprendre J.-J. Rousseau. L'auteur signalait ironiquement ses
contradictions, ses ridicules, son esprit paradoxal, son amour de
la célébrité et de la singularité.
La comédie eut le plus vif succès et Stanislas personnellement parut y
prendre grand plaisir.
Le soir il y eut bal paré, masqué, ambigu, etc.; Mmes de Boufflers et
de Bassompierre brillèrent par leur grâce et leur animation.
Malheureusement, une petite pluie fine et continue s'étant mise à
tomber, l'on fut dans la nécessité de remettre au lendemain
l'illumination ainsi que le feu d'artifice.
Le 27, par une nuit très noire, l'illumination put enfin avoir lieu et
elle fut des plus brillantes; il n'en fut pas de même du feu
d'artifice tiré sur la place de la Carrière, en face de la nouvelle
Intendance. Les poudres avaient «pris de l'humidité» pendant la nuit
et la plupart des pièces ratèrent, au grand chagrin des badauds.
Comme consolation, les fontaines de la place Royale, au lieu d'eau,
versaient des flots de vin, et les habitants, toujours pratiques, se
précipitaient munis de tous les récipients qu'ils avaient pu trouver
pour recueillir le précieux liquide.
Le 28, Stanislas repartit pour Lunéville.
Si les fêtes avaient réussi au gré de ses désirs, elles ne lui
donnèrent pas cependant des joies sans mélange.
Les discours officiels prononcés en grande pompe par les autorités, et
en particulier par Tressan, les louanges hyperboliques décernées à
Stanislas et à son gendre n'avaient pu faire complète illusion sur les
sentiments de la population et sur le peu de sympathie qu'elle
éprouvait pour le nouveau régime.
Un incident qu'il fut impossible de cacher affligea singulièrement le
monarque.
Le soir même de la cérémonie, pendant que les soldats du régiment du
Roi, attablés sur la place publique, portaient encore des toasts à la
santé de Louis XV, un groupe de vieux Lorrains, débouchant, musique en
tête, de la place du Marché, ne craignirent pas de manifester leurs
sentiments en allant devant un buste de Léopold chanter sur de vieux
airs du pays les louanges du feu duc.
Stanislas, qui croyait s'être attaché ses sujets par ses bienfaits,
fut profondément affecté par cette manifestation inattendue et il ne
put dissimuler à son entourage le chagrin qu'il en éprouvait.
D'autres soucis allaient encore attrister le cœur du bon Roi. Ses
deux sculpteurs favoris, Guibal et Cyfflé, avaient l'un et l'autre
travaillé à la statue et tous deux en revendiquaient la paternité.
Stanislas crut apaiser la querelle et s'en tirer par un bon mot: «La
statue a été faite par Guibal d'un coup de Cyfflé», dit-il, et il fit
graver sur le socle: «_Guibal fecit cooperante Cyfflé._» Mais ce
dernier, furieux de n'être nommé qu'en second, fit gratter la partie
de l'inscription qui le concernait[42].
[42] Guibal mourut peu après et Cyfflé fut nommé sculpteur
ordinaire du roi de Pologne.
Tressan était si satisfait du discours qu'il avait prononcé et si
heureux des félicitations qu'il avait reçues, qu'il voulut faire
répandre dans la capitale ce rare morceau d'éloquence, et l'idée lui
vint en même temps de jouer un bon tour à son ennemi le Père de
Menoux. Le jésuite était parti pour Paris aussitôt après les fêtes.
Quel fut son étonnement de recevoir un jour une énorme caisse
contenant d'innombrables brochures! C'était le récit des fêtes de
Nancy avec le discours de Tressan; l'auteur, assez indiscrètement,
priait le révérend Père de répandre son œuvre à profusion dans les
cercles littéraires et philosophiques.
Le Père de Menoux avait beaucoup d'esprit; loin de se fâcher, il
s'empressa d'accuser réception de l'envoi à son confrère en le
couvrant de louanges et en se moquant de lui très finement:
«Versailles, 30 décembre 1755.
«Mon illustre confrère,
«Je ne crains point que les éloges puissent vous causer le
moindre scrupule; vous êtes dans l'habitude d'en recevoir, et
qui mieux est de le mériter... Que deviendraient les lettres si
dans un siècle où la licence et le mauvais goût, qui en est
inséparable, sont si féconds en productions, il ne nous restait
pas des écrivains accrédités qui mêlent l'honnête aux grâces et à
la correction!...
«L'action du Roi de Pologne est si sublime, si intéressante,
qu'il n'y a presque nul mérite à la mettre dans un beau jour;
vous ferez plus que me pardonner cette remarque, qui semble
diminuer le prix des choses charmantes que vous avez faites à
l'occasion de cette fête, vous m'applaudirez de n'envisager dans
tous les ouvrages auxquels ce jour si célèbre a donné lieu que le
monarque qui y est peint.
«Jugez donc quelles obligations je vous ai de m'avoir fait part
d'un grand nombre d'exemplaires de tous ces écrits.
«J'ai satisfait à l'empressement de bien des personnes de mérite
dans les académies. J'en ai remis à nos journalistes, je les ai
vus, échauffés de zèle et d'admiration, se préparer à publier cet
immortel événement.
«Quel attrait vous me présentez de me faire envisager la
possibilité d'aller passer quelques jours avec vous, d'être plus
rapproché du monarque que nous adorons!
«Ce ne peut être qu'un mouvement d'amitié qui ait pu vous
inspirer. Le bonheur de voir souvent Sa Majesté sera votre
récompense. Ma reconnaissance, cependant, et l'attachement que je
vous ai voués, mon illustre confrère, n'en seront que plus vifs
et plus durables. Je vous ferai part successivement de ce que
m'écriront les personnes de marque à qui j'ai envoyé les ouvrages
dont il s'agit...»
Le Père de Menoux, en persiflant, savait fort bien ce qu'il faisait,
et il n'ignorait pas le cruel déboire qui menaçait son confrère
académique.
Tressan, en récompense du rôle important qu'il avait joué le jour de
la cérémonie, avait reçu du Roi une médaille d'argent. Quelles furent
sa déception et sa colère en apprenant que le Père de Menoux avait
reçu une médaille d'or!
C'est dans le sein de Panpan qu'il épanche sa bile, et dans des termes
d'une bien amusante naïveté:
«Toul, 10 février 1756.
«Je ne peux me refuser au désir de vous envoyer une copie de la
lettre que j'écris aujourd'hui à M. le chancelier. Je vous avoue
que je suis indigné que le Roi ait fait donner une médaille d'or
au Père de Menoux pour sa chanson de Pont-Neuf, et une à M.
l'évêque de Toul pour une bénédiction qu'on ne lui demandait pas.
«Je crois sans vanité que, dans une cour où l'on aurait des
oreilles et quelque goût, le discours que j'ai prononcé valait
bien cette petite marque de distinction.
«Comme je reconnais plus que jamais que c'est une duperie que de
ne pas se plaindre des mauvais procédés, je vais commencer à
ressembler à ce valet de comédie qui dit: «Mon maître ne
m'habille ni ne me paie, mais je lui dis tout ce que je veux, et
je l'aime à la folie.»
«J'espère que le cher Panpan approuvera la tournure de la lettre
dans laquelle j'ai renvoyé la médaille d'argent que j'ai été
assez benêt pour recevoir.»
Tressan, en effet, avait renvoyé au chancelier la médaille d'argent
accompagnée d'une lettre qu'il croyait pleine d'esprit et d'ironie, et
qui nous paraît aussi sotte que suffisante. La voici:
«Monsieur,
«Je compte assez sur l'honneur de votre amitié pour espérer que
vous voudrez bien ordonner qu'il me soit permis de faire un
échange.
«J'ai l'honneur de vous renvoyer, monsieur, la médaille d'argent
que vous m'avez donnée et je vous prie de m'en faire donner
d'autres en bronze pour le prix de celle-là. L'évaluation (à peu
près) sera facile à faire.
«On dit que le Révérend Père de Menoux en a reçu une d'or pour sa
chanson. Mr l'évêque de Toul me montra hier celle que la
bénédiction lui a valu. Je conviens, monsieur, qu'une bénédiction
est impayable, et j'ai ouï dire dans ma jeunesse qu'une bonne
chanson est un ouvrage immortel; je n'oserais donc en concevoir
de la jalousie; mais, monsieur, je désire d'envoyer cette
médaille à plusieurs confrères étrangers qui me la demandent et
qui ont daigné me faire compliment sur mon discours; je voudrais
répondre à leurs désirs. Ordonnez donc cet échange, je vous en
prie. Pourvu qu'il m'en reste une de bronze qui puisse rappeler
un jour à mes enfants les traits chéris du maître auguste que
j'ai le bonheur de servir et que j'ai eu celui de célébrer, cela
me suffit pour fixer dans ma famille l'époque heureuse du plus
beau jour de ma vie.
«J'ai l'honneur...»
Ainsi les fêtes de Nancy, au lieu de la satisfaction qu'il en
attendait, n'avaient guère procuré à Stanislas que des soucis en
soulevant autour de lui mille tracasseries.
Ce n'était pas fini. On se rappelle que le jour de l'inauguration de
la place royale, on avait joué devant le Roi et à la satisfaction
générale une pièce de Palissot intitulée _le Cercle_. Personne ne
s'était avisé alors que cette comédie pût choquer qui que ce soit, ni
que l'auteur se fût rendu coupable d'un crime de lèse-philosophie.
Palissot, flatté du succès qu'il avait obtenu, s'empressa de faire
imprimer son œuvre et d'en envoyer des exemplaires à tout ce qui
portait un nom dans la littérature; les encyclopédistes en particulier
ne furent pas oubliés.
Mais à la lecture du _Cercle_, d'Alembert s'indigne; les plaisanteries
qui ont paru fort innocentes à la scène deviennent à ses yeux
d'abominables sarcasmes, une indécente diatribe contre un philosophe,
et l'un des plus illustres. Or s'attaquer aux philosophes, aux
encyclopédistes, n'était-ce pas un crime irrémissible? A l'appel de
d'Alembert, toute la secte philosophique se lève comme un seul homme.
Chargé de porter la parole, au nom de tous, d'Alembert écrit à Tressan
pour lui demander vengeance, et il réclame impérieusement l'expulsion
du coupable de l'Académie de Nancy.
Tressan était intimement lié avec d'Alembert; il l'avait comme
confrère à l'Académie des sciences, il comptait sur son appui pour
entrer à l'Académie française, où son influence grandissait chaque
jour; il n'avait donc rien à lui refuser. De plus n'était-il pas tenu
d'épouser avec ardeur les querelles de ses amis les encyclopédistes?
Il se chargea donc de rédiger un rapport foudroyant contre l'auteur du
_Cercle_. Comme la flatterie est toujours de saison, il rappelait
l'honneur insigne que J.-J. Rousseau avait reçu lorsqu'un grand roi
avait bien voulu combattre ses opinions: «Cela seul ne suffisait-il
pas pour assurer au philosophe l'immortalité et le rendre sacré à tout
homme respectable?» Quelle folie avait frappé Palissot d'oser
s'attaquer à un homme avec lequel Stanislas avait daigné discuter[43]!
[43] En 1751, J.-J. Rousseau avait publié son fameux discours sur
le tort causé par les lettres et les sciences à la pureté des
mœurs. Ce discours souleva à Paris et dans toute la France un
véritable enthousiasme et il fut couronné par l'Académie de
Dijon. Stanislas, qui ne partageait pas l'opinion du philosophe,
écrivit une réfutation pour prouver que les lettres et les mœurs
pouvaient fort bien s'allier, et il n'en voulait d'autre preuve,
disait-il, que l'exemple même donné par Rousseau.--Le philosophe
riposta, mais de la façon la plus courtoise. «J'avais le bonheur,
dit-il, dans ses _Confessions_, d'avoir à faire à un adversaire,
pour lequel mon cœur plein d'estime pouvait, sans adulation, la
lui témoigner; c'est ce que je fis avec assez de succès, mais
toujours avec dignité. Mes amis, effrayés, croyaient déjà me voir
à la Bastille. Je n'eus pas cette crainte un seul moment et j'eus
raison. Ce bon prince, après avoir vu ma réponse, dit: «J'ai mon
compte, je ne m'y frotte plus.»
Tressan écrivait en même temps à J.-J. Rousseau que le Roi, pour punir
Palissot de son attentat, allait le chasser de son Académie. Mais
Jean-Jacques, qui était déjà en assez mauvais termes avec les
encyclopédistes, se montra médiocrement flatté du soin que l'on
prenait de sa réputation. Il voulut se donner l'attitude d'un sage qui
sait se placer au-dessus de vulgaires attaques; il répondit à Tressan
en prenant la défense de celui qui l'avait persiflé et en sollicitant
sa grâce.
Cependant Palissot avait été informé de ce qui se tramait contre lui
et il s'était empressé de protester auprès du Roi contre l'injuste
interprétation donnée à sa pièce. Il soutenait qu'on ne pouvait le
condamner pour un ouvrage qui, après avoir subi l'épreuve de la
censure, avait été représenté devant le roi de Pologne lui-même et que
ce prince n'avait désapprouvé ni à l'audition ni à la lecture. Il
invoquait enfin le droit du théâtre et s'abritait derrière les
illustres exemples d'Aristophane et de Molière.
Comme, entre temps, Rousseau avait écrit sa lettre généreuse,
Stanislas n'avait plus de raison de se montrer impitoyable et Solignac
put répondre à Palissot que «Sa Majesté était revenue des mauvaises
impressions qu'on lui avait données» et qu'il serait maintenu sur la
liste des académiciens.
Ainsi se termina ce minuscule incident qui avait soulevé tant de
passions et fait verser des flots d'encre.