1756-1758
Séjour de Mme de Boufflers à Versailles.--Mort de Mme de
Graffigny.
Dans le courant de l'année 1757, la cour de Lunéville fut bouleversée
par le départ de Mme de Boufflers pour Versailles. Depuis plusieurs
années l'aimable marquise avait été nommée dame de Mesdames en
survivance, mais elle n'avait pas encore été appelée à exercer sa
charge[53]. En 1757, une vacance s'étant produite, elle fut nommée
dame titulaire, et elle dut se rendre à Versailles pour prendre
possession de ses fonctions. Son absence devait se prolonger assez
longtemps et tous ses amis étaient dans la désolation. Tressan,
toujours amoureux, gémissait sur le sort funeste qui privait la Cour
de toute sa joie, de tout son charme, mais il se consolait en pensant
aux succès qui sûrement attendaient «la dame de ses pensées».
[53] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. XX.
Si les sentiments de Tressan sont restés immuables, son style,
malheureusement pour nous, ne s'est nullement amélioré et il est
resté tout aussi embrouillé, prétentieux et pédant que par le passé.
Quelle différence avec les lettres de Voltaire, étincelantes d'esprit,
de verve et de clarté!
Comme à l'ordinaire, c'est au fidèle Panpan que Tressan confie ses
plaintes et ses espérances:
«A Toul, ce dimanche.
«Cher et aimable confrère, il est donc bien vrai que notre chère
et divine marquise part pour Versailles? Mandez-moi donc le
temps, la semaine, le jour; je veux absolument la voir, causer
avec elle et savoir tout ce qu'elle voudra bien m'apprendre des
détails de son voyage. Il n'y a rien d'elle qui ne me touche et
je ne peux vous exprimer le vif intérêt que je prends à une
réussite dont je suis sûr dès qu'elle paraîtra.
«Qu'elle ne perde rien de ce qu'elle porte à la Cour, c'est tout
ce que je lui demande; ce maintien noble, doux et décent sied
bien à la réputation d'esprit qu'elle s'est établie. Je vois
d'ici M. le Dauphin et Mesdames en faire leur amie, la Reine en
raffoler, et il va bien à sa façon de penser, à ses principes, et
à une raison aussi éclairée que la sienne de se tenir à ces
branches fermes et durables. Les fleurs et les feuilles tombent,
se sèchent et s'envolent. Ce langage oriental est très
intelligible pour quelqu'un qui a le bon esprit de ne pas
préférer la personne du jour à celles de tous les temps...
«Dites bien à Mme la marquise que notre petit ménage est à ses
genoux et que si elle veut l'honorer de sa présence en passant,
Beaucis tuera son vie et le Tressanius son faucon.
«Répondez-moi vite sur le temps de son départ, car vraiment je
vais bien me faire honneur de l'annoncer à mes amis qui méritent
de devenir les siens...
«J'avais bien peur que toutes ces vilaines espèces ne m'eussent
barbouillé auprès du Roi. Le Père de Menoux, avec tout son
esprit, a fait un furieux pas de clerc; il en a assez dit pour se
faire des ennemis immortels et il a la honte de retrancher à
l'impression une bonne partie de ce qu'il a dit. Le Roi a été
peut-être d'abord un peu fâché de mes protestations contre
l'impression, mais avec le temps, il connaîtra qu'elles étaient
décentes dans ma bouche, qu'elles sauvent l'honneur de la
société, et que c'est une bien bonne leçon pour l'avenir.....
«Adieu, cher ami, aimez toujours le Tressanius qui a un trop
tendre attachement pour vous et de trop jolis enfants pour ne le
pas mériter.»
Mme de Boufflers partit donc pour Versailles, ainsi qu'il était
décidé, et à peine arrivée, elle prit son service auprès de Mesdames.
Soit qu'elle fût revenue à l'égard de Tressan à des sentiments moins
farouches, soit que l'absence et l'éloignement lui aient inspiré
quelque pitié, il lui prit un jour fantaisie d'écrire à son adorateur
platonique:
«Paris[54].
«Je suis bien sûre, mon cher Tressanius, qu'en ne vous écrivant
pas, je ne vous en aime que mieux, et je veux me flatter que vous
ne m'en aimez pas moins. Cependant, il y a longtemps que vous ne
me l'avez dit, et cela commence à m'inquiéter. Je vous aime trop
pour ne pas vaincre mes répugnances et changer même de caractère,
s'il le faut, plutôt que de vous laisser douter de moi un moment.
Songez aussi que votre amitié m'est absolument nécessaire, parce
qu'elle entre dans tous les arrangements de ma vie.
[54] _Souvenirs du comte de Tressan._
«Croyez-vous que je n'ai pas encore pu voir Alliot un moment seul? Il
vint avant-hier chez moi pour la première fois, parce qu'il avait été
à Versailles. J'avais des visites qui ne me laissèrent pas la liberté
de lui dire un mot de vos affaires ni des miennes. Je l'ai fort prié
de revenir, il me l'a promis; mais je crains bien de ne le voir qu'en
Lorraine, car je suis obligée d'aller ce soir à Versailles pour
remplacer trois femmes de semaine malades. Vous croyez bien que
j'arriverai le mois prochain, tout le plus tôt que je pourrai, et que
je m'en fais un vrai plaisir.
«En attendant, je vais vous dire les nouvelles d'hier: que la
dépouille de M. le prince de Dombes a été donnée, sauf les Suisses,
que tous les princes demandaient, à M. le comte d'Eu; le gouvernement
du Languedoc à M. le comte d'Eu; et la Guyenne qu'il avait à M. le
maréchal de Richelieu; le commandement de Languedoc à M. de Mirepoix;
l'artillerie réunie au secrétariat de la guerre, et les carabiniers
détruits et réunis à l'infanterie, à ce que l'on croit, car cet
article n'a pas été décidé en même temps que les autres.
«Votre oncle est assez mal à ce que disent les médecins; vous seriez
effrayé de son changement; il a tout l'air d'un homme qui, sans avoir
une maladie dans les formes, ne saurait aller loin.
«Adieu, beau Tressanius; mille compliments à Mme de Tressan et à
Marichou[55].»
[55] Surnom qu'on avait donné à Mlle de Tressan. Le roi de
Pologne, son parrain et Marie Leczinska, sa marraine, l'avaient
appelée Maryczka, ce qui veut dire en polonais «chère petite
Marie». Maryczka se transforma en Maroutzchou, puis en Marichou,
puis par abréviation en Michou. Michou devint plus tard marquise
de Maupeou.
Tressan, ravi d'une tendresse à laquelle il n'est pas habitué, accorde
sa lyre et c'est dans la langue des dieux qu'il répond à l'aimable
marquise:
Charmante nymphe du Madon,
Vous qui sur ces rives sauvages
Apportez les mœurs du Lignon,
Et qui méritez les hommages
D'Adamas et de Céladon,
Pendant votre cruelle absence,
L'infortuné Tressanius
Vouloit de ses amis en us
Ranimer la correspondance,
Mais c'est à vous seule qu'il pense
Dès l'instant qu'il ne vous voit plus.
Que tiens-je d'eux que je compare
Au bonheur de vous écouter?
Ils ne m'apprennent qu'à douter;
Sur leurs pas souvent je m'égare,
Ou me plais à les réfuter;
Près de vous, mon âme enchantée
Jouit du calme le plus doux,
Et ne veut plus avoir d'idée
Qu'elle ne la tienne de vous.
La vîtes-vous jamais rebelle
A votre imagination,
Qui, toujours brillante et nouvelle,
Sait, dans la moindre bagatelle,
Porter la vie et l'action,
Et de la folle fiction
Tirer une beauté réelle?
Non, Églé! mais pour l'éclairer,
Vous la troublâtes trop cette âme:
N'en parlons plus... Sans m'égarer,
Je veux qu'une si douce flamme
Ne serve plus qu'à m'inspirer.
Mais je vous dois quelques nouvelles,
Et ne vous parle que de moi.
Commençons... Hier en désarroi,
Dédaigneuses sans être belles,
Sans chevaliers, sans palefroi,
Vinrent les cousines du roi.
Chacun courut au-devant d'elles,
J'y suivis le...
Ah! qu'il fut grand!... jargon, sourire,
De lui tout sut les amuser;
De l'art de parler sans rien dire
Avec grâce il sut abuser...
Mais... puis-je un seul instant médire,
Puis-je conserver de l'humeur,
Quand je me plais à vous écrire,
Vous à qui je ne voudrais dire
Que ce qui se passe en mon cœur?
Revenez, charmantes princesses,
Effacer ces tristes altesses,
Revenez parer ce séjour?
Beauvau, Bouillon!... noms que l'amour,
Les ans, les François et la gloire
Ont consacrés du même jour
Où l'on commence notre histoire;
Revenez orner notre Cour,
Et faire à la nuit la plus noire
Succéder les feux d'un beau jour.
Telle on voit la naissante aurore,
Avec l'étoile du matin,
Dans l'horizon qu'elle colore
Effacer l'éclat incertain
D'une comète ou d'un phosphore,
Et dans nos vergers faire éclore
La rose, le myrte et le thym[56].
[56] _Souvenirs du comte de Tressan._
Mme de Boufflers profita naturellement de son séjour à Paris pour
aller voir tous ses amis; elle poussa même le zèle jusqu'à rendre
visite à l'ancienne amie de Panpan, à Mme de Graffigny. La vieille
dame n'était pas dans un état d'esprit très bienveillant et la
marquise eut tout lieu de s'en apercevoir. Elle mande à Panpan:
«Paris, 7 janvier 1758.
«J'arrive de chez Mme de Graffigny, que je n'avais pas encore
vue. Elle souffre d'une espèce de clou et des nerfs. Nous avons
parlé de vous. J'ai commencé par lui demander des nouvelles de
votre santé. Elle m'a dit que vous vous portiez à merveille, m'a
parlé assez raisonnablement sur le lait, et puis avec aigreur sur
votre conduite et sur vos lettres.
«La jalousie perçait dans toutes les paroles qu'elle m'adressait;
mais je répondais avec la modération et la douceur qu'inspire le
bonheur. Elle me paraissait si malheureuse de ne plus vous aimer
que je ne cherchais qu'à adoucir la situation, et assurément elle
conviendra un jour qu'on ne saurait triompher plus modestement.
Cependant, il ne faudrait pas que vous lui parliez de tout ceci,
car dans la disposition où elle est, cela me ferait sûrement une
tracasserie...[57]»
[57] _Inédite._ Collection d'autographes de M. G. Maugras.
Peu de temps après la visite de la marquise, Mme de Graffigny,
encouragée par l'éclatant succès de _Cénie_ et poussée aussi par le
besoin de gagner quelque argent, présenta une nouvelle pièce au
théâtre français: _la Fille d' Aristide_. Elle crut faire présent aux
comédiens d'un véritable trésor.
C'est Collé qui fut chargé de lire la pièce; elle fut reçue à
l'unanimité pour être jouée après le retour de Fontainebleau. L'auteur
voulait garder l'incognito, mais Mlle Gaussin reconnut le style et
Mme de Graffigny dut se déclarer.
«Autant qu'on peut juger une pièce de théâtre sur le papier, écrivait
Collé, je parierais que celle-ci aura un grand succès.»
C'était montrer peu de perspicacité. _La Fille d'Aristide_ fut jouée
le 29 avril 1758. La pièce était froide, sans intérêt et ne fit aucun
effet; elle tomba piteusement.
Collé se vengea de s'être si lourdement trompé en écrivant: «J'ai été
d'un aveuglement qui me démontre bien que je n'entends rien aux pièces
de ce genre et qui prouve que, quelque habitude qu'on ait du théâtre,
on ne peut bien juger d'une pièce qu'au théâtre même; le jour et la
nuit ne sont pas plus différents que la lecture et la répétition.»
Voisenon, de son côté, disait: «Mme de Graffigny me lut sa pièce, je
la trouvai mauvaise, elle me trouva méchant. Elle fut jouée, le public
mourut d'ennui et l'auteur... de chagrin.»
C'est effectivement ce qui arriva.
La pauvre femme éprouva de son échec un véritable désespoir.
Naturellement on fut sans pitié pour elle et ses confrères et rivaux
ne lui ménagèrent pas les sarcasmes.
On eut la cruauté de lui envoyer ces vers:
Bonne maman de la gente _Cénie_,
A cinquante ans vous fîtes un poupon;
On applaudit, on le trouva fort bon;
On passe un miracle en la vie,
Mais, d'un effort moins circonspect,
Sept ans après tenter même aventure
Et travailler encor dans le goût grec,
Pardon, maman, si la phrase est trop dure,
Je le dis, sauf votre respect,
C'est de tout point vouloir forcer nature.
Tressan, indigné de la conduite des auteurs, écrivait à Panpan:
«Toul, 3 juin 1758.
«Je suis bien aise que vous soyez rassuré sur la santé de Mme de
Graffigny et qu'elle se porte mieux que sa pièce. Ah! l'horrible
métier que celui d'auteur! On a eu la lâcheté de faire une
épigramme contre l'adorable auteur de _Cénie_, mais l'épigramme
est si plate qu'elle ne donne de ridicule qu'à celui qui l'a
faite.»
L'amour-propre froissé, le dépit agirent si fortement sur Mme de
Graffigny qu'elle tomba malade; ses maux de nerfs, ses vapeurs, toutes
les misères auxquelles elle était sujette augmentèrent sensiblement;
les efforts qu'elle fit pour dissimuler son état ne firent que le
rendre plus précaire. Sa maladie était étrange. De temps en temps,
pendant la conversation, elle s'arrêtait net au milieu d'une phrase et
elle avait un évanouissement de quatre à cinq minutes, puis elle
revenait à elle et reprenait sa phrase au point où elle l'avait
laissée, sans s'être aperçue qu'elle avait perdu connaissance.
Son état s'aggrava assez rapidement et elle succomba, le 12 décembre
1758, âgée de soixante-quatre ans.
Sa dernière pensée fut pour son vieil ami Panpan; elle lui légua tous
ses papiers et, en outre, un coffret auquel était attaché ce billet:
«Cette cassette ne contient que des lettres appartenantes à M. de
Vaux le fils, receveur des finances de Lorraine. Je veux et je
prie mon exécuteur testamentaire de les faire remettre audit M.
de Vaux sans avoir été lues par personne. J'en charge sa probité,
sa conscience et celle de mes héritiers. Telle est ma volonté
expresse.
«A Paris, le 27 mai 1745.
«D'HAPPONCOURT DE GRAFFIGNY[58].»
[58] Pièce autographe dont nous devons la communication à
l'obligeance de M. Noël Charavay.
Il ne nous semble pas qu'après la lecture de cette note, il puisse
rester le moindre doute sur la nature des relations qui avaient existé
autrefois entre Mme de Graffigny et Panpan.
En apprenant que Mme de Graffigny avait légué tous ses papiers au
lecteur de Stanislas, Collé, furieux d'être frustré d'un héritage sur
lequel il comptait, écrivait ces lignes pleines de fiel:
«Elle a laissé ses manuscrits à M. de Vaux. C'est bien le plus sot
homme et l'esprit le plus faux qui soit dans la nature, une vraie
caillette. Mme de Graffigny avait vécu beaucoup avec lui en Lorraine
et il avait été toujours bassement son complaisant, ainsi qu'il l'a
toujours été de toutes les femmes de qualité qui l'ont voulu avoir à
leur suite comme un animal privé. Il est depuis longtemps le
souffre-douleur de la marquise de Boufflers et est chez elle comme
une espèce de valet de chambre bel esprit.»
Pauvre Panpan! être devenu lecteur du Roi de Pologne, académicien de
Nancy, l'intime ami de la marquise de Boufflers, et se voir traité de
«caillette, de complaisant, de valet de chambre bel esprit!»
Heureusement pour lui il ignorait ces injures aussi plates qu'injustes
et que dictait seule une basse jalousie.
Il serait cruel de dire que Mme de Graffigny mourait à propos, et
cependant le mauvais état de ses affaires était tel qu'elle était
menacée de tomber dans la misère noire.
Généreuse comme tous les prodigues, elle avait fait par son testament
de nombreux legs. Elle n'avait oublié qu'une chose, c'est qu'il serait
impossible de les acquitter; on ne put même pas payer les dettes assez
considérables qu'elle laissait derrière elle.
Mme Helvétius était restée intimement liée avec son ancienne
protectrice et sa mort lui causa un réel chagrin. Mue par un sentiment
de piété presque filiale, elle voulut préserver de l'oubli la mémoire
de son amie et elle adressa à Panpan cette lettre touchante:
«Voré, 1758.
«Mon cher Panpan, voulez-vous bien que je pleure avec vous la
perte commune que nous avons faite dans Mme de Graffigny? Vous
avez été dans tous les temps l'ami de son cœur et elle vous en
donne à sa mort une marque bien chère. Elle vous lègue tous ses
écrits, c'est sa volonté expresse qu'ils vous soient tous remis.
Je vous dirai, pour sa gloire et pour notre consolation, que tout
Paris les attend avec la plus vive impatience. Je crois, mon cher
Panpan, que vous aimez trop son nom et sa réputation pour
frustrer l'attente du public. Sans doute, dès qu'on vous les aura
remis, vous travaillerez sans relâche à les rendre dignes de son
juste empressement et à en donner une édition qui soit également
honorable à l'auteur et à l'éditeur: mais ne croyez-vous pas, mon
cher Panpan, qu'il soit nécessaire que vous veniez passer à Paris
au moins un an pour vous mettre en état de la mieux faire par les
secours et les avis des gens de lettres qui chérissaient la
gloire de notre amie commune autant qu'ils chérissaient sa
personne?
«Vous pensez quel intérêt nous y avons tous les deux. Il me
semble que ma douleur augmente mon attachement et que je ne puis
recevoir de consolation qu'autant que je pourrai contribuer à
rendre la mémoire de ma chère maman immortelle! Vous êtes bien en
état, mon cher ami, de me donner cette satisfaction, mais je me
défierais un peu de votre paresse, qui peut-être n'est
occasionnée que par votre mauvaise santé, que je craindrais de
rendre encore plus mauvaise par ce travail. Cependant, si vous
vous sentez la force et le courage de l'entreprendre, je vous
prie très instamment de le faire, par l'intime assurance que j'ai
que vous le ferez mieux que tout autre, inspiré surtout par
l'amitié. Mais il ne faut pas perdre de temps. Il faut profiter
des dispositions présentes du public. Elles sont tout à fait
heureuses, elles peuvent ne pas durer. Rien n'est si léger et si
inconséquent que ce même public, il ne faut pas le laisser
languir, il nous en punirait.
«Partez donc, mon cher Panpan, aussitôt ma lettre reçue. Je crois
cela nécessaire; il s'agit de la gloire de votre plus tendre
amie. Vous devez tout oublier pour elle, l'amitié vous en fait
une loi indispensable.
«Recueillez chemin faisant tout ce que vous trouverez de lettres
d'elle et faites-en un choix. Je vous attends avec la dernière
impatience. J'oubliais de vous dire de ramasser aussi toutes les
anecdotes les plus intéressantes de sa vie; car, à la tête de ses
ouvrages, il faudra, s'il vous plaît, que vous en donniez un
abrégé dans lequel vous aurez soin de développer, avec toute la
force et l'énergie dont vous êtes capable, la grandeur de son
âme, la sensibilité inouïe de son cœur, la pénétration et
l'étendue de son esprit. Vous la connaissez mieux que personne,
ainsi vous êtes plus en fonds pour en faire un portrait digne
d'elle et de vous et de la postérité; attachez-vous surtout à
faire connaître cette douce et sublime philosophie du cœur qui
caractérisait ses mœurs et ses ouvrages.
«Je vous embrasse, mon cher Panpan, de tout mon cœur, et mon
mari aussi[59].»
[59] _Le salon de Mme Helvétius_, par GUILLOIS.
S'absenter pendant un an! quitter Mme de Boufflers, tous ses chers
amis de Lorraine, ses livres, ses fleurs, ses habitudes, ses manies,
et tout cela pour rendre hommage à un souvenir très tendre assurément,
mais si lointain! Vraiment Mme Helvétius en parlait à son aise.
C'est qu'elle était bien loin de se douter de l'état d'âme de Panpan.
La vérité est qu'il avait perdu de vue son amie depuis bien des années
et qu'il ne ressentit sa perte qu'assez faiblement. Non seulement il
ne songea pas un instant à se rendre à Paris, ainsi qu'on l'en priait
si instamment, mais il ne s'occupa pas davantage de préparer une
publication destinée à glorifier les mérites littéraires de Mme de
Graffigny.
L'ingratitude de Panpan envers celle qui avait guidé ses premiers pas
était, en somme, très humaine et très naturelle; on doit cependant la
déplorer. On se rappelle l'entrain endiablé, la verve incomparable des
lettres écrites de Cirey en 1739; toute la correspondance de Mme de
Graffigny, si l'on en peut juger par quelques rares spécimens, était
sur le même ton. En ne recueillant pas ses lettres et en ne les
publiant pas, Panpan nous a privés d'une œuvre charmante qui aurait
classé Mme de Graffigny parmi les meilleurs et les plus spirituels
épistoliers du dix-huitième siècle.