D. O. M.

CI GÎT

TRÈS HAUT ET TRÈS PUISSANT SEIGNEUR

MARC DE BEAUVAU

PRINCE DE CRAON ET DU SAINT-EMPIRE,

GRAND ÉCUYER DE LORRAINE,

GRAND D'ESPAGNE DE PREMIÈRE CLASSE,

CHEVALIER DE LA TOISON D'OR, VICE-ROI DE TOSCANE,

DESCENDANT DES ANCIENS COMTES D'ANJOU

ET ROIS D'ANGLETERRE.

IL NAQUIT EN 1679,

IL ÉPOUSA EN 1704 MARGUERITE,

COMTESSE DE LIGNÉVILLE.

EN 1737 LES TOSCANS FIRENT FRAPPER UNE MÉDAILLE

EN SON HONNEUR.

LE 8 AVRIL 1739 LE ROI LUI DONNA

AINSI QU'A TOUTE SA POSTÉRITÉ,

PAR LETTRES PATENTES ENREGISTRÉES AU PARLEMENT,

LE TITRE DE COUSIN DE SA MAJESTÉ,

COMME RÉCOMPENSE

DE SES LOYAUX ET VALEUREUX SERVICES,

ET EN MÉMOIRE D'ISABEAU DE BAVIÈRE

HUITIÈME AÏEULE DU ROI.

IL MOURUT AU CHATEAU DE CRAON

LE 10 MARS 1754.

Pendant que la vie s'écoulait paisible et douce à la cour de

Lunéville, Voltaire avait éprouvé de singuliers déboires.

La dernière fois qu'il avait donné signe de vie à ses anciens amis, il

se trouvait encore auprès de Frédéric et il racontait complaisamment

les louanges et les honneurs insignes dont son hôte couronné

l'accablait. Depuis, la situation était bien changée. Frédéric et

Voltaire avaient les caractères les moins faits pour s'accorder; ils

s'étaient assez vite heurtés, à l'amour avait succédé la haine, et une

haine d'autant plus violente qu'on s'était davantage aimé. Puis était

arrivée la séparation, le départ, ensuite les accusations basses et

les procédés infâmes. Faut-il rappeler l'arrestation de Voltaire et de

sa nièce à Francfort, le pillage de leurs bagages par les estafiers de

Frédéric, la fureur effroyable du patriarche et ses plaintes à

l'univers entier?

Après cette douloureuse mésaventure, Voltaire passa trois semaines à

Mayence, à sécher ses habits mouillés par le «naufrage», puis le 28

juillet il partit pour Mannheim, chez l'électeur palatin. Le 15 août,

il était à Rastadt et le lendemain à Strasbourg. Il y retrouva une de

ses anciennes interprètes de Lunéville, la belle comtesse de

Lutzelbourg, qui lui fit l'accueil le plus empressé.

La situation de Voltaire est des plus singulières; on sent qu'il

avance à pas comptés, qu'il n'ose pas rentrer en France ou tout au

moins s'éloigner de la frontière, de façon, à la moindre alerte, à

pouvoir échapper à ses persécuteurs: en même temps il tâte le terrain

de tous côtés, il voudrait bien trouver un asile, posséder enfin un

abri où reposer sa tête; cette vie éternellement errante, exposée aux

caprices des hôtes chez lesquels il réside, lui est devenue odieuse;

il a assez de l'hospitalité, même royale.

Il possédait une rente viagère sur un bien du duc de Wurtemberg, à

Harbourg, près de Neuf-Brisach; un instant il pensa à se faire bâtir

un asile sur ce terrain: en même temps il négociait avec Mme de

Lutzelbourg l'achat du château de feu son frère, à _Ober-ker-Ghein_;

il lui promettait même un petit quatrain comme pot-de-vin si elle

réussissait dans sa négociation; d'un autre côté, d'Argental lui

proposait l'acquisition du château de Sainte-Payaie, à quatre lieues

d'Auxerre.

Le 2 octobre, Voltaire quitta Strasbourg pour venir à Colmar, et se

trouver ainsi plus près des domaines du duc de Wurtemberg. A ce moment

le fameux libraire de la Haye, Jean Néaulme, publiait l'_Histoire

universelle_ sous le nom même de Voltaire. Le philosophe a beau

protester que cette histoire n'est pas de lui, qu'on a abusé de son

nom, que la publication est tronquée, falsifiée, etc., personne ne

croit à ses dénégations et le scandale est grand. Effrayé, Voltaire

écrit une lettre attendrissante à Mme de Pompadour pour se disculper;

mais la marquise lui répond séchement que le Roi ne veut pas de lui à

Paris et qu'il ait à en rester éloigné.

Cette dure réplique était aussi menaçante pour le présent que pour

l'avenir, mais comme il ne fallait à aucun prix passer pour un homme

en disgrâce, Voltaire n'hésite pas à écrire à ses innombrables

correspondants que ce sont les bontés de la Cour de Versailles qui lui

ont fait quitter la Prusse, qui l'ont rappelé en France, dont sa

santé seule le tient éloigné.

La réponse de Mme de Pompadour, qu'il crut dictée par les jésuites,

inspira à l'exilé les plus graves inquiétudes. La Compagnie de Jésus

jouissait en Alsace d'une influence considérable. Le philosophe

s'imagina qu'il ne s'y trouvait pas en sûreté. Il lui vint alors une

autre idée qui peut-être allait le tirer d'embarras.

Colmar était près de la Lorraine. N'était-ce pas bien tentant de voir

si, par hasard, on ne l'accueillerait pas avec joie dans ce pays dont

il avait fait les délices quelques années auparavant? Mais à qui

s'adresser?

Il y avait un homme très influent sur l'esprit du Roi et qui avait

toujours fait au philosophe une guerre acharnée, c'était le Père de

Menoux. Si le jésuite avait adouci son opposition et manifestait des

sentiments meilleurs, il n'y avait plus d'obstacle. Voltaire pouvait

hardiment se présenter, il était sûr de trouver à Lunéville un

bienveillant accueil.

Prenant prétexte de difficultés soi-disant soulevées par un jésuite de

Colmar nommé Mérat, Voltaire écrit donc au Père de Menoux pour lui

demander son appui, et en même temps il lui décoche les plus délicates

flatteries ainsi qu'à la Société à laquelle il a l'honneur

d'appartenir.

«Colmar, 17 février 1754.

«Vous ne vous souvenez peut-être plus, mon révérend Père, d'un

homme qui se souviendra de vous toute sa vie. Cette vie est

bientôt finie. J'étais venu à Colmar pour arranger un bien assez

considérable que j'ai dans les environs de cette ville. Il y a

trois mois que je suis dans mon lit.

«Les personnes les plus considérables de la ville m'ont averti

que je n'avais pas à me louer des procédés du Père Mérat, que je

crois envoyé ici par vous. S'il y avait quelqu'un au monde dont

je puisse espérer de la consolation, ce serait d'un de vos Pères

et de vos amis que j'aurais dû l'attendre. Je l'espérais d'autant

plus que vous savez combien j'ai toujours été attaché à votre

société et à votre personne..... Il aurait dû bien plutôt me

venir voir dans ma maladie et exercer envers moi un zèle

charitable.....

«Je suis persuadé que votre prudence et votre esprit de

conciliation préviendront les suites désagréables de cette petite

affaire; le Père Mérat comprendra aisément qu'une bouche chargée

d'annoncer la parole de Dieu ne doit pas être la trompette de la

calomnie... et que des démarches peu mesurées ne pourront

inspirer ici que de l'aversion pour une société respectable, qui

m'est chère, et qui ne devrait point avoir d'ennemis; je vous

supplie de lui écrire.»

Si Voltaire avait eu la naïveté de croire que son long exil avait pu

ramener le jésuite à de meilleurs sentiments, la réponse qu'il en

reçut dut singulièrement le désabuser. Il était impossible de se

moquer de lui de façon plus impertinente:

«Nancy, 23 février 1754.

«Je suis flatté, Monsieur, de l'honneur de votre souvenir.

«L'état de votre santé me touche et m'alarme.

«Ce que vous me mandez du Père Mérat me surprend d'autant plus

que, pendant deux ans que je l'ai vu ici, il s'est toujours

comporté en homme sage et modéré. Depuis qu'il n'est plus de ma

communauté je n'ai plus aucune autorité sur lui. Je vais pourtant

lui écrire..... Peut-être vous a-t-on fait des rapports peu

fidèles.....

«De bonne foi, Monsieur, comment voulez-vous que des gens dévoués

comme nous à la religion se taisent toujours, quand ils entendent

attaquer sans cesse la chose du monde qu'ils envisagent comme la

plus sacrée et la plus salutaire?..... Je me suis toujours étonné

qu'un aussi grand homme que vous, qui a tant d'admirateurs, n'ait

pas encore trouvé un ami; si vous m'aviez cru, vous vous seriez

épargné cette foule de chagrins qui ont troublé la gloire et la

douceur de vos jours.....

«Que ne puis-je vous estimer autant que je vous aime!...»

La réponse du Révérend Père ne laissait à Voltaire aucun doute sur

l'accueil qui l'attendait en Lorraine; il comprit et n'insista pas.

Mais il lui restait à éprouver une dernière amertume. Le Père de

Menoux, non content de l'avoir persiflé, eut encore la cruauté de

publier leur correspondance, «ce qu'ils s'étaient écrit dans le secret

d'un commerce particulier, ce qui doit être une chose sacrée entre

honnêtes gens», s'écrie le philosophe, indigné d'un procédé qui le

couvrait de ridicule.

Bien que cette déconvenue ait décidé Voltaire à renoncer à des projets

qui un instant lui avaient paru réalisables, cependant, comme on ne

sait ce qui peut arriver et que mieux vaut toujours ménager l'avenir,

chaque fois qu'il en trouve l'occasion, il se rappelle au souvenir de

ses anciens amis et il proclame les sentiments très tendres qu'il a

gardés pour eux.

En juillet, il est installé à Plombières, «cet antre pierreux» qu'il

avait juré de ne jamais revoir, et c'est de là qu'il écrit à Panpan:

«Plombières, 19 juillet 1754.

«Mon cher Pan Pan, Mlle de Francinetti vient de mourir subitement

pendant qu'on dansait à deux pas de chez elle, et on n'a pas

cessé de danser? Qui se flatte de laisser un vide dans le monde

et d'être regretté, a tort..... Elle m'avait montré une lettre de

vous dont je vous dois des remerciements; j'ai vu que vous

souhaitiez de revoir votre ancien ami. Vous parliez dans cette

lettre des bontés que Mme de Boufflers et M. de Croix veulent

bien me conserver. Je vous supplie de leur dire combien j'en suis

touché, et à quel point je désirerais leur faire encore ma cour;

mais ma santé désespérée et mes affaires me rappellent à Colmar,

où j'ai quelque bien qu'il faut arranger.

«Adieu, mon ancien; votre belle âme et votre esprit me seront

toujours bien chers, et vous devez toujours me compter parmi vos

vrais amis.»

L'année suivante, le philosophe a enfin trouvé l'asile si

laborieusement cherché, il s'est établi aux _Délices_ près de Genève,

il y goûte un repos bien gagné. C'est là qu'il reçoit une requête de

Panpan. Le lecteur du Roi n'a pas pris son parti de l'échec relatif

des _Engagements indiscrets_; il veut tenter de nouveau la fortune et

faire reprendre sa pièce; comme cette fois il n'a plus confiance en

Mme de Graffigny, il prie Voltaire lui-même de le recommander aux

Comédiens français.

Le philosophe lui répond:

«Aux Délices, 26 juillet 1755.

«Mon très cher Pan Pan, votre souvenir ajoute un nouvel agrément

à la douceur de ma retraite. Je vous prie de remercier de ma part

la très bonne compagnie que vous dites ne m'avoir pas oublié. Si

j'étais d'une assez bonne santé pour voyager encore, je sens que

je ferais bien volontiers un tour en Lorraine. Mais je prendrais

trop mal mon temps lorsque vous en partez.

«Je suis bien loin actuellement de songer à des comédies, mais

faites-moi savoir le titre de la vôtre; j'écrirai un petit mot à

l'aréopage... trop heureux de vous procurer des plaisirs que je

ne peux partager.

«Mille respects, je vous prie, à Mme de Boufflers.

«Je vous embrasse tendrement.

«V.»

Puisque Voltaire a tant de bonne volonté pour son ancien ami, pourquoi

Panpan ne se montrerait-il pas indiscret; deux mois plus tard il écrit

de nouveau au philosophe; cette fois il sollicite ses entrées à la

Comédie, et il obtient encore gain de cause.

«Aux Délices, 18 septembre 1755.

«Je peux, mon cher Pan Pan, vous prêter quelque triste élégie,

quelque épître chagrine; cela convient à un malade; mais pour des

comédies, faites-en, vous qui parlez bien et qui êtes jeune et

gai.

«Voyez si vous vous contenterez d'un billet aux comédiens pour

vous donner votre entrée. Il se peut qu'ils aient cette

complaisance pour moi, et je risquerais volontiers ma requête

pour vous obliger: comme je leur ai donné quelques pièces gratis,

et en dernier lieu des _Magots chinois_, j'ai quelque droit de

leur demander des faveurs, surtout quand ce sera pour un homme

aussi aimable que vous.

«Mille respects, je vous prie, à Mme de Boufflers, et à

quiconque daigne se souvenir de moi à Lunéville.

«V.»

Panpan mit ses projets à exécution, il se rendit à Paris, eut la joie

de retrouver sa vieille amie Mme de Graffigny; il se lança dans la

société littéraire, se lia avec Mlle Quinault, mais, en dépit de

toutes les influences, les Comédiens français se montrèrent

impitoyables, et il revint en Lorraine sans avoir eu la satisfaction

de voir jouer _les Engagements indiscrets_.

Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis · 第 16 / 95 题