XII

Le bruit se répandit tout à coup dans Paris qu'il avait renoncé au

sacerdoce et qu'il allait épouser la fille d'une princesse de l'ancien

régime; dotée par elle, et élevée par une honorable famille de la

Touraine, cette jeune personne était accomplie. Ses parents putatifs

étaient liés avec la maison de la Roche-Jaquelein, qui lui montrait

une grande amitié. Je n'en ai jamais su plus long sur sa naissance. La

duchesse de B*** passait pour sa mère. Elle l'avait eue d'un mariage

secret dans le temps où elle était exilée, comme membre de la famille

royale, en Espagne. La famille qui lui avait donné ou prêté son nom

était digne de ce patronage. Le mariage se fit à Paris. Dès ce jour,

M. de Genoude fut considéré comme un transfuge qui passait des bras

de la Piété dans les bras de l'Amour. Ses premiers amis, tels que le

duc de Rohan et ses fidèles, le répudièrent et se plaignirent d'avoir

été trompés dans leurs espérances. Genoude, pourtant, n'avait trompé

personne; mais, cherchant fortune sur la route du monde, il avait

d'abord été lié avec des groupes d'ecclésiastiques; puis, ayant

rencontré des groupes de royalistes qui lui offraient la naissance, la

fortune et l'amour dans l'union d'une jeune personne inespérée, il

s'était laissé séduire et avait abandonné ses premiers patrons, mais

il avait gardé l'estime de ceux qui étaient plus sensibles à l'amitié

qu'à l'esprit de parti. Il me présenta à sa femme, que je trouvai

charmante. Celle-ci me fit faire connaissance avec la marquise de

L..., qui était la fille aînée de la duchesse de D..., amie de M. de

Chateaubriand. Elle avait épousé le prince de T..., dont elle fut

veuve de très-bonne heure. Le général marquis de L..., ancien

sous-officier de l'armée de Bonaparte, puis colonel des gendarmes de

la garde, fut choisi par elle pour son second mari. Un coup de sabre

qu'il avait reçu en Russie l'avait balafré à la façon d'un héros;

cette éclatante blessure relevait sa mâle beauté. J'avais connu son

frère en 1805; il était mort en 1815 dans le premier combat de la

Vendée essayant de renaître; il commandait l'armée royaliste. Son sang

éteignit la guerre.

Madame la marquise de L... me présenta à la vieille princesse de T...,

sa première belle-mère, pour laquelle elle avait conservé les sentiments

d'une fille. J'y connus les hommes principaux du parti royaliste. Je

restai jusqu'en 1830 respectueusement lié avec la marquise de L...,

une des plus belles et des plus aimables femmes du siècle. À l'époque

de la malheureuse expédition de madame la duchesse de Berri en Vendée,

elle alla combattre avec la princesse. Elle avait emmené une jeune

personne, mademoiselle de Fauveau, célèbre pour son rare talent de

sculpteur, qu'elle continua de perfectionner à Florence. J'étais alors

en Orient, où je passai deux ans séparé de la France. Je lus un jour,

en Syrie, dans les journaux français, que nos troupes s'étaient

emparées de deux femmes errantes qui paraissaient être du parti de la

duchesse de Berri, mais dont on n'avait pu encore découvrir le nom,

qu'elles cachaient avec soin à leurs persécuteurs; que l'une de ces

femmes inconnues portait un poignard attaché à sa jarretière, avec

lequel elle s'était défendue. «Oh! dis-je à mes amis, M. de Parseval,

M. de Capmas et M. de Laroyère, qui m'accompagnaient, quoique nous

soyons si loin des nouvelles de Nantes et de Paris, je puis par hasard

vous dire le nom de ces deux héroïnes: l'une est la marquise de L...,

et celle qui portait un poignard passé dans sa jarretière est

mademoiselle de Fauveau.--Et comment le savez-vous, me répondirent mes

trois amis, puisque nous n'avons depuis trois mois d'autres nouvelles

de France que ces feuilles de journaux dont les auteurs ignorent

eux-mêmes les noms de ces héroïques aventurières?--Voici pourquoi je

le suppose, repris-je avec assurance: quelque temps après la

révolution de Juillet, j'allai, à mon retour d'Angleterre, visiter

l'atelier de mademoiselle de Fauveau, déjà célèbre, et que j'avais

quelque temps auparavant présentée à la marquise de L... sur la

demande de M. de Beauregard, son cousin, un des amis de M. de Genoude.

Ces dames se lièrent intimement. En repassant à Paris, il y a deux

ans, mademoiselle de Fauveau, ardente royaliste, me dit en

plaisantant, en présence de son oncle, qu'elle ne craignait rien des

orléanistes, et qu'elle ne marchait jamais sans précaution contre leur

police et leurs gendarmes. En parlant ainsi, elle releva légèrement le

bord de son tablier de sculpteur et me laissa entrevoir la pointe d'un

poignard dont le manche était passé sous sa jarretière et qui pendait

jusqu'à son cou-de-pied. Nous rîmes de la précaution. Ne trouvez donc

pas étrange que je la reconnaisse à son armure, et qu'en voyant sa

belle compagne anonyme, j'y devine madame la marquise de L... Notre

reconnaissance dans ce désert ne peut leur faire aucun tort en

France.» Les journaux suivants que nous trouvâmes à notre retour de

Balbek, nous apprirent que j'avais eu raison. Voilà comment une

plaisanterie devenait un indice.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 100 / 108 题