Le bruit se répandit tout à coup dans Paris qu'il avait renoncé au
sacerdoce et qu'il allait épouser la fille d'une princesse de l'ancien
régime; dotée par elle, et élevée par une honorable famille de la
Touraine, cette jeune personne était accomplie. Ses parents putatifs
étaient liés avec la maison de la Roche-Jaquelein, qui lui montrait
une grande amitié. Je n'en ai jamais su plus long sur sa naissance. La
duchesse de B*** passait pour sa mère. Elle l'avait eue d'un mariage
secret dans le temps où elle était exilée, comme membre de la famille
royale, en Espagne. La famille qui lui avait donné ou prêté son nom
était digne de ce patronage. Le mariage se fit à Paris. Dès ce jour,
M. de Genoude fut considéré comme un transfuge qui passait des bras
de la Piété dans les bras de l'Amour. Ses premiers amis, tels que le
duc de Rohan et ses fidèles, le répudièrent et se plaignirent d'avoir
été trompés dans leurs espérances. Genoude, pourtant, n'avait trompé
personne; mais, cherchant fortune sur la route du monde, il avait
d'abord été lié avec des groupes d'ecclésiastiques; puis, ayant
rencontré des groupes de royalistes qui lui offraient la naissance, la
fortune et l'amour dans l'union d'une jeune personne inespérée, il
s'était laissé séduire et avait abandonné ses premiers patrons, mais
il avait gardé l'estime de ceux qui étaient plus sensibles à l'amitié
qu'à l'esprit de parti. Il me présenta à sa femme, que je trouvai
charmante. Celle-ci me fit faire connaissance avec la marquise de
L..., qui était la fille aînée de la duchesse de D..., amie de M. de
Chateaubriand. Elle avait épousé le prince de T..., dont elle fut
veuve de très-bonne heure. Le général marquis de L..., ancien
sous-officier de l'armée de Bonaparte, puis colonel des gendarmes de
la garde, fut choisi par elle pour son second mari. Un coup de sabre
qu'il avait reçu en Russie l'avait balafré à la façon d'un héros;
cette éclatante blessure relevait sa mâle beauté. J'avais connu son
frère en 1805; il était mort en 1815 dans le premier combat de la
Vendée essayant de renaître; il commandait l'armée royaliste. Son sang
éteignit la guerre.
Madame la marquise de L... me présenta à la vieille princesse de T...,
sa première belle-mère, pour laquelle elle avait conservé les sentiments
d'une fille. J'y connus les hommes principaux du parti royaliste. Je
restai jusqu'en 1830 respectueusement lié avec la marquise de L...,
une des plus belles et des plus aimables femmes du siècle. À l'époque
de la malheureuse expédition de madame la duchesse de Berri en Vendée,
elle alla combattre avec la princesse. Elle avait emmené une jeune
personne, mademoiselle de Fauveau, célèbre pour son rare talent de
sculpteur, qu'elle continua de perfectionner à Florence. J'étais alors
en Orient, où je passai deux ans séparé de la France. Je lus un jour,
en Syrie, dans les journaux français, que nos troupes s'étaient
emparées de deux femmes errantes qui paraissaient être du parti de la
duchesse de Berri, mais dont on n'avait pu encore découvrir le nom,
qu'elles cachaient avec soin à leurs persécuteurs; que l'une de ces
femmes inconnues portait un poignard attaché à sa jarretière, avec
lequel elle s'était défendue. «Oh! dis-je à mes amis, M. de Parseval,
M. de Capmas et M. de Laroyère, qui m'accompagnaient, quoique nous
soyons si loin des nouvelles de Nantes et de Paris, je puis par hasard
vous dire le nom de ces deux héroïnes: l'une est la marquise de L...,
et celle qui portait un poignard passé dans sa jarretière est
mademoiselle de Fauveau.--Et comment le savez-vous, me répondirent mes
trois amis, puisque nous n'avons depuis trois mois d'autres nouvelles
de France que ces feuilles de journaux dont les auteurs ignorent
eux-mêmes les noms de ces héroïques aventurières?--Voici pourquoi je
le suppose, repris-je avec assurance: quelque temps après la
révolution de Juillet, j'allai, à mon retour d'Angleterre, visiter
l'atelier de mademoiselle de Fauveau, déjà célèbre, et que j'avais
quelque temps auparavant présentée à la marquise de L... sur la
demande de M. de Beauregard, son cousin, un des amis de M. de Genoude.
Ces dames se lièrent intimement. En repassant à Paris, il y a deux
ans, mademoiselle de Fauveau, ardente royaliste, me dit en
plaisantant, en présence de son oncle, qu'elle ne craignait rien des
orléanistes, et qu'elle ne marchait jamais sans précaution contre leur
police et leurs gendarmes. En parlant ainsi, elle releva légèrement le
bord de son tablier de sculpteur et me laissa entrevoir la pointe d'un
poignard dont le manche était passé sous sa jarretière et qui pendait
jusqu'à son cou-de-pied. Nous rîmes de la précaution. Ne trouvez donc
pas étrange que je la reconnaisse à son armure, et qu'en voyant sa
belle compagne anonyme, j'y devine madame la marquise de L... Notre
reconnaissance dans ce désert ne peut leur faire aucun tort en
France.» Les journaux suivants que nous trouvâmes à notre retour de
Balbek, nous apprirent que j'avais eu raison. Voilà comment une
plaisanterie devenait un indice.