Mais alors je cherchai de l'oeil avec anxiété tous les hommes de
popularité honnête et de confiance libérale, capables d'influencer le
peuple par leurs exemples et par leurs écrits dans le sens de la
modération et de l'ordre. L'abbé de Lamennais se présenta le premier.
Il rédigeait alors, sous le nom du _Peuple constituant_, un journal
auquel son nom et son talent devaient donner une influence décisive
sur l'opinion républicaine. Les doctrines du socialisme y étaient
combattues avec une ironie puissante. Je ne comprenais pas pourquoi.
L'abbé de Lamennais me paraissait un homme versatile et ambitieux de
bruit, tout prêt à profiter de la circonstance pour lancer le peuple
dans le désordre à tout risque, pourvu qu'il eût son nom dans les
bouches. Je fus prodigieusement étonné en lisant quelques-uns de ses
numéros de le trouver au contraire aussi ferme que raisonnable dans
ses principes, tout à fait dans mes idées, et persuadant de toute son
éloquence au peuple agité que pousser la révolution à la guerre à
l'extérieur et à la terreur au dedans, c'était la perdre par une
réaction prompte et inévitable, et que les hommes d'ordre étaient les
vrais révolutionnaires. Je rendis grâces à Dieu du secours inespéré
qu'il m'envoyait dans le péril. Je désirai voir M. de Lamennais pour
le féliciter et pour m'entendre avec lui. Je le vis, je fis quelques
sacrifices d'argent pour soutenir son journal, et je lui donnai
rendez-vous secret à dîner une fois par semaine chez une femme de
beaucoup d'esprit et de beauté, déjà célèbre, madame d'***, avec
laquelle j'avais été lié plusieurs années avant la révolution et qu'il
voyait assidûment lui-même. J'allai de nouveau chez cette
intermédiaire, si heureusement trouvée, pour lui faire part du désir
que j'avais de dîner confidentiellement avec M. de Lamennais chez elle
un soir de la semaine. Elle y consentit avec bonté, bien aise, sans
doute, de fortifier, par cette rencontre, les chances de la république
acceptable et sage qui était à elle-même sa pensée.
X
L'Assemblée nationale que nous étions parvenus à atteindre, étant
heureusement réunie, s'occupait de choisir parmi ses membres les
hommes les plus réfléchis pour lui préparer un plan de Constitution.
Ce n'était pas mon avis, je sentais le danger de discuter indéfiniment
un plan de Constitution dans un mouvement démocratique et de donner à
des passions qu'on ne pouvait pas satisfaire des solutions qu'on ne
pouvait pas accepter. Mon idée, que j'avais communiquée à l'Assemblée
à la fin de mon discours en lui remettant la dictature, était que je
pensais et je pense encore qu'il fallait voter cinq ou six articles
d'un régime provisoire, comme nous nous étions si bien trouvés d'être
nous-mêmes un gouvernement exécutif provisoire, avec l'espérance de
plus et les discussions de moins, et remettre à un temps plus éloigné
la Constitution définitive à voter de sang-froid. Chaque article de
cette Constitution serait, selon moi, un texte de division dans un
moment où l'essentiel était d'agir d'accord. Les dispositions de
l'Assemblée étaient excellentes, il fallait en profiter pour fonder
une république forte et raisonnable. Mais les corps collectifs sont
toujours poussés à prendre dans leurs antécédents les règles de leur
avenir, M. de Lamennais fut nommé membre de la commission de
Constitution: il se mit à l'ouvrage et chercha par la logique brutale
du nombre à fonder sa société comme une troupe de sauvages sortis des
bois; il fonda les communes, puis il réunit toutes ces communes, et de
leur réunion il fonda l'État, en sorte que l'État social matérialiste
et se comptant par chiffre, et non par capacité ni par droits
héréditaires et acquis, était l'expression seule du nombre et de
l'impôt, abstraction faite de tout le reste, c'est-à-dire de la
société tout entière.
En entendant chez madame d'*** la lecture de ce rêve de démagogie, je
ne doutai pas qu'il ne fût rejeté à l'unanimité par des hommes sortis
d'un autre oeuf que de celui de ce rêve; je ne voulais pas en
décourager trop vite l'auteur, et je me bornai à lui faire quelques
critiques sommaires sur son système, en lui présentant le nombre
innombrable d'exceptions que la société bien constituée pouvait
opposer à cette comptabilité absurde des droits numériques de tous les
hommes; mais je n'insistai pas trop pour lui laisser l'illusion de son
système. Je n'en avais pas besoin, ce système fut écarté par tous; à
la première lecture, on reconnut que ce législateur en phrases était
le dernier en sens commun. Il sortit furieux et disposé à la plus
radicale opposition à toute autre organisation. Cela ne rompit pas
cependant nos entrevues politiques. Je me flattai encore quelques
jours de le ramener à la raison, aidé par le discrédit qui commençait
à atteindre son nom. Mais, soit qu'il voulût trouver dans un parti
contraire l'appui qu'il cherchait vainement dans le mien et qu'il
désirât se lier avec M. Ledru-Rollin, soit que madame d'*** désirât
elle-même réunir chez elle les deux membres du gouvernement provisoire
qui lui paraissaient les plus capables de fonder un système mixte de
république, j'appris, le dimanche suivant, qu'elle avait invité M.
Ledru-Rollin à notre dîner hebdomadaire; il n'y était pas venu par
délicatesse, je lui en sus gré, mais comme M. Ledru-Rollin avait, de
son côté, chez lui un conciliabule de républicains extrêmes qui
tâchaient de l'engager dans un parti opposé au mien, je sentis
l'inconvenance de faire partie d'un cénacle confidentiel dans lequel
le feu et l'eau délibéreraient ensemble l'un contre l'autre. Je ne dis
pas à madame d'*** les vrais motifs de mon mécontentement, pour ne pas
lui confier mes sentiments de réserve envers mon collègue, et je
cessai de me rendre chez elle. Elle dut comprendre de même mes motifs.
Le silence et l'abstention m'étaient d'autant plus commandés, que je
passais alors (ce qui était faux) pour avoir conclu avec Ledru-Rollin
un traité secret d'action commune pour nous partager le gouvernement
de la république sous le titre de deux consuls, l'un de l'extérieur,
l'autre de l'intérieur, s'entendant ensemble pour administrer les
ressorts de l'État. Je ne voulais pas donner de la vraisemblance à
cette supposition par des rapports intimes avec lui.
Ce qu'il y a avait de vrai était qu'ayant été depuis le 27 février en
position et en mesure de connaître M. Ledru-Rollin, chef des
journalistes radicaux, et ayant, malgré ses amis, reconnu en lui des
facultés de parole et des puissances de conception très-grandes avec
des intentions non déguisées contre le socialisme subversif, notre
ennemi commun, j'avais conçu pour lui une secrète estime, et je
n'étais pas loin d'espérer que le concours d'un homme aussi bien doué
ne pût être, sous une forme ou sous une autre, très-utile à la
république; depuis, il suivit légèrement une émeute sans portée qu'il
devait répudier courageusement ou conduire; il se réfugia en
Angleterre par une fausse porte, mais il parut de ce jour-là se
retirer de la politique, et il vécut en mort de ses souvenirs, de ses
regrets et peut-être de son mépris pour les vivants. Nous n'eûmes plus
un seul rapport ensemble, soit en Angleterre, soit en France. Je ne
m'occupai, après le coup d'État, que de payer mes dettes, que je puis
appeler honorables.