Je le croyais sincèrement ainsi. L'idée ne me venait pas qu'un l'homme
qui portait encore l'habit sacerdotal eût pu donner l'autorité de son
génie, de ses principes et de son habit à des pages qui ne pouvaient
produire que du sang.
Quelle ne fut pas ma surprise, quand l'abbé de Lamennais étant venu me
voir le lendemain: «Eh bien, lui dis-je, votre livre paraît
donc?--Oui, me répondit-il avec un air d'embarras et en détournant les
yeux.--Mais vous m'aviez promis qu'il ne paraîtrait qu'après que vous
me l'auriez fait relire à moi-même, et sans doute vous l'avez rendu
aussi inoffensif que nous en étions convenus et vous en avez changé
l'adresse et le titre?--Hélas! non, reprit-il; vous connaissez les
exigences des libraires et combien il est difficile d'y échapper. Le
livre était resté dans les mains d'un éditeur qui n'a pas attendu mon
retour, et j'ai été obligé de consentir à sa publication telle
quelle.--Ainsi, lui répliquai-je avec un peu d'amertume, des
convenances de librairie vont être la cause que la société aura reçu
par votre génie un des coups les plus mortels que vous puissiez lui
porter! Je comprends votre prétendue nécessité, mais je ne puis vous
dire que je l'excuse.»
Il s'éloigna sans me répondre, et je le laissai partir sans le
rappeler et sans croire à ces prétendues nécessités de librairie. Je
ne crus qu'à des nécessités d'amour-propre et de respect humain qui
lui faisaient augurer de la publication telle quelle du _Livre du
peuple_ un effet plus entier et plus bruyant sous sa première forme
que sous une forme innocente. Je le revis très-rarement avant les
événements de 1848. Il s'était plongé de plus en plus dans le
radicalisme révolutionnaire. Ma répugnance à la _coalition_ qui avait
réuni tous ces tronçons pour attaquer le gouvernement qu'elle avait
elle-même constitué, m'en éloignait de plus en plus. Je ne m'en
rapprochai, par la nécessité de diriger et de modérer la révolution
triomphante, qu'après qu'elle fut consommée, et que le départ de la
famille royale lui eut livré en quelques minutes le terrain des
affaires.