IV

Mais il m'avait rendu un grand service quelques semaines avant

l'apparition de mes premières poésies. Je lui devais de l'amitié et de

la reconnaissance. Je ne l'oubliai jamais. Enthousiaste passionné de

mes vers, il se chargea, par pur dévouement pour moi, de la recherche

d'un éditeur et de toutes les fastidieuses démarches qui précèdent

l'apparition d'un livre de vers; il s'adressa à M. Charles Gosselin,

éditeur des traductions françaises de Walter Scott qui commencèrent sa

brillante fortune. M. Gosselin lui remit pour moi la modique somme de

six cents francs, prix de ma première édition. Elle fut écoulée en

deux ou trois jours, et M. Gosselin continua à des prix tout

différents à éditer pendant plusieurs années l'auteur qu'il avait

créé. Je contribuai à sa fortune et on voit qu'il l'avait mérité. Le

deuxième volume des _Méditations_ confirma le succès du premier.

Quelques semaines avant 1830, je lui vendis à un prix considérable les

deux volumes des _Harmonies religieuses et poétiques_. L'ouvrage parut

au tocsin de la révolution de Juillet. Je n'étais pas à Paris. Rentré

en France quelques jours après, je me hâtai, en passant à Paris pour

me rendre en Angleterre, de remettre à M. Gosselin une partie du prix

considérable des _Harmonies_ qu'il m'avait payé. Je lui demandai

seulement sur sa seule parole de me rendre ce qu'il voudrait de cette

somme importante, quand le mauvais effet de la révolution de Juillet

aurait laissé mon ouvrage reprendre son cours naturel; deux ans après,

il me rapporta de lui-même les 25,000 francs dont j'avais cru devoir

l'indemniser. Nous n'avons jamais eu ensemble que des rapports pleins

de loyauté et de délicatesse. Nous en avons été récompensés l'un et

l'autre par une honorable fortune et une honorable amitié. Sa femme

très-distinguée, et ses enfants, étaient dignes de lui. Mais revenons

à M. de Lamennais.

V

Il resta quelque temps le coryphée du parti légitimiste et

ultra-religieux; puis, après la révolution de 1830, il alla à Rome

avec M. de Montalembert et quelques autres jeunes gens de ce parti,

offrir au souverain pontife on ne sait quelle alliance équivoque. Le

pape déclina tout pacte avec ces hommes de talent, qui pouvaient

compromettre l'Église dans des factions humaines. Ils reculèrent tous,

avec M. de Montalembert, devant la résistance du sacré-collége. L'abbé

de Lamennais espérait, dit-on, rapporter de Rome la dignité de

cardinal; il n'en rapporta que le mécontentement du peu de

considération qu'on lui avait montré. Aigri et humilié, il écrivit, à

son retour à Paris, une brochure irritée et irritante contre le

catholicisme. C'était le signal de sa rupture avec l'Église. Ses amis

lui firent des représentations, s'affligèrent et le quittèrent, mais

sans éclat et sans reproche; la prudence et la décence furent de leur

côté, il faut en convenir. Quant à lui, une fois lancé, il ne s'arrêta

plus. Pour moi, membre alors de la Chambre des députés, je ne lui

témoignai ni affection, ni plaisir; ses tergiversations ne

m'étonnaient plus. Je le voyais très-rarement.

Un jour, cependant, on me l'annonça de bonne heure, et, avant d'ouvrir

la bouche pour m'entretenir du motif de sa visite extraordinaire, il

me dit qu'il mourait de faim et qu'il me priait de lui faire servir un

morceau de pain et un verre de vin pour reprendre des forces.

Quand nous fûmes assis; il tira de sa poche un petit rouleau de papier

écrit en très-mince caractère et me dit: «J'ai confiance en vous,

voici un ouvrage manuscrit de moi qui, dans l'état actuel des

affaires, pourrait produire une émotion dangereuse dans le peuple, et

renverser peut-être ce misérable gouvernement. Je vous prie de le lire

et de me dire votre avis d'ici à trois jours; je pars le quatrième

jour et je me conduirai d'après ce que vous m'aurez dit. Vous ne tenez

pas plus que moi à l'ordre de choses sous lequel nous avons le bonheur

de vivre; mais vous ne voudriez pas, je le sais, jeter le pays dans

une révolution mal préparée et dangereuse, qui retomberait sur votre

responsabilité. Ni moi non plus, ajouta-t-il. Ainsi lisez-moi. Si le

livre vous semble dangereux, vous ne me dénoncerez pas. S'il vous

semble utile, nous le corrigerons ensemble. Adieu donc; je vous

reverrai le jour indiqué.»

Il dit, et me laissa le manuscrit du _Livre du peuple_.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 94 / 108 题