III

L'abbé de Lamennais, devenu depuis si célèbre, n'avait rien à mes yeux

d'attachant. Son extérieur était celui d'un séminariste enragé de

théologie, plutôt que d'un saint nourri de piété tolérante. Il

paraissait plus haineux que sensible. Son costume de prêtre étriqué ne

relevait pas son extérieur. Ses gros souliers, ses bas de laine noire

mal étirés sur ses jambes grêles, sa redingote étroite et râpée

suivait et dessinait la charpente de ses côtes. Sa tête, constamment

penchée en avant et un peu de côté, s'harmoniait bien avec son regard

mobile et indirect. Il était de la taille d'un enfant de choeur,

petit, maigre, chancelant sur ses pieds, une ébauche d'homme. Mais le

feu de ses yeux et l'ardeur de son soliloque quand il parlait, et il

parlait presque toujours sans écouter les réponses, fixaient sur lui

tous les regards. Alors il se levait tout à coup et se mettait à

marcher en zigzag dans son appartement avec une volubilité passionnée,

mais monotone, qui interdisait la possibilité et même l'idée de le

contredire. Ses paroles, entrecoupées d'un rire nerveux et hostile,

étaient presque toujours des plaisanteries sarcastiques très-amères

contre les absents, auxquels il ne pardonnait pas le moindre

dissentiment avec lui ou avec le parti dont il était alors; puis il

lançait, en regardant ses auditeurs, un éclat de rire saccadé et

bruyant qui ressemblait à l'écho de son âme. Rien de tout cela ne me

plaisait, mais je le regardais comme un homme d'une autre chair et

d'une autre âme, destiné à jouer un grand rôle dans un monde à part;

ce monde de la haine et de la colère, le _jacobin noir_ de la

révolution posthume du dix-neuvième siècle. Car, quand on a lu comme

moi avec attention les diatribes des premiers jacobins et les

incroyables absurdités qu'ils vociféraient dans les séances de 1791,

contre la cour et l'aristocratie, on les retrouve toutes dans les

conversations de l'abbé de Lamennais contre les démocrates de 1818 et

de 1820. C'était sur eux alors que tombaient ses sarcasmes.

Il ne tarda pas, moitié par la passion de la propagande religieuse,

moitié par l'autorité de son talent royaliste, à se former, dans un

petit appartement d'un faubourg de Paris, une espèce de cour de jeunes

gens fanatiquement dévoués à ses opinions changeantes, mais toujours

extrêmes, qui lui faisait un cénacle. Il les menait l'été à la

Chesnaye, maison de campagne solitaire où il composait ses ouvrages en

tenant ses jeunes acolytes dans une espèce de couvent rural et

religieux; il revenait à Paris l'hiver. Il n'était rien moins que

partisan de l'Église gallicane à cette date de sa vie; car, en 1820,

quelques jours avant mon départ pour Naples, il me fit prier par M. de

Genoude de me rendre à une conférence secrète qui devait avoir lieu

chez M. de Bonald pour fonder une Revue littéraire. Le but était de

m'offrir des articles purement politiques à rédiger; mais le sens

principal de cette Revue était de combattre les principes de l'Église

gallicane comme attentatoires à la liberté du souverain pontife et à

la spontanéité de la foi catholique en France. Je m'y rendis, car bien

qu'éloigné des sentiments de Lamennais en matière religieuse, j'étais

et je suis toujours très-ennemi du concordat de Bonaparte

assujettissant le prince aux volontés du pape, et le pape aux ordres

du prince. L'abbé de Lamennais parla dans le sens contraire, ainsi que

M. de Bonald et M. de Genoude. Je fus chargé, en dehors de toute

controverse religieuse, de faire un article sur Voltaire dans un des

premiers numéros de la _Revue_. Je le commençai très-modéré; blâmant

les excès de plume de ce grand artiste et louant son merveilleux

talent. Mais, forcé de partir inopinément, je laissai à Genoude cet

article à peine commencé. Il le finit, ou il le fit finir par une main

inconnue, et je fus très-étonné, en arrivant de Naples, de le lire

tout autrement conçu et autrement rédigé qu'il n'était dans mon esprit

et signé de moi. Je ne réclamai pas contre une erreur qui ne venait

que d'une complaisance, et ayant fait paraître moi-même alors les

premières pages de mes poésies, attaquées et défendues avec

acharnement, j'abandonnai la _Revue_ à elle-même avant de l'avoir

commencée. J'écrivis seulement à Genoude de ne plus compromettre mon

nom dans des causes qui n'étaient pas selon mes opinions, et tout fut

dit.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 93 / 108 题