Il ne fut pas plutôt sorti que je m'empressai de lire. C'était aisé,
son écriture était très-belle et très-lisible; elle ressemblait à
celle de Voltaire, quoiqu'un peu plus fine. Dans ce manuscrit, chaque
pensée principale formait un chapitre, chaque phrase un alinéa. On
voyait du premier coup d'oeil que c'était écrit à la manière
hébraïque, où chaque verset porte avec lui son idée ou son image. Cela
pouvait être très-beau, mais la forme indiquait une imitation.
C'était, en effet, le défaut du livre. Nous n'étions pas dans le temps
des prophètes; l'abbé de Lamennais en avait le style, mais le temps
n'en avait pas l'esprit. Je compris tout de suite que c'était un peu
biblique et que la parodie dans la forme lui ôtait du sérieux dans le
fond.
Je lus et je me confirmai dans ma pensée; c'était superbe, mais cela
ne portait que sur l'imagination.
Ce jacobinisme par versets bibliques, c'était Babeuf en _Ephod_
hébraïque, Proudhon socialiste faisant un tremblement de terre pour
égaliser tout le monde par la ruine de tout ce qu'on appelait société,
un chaos de débris pour un monde réformé par le radicalisme. Rien
n'est plus facile au radicalisme, avec l'ombre du talent, que la
réforme imaginaire de l'univers. Tout le monde sent les vices de la
société, il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour les voir et les montrer,
et un coeur pour les sentir. Mais trouver le moyen de les corriger
sans détruire du même coup, par l'impraticable utopie, toutes les
réalités nécessaires à la vie sociale, l'abbé de Lamennais n'y avait
jamais pensé, et le _Livre du peuple_ en était la preuve.
Je remis le livre dans mon tiroir et j'attendis son retour. Il revint
le matin du quatrième jour. «Voilà votre roman, lui dis-je. Je n'ai
pas besoin de vous dire avec quelle admiration je l'ai lu, mais aussi
avec quelle sévérité de jugement je vous le rends. C'est un baril de
poudre qui ferait sauter en l'air tout l'établissement social. Je ne
doute pas que vous ne le sentiez vous-même et que vous n'ayez jamais
songé à l'imprimer sans lui avoir enlevé tout le venin d'une
publication pareille.
«--Oh! certainement, me répondit-il, jamais une pareille idée ne s'est
présentée à mon esprit. Je me regarderais comme aussi insensé que
coupable s'il en était autrement. Ceci n'est que l'ébauche d'une
critique générale de l'oeuvre sociale écrite au courant de la plume,
et destinée à être revue et corrigée à loisir avant de permettre qu'on
l'imprime. C'est pour cela même que j'ai voulu vous la soumettre.
Soyez bien persuadé que pas une ligne n'en paraîtra avant d'avoir subi
les retouches que ma conscience et vos conseils jugeront propres à
enlever à ce livre les dangers qui vous ont frappé.
«--Rien n'est plus facile, lui dis-je alors, sans rien sacrifier des
magnificences de détail dont votre livre est plein. Vous n'ayez qu'à
changer l'adresse du livre, et tout le venin dont il est rempli
deviendra à l'instant vertu. Au lieu de l'appeler le _Livre du peuple_
et de le lancer à cette partie déshéritée, souffrante et irritée de la
société, adressez-le, sous un autre titre, à la partie aisée,
privilégiée, heureuse et jouissante de l'humanité, et montrez-lui les
moyens pratiques d'améliorer sans le renverser l'état social. Au lieu
d'appeler le peuple à la colère et la vengeance contre une partie de
lui-même, qui sont les riches et les heureux du siècle, vous le
porterez à respecter dans les uns ce qui sera un jour leur propre
sort; vous montrerez à ces riches et à ces heureux du siècle la
nécessité de pourvoir par bonne volonté au bien-être physique et moral
de toutes les classes. En un mot, au lieu de faire une révolution par
la haine et par l'envie, vous ferez la révolution sociale par la
charité. Ce sera la seule révolution durable, la révolution de la
vertu!»
L'abbé de Lamennais parut convaincu, me promit de suivre ces conseils
et me laissa parfaitement persuadé qu'il était résolu à les suivre à
son retour de la campagne. Nous nous séparâmes en paix.