IX

D'après ces magnificences du palais et des réceptions du roi de Perse,

on juge de l'impression qu'un pareil livre produisait sur les lecteurs

de Chardin. La cour de Louis XIV elle-même devait rougir d'une

civilisation qui dépassait la sienne.

Chardin raconte avec la même naïveté et la même grandeur les autres

somptuosités de l'empire. Il reprit ensuite ses négociations avec le

grand vizir et le nazir pour la vente de ses pierreries.

La soeur du roi me fit montrer un fil de perles, un bijou et une

paire de pendants, qui méritent bien qu'on leur donne un article

dans ce journal. Ce fut à propos de mes bijoux qu'elle me fit

cette faveur.

On me fit voir à cette occasion une partie du trésor en vaisselle

du roi de Perse. Les tasses ordinaires sont d'une pinte. Ce qui

me parut le plus royal, ce fut une douzaine de cuillères longues

d'un pied, grandes à proportion, faites pour boire du bouillon et

des liqueurs. Le cuilleron était d'or émaillé; le manche était

couvert de rubis; le bout était un gros diamant de quelque six

carats. Cette douzaine de cuillères pouvait valoir seize mille

écus. Il ne faut pas s'étonner qu'elles aient le manche long d'un

pied, parce que, comme dans tout l'Orient, on mange à terre, et

non sur des tables, il faudrait trop se baisser pour prendre du

bouillon si les cuillères n'étaient aussi longues. La plupart de

toutes ces pièces sont antiques. À moins de voir soi-même la

quantité qu'il y en a, on ne saurait croire ce qui s'en peut

dire. J'ai tâché plusieurs fois de savoir à combien tout cela se

monte sur les registres, car il est marqué et on le sait

très-exactement; mais je n'ai pu le découvrir. Toute la réponse

que j'en pouvais tirer, c'est qu'il y en avait pour des sommes

immenses, et que le compte en était infini. Je suis persuadé,

après ce que j'en ai vu, qu'il y en a pour quelques millions. Le

chef de gobelet m'a dit une fois que le buffet du roi contenait

quatre mille pièces, ou ustensiles, toutes d'or, ou garnies d'or

et de pierreries, comme je l'ai rapporté. Ce seigneur me donna à

dîner, et me fit boire de plusieurs sortes de vins et

d'eaux-de-vie, tant que la tête m'en tourna en un quart d'heure,

car ces vins sont violents et les eaux-de-vie le sont encore

plus. Si l'eau-de-vie n'est forte comme l'esprit-de-vin, elle ne

plaît point en Perse, et le vin qu'on estime davantage est celui

qui est très-violent et qui enivre le plus vite. Il me traitait

en Persan, croyant que c'était bien me régaler que de m'enivrer

d'abord. On appelle le vin en Perse, _cherab_, terme qui dénote

en son étymologie toute sorte de liqueurs. Le nom de sorbet et

celui de sirop viennent de ce terme de _cherab_, que les

mahométans religieux ont en telle horreur, à cause que le vin

enivre, qu'il est impoli de le proférer seulement en leur

présence.

Le 3, je conclus un marché de mille pistoles avec la femme du

grand pontife, qui est soeur du feu roi. Le marché fait, elle

m'envoya dire qu'étant du voyage du roi, elle avait besoin de son

argent comptant, mais qu'elle me donnait le choix de prendre une

assignation à deux mois de terme, ou de l'or en plat. J'acceptai

de prendre de l'or, et on me remit au soir. Dès que j'eus comparu

à l'assignation, un eunuque, intendant de la princesse, apporta

un plat-bassin du poids de six cents onces, à fort peu près.

J'avais amené avec moi un changeur indien, fort habile en or en

argent. Il toucha le plat en divers endroits, et le jugea à

vingt-trois carats et demi, et me dit qu'il le garantissait à ce

titre. J'en fis le marché à cinquante-six francs l'once. J'eusse

volontiers acheté tout le bassin à ce prix-là; mais on ne m'en

voulut donner que ce qu'il me fallait pour mon payement.

Le soir, étant allé chez le roi pour voir plusieurs qui me

devaient de l'argent, le premier maître d'hôtel du roi, le

capitaine de la porte et le receveur des présents, qui étaient du

nombre, me prièrent de voir l'envoyé de la Compagnie française,

et de lui dire «qu'on s'étonnait à la cour qu'il ne voulût pas

payer la régale des présents qu'il avait faits au roi: qu'on

l'informait mal en cela des coutumes de Perse, puisque tous les

ambassadeurs, et généralement tous ceux qui font des présents au

roi, de quelque part qu'ils vinssent, payaient cette régale, qui

était un droit établi, et le principal émolument de leurs

charges, et des autres officiers qui y avaient part; que c'était

vainement qu'il se faisait une affaire de ne le payer pas, parce

que sûrement il faudrait qu'il le payât.» Ces seigneurs me dirent

la chose beaucoup plus fièrement que je ne la rapporte. D'autres

intéressés dans ce même endroit me chargèrent aussi du même

message, de manière que je crus être obligé de le rapporter à cet

envoyé, afin qu'il pût prendre plus sûrement ses mesures. Je le

trouvai prévenu pour sa conduite. Il me répondit «qu'il avait

fait entendre à ces seigneurs, la première fois qu'on lui avait

parlé de ce droit, qu'il était venu faire un présent au roi; mais

qu'il n'avait rien apporté pour les officiers, qu'absolument il

ne leur donnerait rien, et qu'il me priait de leur porter cette

réponse à ma commodité.» On faisait parler l'envoyé de cette

sorte, et on lui avait mis en tête que le nazir l'affranchirait

du droit prétendu. Ce seigneur fit effectivement quelques

démarches pour cela. Il lut au roi la requête que l'envoyé

présenta à cet effet. Les grands, qui étaient intéressés,

présentèrent aussi requête à l'encontre, et le différend fit du

bruit. Le premier ministre ne se déclarait point. L'envoyé

alléguait pour ses raisons que son collègue, qui avait des ordres

libres, était mort; mais que lui n'avait point le pouvoir de rien

donner, outre ce que portait sa commission. Les grands

alléguaient la coutume, et que ce droit fait une partie de leurs

appointements. Enfin, le conseil royal ordonna qu'on informerait

la chose chez les Anglais, chez les Portugais et chez les

Hollandais, et que s'il se trouvait qu'on eût jamais fait grâce

de ce droit à quelque ambassadeur ou envoyé de ces nations-là,

on la ferait aussi à cet envoyé. On fit venir les interprètes de

ces nations, et on fit apporter les registres du receveur des

présents. Ils demeurèrent tous d'accord que nul Européen n'avait

jamais été affranchi de ce droit, et il fallut que l'envoyé

français en passât par là. On lui fit pourtant grâce de quelque

chose, et il en fut quitte pour dix mille huit cents livres.

Ce droit est de quinze pour cent par constitution. Les abus qui

s'y sont glissés l'ont fait monter à près de vingt-cinq. Le grand

maître d'hôtel en prend dix, lesquels de droit il faudrait qu'il

partageât avec les yessaouls, qui sont comme les gentilshommes

ordinaires de chez le roi, lesquels sont au nombre de

vingt-quatre; mais il ne leur en donne presque rien. Les autres

quinze pour cent sont pour les intendants des galeries ou

magasins où le présent est consigné, comme on l'a dit; ainsi les

droits de la pierrerie dont on fait présent au roi sont pour le

chef du trésor et le chef des orfèvres, et ainsi du reste.

Le même jour, le grand maître vendit aux Arméniens, au nom du

roi, un diamant de cinquante-trois carats, appartenant à la

princesse sa mère, cent mille francs, à payer en dix-huit mois.

Ce ministre avait fort tâché de le troquer avec moi contre une

partie de ce que j'avais apporté; mais n'ayant pas voulu m'en

charger, et la mère du roi en étant dégoûtée et s'en voulant

défaire à quelque prix que ce fût, on obligea enfin le corps des

marchands arméniens de l'acheter. Ils se défendirent de ce marché

tant qu'ils purent; mais on les sollicita et pressa si fort de

faire ce plaisir à la mère du roi, qu'ils furent enfin contraints

de se rendre. Si, d'abord, ils eussent fait présent de sept ou

huit cents pistoles au nazir, il les eût garantis de cette

avanie. Ils m'offrirent, huit jours après, ce diamant à un tiers

de perte.

Le 4, l'envoyé de la Compagnie française eut une conférence avec

le premier ministre. Il se rendit à dix heures à l'hôtel de ce

seigneur. Le nazir y était et plusieurs autres ministres. On mit

sur le tapis les lettres qu'il avait présentées et le mémoire de

ses demandes, et on lui demanda ce qu'il offrait en échange des

exemptions de droits et des autres grâces qu'il prétendait. Il se

trouva empêché de répondre, et il supplia qu'on envoyât quérir le

supérieur des capucins. On le fit, et ce capucin étant venu, il

répondit, au nom de l'envoyé, «qu'il n'avait nul pouvoir de

traiter, et qu'il n'était venu pour autre chose que pour faire un

présent au roi, et pour demander la confirmation des priviléges

accordés par le feu roi à la Compagnie, et confirmés par le roi

régnant.»--Les ministres répondirent que «les premiers députés de

la Compagnie, qui étaient venus l'an 1665, avaient donné parole,

en recevant ces priviléges, qu'au bout de trois ans, il viendrait

de nouveaux députés de la Compagnie, non-seulement apporter des

présents, mais aussi faire un traité de commerce avec la Perse,

et que c'était uniquement sur cette parole qu'on leur avait donné

ces priviléges, et que le roi les avait confirmés au commencement

de son règne.» Le premier ministre ajouta ces paroles: «Les

Anglais ont les exemptions que vous demandez pour avoir mis Ormus

dans les mains des Persans. Les Portugais en jouissent pour avoir

cédé à la Perse les terres qu'ils tenaient dans le golfe. Les

Hollandais les ont aussi en vertu de six cents balles de soie

qu'ils prennent tous les ans du roi, à un tiers plus cher qu'elle

ne vaut au marché. Les Français, que veulent-ils nous donner pour

avoir les mêmes exemptions qu'eux?» Le supérieur des capucins

répondit, pour l'envoyé, «qu'il n'avait point d'ordre de traiter

aucune condition; que M. Gueston, qui était plénipotentiaire, en

eût traité s'il fût venu; mais qu'étant mort, l'envoyé ici

présent n'avait d'autre ordre que de faire au roi le présent

qu'il avait fait, et demander la continuation de l'octroi

accordé à la Compagnie.»--Le premier ministre, se retournant vers

les autres ministres, leur dit, avec un faux sérieux, «qu'il

croyait que cela était vrai, y ayant toute sorte d'apparence que

la Compagnie n'aurait pas fait choix pour une négociation

d'importance d'une personne si jeune que l'envoyé.»--Il se

retourna ensuite vers le supérieur des capucins, et lui demanda

comment il accordait la réponse qu'il venait de faire avec la

lettre que l'envoyé avait rendue au roi, de la part de la

Compagnie, où il y a que les sieurs Gueston et de Jonchères sont

égaux en qualité et en pouvoir; et qu'elle envoie deux députés,

afin que, si l'un meurt, l'autre puisse remplir la députation.»

Le père capucin se trouva un peu embarrassé de cette

Contradiction, et tâcha de l'éclaircir; mais le divan en fut si

mal satisfait, qu'il ne daigna pas y répondre. Le premier

ministre fit là-dessus une longue énumération «des bons

traitements qu'on avait faits à tous les gens de la Compagnie et

en faveur de leur commerce, depuis leur établissement en l'an

1664, qu'on les avait laissés trafiquer sans leur faire payer

aucun droit, et qu'au lieu de tenir la parole que les premiers

députés de cette Compagnie avaient donnée par écrit en son nom,

on venait leur demander la continuation de ces faveurs sans rien

offrir en échange.»

Le conseil de l'envoyé répondit en promesses et en bonnes

paroles. Au bout d'un assez long entretien, le premier ministre

dit «qu'on informerait le roi de ce qui s'était passé dans cette

conférence, et que Sa Majesté, selon sa générosité ordinaire ne

manquerait pas de répondre favorablement aux requêtes de

l'envoyé, et qu'il pouvait l'espérer ainsi. Il le chargea aussi

d'écrire à la Compagnie que le roi était tout à fait bien porté

pour l'avancement de son négoce et tous ses ministres

pareillement, et que l'on ferait toutes choses favorables en sa

faveur. La négociation finie, on servit le dîner, qui fut tout à

fait magnifique, et un quart d'heure après on donna congé à

l'envoyé.

«Le lendemain, l'agent de la Compagnie anglaise eut une pareille

conférence avec le divan ou conseil, sur les affaires. Il

représenta fort au long l'injustice que l'on rendait depuis

quelques années à la Compagnie en la frustrant de la moitié

qu'elle a dans la douane de Bander-Abassi, par le contrat

solennel fait avec les rois de Perse derniers morts. Ensuite le

peu d'égards qu'on avait pour les Anglais, depuis un certain

temps, et les duretés qu'on leur faisait ressentir à certains

péages, en visitant leurs valises et leurs meubles. Le premier

ministre répondit que l'on avait fait cela sans ordre, et qu'il

ferait faire justice, quoique ce ne fût pas tout à fait sans

sujet, parce que les Anglais avaient la réputation d'emporter

tous les ans de grosses sommes de ducats, contre les lois du

royaume et avaient été surpris en le faisant. Il répondit ensuite

sur le principal que pour ce qui regardait la douane de

Bander-Abassi, les choses étaient fort changées depuis la prise

d'Ormus, et que si les Persans faisaient des infractions au

traité, c'était sur le modèle de la Compagnie anglaise; que cela

paraissait, en ce que ce même traité portait qu'ils

entretiendraient une escadre de navires dans le golfe de Perse,

pour tenir la mer nette, et pour assurer le commerce, et que

cependant il y avait plusieurs années qu'on n'y avait vu un seul

vaisseau anglais pour ce dessein, que cela était cause que les

Portugais, et les Arabes l'infestaient étrangement au dommage de

la Perse, ceux-là entraînant les vaisseaux par force à d'autres

ports que Bander-Abassi et leur faisant mille avanies. Cette

conférence fut longue et le grand vizir y fit de rudes reproches

aux Anglais, de ce qu'ils faisaient passer sous leur nom des

marchandises qui ne leur appartenaient pas. L'envoyé assura que

cela se faisait à l'insu et contre les ordres de la Compagnie et

qu'il pourvoirait qu'à l'avenir cela ne se fît plus.» Il fut

traité ensuite splendidement à dîner. Le même jour, la princesse,

femme du grand pontife, me fit montrer un fil de perles, un bijou

et une paire de pendants, qui méritent bien qu'on leur donne un

article dans ce journal. Ce fut à propos de mes bijoux qu'elle me

fit cette faveur.

Elle m'avait fait demander les plus beaux qui me restaient, et

j'avais fort estimé un collier de perles que je lui envoyai, qui

était de dix mille écus. Quand la princesse l'eut vu, et tous mes

autres bijoux, elle m'en fit remercier, et m'envoya son tour de

perles. Je n'en ai jamais vu de si beau, ni de si gros. Il est de

trente-huit perles orientales, de vingt-trois carats pièce,

toutes bien formées, de même eau et de même grosseur. Ce n'est

pas un fil pour le cou, mais pour le visage, à la mode de Perse.

On l'attache au bandeau, à l'endroit des tempes; il passe sur les

joues et sous le menton. Les deux pendants d'oreilles, qu'elle me

fit voir aussi, sont deux rubis balais, cabochons, mal formés,

mais nets et de bonne couleur, qui pèsent deux gros et demi

chacun.

L'eunuque me dit qu'un ambassadeur de Perse en Turquie, envoyé

par le roi Sefi, père de cette princesse, les avait achetés six

vingt mille écus à Constantinople. Le bijou était de rubis et de

diamants, avec des pendeloques de diamants. Il ne s'en peut voir

de plus beaux pour la netteté et la vivacité des pierres.

Les bijoux de cette princesse montent à quarante mille tomans,

qui font dix-huit cent mille livres. L'eunuque me dit que la

princesse avait tant de bontés pour moi, qu'elle me les eût fait

voir, s'ils n'eussent pas été cousus sur des habits, et

accommodés en ceinture la plus grande partie; mais que, parmi

eux, ce n'était pas la coutume que les dames fissent voir leurs

habits. Cela est vrai, la chose passerait pour une espèce

d'infamie; et de plus, ils disent qu'en voyant les habits d'une

dame, on peut juger dessus de sa taille et de sa façon, et faire

avec cela des sortiléges sur sa personne. Les Persanes ont

l'esprit tout à fait faible sur le sujet de l'ensorcellement;

elles y croient comme aux plus grandes vérités, et le craignent

plus que l'enfer.

Le 9, je fus à la maison des orfévres du roi, qui est dans le

palais Royal, pour voir forger des plaques dorées en forme de

tuile, qu'on faisait pour couvrir le dôme de la mosquée

d'Imanreza, à Metched, qu'un tremblement de terre avait abattu,

comme je l'ai rapporté. Mille hommes, à ce qu'on dit, étaient

employés à rétablir cette mosquée, et ils y travaillaient avec

tant d'application, qu'elle devait être achevée à la fin de

décembre. Ces plaques étaient de cuivre, carrées, de dix pouces

de largeur et de seize de longueur, épaisses de deux écus. Il y

avait dessous deux lames larges de trois doigts, soudées en

travers, pour enfoncer dans le plâtre, et servir de crampons pour

tenir les tuiles. Le dessus était doré si épais, qu'on eût pris

la tuile pour de l'or massif; chaque tuile consumait le poids de

trois ducats et un quart de dorure, et revenait à près de dix

écus. L'ordre était donné d'en faire trois mille d'abord, à ce

que me dit le chef des orfévres, qui en avait l'intendance.

Le 13, au matin, on porta des calates à tous les ambassadeurs et

à tous les envoyés qui étaient à Ispahan. Ce sont ces habits que

le roi donne par honneur, dont j'ai parlé diverses fois. Le

premier ministre leur fit dire de les mettre et de venir recevoir

leur audience de congé à la maison de plaisance où était la cour

depuis son départ d'Ispahan.

Nul ambassadeur ou envoyé n'a son audience de congé, autrement

que revêtu de cet habit; et lorsqu'on le lui envoie, c'est une

marque certaine qu'il va être congédié. Les calates sont de

diverses sortes. Il y en a qui valent jusqu'à mille tomans, qui

font quinze mille écus. Celles-là sont garnies de perles et de

pierreries. Les calates, en un mot, n'ont point de prix limité,

et on les donne plus ou moins riches, selon la qualité des gens.

Il y en a qui contiennent tout l'habillement, jusqu'à la chemise

et aux souliers. Il y en a qu'on prend dans la garde-robe

particulière du roi, et entre les habits qu'il a mis. Les

ordinaires sont composées de quatre pièces seulement, une veste,

une surveste, une écharpe et un turban, qui est la coiffure du

pays. Celles qui se donnent aux gens de considération, comme des

ambassadeurs, valent d'ordinaire quatre-vingts pistoles; les

autres, qu'on donne aux gens de moindre condition, ne valent que

la moitié. On en donne quelquefois qui ne valent pas dix

pistoles, et ne consistent qu'en une veste et une surveste.

Enfin, la qualité de la personne règle entièrement le prix et la

qualité des calates qu'on lui donne. J'en ai vu donner une l'an

1666, à l'ambassadeur des Indes, qu'on estimait cent mille écus:

elle consistait en un habit de brocart d'or, avec plusieurs

vestes de dessus, doublées de martre, garnies d'agrafes de

pierreries; en quinze mille écus comptant; en quarante très-beaux

chevaux, qu'on estimait cent pistoles la pièce; en des harnais

garnis de pierreries; en une épée et un poignard qui en étaient

tous couverts; en deux grands coffres remplis de riches brocarts

d'or et d'argent, et en plusieurs caisses de fruits secs, de

liqueurs et d'essences. Tout cela s'appelait: _la calate_.

On ne saurait croire la dépense que fait le roi de Perse pour ces

présents-là. Le nombre des habits qu'il donne est infini. On en

tient toujours ses garde-robes pleines. Le nazir les fait

délivrer selon la volonté du roi. On les tient dans des magasins

séparés par assortiment. Le nazir ne fait que marquer sur un

billet le magasin dont l'habit que le roi donne doit être tiré.

Les officiers de ces magasins et garde-robes ont un droit fixe

et taxé sur ces habits, qui va à plus de la moitié de la valeur.

Ce droit est le principal émolument de ces officiers; et lorsque

le roi commande que quelque habit soit délivré gratis, et défend

d'exiger ce droit, chose qui arrive fort rarement, il en fait bon

aux officiers, de manière qu'ils ne le perdent jamais. Il en est

de même de tous les présents que le roi fait. Si c'est en argent

comptant, le surintendant du trésor prend cinq pour cent, qui se

partagent en plusieurs officiers de la maison du roi. Le nazir en

a seul deux pour cent pour sa part; si c'est de chevaux, le grand

écuyer a un pareil droit dessus; si c'est de pierreries, le chef

des orfévres s'en fait payer deux pour cent, et ainsi des autres

choses. Au reste, le roi de Perse ne congédie jamais un étranger

qu'après lui avoir envoyé une calate, et aux principaux de sa

suite et à son interprète.

La calate de l'ambassadeur de Moscovie consistait en un beau

cheval, avec le harnais d'argent doré, la selle et la housse en

broderie; en trois habits complets de brocart, l'un à fond d'or,

l'autre à fond d'argent, l'autre à fond de soie; et en neuf cents

pistoles, moitié comptant, moitié en étoffes. Celle de l'envoyé

de la Compagnie des Indes orientales de France consistait en un

cheval nu, sans harnais, en quatre habits de brocart, deux

complets à fond d'or et à fond d'argent, deux à fond de soie non

complets, et en cinq cents pistoles, moitié comptant, moitié en

étoffes. L'agent de la Compagnie anglaise eut pour calate un

cheval nu, comme celui de l'envoyé de la Compagnie française;

trois habits comme ceux de l'ambassadeur de Moscovie, et une épée

garnie de turquoises, de la valeur de trois cent cinquante

pistoles.

Ces messieurs se rendirent à la cour, l'après-midi. On y avait

donné congé le matin aux ambassadeurs mahométans, dans le grand

salon qui est au bout du jardin de ce beau palais. Les salles en

étaient fort propres. Les cascades jouaient; les eaux faisaient

un charmant murmure, et toute la cour y était dans un ordre et

dans une pompe admirables. L'introducteur des ambassadeurs mena

celui de Moscovie à l'audience. L'envoyé de la Compagnie

française suivait, conduit par un aide des cérémonies. L'agent de

la Compagnie anglaise venait après, conduit par un pareil

officier. Ils se joignirent tous trois à l'entrée du salon où

était le roi et toute la cour. L'ambassadeur de Moscovie entra

avec son second et son interprète, revêtus de calates. Ils

allèrent jusqu'à quatre pas du roi, et là l'ambassadeur et son

second, s'étant mis à genoux, s'inclinèrent trois fois en terre

et se relevèrent. En même temps, le nazir prit des mains du

premier ministre la réponse du roi à la lettre du grand-duc, et

la mit dans celles de l'ambassadeur. Il voulut par honneur se

l'attacher au front comme un bandeau; mais elle ne tint pas et

tomba. Il la releva aussitôt, et la porta sur ses mains. Cette

lettre était enfermée dans un sac de brocart d'or fort épais,

long d'un pied et demi, large comme la main, avec le sceau apposé

à des cordons d'or dont le sac était lié. Pendant que

l'ambassadeur se retirait, l'envoyé de la Compagnie française

avança au même endroit, et fit une pareille révérence. Son second

et son chirurgien, qui l'accompagnaient, en firent autant que

lui. L'agent anglais s'avança ensuite à la même place; il fit sa

révérence à l'européenne, et son second aussi, et il se retira.

Comme il s'inclinait la troisième fois, le nazir lui passa dans

les plis de son turban la réponse du roi à la lettre du roi

d'Angleterre; elle était pliée, empaquetée et cachetée comme

celle qu'on avait donnée à l'ambassadeur de Moscovie. L'envoyé de

la Compagnie française fut le seul qu'on expédia sans réponse. On

le remit à quelques jours. Le roi le regarda, et tous ces autres

Européens, avec une grande envie de rire de leur voir porter si

mal l'habit persan. En effet, on ne pouvait s'empêcher d'en rire,

tant cet habit leur allait mal et les défigurait. Le roi donna

congé ensuite à quantité de gens étrangers et du pays, qui

étaient venus à la cour, et reçut divers présents.

Le 14, le roi partit, sur le soir, et alla coucher dans une

maison de plaisance, à deux lieues de celle-ci, à l'autre bout de

la ville. Il passa par les dehors, les astrologues ayant trouvé

dans le mouvement des étoiles qu'il ne fallait pas passer dans la

ville; les Arméniens l'attendirent en corps sur le chemin, leur

chef en tête, pour lui souhaiter un bon voyage; et parce qu'il ne

se faut jamais présenter devant le roi les mains vides, ils lui

firent un présent de quatre cent cinquante pistoles.

Le 17, le nazir me mena parler au roi. Il était en robe de

chambre, dans un petit jardin, appuyé contre un arbre, sur le

bord d'un bassin d'eau. Le roi me dit de lui faire venir les

pierreries mentionnées dans un mémoire que le nazir me donnerait,

et que je serais content.

Le 18, le roi partit pour continuer son voyage, et alla mettre

pied à terre à deux lieues, à un gros bourg nommé _Deulet-Abad_,

c'est-à-dire l'_Habitation de la grandeur_. Les traites du roi ne

sont jamais plus longues que cela, et il trouve à chacune une

maison qui lui appartient, dans toutes les provinces de son

empire.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 73 / 108 题