VIII

Chardin arrive à Tauris, ville la plus commerçante de l'empire; il y

passe quelques jours, au couvent des capucins. Le gouverneur, fils

d'un des premiers seigneurs de la cour, le reçoit à sa maison de

campagne. La ville compte un million d'habitants. Enfin il continue

son voyage et arrive à Ispahan.

Le roi Abbas II étant mort en son absence, toutes ses espérances de

fortune étaient mortes avec lui, la cour avait changé de goût. Le roi

actuel méprisait les parures et les bijoux.

J'employai le jour de mon arrivée à Ispahan, et le jour suivant,

à recevoir les visites de tous les Européens du lieu, de

plusieurs Persans et Arméniens avec qui j'avais fait amitié à mon

premier voyage, et à prendre connaissance sur mes affaires. La

cour était fort changée de ce que je l'avais vue à mon premier

voyage, et dans une grande confusion. Presque tous les grands du

temps du feu roi étaient ou morts ou disgraciés. La faveur se

trouvait dans les mains de certains jeunes seigneurs, sans

générosité et sans mérite. Le premier ministre, nommé

Cheik-Ali-Kan, était depuis quatorze mois dans la disgrâce. Trois

des premiers officiers de la couronne faisaient sa charge. Le pis

pour moi était qu'on parlait de la lui rendre et de le rétablir,

parce qu'étant, d'un côté, fort ennemi des chrétiens et des

Européens, et qu'étant, d'un autre, inaccessible aux

recommandations et aux présents, ayant toujours fait paraître

durant son emploi qu'il n'avait rien plus à coeur que de grossir

le trésor de son maître, je devais craindre qu'il ne l'empêchât

d'acheter les pierreries que j'avais apportées par l'ordre exprès

du feu roi son père, et sur les dessins qu'il m'en avait donnés

de sa propre main. Cette considération me fit résoudre à faire

incessamment savoir au roi mon retour. Ma peine était au choix

d'un introducteur auprès du nazir, qui est le grand et suprême

intendant de la maison du roi, de son bien, de ses affaires et de

tous ceux qui y sont employés: je veux dire, qui je prendrais

pour me donner les premières entrées. On me conseilla le

Zerguer-Bachy, ou chef des joailliers et des orfèvres de Perse.

D'autres me proposaient Mirza-Thaer, contrôleur général de la

maison du roi. J'eusse mieux fait de me fier à la conduite du

premier; je le reconnus ainsi dans la suite; mais, parce que je

connaissais de longue main ce contrôleur général, ce fut à lui à

qui je résolus de me remettre.

Le 26, le supérieur des capucins prit la peine de l'aller voir de

ma part. Je le suppliai de lui dire qu'une indisposition

m'empêchait de l'aller saluer; mais que les bontés qu'il avait

eues pour moi, il y avait six ans, me faisaient prendre la

liberté de m'adresser à lui pour me produire au nazir ou

surintendant, sûr que j'étais de n'y pouvoir aller par un

meilleur canal; que je le suppliais très-humblement de

représenter à ce ministre l'ordre que j'avais eu du feu roi,

d'aller en mon pays faire faire de riches ouvrages de pierreries

et de les apporter moi-même, ce que j'avais fait d'une manière à

oser me persuader qu'il n'était pas possible de faire mieux.

J'ajoutai à cela de grandes promesses de récompense, comme je

savais qu'il fallait faire. La réponse que j'eus de ce seigneur

fut que «j'étais le bienvenu; que je pouvais compter sur lui, et

qu'il remplirait tout de son mieux l'attente que j'avais en ses

bons offices; mais que je devais faire compte que le roi avait

peu d'amour pour la pierrerie; que la cour était extrêmement

dénuée d'argent, et que, pour mon malheur, le premier ministre,

homme si contraire à ces sortes de dépenses et si dégagé de tout

intérêt, rentrait en grâce; qu'il me faisait dire cela non pour

me décourager, mais afin de me disposer à donner à bon marché, à

faire bien des présents, à prendre bien de la peine et à avoir

beaucoup de patience; qu'au reste, il ferait savoir ma venue au

nazir de la meilleure manière qu'il pourrait, et que j'espérasse

en la clémence de Dieu.» Les Persans finissent toujours leurs

délibérations par ces mots, comme pour dire que Dieu donnera les

ouvertures aux affaires qu'on est en peine de faire réussir.

En même temps, j'appris une nouvelle qui confirmait ces avis.

C'est que le jour précédent, le roi s'étant enivré, comme il

avait de coutume de faire presque tous les jours depuis plusieurs

années, il se mit en fureur contre un joueur de luth, qui, à son

gré, n'en jouait pas bien, et commanda à _Nesr-Ali-Bec_, son

favori, fils du gouverneur d'Irivan, _de lui couper les mains_.

Le prince, en prononçant cette sentence, se jeta sur une pile de

carreaux pour dormir. Le favori, qui n'était pas si ivre, ne

reconnaissant nul crime dans le condamné, crut que le roi n'y en

avait point trouvé non plus, et que ce cruel ordre était une pure

fougue d'ivresse. Ainsi, il se contenta de réprimander sévèrement

le joueur de luth de ce qu'il ne s'étudiait pas mieux à plaire à

son maître. Le roi s'éveilla au bout d'une heure, et voyant ce

musicien toucher du luth comme auparavant, il se souvint de

l'ordre qu'il avait donné à son favori contre lui, et s'étant

fort emporté contre ce jeune seigneur, il commanda au grand

maître de leur couper à tous deux les mains et les pieds. Le

grand maître se jeta aux pieds du roi pour avoir la grâce du

favori. Le roi, extrêmement indigné et tout furieux, cria aux

eunuques et aux gardes d'exécuter sa sentence sur tous les trois.

Cheik-Ali-Kan, ce grand vizir hors de charge, se trouva là pour

le bonheur de ces malheureux. Il se jeta aux pieds du roi, en les

embrassant, et le supplia de leur faire grâce. Le roi, s'arrêtant

un peu, lui dit: «Tu es bien téméraire d'espérer que je t'accorde

ce que tu me demandes, moi qui ne saurais obtenir de toi que tu

reprennes la charge de premier ministre.--Sire, répondit le

suppliant, je suis votre esclave; je ferai toujours ce que Votre

Majesté me commandera.» Le roi s'apaisa là-dessus, fit grâce à

tous ces condamnés, et le lendemain matin envoya à Cheik-Ali-Kan

un _calaat_ (_khala'at_). On appelle ainsi les habits que le roi

donne par honneur. Il lui envoya, outre l'habit, un cheval avec

la selle et le harnais d'or, chargé de pierreries, une épée et un

poignard de même, avec l'écritoire, les patentes et les autres

marques de la charge de premier ministre.

Ce seigneur avait été, comme je l'ai dit, quatorze mois dans la

disgrâce, et, durant ce temps-là, il n'y avait point eu de

premier ministre, chose dont on n'avait point d'exemple en Perse.

Trois des principaux officiers de la couronne faisaient sa

charge. Il allait de temps en temps à la cour, le roi ne l'ayant

ni exilé, ni chassé de sa présence. La cause de sa disgrâce était

qu'il ne voulait point boire de vin, s'en excusant toujours sur

sa vieillesse, sur la dignité de premier ministre, sur le nom de

_Cheik_ qu'il porte, lequel revient à celui de _Kéat_, et marque

un homme consacré à une étroite observance de la religion, et

enfin sur le pèlerinage qu'il avait fait à la Mecque, qui

l'engageait à vivre plus purement. Le roi, le voyant seul ferme à

ne vouloir point boire de vin, le maltraitait souvent de paroles;

il lui donna même une fois quelques coups pour cela. Il lui

faisait jeter des pleines tasses de vin au visage, sur la tête et

sur les habits, et lui faisait dans l'ivresse mille indignités de

cette nature. Mais, hors de là, il le considérait infiniment pour

le parfait dévouement qu'il avait aux intérêts de l'État, pour sa

vertu et ses grandes qualités. En effet, c'est un ministre fort

sage, tout plein d'esprit et fort intègre. Sa religion est

coupable, plus que son naturel, des duretés qu'il a pour les

chrétiens. C'est elle qu'il faut accuser des rigueurs avec

lesquelles on les maltraite; sans les emportements de zèle

aveugle qu'elle lui inspire, les chrétiens auraient sujet, comme

les mahométans, de bénir son ministère. Il est vrai que ceux-ci

même ne le bénissent pas, car il empêche le roi de faire des

prodigalités et de dissiper ses trésors comme ses devanciers; ce

qui ne plaît guère à la cour, qui est pauvre d'ordinaire quand le

roi n'est pas libéral. Ce ministre était âgé de cinquante-cinq

ans. Sa taille était bien prise et fort belle, et son visage

aussi. Il avait la physionomie la plus avantageuse du monde. Un

calme perpétuel et une douceur engageante régnaient dans ses yeux

et sur son visage; et, bien loin d'y apercevoir aucune de ces

marques d'un esprit occupé, qui couvrent celui de la plupart des

grands ministres, on y voyait briller toutes celles d'un esprit

débarrassé, tranquille et qui se possède parfaitement, de manière

qu'à le regarder sans le connaître, on ne se serait douté ni de

son rang ni de ses occupations.

Le 16, sur les huit heures du matin, on vit la place Royale

arrosée de bout en bout et ornée comme je vais le dire. À côté de

la grande entrée du palais royal, à vingt pas de distance, il y

avait douze chevaux des plus beaux de l'écurie du roi, six de

chaque côté, couverts de harnais les plus superbes et magnifiques

qu'on puisse voir au monde. Quatre harnais étaient d'émeraudes,

deux de rubis, deux de pierres de couleurs mêlées avec des

diamants, deux autres étaient d'or émaillé et deux autres de fin

or lisse. Outre le harnais qui était de cette richesse, la selle,

c'est-à-dire le devant et le derrière, le pommeau et les étriers,

étaient couverts de pierreries assorties au harnais. Ces chevaux

avaient de grandes housses pendant fort bas, les unes en

broderies d'or et de perles relevées, les autres de brocart d'or

très-fin et très-épais, entourées de houppes et de pommettes d'or

parsemées de perles. Les chevaux étaient attachés aux pieds et à

la tête avec de grosses tresses de soie et d'or à des clous d'or

fin. Ces clous sont longs de quinze pouces environ et gros à

proportion, ayant un gros anneau à la tête, par où l'on passe le

licou ou les entraves. On ne peut, en vérité, rien voir de plus

superbe ni de plus royal que cet équipage, à quoi il faut joindre

douze couvertures de velours d'or frisé, qui servent à couvrir

les chevaux de haut en bas, lesquelles étaient en parade sur le

balustre qui règne le long de la face du palais royal. On n'en

peut voir de plus belle, soit qu'on considère la richesse de

l'étoffe, soit qu'on regarde l'artifice et la finesse du travail.

Entre les chevaux et le balustre, on voyait quatre fontaines

hautes de trois pieds et grosses à proportion, tout comme celles

dont on se sert à Paris à garder l'eau dans les maisons. Deux

étaient d'or, posées sur des trépieds, aussi d'or massif; deux

autres étaient d'argent, posées sur des trépieds de même métal.

Tout contre, il y avait deux grands seaux et deux gros maillets,

des plus gros qu'on puisse voir, tout cela aussi d'or massif

jusqu'au manche. On abreuve les chevaux dans ces seaux, et les

maillets sont pour ficher en terre les clous auxquels on les

attache. À trente pas des chevaux, il y avait des bêtes farouches

dressées à combattre contre de jeunes taureaux: deux lions, un

tigre et un léopard, attachés, et chacun étendu sur un grand

tapis d'écarlate, la tête tournée vers le palais. Sur les bords

des tapis, il y avait deux maillets d'or et deux bassins, aussi

d'or, du diamètre des plus grandes cuvettes rondes. C'est pour

donner à manger à ces belles bêtes lorsqu'on les fait paraître en

public. Il faut remarquer que toute la vaisselle d'or qui est

chez le roi est de ducat, comme je l'ai éprouvé. Vis-à-vis du

grand portail, il y avait deux carrosses à l'indienne, fort

jolis, attelés de boeufs, à la façon de ce pays-là, dont les

cochers, aussi Indiens, étaient vêtus à la mode de leur pays. Au

côté droit, il y avait deux gazelles (c'est une espèce de biches,

de poil tout blanc, avec des cornes droites comme une flèche et

fort longues); et, au côté gauche, étaient deux grands éléphants

couverts de housses de brocart d'or, et chargés d'anneaux aux

dents et de chaînes et d'anneaux d'argent aux pieds, et un

rhinocéros. Ces animaux étaient l'un près de l'autre, sans

aversion et sans peine, quoique les naturalistes disent, au

contraire, que l'éléphant et le rhinocéros ont une invincible

antipathie qui les tient perpétuellement en guerre. Aux deux

bouts de la place, on promenait en laisse les taureaux et les

béliers dressés au combat; et il y avait là aussi des troupes de

gladiateurs, de lutteurs et d'escrimeurs, tout prêts à en venir

aux mains au premier signal qui leur en serait donné. Enfin, il y

avait, en huit ou dix endroits de la place, des brigades des

gardes du roi rangés sous les armes.

La salle préparée pour donner l'audience était ce beau et

spacieux salon bâti sur le grand portail du palais, qui est le

plus beau salon de cette sorte que j'aie vu au monde. Il est si

haut élevé, qu'en regardant en bas dans la place, les hommes ne

paraissent pas hauts de deux pieds, et regardant, au contraire,

de la place dans le salon, on ne saurait reconnaître les gens. Le

roi y étant entré sur les neuf heures, et toute la cour, au

nombre de plus de trois cents personnes, on vit entrer dans la

place, par le coin oriental, l'ambassadeur des Lesqui: c'est une

nation tributaire de la Perse, qui habite un pays de montagnes,

aux confins du royaume, vers la Moscovie, proche de la mer

Caspienne. L'ambassadeur était un jeune seigneur fort beau et

fort bien couvert. Il n'avait que deux cavaliers à sa suite et

quatre valets de pied qui marchaient autour de lui. Un aide des

cérémonies le conduisait. Il le fit descendre de cheval à cent

pas environ du grand portail et le mena fort vite au salon où

était le roi. Le capitaine de la porte, qu'on appelle

_Ichic-Agasi-Bachi_, le prit là, et le conduisit _au baiser des

pieds du roi_. On appelle ainsi le salut que lui font ses sujets

et les étrangers qui ont l'honneur de l'approcher, de quelque

qualité qu'ils soient. _Pabous_ est le terme persan qui signifie

_baiser les pieds_. On l'appelle aussi _zemin bous_, c'est-à-dire

_baiser la terre_, où _ravi zemin_, c'est-à-dire _le visage en

terre_. Ce salut se fait en cette sorte. On mène l'ambassadeur à

quatre pas du roi, vis-à-vis de lui, où on l'arrête; on le met à

genoux, et on lui fait faire trois fois un prosternement du corps

et de la tête en terre, si bas que le front y touche.

L'ambassadeur se relève après, et délivre la lettre qu'il a pour

le roi au capitaine de la porte, qui la met dans les mains du

premier ministre, lequel la donne au roi, et le roi la met à son

côté droit sans la regarder. On mène ensuite l'ambassadeur à la

place qui lui est destinée.

Celui de Moscovie parut un quart d'heure après. Il entra du même

côté, amené sur les chevaux du roi par l'introducteur des

ambassadeurs; car cet ambassadeur moscovite était un si grand

misérable, qu'il n'entretenait pas un cheval. L'introducteur mit

pied à terre à cent cinquante pas du palais, et dit à

l'ambassadeur de descendre aussi de cheval. Je ne sais si le

Moscovite avait été informé que l'ambassadeur des Lesqui n'était

descendu de cheval que beaucoup plus proche de l'entrée, ou que,

par grandeur et pour l'honneur de son maître, il voulût passer et

aller plus avant, tant il y a qu'il fit résistance, et, donnant

des talons à son cheval, il le fit avancer trois ou quatre pas,

malgré l'opposition des valets de pied de l'introducteur, qui

avaient mis la main à la bride de son cheval pour le retenir. On

l'arrêta alors tout à fait; et, comme il faisait encore

résistance et voulait avancer, les valets de pied donnèrent de

leurs bâtons sur le nez du cheval pour le faire reculer, et

l'ambassadeur fut forcé de descendre. Il mit donc pied à terre

avec deux de ses gens, qui le suivaient à cheval, savoir: son

interprète et son intendant. Les autres domestiques, au nombre de

neuf ou dix, allaient à pied, en assez pauvre équipage pour une

telle décoration. L'ambassadeur était vêtu d'une robe de satin

jaune et, par-dessus, d'une grande veste de velours rouge fourrée

de martre qui pendait jusqu'à terre. Il avait un bonnet aussi de

martre, couvert de velours cramoisi, fort haut, brodé de petites

perles sur le devant, avec deux tresses de perles qui tombaient

du derrière sur le dos, jusqu'à la ceinture. C'était un vieillard

tout blanc, de bonne mine et fort vénérable. Son interprète

marchait à sa gauche, portant la lettre du grand-duc dans un sac

de velours cacheté. On le conduisit au baiser des pieds du roi,

comme on avait fait à l'ambassadeur des Lesqui, et on le plaça

vis-à-vis de lui, à la gauche.

L'envoyé de Basra vint ensuite. On le fit descendre à l'entrée de

la place Royale, et on le mena dans le même ordre à l'audience du

roi. Basra (_Bassorah_), que les Européens appellent aussi

Balsura, est cette ville célèbre au fond du golfe de Perse, à

l'endroit où le Tigre et l'Euphrate se rendent dans la mer.

Les présents de ces ambassadeurs étaient cependant au bout de la

place, près de la mosquée royale. C'est toujours là qu'en est

l'entrepôt, et d'où on les fait marcher, lorsque le roi donne

audience dans ce salon sur la place Royale. Les dévots disent

qu'en faisant venir les présents du côté de l'orient et de devant

la mosquée, on veut témoigner que Dieu est la source et le

donateur de tous les biens temporels, tellement que tout ce que

les hommes reçoivent de bien est un présent de Dieu. On fit

passer ces présents un quart d'heure après que les ambassadeurs

eurent pris séance.

Ceux de l'ambassadeur de Moscovie passèrent les premiers, portés

par soixante-quatorze hommes, consistant en ce qui suit: une

grande lanterne de cristal, peinte; neuf petits miroirs de

cristal, peints sur les bords; cinquante martres zibelines;

vingt-six aunes de drap rouge et vert; vingt bouteilles

d'eau-de-vie de Moscovie.

Le présent de l'ambassadeur des Lesqui consistait en cinq beaux

jeunes garçons, vêtus de brocart, en une chemise de maille et en

une armure de cavalier complète.

Celui de l'envoyé de Basra était une autruche, un jeune lion et

trois beaux chevaux arabes.

Il pensa arriver alors une plaisante bévue: c'est que les gens

qui avaient été chargés le jour précédent du présent de l'envoyé

de la Compagnie française, comme on a dit, n'ayant pas su que

l'audience de cet envoyé avait été remise à une autre fois,

l'avaient apporté dans la place et s'étaient mis à la suite des

autres. Le receveur des présents, s'apercevant de cette lourde

méprise, fit charger ces porteurs de coups de bâton, en leur

commandant de reporter le tout jusqu'à la huitaine.

Dès que les présents eurent passé, les tambours, les trompettes

et plusieurs autres instruments commencèrent à jouer. C'était le

signal pour les jeux et pour les combats, et, au même instant,

les lutteurs, les gladiateurs et les escrimeurs se prirent

ensemble. Les geôliers des bêtes féroces les lâchèrent sur de

jeunes taureaux qu'on tenait assez proche, et les gens qui

gouvernent les boucs et les taureaux dressés à s'entre-battre les

mirent aux prises. C'est un carnage plutôt qu'un combat que ce

que les bêtes féroces font avec les taureaux. Voici comment: Deux

hommes tiennent la bête féroce par la laisse, à l'endroit du cou.

Le taureau, dès qu'il l'aperçoit venir, se jette à la fuite; la

bête le poursuit, et si vite, qu'en trois ou quatre sauts elle

l'attache et l'accule. Les geôliers qui ont ces bêtes en garde se

jettent alors sur le taureau, lui abattent la tête à coups de

hache et donnent son sang à la bête. La raison pour laquelle on

ne laisse pas la bête et le taureau se battre jusqu'à la mort, et

qu'on se rue ainsi sur le taureau, c'est que le lion étant

l'_hiéroglyphe_ des rois de Perse, les astrologues et les devins

disent qu'il serait de mauvais augure que le lion qu'on lance sur

le taureau n'en fût pas entièrement le vainqueur, peu après

l'avoir attaqué. Le spectacle de ces diverses sortes de combats

dura jusqu'à onze heures. Ceux qui suivirent étaient plus

divertissants et plus naturels. Le premier fut de trois cents

cavaliers environ, qui parurent des quatre côtés de la place,

fort bien montés, et vêtus aussi richement et aussi galamment

qu'il se puisse. C'étaient, la plupart, de jeunes seigneurs de la

cour, qui avaient tous plusieurs chevaux de main. Ils

s'exercèrent une heure au mail à cheval. On se partage, pour cet

exercice, en deux troupes égales. On jette plusieurs boules au

milieu de la place, et on donne un mail à chacun. Pour gagner, il

faut faire passer les boules entre les piliers opposés qui sont

aux bouts de la place et qui servent de passe. Cela n'est pas

fort aisé, parce que la bande ennemie arrête les boules et les

chasse à l'autre bout. On se moque de ceux qui la frappent au pas

du cheval, ou le cheval étant arrêté. Le jeu veut qu'on ne la

frappe qu'au galop, et les bons joueurs sont ceux qui, en courant

à toute bride, savent renvoyer d'un coup sec une balle qui vient

à eux.

Le second spectacle fut des lanceurs de javelots. On l'appelle

_girid-bas_, c'est-à-dire le _jeu du dard_, et voici comme on s'y

exerce: Douze ou quinze cavaliers se détachent de la troupe et,

serrés en un peloton, vont à toute bride, le dard à la main, se

présenter pour combattre. Une pareille troupe qui se détache les

vient rencontrer; ils se lancent le dard l'un à l'autre, et puis

se rendent à leur gros, d'où il se fait un autre pareil

détachement, et ainsi de suite tant que le jeu dure. Parmi cette

belle noblesse, il y avait une quinzaine de jeunes Abyssins, de

dix-huit à vingt ans, qui excellaient en adresse à lancer le dard

ou le javelot, en dextérité à manier leurs chevaux, et en vitesse

à la course. Ils ne mettaient jamais pied à terre pour ramasser

des dards sur la lice, ni n'arrêtaient leurs chevaux pour cela;

mais, en pleine course, ils se jetaient sur le côté du cheval et

ramassaient des dards avec une dextérité et une bonne grâce qui

charmaient tout le monde.

Tous ces exercices, qui sont les carrousels des Persans, finirent

à une heure après midi, après le congé donné aux ambassadeurs. Le

roi ne leur dit point une parole, et ne les regarda seulement

pas. Il passa le temps à voir les jeux, les combats et les

exercices qui se faisaient dans la place, à entendre la symphonie

qu'il y avait dans le salon, composée des meilleures voix et des

plus excellents joueurs d'instruments qui soient à ses gages, à

discourir avec les grands de son État, qui étaient dans

l'assemblée, et à boire et manger. Dès que les ambassadeurs

furent entrés, on servit devant tout le monde une collation de

fruits verts et secs, et de confitures sèches et liquides de

toute sorte. Ces collations sont servies ordinairement dans des

bassins plus grands que ceux dont on se sert dans nos pays, faits

de bois laqué et peint fort délicatement, contenant vingt-cinq ou

trente assiettes de porcelaine. On sert de ces bassins devant

chaque personne, et quelquefois deux ou trois, selon l'honneur

que l'on lui veut faire. Au bout du salon, vis-à-vis de l'entrée,

il y avait un buffet garni, d'une part, de cinquante grand

flacons d'or de diverses sortes de vins; quelques-uns de ces

flacons émaillés, les autres couverts de pierreries et

quelques-uns de perles; et de l'autre, de soixante à

quatre-vingts coupes, et de plusieurs soucoupes de même sorte. Il

y a de ces coupes qui tiennent jusqu'à trois chopines; elles sont

larges et épatées, montées sur un pied haut de deux doigts

seulement. On ne peut voir en lieu du monde rien de plus pompeux,

de plus riche et de plus brillant. Les ambassadeurs ne burent

point de vin; on servit seulement à celui de Moscovie de

l'eau-de-vie de son pays. Je m'étonnai qu'on ne donnât point de

vin à cet ambassadeur, puisque le roi en buvait à longs traits,

et la plupart des grands. J'en demandai le sujet à un seigneur

qui était là présent. «C'est par grandeur, me répondit-il, et

pour garder davantage le respect de la majesté royale; et puis,

ajouta-t-il en riant, on se souvient de ce qu'un de ses

compatriotes fit à une célèbre audience qu'il eut du feu roi.» Je

demandai aussitôt ce que c'était. Il me répondit que l'an 64,

deux ambassadeurs extraordinaires de Moscovie étant à l'audience

du roi, ils burent si fort qu'ils s'enivrèrent jusqu'à perdre la

connaissance.

À midi, on servit le dîner. Chaque invité n'eut qu'un bassin,

mais d'une grandeur au-dessus de tous ceux dont on se sert dans

nos pays. Il y a dans ces grands plats du pilo de cinq ou six

sortes, au chapon, à l'agneau, aux poulets, aux oeufs farcis avec

de la viande, aux herbes, au poisson salé, et, par-dessus, du

rôti de plusieurs façons en quantité. Quinze hommes, sans

exagération, épuiseraient sur un tel plat la plus ardente faim.

Le plat qu'on servit devant le roi fut apporté et posé devant lui

sur une civière d'or. On servait avec chaque plat une grande

écuelle de sorbet, une assiette de salade et de deux sortes de

pain. Le roi se retira sans dire un mot aux ambassadeurs et sans

tourner seulement la tête de leur côté. Celui des Lesqui sortit

le premier, et trouva ses chevaux au même lieu où il avait mis le

pied à terre. L'ambassadeur de Moscovie le suivait de si près

qu'il le vit monter à cheval; il prétendit qu'on lui amenât son

cheval au même endroit. L'introducteur des ambassadeurs, qui le

reconduisait, lui dit qu'il avait ordre de le faire monter à

cheval à la même place où il était descendu, et que la coutume

était d'en user ainsi. Le Moscovite allégua l'exemple du Lesqui

et protesta de se ressentir de l'affront qu'on lui faisait. Il

menaça, il tempêta durant un quart d'heure, frappant des pieds

et retroussant son bonnet avec un étrange emportement; mais,

après tout, il fut contraint d'avancer à pied et d'aller prendre

ses chevaux au lieu où il les avait laissés. Voilà comment les

Persans en usent pour faire honneur à leur religion, et les

égards qu'ils ont pour ceux qui la professent. Ils avaient

sacrifié à un Moscovite, qui paraissait n'être qu'un simple

marchand et n'avoir d'autres intérêts en Perse que ceux de son

petit commerce particulier, les envoyés des compagnies de France

et d'Angleterre, et cela sur des vues de politique que l'on a

remarquées; ils sacrifièrent par un semblable égard, le rang du

Moscovite à l'envoyé des Lesqui, qui sont leurs tributaires, des

montagnards à demi sauvages. Ils ménagèrent pourtant les honneurs

entre ces envoyés, faisant mener l'ambassadeur de Moscovie par

l'introducteur des ambassadeurs, et l'autre par un aide de ces

cérémonies seulement, et faisant passer les présents du Moscovite

les premiers. Mais il est facile de voir que, dans ce partage

d'honneurs, le Lesqui avait les plus essentiels; car il fut mis à

la droite du roi, et quand l'ambassadeur de Moscovie voulut s'en

plaindre, on lui répondit qu'on avait donné la droite au Lesqui,

parce qu'il était venu le premier. À dire le vrai, c'était parce

qu'il était mahométan.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 72 / 108 题