IX

Après avoir décrit ainsi la puissance, la magnificence, la richesse

territoriale et mobilière du roi de Perse, Chardin nous conduit dans

le harem, dépôt des voluptés de ce prince, et dans le fond du harem,

au centre de l'incomparable trésor en réserve de ce monarque. Voici en

peu de mots la description qu'il en fait:

L'argent qui reste de net est porté au trésor royal, qui est un

vrai gouffre; car tout s'y perd, et il en sort très-peu de chose.

Je n'en ai jamais vu rien tirer que pour des présents que le roi

fait sur-le-champ; mais il est très-rare que l'on en tire pour

autre chose, les payements se faisant par assignations, si ce

n'est en des cas extraordinaires et en faveur de quelque étranger

de pays éloigné. Ainsi, l'an 1666, le roi Abas II me fit payer de

cette manière cinquante mille écus de bijoux que je lui avais

vendus, sur une requête que je lui présentai, dans laquelle

j'exposais qu'étant étranger, une assignation me donnerait bien

de la peine; et de plus, que Sa Majesté m'ayant donné des

commissions, il était nécessaire que je partisse incessamment

pour les exécuter. Le grand maître me donna le conseil de

présenter cette requête, à laquelle il fut répondu comme je le

désirais.

On paye dix pour cent de droits au trésor, de tout ce qu'on y

reçoit, à moins que le roi n'en exempte expressément, chose qui

n'arrive guère; mais quelquefois on fait grâce de la moitié, et

c'est de cette manière que l'on me traita.

Le trésor est sous la garde d'un eunuque, et tous les officiers

que l'on y fait entrer sont des eunuques aussi. La chambre des

comptes ni le premier ministre ne prennent point connaissance de

ce qui y est renfermé; c'est un bien hors de leur inspection. La

chambre tait, à la vérité, ce qu'on y porte par an de la recette

des provinces; mais elle n'est point informée de ce qui y entre

provenant des présents. Le premier ministre le pourrait bien

savoir; mais comme il n'a pas commission de le faire, il ne s'en

donne pas le soin. Le nazir, ou grand intendant de la maison du

roi, est contrôleur du trésor; il doit savoir tout ce qui y entre

et tout ce qui en sort; mais il ne lui est pas permis de mettre

le pied dans les diverses salles où il est réservé. J'y ai été

une fois avec lui, par ordre du roi (car aucun ne se peut

présenter à l'entrée s'il n'est mandé expressément): c'était pour

faire des habits d'hommes à l'européenne, avec quoi je m'imaginai

que quelques femmes du sérail voulaient faire une mascarade. Je

fus bien une heure à la porte, avec le grand maître, à attendre

le roi. L'eunuque, chef du trésor, allait et venait pendant tout

ce temps-là dans les salles, me montrant des bijoux sans nombre

et sans prix, ce qui me fit croire que c'était par ordre du roi;

car, quand je fus sorti, le grand maître me dit: «On ne fait

point une telle grâce à personne.» Je demandai à voir un rubis

que j'avais déjà vu l'an 1666, la cour étant en Hyrcanie: ce que

le chef du trésor m'accorda d'autant plus volontiers, qu'il me

connaissait dès ce temps-là, et m'avait montré aussi alors les

plus beaux bijoux de la couronne, par ordre du roi. Ce rubis est

un cabochon, grand comme la moitié d'un oeuf, de la plus belle et

de la plus haute couleur que j'aie jamais vue. On a gravé vers la

pointe le nom de Cheik-Sephy, sans se soucier de gâter la

pierre, et l'on ne me put dire si ce fut Cheik-Sephy lui-même ou

ses successeurs qui le firent faire. On me montrait les choses si

fort à la hâte, que je n'avais pas le loisir de les regarder. Les

plus beaux bijoux du roi consistent en perles: il y en a des

filets, au trésor, de demi-aune et de trois quartiers de long,

pour porter en chaînes, et dont les perles sont de plus de dix à

douze carats, parfaitement rondes et vives, mais dont l'eau est

dorée comme sont toutes les perles d'Orient. On me fit voir,

entre les autres, une quantité infinie de pierres de couleur, et

beaucoup de diamants de cinquante à cent carats. Pour l'or et

l'argent, je crois qu'on n'en saurait supputer la quantité, et je

n'en saurais rien dire de positif; le grand Intendant et d'autres

seigneurs me répondaient là-dessus comme sur les revenus du roi.

Quand je le mettais adroitement sur ce sujet pour leur donner le

moyen d'en parler, ils me répondaient: «Il y a beaucoup de

richesses; Dieu seul en sait le compte; personne ne se voudrait

donner la peine d'en lire le registre; cela est infini.»

Lorsque j'étais au trésor, on tira un rideau de devant un mur,

que je vis tout couvert de sacs, rangés l'un sur l'autre, jusqu'à

la voûte; il y pouvait avoir quelque trois mille sacs, que je

jugeai à leur forme être des sacs d'argent. Ces sacs d'argent

contiennent cinquante tomans chacun, qui font sept cent cinquante

écus de notre monnaie. On me disait que les murs partout étaient

couverts de cette manière; et il faut observer que de temps en

temps on change l'argent en ducats, le seul or qui vienne en

Perse.

Le lieu du trésor est tout joignant le sérail, grand d'environ

quarante pas en carré, divisé en plusieurs chambres. Celles du

dedans étant sans fenêtres, le roi y vient souvent avec les dames

du sérail, surtout quand il y a quelque chose de nouveau à voir;

mais il en coûte toujours au roi par les présents qu'il leur faut

faire. Le garde du trésor s'appelle _Aga-Cafour_; c'est le plus

brutal, le plus rude et le plus laid personnage qu'on puisse

voir, toujours grondant, toujours en fureur, excepté en présence

du roi. Il y a plusieurs coffres dans le trésor dont il n'a point

le maniement, et qui sont scellés du sceau que le roi porte pendu

à son cou.

X

Après avoir émerveillé et ébloui l'imagination de ses lecteurs par ce

panorama de puissance et de richesse du royaume dont on lui découvre

les entrailles, Chardin passe à la religion, à la politique, aux

moeurs, et nous introduit dans la vie publique et dans la vie privée

de ce peuple. Ni Montesquieu qui ricane, ni Chateaubriand qui déclame

n'ont compris l'Orient, parce qu'ils ont voyagé d'imagination

seulement, et qu'au lieu de voir et de raconter, ils ont imaginé

d'éloquentes caricatures. Ces grands écrivains ont été de mauvais

voyageurs; ils ont pensé à faire admirer leur esprit et leur style.

Leur glace ne réfléchissait rien, parce qu'elle était pleine

d'eux-mêmes. Chacun écrivait en l'honneur de son système, rien par

amour de la vérité; cela ressemblait à certains voyageurs modernes,

pleins de mérite d'ailleurs, mais plus pleins encore d'illusions, qui,

pour honorer la démocratie, nous peignaient les États-Unis de

l'Amérique comme des lieux saints, et les bazars cosmopolites de

New-York comme des sanctuaires de patriarches de la vertu.

Rien de cela n'était vrai. Chardin seul est admirable parce qu'il est

sincère, et intéressant parce qu'il est vrai; c'est le voyageur par

excellence, parce qu'il n'a d'autre système que la vérité.

Voyons ce qu'il écrit de la politique et des moeurs de l'Orient.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 74 / 108 题