Après avoir décrit ainsi la puissance, la magnificence, la richesse
territoriale et mobilière du roi de Perse, Chardin nous conduit dans
le harem, dépôt des voluptés de ce prince, et dans le fond du harem,
au centre de l'incomparable trésor en réserve de ce monarque. Voici en
peu de mots la description qu'il en fait:
L'argent qui reste de net est porté au trésor royal, qui est un
vrai gouffre; car tout s'y perd, et il en sort très-peu de chose.
Je n'en ai jamais vu rien tirer que pour des présents que le roi
fait sur-le-champ; mais il est très-rare que l'on en tire pour
autre chose, les payements se faisant par assignations, si ce
n'est en des cas extraordinaires et en faveur de quelque étranger
de pays éloigné. Ainsi, l'an 1666, le roi Abas II me fit payer de
cette manière cinquante mille écus de bijoux que je lui avais
vendus, sur une requête que je lui présentai, dans laquelle
j'exposais qu'étant étranger, une assignation me donnerait bien
de la peine; et de plus, que Sa Majesté m'ayant donné des
commissions, il était nécessaire que je partisse incessamment
pour les exécuter. Le grand maître me donna le conseil de
présenter cette requête, à laquelle il fut répondu comme je le
désirais.
On paye dix pour cent de droits au trésor, de tout ce qu'on y
reçoit, à moins que le roi n'en exempte expressément, chose qui
n'arrive guère; mais quelquefois on fait grâce de la moitié, et
c'est de cette manière que l'on me traita.
Le trésor est sous la garde d'un eunuque, et tous les officiers
que l'on y fait entrer sont des eunuques aussi. La chambre des
comptes ni le premier ministre ne prennent point connaissance de
ce qui y est renfermé; c'est un bien hors de leur inspection. La
chambre tait, à la vérité, ce qu'on y porte par an de la recette
des provinces; mais elle n'est point informée de ce qui y entre
provenant des présents. Le premier ministre le pourrait bien
savoir; mais comme il n'a pas commission de le faire, il ne s'en
donne pas le soin. Le nazir, ou grand intendant de la maison du
roi, est contrôleur du trésor; il doit savoir tout ce qui y entre
et tout ce qui en sort; mais il ne lui est pas permis de mettre
le pied dans les diverses salles où il est réservé. J'y ai été
une fois avec lui, par ordre du roi (car aucun ne se peut
présenter à l'entrée s'il n'est mandé expressément): c'était pour
faire des habits d'hommes à l'européenne, avec quoi je m'imaginai
que quelques femmes du sérail voulaient faire une mascarade. Je
fus bien une heure à la porte, avec le grand maître, à attendre
le roi. L'eunuque, chef du trésor, allait et venait pendant tout
ce temps-là dans les salles, me montrant des bijoux sans nombre
et sans prix, ce qui me fit croire que c'était par ordre du roi;
car, quand je fus sorti, le grand maître me dit: «On ne fait
point une telle grâce à personne.» Je demandai à voir un rubis
que j'avais déjà vu l'an 1666, la cour étant en Hyrcanie: ce que
le chef du trésor m'accorda d'autant plus volontiers, qu'il me
connaissait dès ce temps-là, et m'avait montré aussi alors les
plus beaux bijoux de la couronne, par ordre du roi. Ce rubis est
un cabochon, grand comme la moitié d'un oeuf, de la plus belle et
de la plus haute couleur que j'aie jamais vue. On a gravé vers la
pointe le nom de Cheik-Sephy, sans se soucier de gâter la
pierre, et l'on ne me put dire si ce fut Cheik-Sephy lui-même ou
ses successeurs qui le firent faire. On me montrait les choses si
fort à la hâte, que je n'avais pas le loisir de les regarder. Les
plus beaux bijoux du roi consistent en perles: il y en a des
filets, au trésor, de demi-aune et de trois quartiers de long,
pour porter en chaînes, et dont les perles sont de plus de dix à
douze carats, parfaitement rondes et vives, mais dont l'eau est
dorée comme sont toutes les perles d'Orient. On me fit voir,
entre les autres, une quantité infinie de pierres de couleur, et
beaucoup de diamants de cinquante à cent carats. Pour l'or et
l'argent, je crois qu'on n'en saurait supputer la quantité, et je
n'en saurais rien dire de positif; le grand Intendant et d'autres
seigneurs me répondaient là-dessus comme sur les revenus du roi.
Quand je le mettais adroitement sur ce sujet pour leur donner le
moyen d'en parler, ils me répondaient: «Il y a beaucoup de
richesses; Dieu seul en sait le compte; personne ne se voudrait
donner la peine d'en lire le registre; cela est infini.»
Lorsque j'étais au trésor, on tira un rideau de devant un mur,
que je vis tout couvert de sacs, rangés l'un sur l'autre, jusqu'à
la voûte; il y pouvait avoir quelque trois mille sacs, que je
jugeai à leur forme être des sacs d'argent. Ces sacs d'argent
contiennent cinquante tomans chacun, qui font sept cent cinquante
écus de notre monnaie. On me disait que les murs partout étaient
couverts de cette manière; et il faut observer que de temps en
temps on change l'argent en ducats, le seul or qui vienne en
Perse.
Le lieu du trésor est tout joignant le sérail, grand d'environ
quarante pas en carré, divisé en plusieurs chambres. Celles du
dedans étant sans fenêtres, le roi y vient souvent avec les dames
du sérail, surtout quand il y a quelque chose de nouveau à voir;
mais il en coûte toujours au roi par les présents qu'il leur faut
faire. Le garde du trésor s'appelle _Aga-Cafour_; c'est le plus
brutal, le plus rude et le plus laid personnage qu'on puisse
voir, toujours grondant, toujours en fureur, excepté en présence
du roi. Il y a plusieurs coffres dans le trésor dont il n'a point
le maniement, et qui sont scellés du sceau que le roi porte pendu
à son cou.
X
Après avoir émerveillé et ébloui l'imagination de ses lecteurs par ce
panorama de puissance et de richesse du royaume dont on lui découvre
les entrailles, Chardin passe à la religion, à la politique, aux
moeurs, et nous introduit dans la vie publique et dans la vie privée
de ce peuple. Ni Montesquieu qui ricane, ni Chateaubriand qui déclame
n'ont compris l'Orient, parce qu'ils ont voyagé d'imagination
seulement, et qu'au lieu de voir et de raconter, ils ont imaginé
d'éloquentes caricatures. Ces grands écrivains ont été de mauvais
voyageurs; ils ont pensé à faire admirer leur esprit et leur style.
Leur glace ne réfléchissait rien, parce qu'elle était pleine
d'eux-mêmes. Chacun écrivait en l'honneur de son système, rien par
amour de la vérité; cela ressemblait à certains voyageurs modernes,
pleins de mérite d'ailleurs, mais plus pleins encore d'illusions, qui,
pour honorer la démocratie, nous peignaient les États-Unis de
l'Amérique comme des lieux saints, et les bazars cosmopolites de
New-York comme des sanctuaires de patriarches de la vertu.
Rien de cela n'était vrai. Chardin seul est admirable parce qu'il est
sincère, et intéressant parce qu'il est vrai; c'est le voyageur par
excellence, parce qu'il n'a d'autre système que la vérité.
Voyons ce qu'il écrit de la politique et des moeurs de l'Orient.