VII

L'évêque Lanatelle, amoureux de la reine de Mingrélie, princesse d'une

incomparable beauté, et aimé d'elle, quoique le roi son mari eût été

aveuglé et exilé par les complices de l'évêque, vivait avec elle, est

l'homme principal de ces machinations, Chardin le visite, et le

raconte; il n'y a pas de roman en Europe comparable à ce récit. Les

Turcs s'y mêlent par le pacha d'Acalziké, qui intervient et change par

ses forces les dynasties et les bornes de ces royaumes. Voici un

exemple de ces aventures:

Le fils de la reine d'Imirette vivait retiré, sous la protection du

pacha turc, mais ce jeune homme se souvenait de la beauté merveilleuse

de la princesse caucasienne, fille de la reine, qu'il avait vue dans

son enfance.

Dès que Rustan-Kan fut mort, la princesse Marie, sa femme, apprit

que, sur des relations trop avantageuses de sa beauté qu'on avait

faites au roi de Perse, Sa Majesté avait commandé qu'on la lui

envoyât. On lui conseillait de s'enfuir en Mingrélie ou de se

cacher. Elle prit une voie contraire: car, étant bien assurée

qu'il n'y avait point de lieu dans l'empire de Perse où le roi ne

la découvrît, elle alla s'enfermer trois jours durant dans la

forteresse de Tiflis: ce qui était proprement se livrer à la

merci de celui qui la voulait avoir; elle se fit voir tout ce

temps-là aux femmes du commandant; et, l'ayant mandé ensuite à

son appartement, elle lui fit dire que, sur la foi de ses femmes

qui l'avaient vue, il pouvait écrire au roi qu'elle n'était pas

d'une beauté à se faire désirer; qu'elle était âgée, et même un

peu contrefaite; qu'elle conjurait Sa Majesté de lui laisser

achever ses jours dans son pays. En même temps, elle envoya au

roi un présent de beaucoup d'or et d'argent, et de quatre jeunes

demoiselles d'une extraordinaire beauté. Dès que le présent fut

envoyé, cette princesse ne voulut plus voir personne; elle se

jeta dans la dévotion, faisant de grandes aumônes aux pauvres,

afin qu'ils priassent Dieu pour elle. Au bout de trois mois, il

vint un ordre du roi, à Chanavas-Kan, de l'épouser. Ce prince

reçut l'ordre avec joie, parce que Marie est fort riche; et il

l'épousa, quoiqu'il eût déjà une autre femme. Il a toujours une

extrême considération pour elle, à cause de ses grands biens. Son

premier mari, prince de Guriel, vit encore, mais il est fort

vieux et fort cassé. Il est en Géorgie. La princesse lui a donné

une de ses demoiselles pour le consoler de l'avoir perdue, et le

fait entretenir, à la vérité assez misérablement; elle témoigne

pourtant d'avoir encore de la tendresse pour lui; car il y a

quelques années qu'étant sur les frontières d'Imirette, elle le

manda, et le retint huit jours. Chanavas-Kan en témoignant de la

jalousie, la princesse se mit à l'en railler: elle lui dit qu'il

avait bonne grâce d'être jaloux d'un pauvre vieillard, aveugle,

dénué, misérable et tout aussi impuissant qu'il l'était lui-même.

La plupart des seigneurs géorgiens sont extérieurement dans la

religion mahométane. Les uns ont embrassé cette créance pour

obtenir des emplois à la cour, et des pensions de l'État; les

autres, pour avoir l'honneur de marier leurs filles au roi, ou

seulement de les faire entrer au service de ses femmes. Il y a de

cette lâche noblesse qui mène elle-même ses plus belles filles au

roi. La récompense qu'on leur donne est une pension ou un

emploi. La religion mahométane est toujours préalablement

embrassée. La pension est selon la qualité des personnes, mais,

d'ordinaire, ce n'est pas plus de deux mille écus. Il venait

d'arriver à ce sujet, lorsque j'étais à Tiflis, une aventure fort

pitoyable. Un seigneur géorgien avait fait savoir au roi qu'il

avait une nièce d'une extraordinaire beauté. Sa Majesté commanda

aussitôt qu'on la lui amenât. Ce méchant homme se chargea

lui-même d'intimer l'ordre et de l'exécuter. Il vint chez sa

soeur, qui était veuve, et lui dit que le roi de Perse voulait

épouser sa fille, et qu'il fallait qu'elle la disposât à cela. La

mère ayant fait savoir cette violence à sa pauvre demoiselle,

elle pensa se désespérer; elle aimait un jeune seigneur qui

demeurait en son voisinage, et en était extrêmement aimée. La

mère le savait bien; elles prirent résolution de lui faire part

de leur malheur. On le lui envoya dire par un domestique. Le

cavalier arriva à minuit; il trouva la mère et la fille

enfermées, qui déploraient à larmes communes et avec une vive

douleur la dureté de leur sort. Il se jeta à leurs pieds, et leur

dit que pour lui il ne craignait rien tant que de perdre sa

maîtresse, et que tout le courroux du roi de Perse ne lui était

rien au prix de cet accablement; qu'au reste, il n'y avait qu'une

voie de se tirer d'affaire, qui était de se marier ensemble à

l'heure même, et que le lendemain on déclarerait au perfide

parent que la dame qu'on demandait n'était plus fille. Le parti

fut accepté; et, la mère s'étant retirée, l'amant essuya les yeux

de sa maîtresse et fit le mariage en un instant. L'oncle

découvrit l'intrigue. On la fit savoir au roi. Sa Majesté en fut

courroucée et donna des ordres exprès d'envoyer à la cour la

mère, la fille et le mari. Ces personnes s'étaient cachées; elles

fuirent çà et là durant quelques mois. Enfin, voyant qu'on les

serrait de près et qu'elles ne pouvaient plus échapper, elles se

sauvèrent à Acalziké, dont le pacha les prit sous sa protection.

La crainte qu'on a en Géorgie de semblables accidents oblige ceux

qui ont de belles filles à les marier le plus tôt qu'ils peuvent,

et en leur enfance même. Les pauvres gens surtout marient les

leurs de bonne heure, et quelquefois dès le berceau. C'est afin

que les seigneurs dont ils sont sujets ne les enlèvent pas pour

les vendre, ou pour en faire des concubines. Il est certain

qu'ils ont grande retenue pour les personnes mariées, encore que

ce ne soit que des enfants, et qu'ils ne se portent pas aisément

à les arracher de leurs maisons.

Sistan-Darejan était demeurée prisonnière à Acalziké. Les pachas

l'y traitaient avec beaucoup de respect. Archyle avait toujours

pensé à elle, depuis qu'il l'avait perdue de vue. Son père opéra

tant, par ses présents et par ses intrigues auprès du pacha,

qu'il la relâcha l'an 1660. Elle fut amenée en triomphe à Tiflis.

Archyle l'épousa aussitôt, et acquit, par ce mariage, le droit au

royaume de Caket, dont il était déjà vice-roi de fait; car cette

princesse est fille de Taimuras-Kan et soeur d'Heracle, le seul

fils que ce prince infortuné a laissé capable de lui succéder,

tous les autres ayant été rendus aveugles. Cet Heracle s'est

retiré en Moscovie, avec sa mère. On dit que le grand-duc leur

entretient un train sortable à leur qualité.

Il y a une autre aventure de cet Archyle, vice-roi de Caket,

digne de curiosité. Il avait été fiancé durant sa jeunesse à une

fille des premières maisons de Géorgie. La demoiselle s'attendait

fort d'être sa femme, étant une chose inouïe en ce pays-là de

rompre un contrat de mariage. Lorsqu'elle sut qu'il épousait

Sistan-Darejan, elle lui envoya demander satisfaction du _meurtre

qu'il commettait sur son honneur_: c'est ainsi qu'on appelle en

Géorgie l'affront qu'on fait à une accordée, de la laisser pour

se marier à une autre. Elle prétendit en tirer raison par la

justice; mais cette voie n'ayant pu réussir, à cause de

l'autorité et du rang de sa partie, elle vint, à la tête de

quatre cents hommes, présenter le combat à son infidèle. Il le

refusa, et lui fit dire qu'il ne se voulait point battre contre

une fille; qu'au reste, elle ne fît pas de bruit davantage,

autrement qu'il publierait les faveurs que Sizi (c'est un jeune

seigneur de la cour) s'était vanté d'avoir reçues d'elle. La

demoiselle, outrée davantage qu'on ajoutât au mépris la calomnie,

tourna ses ressentiments contre Sizi; elle l'appela en duel, et

n'ayant pu l'y attirer, elle lui dressa une embuscade, où elle le

mit en fuite, le poursuivit et lui tua plus de vingt hommes. Elle

avait un frère, il prit sa querelle contre Sizi. Le prince et

toute la cour firent mille efforts pour les ajuster; mais cela ne

s'étant pu faire, on leur permit de vider leur différend par les

armes. C'est une coutume en Géorgie que, quand la justice ne

saurait éclaircir une querelle entre des gentilshommes, ni

l'ajuster, on leur permet de se battre en champ clos. Les

adversaires se confessent et communient, et, ainsi préparés à la

mort, ils entrent dans la lice. On appelle cela: _aller au

tribunal de Dieu_, et les Géorgiens soutiennent que cette voie de

remettre directement à Dieu la punition d'un crime est très-bonne

et très-équitable, quand la justice humaine ne peut connaître si

l'accusé est coupable, ou si l'accusateur le charge faussement,

Sizi et sa partie arrivés au rendez-vous, une troupe de soldats

les séparèrent comme ils mettaient les armes à la main; et la

demoiselle étant morte peu après de honte et de douleur,

l'autorité du prince obligea son frère à s'ajuster avec Archyle

et avec Sizi.

Chardin, au sortir de Tiflis, traverse L'Arménie en longeant le pied

de l'Ararat et arrive en Perse. Com est la première ville sainte qu'il

y rencontre, il en décrit ainsi les merveilles:

Com est une grande ville située en une plaine, le long d'un

fleuve, et à demi-lieue d'une haute montagne. Sa figure est un

carré long, sa longueur prend de l'orient à l'occident. Elle a

quinze mille maisons, au dire des gens, car je ne les ai pas

comptées. Elle est ceinte d'un fossé et d'un mur flanqué de tours

à demi ruinées. Elle est entourée de jardins. Il y en a de grands

de l'autre côté de l'eau. On voit, en un des plus beaux qu'il y

ait, le mausolée de Rustan-Kan, prince de la race des derniers

rois de Géorgie, qui embrassa la religion mahométane pour avoir

le gouvernement de ce royaume-là. Ce jardin est une des plus

ordinaires promenades de la populace de Com. Il y a deux beaux

quais le long du fleuve, aussi longs que la ville, et au bout, à

l'orient, un fort beau pont. Il y a aussi de beaux et de grands

bazars, où se tiennent les marchés en gros et en détail. Com

n'est pourtant pas un lieu de grand commerce. On en transporte

des fruits frais et secs, principalement des grenades, beaucoup

de savon, des lames d'épées et de la poterie blanche et

vernissée. Il ne se fait point en toute la Perse de meilleur

savon, ni de plus excellentes lames d'épées qu'en cette ville. Ce

que la poterie blanche qu'on en transporte a de particulier est

qu'en été, l'eau s'y rafraîchit merveilleusement bien et fort

vite par le moyen de la transpiration continuelle. Des gens qui

veulent boire frais et délicieusement ne se servent d'un même pot

que cinq ou six jours, tout au plus. On l'humecte d'eau rose la

première fois, pour ôter la senteur de la terre, et puis on le

pend à l'air, plein d'eau et un linge mouillé autour. Un quart de

l'eau transpire en six heures de temps la première fois, puis

moins de jour en jour, tant qu'à la fin les pores se bouchent par

la matière crasse et épaisse qui est dans l'eau, et qui s'arrête

dans ses pores. Dès que la transpiration est empêchée dans ces

pots, l'eau s'y empuantit, et il en faut prendre de neufs. Il y a

en cette ville quantité de profondes caves, où le peuple va

puiser l'eau à boire. La plupart de ces caves ont quarante à

cinquante marches de descente, et fort hautes. L'eau en est aussi

fraîche quand on la tire que celle qui est à la glace. Elle sort

par des fontaines qui se ferment au robinet. C'est un grand régal

que cette eau durant l'été, qui est furieusement chaud à Com et

aux environs. Cette ville a quantité de beaux caravansérails et

de belles mosquées. La plus belle est celle où sont enterrés les

deux rois de Perse, derniers morts.

Voici le dessin de cette célèbre mosquée, dont l'on parle par

tout l'Orient. Elle a quatre cours. La première est plantée

d'arbres et de fleurs comme un jardin. C'est un carré long.

L'allée du milieu est pavée et séparée des parterres par une

balustrade. Il y a deux terrasses carrelées aux deux côtés; elles

sont de la longueur de la cour et hautes de trois pieds. Sur

chacune, il y a vingt chambres voûtées de neuf pieds en carré,

une cheminée et un portique. À l'entrée de cette cour, il y a à

gauche une de ces profondes caves dont l'on a parlé, et à droite

une volière. Le lieu est tout à fait récréatif. Un canal d'eau

claire, qui en fait le tour, sort d'un bassin d'eau qui est à

l'entrée, et se rend dans un autre qui est au bout. Dix distiques

en lettres d'or, sur le haut du portail, font l'inscription de ce

mausolée; en voici la traduction:

La date du portail du tombeau de la très-vénérable et pure

vierge de Com, sur qui soit le salut.

Au temps de l'heureux règne du roi Abas II, soutien du

monde, de qui les jours soient augmentés.

Cette porte de miséricorde a été ouverte à la face des

peuples. Quiconque jette les yeux dessus perd l'idée du

paradis.

Quiconque a traversé ses cours, dont l'aspect réjouit les

coeurs, ne les a point passées vite comme le vent.

Massoum, vicaire du grand pontife, des sages avis duquel le

soleil apprend à régler son mouvement, a fait faire par Aga

Mourad[9], l'un de ses substituts, ce portail, dont la

hauteur et l'excellence surpassent le trône céleste.

[Note 9: _Aghâ Mourâd._ Le dernier mot signifie

_désir_. (_Note de Chardin._)]

C'est l'entrée du palais royal de la très-vénérable vierge

pure, qui tire son extraction de la maison du Prophète.

Heureux et glorieux le fidèle qui, par révérence,

prosternera sa tête sur le seuil de cette porte, à

l'imitation du soleil et de la lune.

Tout ce qu'il demandera avec foi, de dessus cette porte,

sera comme la flèche qui atteint le but, c'est-à-dire il

sera exaucé.

Certes, jamais la fortune n'embarrassera les entreprises de

celui qui, pour l'amour de Dieu, a élevé ce portail à la

face du peuple.

O fidèle! si tu demandes en quelle année a été construit ce

portail, je te réponds: «De dessus le portail de Désir,

demande tes désirs.»

Pour entendre ce dernier distique, il faut savoir qu'au lieu que,

dans notre alphabet, il n'y a que sept lettres numérales, ou qui

servent de chiffres, comme le V qui vaut cinq, l'_X_ dix, l'_L_

cinquante: l'alphabet, chez tous les Orientaux, a l'usage des

nombres arithmétiques; ainsi, par un jeu d'esprit à quoi il faut

beaucoup d'imagination, ils marquent l'année d'une chose par des

mots qui y ont du rapport, et qui sont composés des lettres qui

fassent juste, en leur valeur d'arithmétique, le nombre des

années de leur époque. Celles-ci font mille soixante et un ans.

Je vais en produire un autre exemple:

Le feu roi de Perse fit faire une tente, qui coûta deux millions.

On l'appelle la _Maison d'or_, parce que l'or y reluit partout.

J'en donnerai ailleurs la description. On peut juger quelle riche

pièce c'est, tant par le prix qu'elle coûte que par le nombre des

chameaux qu'il faut pour la porter, qui est de deux cent

quatre-vingts. L'antichambre est faite d'un velours à fond d'or,

dont la corniche est ornée de vers qui finissent ainsi: «Si tu

demandes en quel temps a été fait le trône de ce second Salomon,

je te dirai: Regarde le trône du second Salomon.» Les lettres de

ces derniers mots, prises pour chiffres, font mille

cinquante-sept ans. Cela tient du galimatias en notre langue;

mais dans les langues orientales, cela a sa beauté et ses grâces.

La seconde cour n'est pas si belle que la première; mais la

troisième ne l'est pas moins. Elle est entourée d'appartements,

chacun à deux étages, d'une terrasse, d'un portique et d'un

canal, tout de même que la première. Au milieu, il y a un grand

bassin. Quatre gros arbres en marquent les coins et le couvrent

de leurs feuillages. On entre de cette troisième cour dans la

quatrième, par un escalier de marbre de douze marches. Le portail

qui est au haut est tout à fait magnifique. Il est revêtu en bas

de marbre blanc transparent, semblable à du porphyre et à de

l'agate. Le haut, qui est un grand demi-dôme, est peint de

moresques d'or et d'azur appliquées fort épais. Cette quatrième

cour a des chambres en bas et aux côtés, avec des terrasses et

des portiques comme les trois autres. Ce sont les logements des

gens d'Église, des régents et des étudiants qui vivent des rentes

de ce lieu sacré.

En face est le corps de l'édifice. Il consiste en trois grandes

chapelles sur une ligne. Celle du milieu a une entrée de dix-huit

pieds de profondeur, tout à fait magnifique. C'est un portail de

ce beau marbre blanc dont on a parlé. Le haut, qui est aussi un

grand demi-dôme, est incrusté par dehors de grands carreaux de

faïence peints de moresques, et, par-dedans, tout doré et azuré.

La porte, qui a douze pieds de hauteur et six de largeur, est de

marbre transparent. Les valves ou battants sont tout revêtus

d'argent, avec des appliques rapportées, de vermeil doré, de

ciselé et de lisse, qui font une mosaïque tout à fait riche et

curieuse. La chapelle est octogone, couverte d'un haut dôme. Le

bas, à la hauteur de six pieds, est revêtu de grandes tables de

porphyre ondé, et peint de fleurs tirées avec de l'or et des

couleurs, dont la vivacité et l'éclat sautent aux yeux. Le haut

est de moresques d'or et d'azur, admirablement vives et

éclatantes, et inscrites de sentences et d'aspirations mystiques

sur l'amour divin. Le fond du dôme est fait tout de même. Ce

dôme est fort gros et admirablement beau, incrusté en dehors

comme le portail. Au-dessus, s'élève une grande aiguille ou

colophon, surmonté d'un croissant, dont les pointes sont

allongées et renversées. Ce colophon, qui est d'une notable

grosseur, est composé de boules de diverses grosseurs, posées

l'une sur l'autre, et paraît d'en bas avoir plus de vingt pieds

de haut, avec le croissant. Le tout est d'or fin. Les Persans

disent que tout est massif. S'il est véritable, cela vaut des

millions. Quoi qu'il en soit, cet ornement ne peut être que de

très-grand prix. Voici quelques-unes des inscriptions dont j'ai

fait mention:

Tout ce qui n'est pas Dieu, n'est rien.

Dieu, et c'est assez.

Toute louange non rapportée à Dieu est vaine; et tout le

bien qui ne vient pas de lui n'est qu'une ombre de bien.

Le dévot ne doit pas aimer Dieu en vue de la récompense.

L'amant qui se plaint d'être séparé de son objet, et

voudrait vivre toujours dans l'union et la jouissance, n'est

pas véritable amant, puisqu'il ne se résigne pas au bon

plaisir de ce qu'il aime.

Le comble du plaisir est d'être uni à l'objet qu'on aime. Je

ne travaille, pour moi, à autre chose qu'à me jeter à corps

perdu dans cet abîme.

Au milieu de cette chapelle est le tombeau de Fathmé, fille de

Mousa-Cazem (_Mouça-Qâcem_), un de ces douze califes que les

Persans croient avoir été les légitimes successeurs de Mahomed;

après la mort d'Aly, son gendre, Mousa-Cazem était le septième en

ordre. Ce tombeau est long de huit pieds, large de cinq et haut

de six, revêtu de carreaux de faïence, peints de moresques et

couvert d'un drap d'or qui tombe jusqu'en bas. Il est fermé d'une

grille d'argent haute de dix pieds et massive, distante de

demi-pied du tombeau, et couronnée aux coins de quatre grosses

pommes de fin or. C'est afin que le peuple ne souille pas le

tombeau par ses baisers et ses attouchements, car on tient le

tombeau même une chose sainte. Des lés de velours vert, tendus

sur la grille en dedans, en interdisent la vue au peuple, et ce

n'est que par faveur, ou pour de l'argent, qu'on le voit. Le

plancher est couvert de tapis de laine fort fins. On en étend

par-dessus de soie et d'or, aux grandes fêtes. Au-dessus du

tombeau, à dix pieds de hauteur, pendent plusieurs vases

d'argent, qu'on appelle _candil_ (_qandyl_). C'est une espèce de

lampe. Il y en a du poids de soixante marcs. Ils sont autrement

faits que les lampes des églises. On n'y allume jamais de feu, et

même il n'y en peut tenir, ni aucune liqueur, parce qu'ils n'ont

point de fond. Je ne saurais dire la signification du mot de

_candil_; mais je crois que c'est de ce terme qu'est venu celui

de _candil laphti_ (_kandil-aphti_)[10], duquel les chrétiens

grecs appellent ceux qui entretiennent le luminaire dans les

églises, et qu'est aussi venu le mot _chandelle_, lequel se

trouve en presque toutes les langues de l'Europe, dans une même

signification. Les mahométans appellent _candilgi_ (_qandyldjy_),

ces mêmes officiers que je viens de dire, que les Grecs appellent

_candilaphty_.

[Note 10: Lisez [Grec: kandêlanaphtês], _kandilanaphtis_

(allumeur de chandelles); c'est un mot grec moderne et un

titre des fonctionnaires dans les grandes églises. Ce mot

est composé de [Grec: kandêli], _kandila_, chandelle,

d'[Grec: anaptô], _anapto_, j'allume. Le premier est latin,

le second grec ancien. On dit aussi, à Constantinople,

[Grec: kandêlaphtês], _candilaftis_, en retranchant la

troisième syllabe [Grec: na] (L-s.)]

À la grille, il y a des inscriptions suspendues. Elles sont en

lettres d'or.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 71 / 108 题