L'évêque Lanatelle, amoureux de la reine de Mingrélie, princesse d'une
incomparable beauté, et aimé d'elle, quoique le roi son mari eût été
aveuglé et exilé par les complices de l'évêque, vivait avec elle, est
l'homme principal de ces machinations, Chardin le visite, et le
raconte; il n'y a pas de roman en Europe comparable à ce récit. Les
Turcs s'y mêlent par le pacha d'Acalziké, qui intervient et change par
ses forces les dynasties et les bornes de ces royaumes. Voici un
exemple de ces aventures:
Le fils de la reine d'Imirette vivait retiré, sous la protection du
pacha turc, mais ce jeune homme se souvenait de la beauté merveilleuse
de la princesse caucasienne, fille de la reine, qu'il avait vue dans
son enfance.
Dès que Rustan-Kan fut mort, la princesse Marie, sa femme, apprit
que, sur des relations trop avantageuses de sa beauté qu'on avait
faites au roi de Perse, Sa Majesté avait commandé qu'on la lui
envoyât. On lui conseillait de s'enfuir en Mingrélie ou de se
cacher. Elle prit une voie contraire: car, étant bien assurée
qu'il n'y avait point de lieu dans l'empire de Perse où le roi ne
la découvrît, elle alla s'enfermer trois jours durant dans la
forteresse de Tiflis: ce qui était proprement se livrer à la
merci de celui qui la voulait avoir; elle se fit voir tout ce
temps-là aux femmes du commandant; et, l'ayant mandé ensuite à
son appartement, elle lui fit dire que, sur la foi de ses femmes
qui l'avaient vue, il pouvait écrire au roi qu'elle n'était pas
d'une beauté à se faire désirer; qu'elle était âgée, et même un
peu contrefaite; qu'elle conjurait Sa Majesté de lui laisser
achever ses jours dans son pays. En même temps, elle envoya au
roi un présent de beaucoup d'or et d'argent, et de quatre jeunes
demoiselles d'une extraordinaire beauté. Dès que le présent fut
envoyé, cette princesse ne voulut plus voir personne; elle se
jeta dans la dévotion, faisant de grandes aumônes aux pauvres,
afin qu'ils priassent Dieu pour elle. Au bout de trois mois, il
vint un ordre du roi, à Chanavas-Kan, de l'épouser. Ce prince
reçut l'ordre avec joie, parce que Marie est fort riche; et il
l'épousa, quoiqu'il eût déjà une autre femme. Il a toujours une
extrême considération pour elle, à cause de ses grands biens. Son
premier mari, prince de Guriel, vit encore, mais il est fort
vieux et fort cassé. Il est en Géorgie. La princesse lui a donné
une de ses demoiselles pour le consoler de l'avoir perdue, et le
fait entretenir, à la vérité assez misérablement; elle témoigne
pourtant d'avoir encore de la tendresse pour lui; car il y a
quelques années qu'étant sur les frontières d'Imirette, elle le
manda, et le retint huit jours. Chanavas-Kan en témoignant de la
jalousie, la princesse se mit à l'en railler: elle lui dit qu'il
avait bonne grâce d'être jaloux d'un pauvre vieillard, aveugle,
dénué, misérable et tout aussi impuissant qu'il l'était lui-même.
La plupart des seigneurs géorgiens sont extérieurement dans la
religion mahométane. Les uns ont embrassé cette créance pour
obtenir des emplois à la cour, et des pensions de l'État; les
autres, pour avoir l'honneur de marier leurs filles au roi, ou
seulement de les faire entrer au service de ses femmes. Il y a de
cette lâche noblesse qui mène elle-même ses plus belles filles au
roi. La récompense qu'on leur donne est une pension ou un
emploi. La religion mahométane est toujours préalablement
embrassée. La pension est selon la qualité des personnes, mais,
d'ordinaire, ce n'est pas plus de deux mille écus. Il venait
d'arriver à ce sujet, lorsque j'étais à Tiflis, une aventure fort
pitoyable. Un seigneur géorgien avait fait savoir au roi qu'il
avait une nièce d'une extraordinaire beauté. Sa Majesté commanda
aussitôt qu'on la lui amenât. Ce méchant homme se chargea
lui-même d'intimer l'ordre et de l'exécuter. Il vint chez sa
soeur, qui était veuve, et lui dit que le roi de Perse voulait
épouser sa fille, et qu'il fallait qu'elle la disposât à cela. La
mère ayant fait savoir cette violence à sa pauvre demoiselle,
elle pensa se désespérer; elle aimait un jeune seigneur qui
demeurait en son voisinage, et en était extrêmement aimée. La
mère le savait bien; elles prirent résolution de lui faire part
de leur malheur. On le lui envoya dire par un domestique. Le
cavalier arriva à minuit; il trouva la mère et la fille
enfermées, qui déploraient à larmes communes et avec une vive
douleur la dureté de leur sort. Il se jeta à leurs pieds, et leur
dit que pour lui il ne craignait rien tant que de perdre sa
maîtresse, et que tout le courroux du roi de Perse ne lui était
rien au prix de cet accablement; qu'au reste, il n'y avait qu'une
voie de se tirer d'affaire, qui était de se marier ensemble à
l'heure même, et que le lendemain on déclarerait au perfide
parent que la dame qu'on demandait n'était plus fille. Le parti
fut accepté; et, la mère s'étant retirée, l'amant essuya les yeux
de sa maîtresse et fit le mariage en un instant. L'oncle
découvrit l'intrigue. On la fit savoir au roi. Sa Majesté en fut
courroucée et donna des ordres exprès d'envoyer à la cour la
mère, la fille et le mari. Ces personnes s'étaient cachées; elles
fuirent çà et là durant quelques mois. Enfin, voyant qu'on les
serrait de près et qu'elles ne pouvaient plus échapper, elles se
sauvèrent à Acalziké, dont le pacha les prit sous sa protection.
La crainte qu'on a en Géorgie de semblables accidents oblige ceux
qui ont de belles filles à les marier le plus tôt qu'ils peuvent,
et en leur enfance même. Les pauvres gens surtout marient les
leurs de bonne heure, et quelquefois dès le berceau. C'est afin
que les seigneurs dont ils sont sujets ne les enlèvent pas pour
les vendre, ou pour en faire des concubines. Il est certain
qu'ils ont grande retenue pour les personnes mariées, encore que
ce ne soit que des enfants, et qu'ils ne se portent pas aisément
à les arracher de leurs maisons.
Sistan-Darejan était demeurée prisonnière à Acalziké. Les pachas
l'y traitaient avec beaucoup de respect. Archyle avait toujours
pensé à elle, depuis qu'il l'avait perdue de vue. Son père opéra
tant, par ses présents et par ses intrigues auprès du pacha,
qu'il la relâcha l'an 1660. Elle fut amenée en triomphe à Tiflis.
Archyle l'épousa aussitôt, et acquit, par ce mariage, le droit au
royaume de Caket, dont il était déjà vice-roi de fait; car cette
princesse est fille de Taimuras-Kan et soeur d'Heracle, le seul
fils que ce prince infortuné a laissé capable de lui succéder,
tous les autres ayant été rendus aveugles. Cet Heracle s'est
retiré en Moscovie, avec sa mère. On dit que le grand-duc leur
entretient un train sortable à leur qualité.
Il y a une autre aventure de cet Archyle, vice-roi de Caket,
digne de curiosité. Il avait été fiancé durant sa jeunesse à une
fille des premières maisons de Géorgie. La demoiselle s'attendait
fort d'être sa femme, étant une chose inouïe en ce pays-là de
rompre un contrat de mariage. Lorsqu'elle sut qu'il épousait
Sistan-Darejan, elle lui envoya demander satisfaction du _meurtre
qu'il commettait sur son honneur_: c'est ainsi qu'on appelle en
Géorgie l'affront qu'on fait à une accordée, de la laisser pour
se marier à une autre. Elle prétendit en tirer raison par la
justice; mais cette voie n'ayant pu réussir, à cause de
l'autorité et du rang de sa partie, elle vint, à la tête de
quatre cents hommes, présenter le combat à son infidèle. Il le
refusa, et lui fit dire qu'il ne se voulait point battre contre
une fille; qu'au reste, elle ne fît pas de bruit davantage,
autrement qu'il publierait les faveurs que Sizi (c'est un jeune
seigneur de la cour) s'était vanté d'avoir reçues d'elle. La
demoiselle, outrée davantage qu'on ajoutât au mépris la calomnie,
tourna ses ressentiments contre Sizi; elle l'appela en duel, et
n'ayant pu l'y attirer, elle lui dressa une embuscade, où elle le
mit en fuite, le poursuivit et lui tua plus de vingt hommes. Elle
avait un frère, il prit sa querelle contre Sizi. Le prince et
toute la cour firent mille efforts pour les ajuster; mais cela ne
s'étant pu faire, on leur permit de vider leur différend par les
armes. C'est une coutume en Géorgie que, quand la justice ne
saurait éclaircir une querelle entre des gentilshommes, ni
l'ajuster, on leur permet de se battre en champ clos. Les
adversaires se confessent et communient, et, ainsi préparés à la
mort, ils entrent dans la lice. On appelle cela: _aller au
tribunal de Dieu_, et les Géorgiens soutiennent que cette voie de
remettre directement à Dieu la punition d'un crime est très-bonne
et très-équitable, quand la justice humaine ne peut connaître si
l'accusé est coupable, ou si l'accusateur le charge faussement,
Sizi et sa partie arrivés au rendez-vous, une troupe de soldats
les séparèrent comme ils mettaient les armes à la main; et la
demoiselle étant morte peu après de honte et de douleur,
l'autorité du prince obligea son frère à s'ajuster avec Archyle
et avec Sizi.
Chardin, au sortir de Tiflis, traverse L'Arménie en longeant le pied
de l'Ararat et arrive en Perse. Com est la première ville sainte qu'il
y rencontre, il en décrit ainsi les merveilles:
Com est une grande ville située en une plaine, le long d'un
fleuve, et à demi-lieue d'une haute montagne. Sa figure est un
carré long, sa longueur prend de l'orient à l'occident. Elle a
quinze mille maisons, au dire des gens, car je ne les ai pas
comptées. Elle est ceinte d'un fossé et d'un mur flanqué de tours
à demi ruinées. Elle est entourée de jardins. Il y en a de grands
de l'autre côté de l'eau. On voit, en un des plus beaux qu'il y
ait, le mausolée de Rustan-Kan, prince de la race des derniers
rois de Géorgie, qui embrassa la religion mahométane pour avoir
le gouvernement de ce royaume-là. Ce jardin est une des plus
ordinaires promenades de la populace de Com. Il y a deux beaux
quais le long du fleuve, aussi longs que la ville, et au bout, à
l'orient, un fort beau pont. Il y a aussi de beaux et de grands
bazars, où se tiennent les marchés en gros et en détail. Com
n'est pourtant pas un lieu de grand commerce. On en transporte
des fruits frais et secs, principalement des grenades, beaucoup
de savon, des lames d'épées et de la poterie blanche et
vernissée. Il ne se fait point en toute la Perse de meilleur
savon, ni de plus excellentes lames d'épées qu'en cette ville. Ce
que la poterie blanche qu'on en transporte a de particulier est
qu'en été, l'eau s'y rafraîchit merveilleusement bien et fort
vite par le moyen de la transpiration continuelle. Des gens qui
veulent boire frais et délicieusement ne se servent d'un même pot
que cinq ou six jours, tout au plus. On l'humecte d'eau rose la
première fois, pour ôter la senteur de la terre, et puis on le
pend à l'air, plein d'eau et un linge mouillé autour. Un quart de
l'eau transpire en six heures de temps la première fois, puis
moins de jour en jour, tant qu'à la fin les pores se bouchent par
la matière crasse et épaisse qui est dans l'eau, et qui s'arrête
dans ses pores. Dès que la transpiration est empêchée dans ces
pots, l'eau s'y empuantit, et il en faut prendre de neufs. Il y a
en cette ville quantité de profondes caves, où le peuple va
puiser l'eau à boire. La plupart de ces caves ont quarante à
cinquante marches de descente, et fort hautes. L'eau en est aussi
fraîche quand on la tire que celle qui est à la glace. Elle sort
par des fontaines qui se ferment au robinet. C'est un grand régal
que cette eau durant l'été, qui est furieusement chaud à Com et
aux environs. Cette ville a quantité de beaux caravansérails et
de belles mosquées. La plus belle est celle où sont enterrés les
deux rois de Perse, derniers morts.
Voici le dessin de cette célèbre mosquée, dont l'on parle par
tout l'Orient. Elle a quatre cours. La première est plantée
d'arbres et de fleurs comme un jardin. C'est un carré long.
L'allée du milieu est pavée et séparée des parterres par une
balustrade. Il y a deux terrasses carrelées aux deux côtés; elles
sont de la longueur de la cour et hautes de trois pieds. Sur
chacune, il y a vingt chambres voûtées de neuf pieds en carré,
une cheminée et un portique. À l'entrée de cette cour, il y a à
gauche une de ces profondes caves dont l'on a parlé, et à droite
une volière. Le lieu est tout à fait récréatif. Un canal d'eau
claire, qui en fait le tour, sort d'un bassin d'eau qui est à
l'entrée, et se rend dans un autre qui est au bout. Dix distiques
en lettres d'or, sur le haut du portail, font l'inscription de ce
mausolée; en voici la traduction:
La date du portail du tombeau de la très-vénérable et pure
vierge de Com, sur qui soit le salut.
Au temps de l'heureux règne du roi Abas II, soutien du
monde, de qui les jours soient augmentés.
Cette porte de miséricorde a été ouverte à la face des
peuples. Quiconque jette les yeux dessus perd l'idée du
paradis.
Quiconque a traversé ses cours, dont l'aspect réjouit les
coeurs, ne les a point passées vite comme le vent.
Massoum, vicaire du grand pontife, des sages avis duquel le
soleil apprend à régler son mouvement, a fait faire par Aga
Mourad[9], l'un de ses substituts, ce portail, dont la
hauteur et l'excellence surpassent le trône céleste.
[Note 9: _Aghâ Mourâd._ Le dernier mot signifie
_désir_. (_Note de Chardin._)]
C'est l'entrée du palais royal de la très-vénérable vierge
pure, qui tire son extraction de la maison du Prophète.
Heureux et glorieux le fidèle qui, par révérence,
prosternera sa tête sur le seuil de cette porte, à
l'imitation du soleil et de la lune.
Tout ce qu'il demandera avec foi, de dessus cette porte,
sera comme la flèche qui atteint le but, c'est-à-dire il
sera exaucé.
Certes, jamais la fortune n'embarrassera les entreprises de
celui qui, pour l'amour de Dieu, a élevé ce portail à la
face du peuple.
O fidèle! si tu demandes en quelle année a été construit ce
portail, je te réponds: «De dessus le portail de Désir,
demande tes désirs.»
Pour entendre ce dernier distique, il faut savoir qu'au lieu que,
dans notre alphabet, il n'y a que sept lettres numérales, ou qui
servent de chiffres, comme le V qui vaut cinq, l'_X_ dix, l'_L_
cinquante: l'alphabet, chez tous les Orientaux, a l'usage des
nombres arithmétiques; ainsi, par un jeu d'esprit à quoi il faut
beaucoup d'imagination, ils marquent l'année d'une chose par des
mots qui y ont du rapport, et qui sont composés des lettres qui
fassent juste, en leur valeur d'arithmétique, le nombre des
années de leur époque. Celles-ci font mille soixante et un ans.
Je vais en produire un autre exemple:
Le feu roi de Perse fit faire une tente, qui coûta deux millions.
On l'appelle la _Maison d'or_, parce que l'or y reluit partout.
J'en donnerai ailleurs la description. On peut juger quelle riche
pièce c'est, tant par le prix qu'elle coûte que par le nombre des
chameaux qu'il faut pour la porter, qui est de deux cent
quatre-vingts. L'antichambre est faite d'un velours à fond d'or,
dont la corniche est ornée de vers qui finissent ainsi: «Si tu
demandes en quel temps a été fait le trône de ce second Salomon,
je te dirai: Regarde le trône du second Salomon.» Les lettres de
ces derniers mots, prises pour chiffres, font mille
cinquante-sept ans. Cela tient du galimatias en notre langue;
mais dans les langues orientales, cela a sa beauté et ses grâces.
La seconde cour n'est pas si belle que la première; mais la
troisième ne l'est pas moins. Elle est entourée d'appartements,
chacun à deux étages, d'une terrasse, d'un portique et d'un
canal, tout de même que la première. Au milieu, il y a un grand
bassin. Quatre gros arbres en marquent les coins et le couvrent
de leurs feuillages. On entre de cette troisième cour dans la
quatrième, par un escalier de marbre de douze marches. Le portail
qui est au haut est tout à fait magnifique. Il est revêtu en bas
de marbre blanc transparent, semblable à du porphyre et à de
l'agate. Le haut, qui est un grand demi-dôme, est peint de
moresques d'or et d'azur appliquées fort épais. Cette quatrième
cour a des chambres en bas et aux côtés, avec des terrasses et
des portiques comme les trois autres. Ce sont les logements des
gens d'Église, des régents et des étudiants qui vivent des rentes
de ce lieu sacré.
En face est le corps de l'édifice. Il consiste en trois grandes
chapelles sur une ligne. Celle du milieu a une entrée de dix-huit
pieds de profondeur, tout à fait magnifique. C'est un portail de
ce beau marbre blanc dont on a parlé. Le haut, qui est aussi un
grand demi-dôme, est incrusté par dehors de grands carreaux de
faïence peints de moresques, et, par-dedans, tout doré et azuré.
La porte, qui a douze pieds de hauteur et six de largeur, est de
marbre transparent. Les valves ou battants sont tout revêtus
d'argent, avec des appliques rapportées, de vermeil doré, de
ciselé et de lisse, qui font une mosaïque tout à fait riche et
curieuse. La chapelle est octogone, couverte d'un haut dôme. Le
bas, à la hauteur de six pieds, est revêtu de grandes tables de
porphyre ondé, et peint de fleurs tirées avec de l'or et des
couleurs, dont la vivacité et l'éclat sautent aux yeux. Le haut
est de moresques d'or et d'azur, admirablement vives et
éclatantes, et inscrites de sentences et d'aspirations mystiques
sur l'amour divin. Le fond du dôme est fait tout de même. Ce
dôme est fort gros et admirablement beau, incrusté en dehors
comme le portail. Au-dessus, s'élève une grande aiguille ou
colophon, surmonté d'un croissant, dont les pointes sont
allongées et renversées. Ce colophon, qui est d'une notable
grosseur, est composé de boules de diverses grosseurs, posées
l'une sur l'autre, et paraît d'en bas avoir plus de vingt pieds
de haut, avec le croissant. Le tout est d'or fin. Les Persans
disent que tout est massif. S'il est véritable, cela vaut des
millions. Quoi qu'il en soit, cet ornement ne peut être que de
très-grand prix. Voici quelques-unes des inscriptions dont j'ai
fait mention:
Tout ce qui n'est pas Dieu, n'est rien.
Dieu, et c'est assez.
Toute louange non rapportée à Dieu est vaine; et tout le
bien qui ne vient pas de lui n'est qu'une ombre de bien.
Le dévot ne doit pas aimer Dieu en vue de la récompense.
L'amant qui se plaint d'être séparé de son objet, et
voudrait vivre toujours dans l'union et la jouissance, n'est
pas véritable amant, puisqu'il ne se résigne pas au bon
plaisir de ce qu'il aime.
Le comble du plaisir est d'être uni à l'objet qu'on aime. Je
ne travaille, pour moi, à autre chose qu'à me jeter à corps
perdu dans cet abîme.
Au milieu de cette chapelle est le tombeau de Fathmé, fille de
Mousa-Cazem (_Mouça-Qâcem_), un de ces douze califes que les
Persans croient avoir été les légitimes successeurs de Mahomed;
après la mort d'Aly, son gendre, Mousa-Cazem était le septième en
ordre. Ce tombeau est long de huit pieds, large de cinq et haut
de six, revêtu de carreaux de faïence, peints de moresques et
couvert d'un drap d'or qui tombe jusqu'en bas. Il est fermé d'une
grille d'argent haute de dix pieds et massive, distante de
demi-pied du tombeau, et couronnée aux coins de quatre grosses
pommes de fin or. C'est afin que le peuple ne souille pas le
tombeau par ses baisers et ses attouchements, car on tient le
tombeau même une chose sainte. Des lés de velours vert, tendus
sur la grille en dedans, en interdisent la vue au peuple, et ce
n'est que par faveur, ou pour de l'argent, qu'on le voit. Le
plancher est couvert de tapis de laine fort fins. On en étend
par-dessus de soie et d'or, aux grandes fêtes. Au-dessus du
tombeau, à dix pieds de hauteur, pendent plusieurs vases
d'argent, qu'on appelle _candil_ (_qandyl_). C'est une espèce de
lampe. Il y en a du poids de soixante marcs. Ils sont autrement
faits que les lampes des églises. On n'y allume jamais de feu, et
même il n'y en peut tenir, ni aucune liqueur, parce qu'ils n'ont
point de fond. Je ne saurais dire la signification du mot de
_candil_; mais je crois que c'est de ce terme qu'est venu celui
de _candil laphti_ (_kandil-aphti_)[10], duquel les chrétiens
grecs appellent ceux qui entretiennent le luminaire dans les
églises, et qu'est aussi venu le mot _chandelle_, lequel se
trouve en presque toutes les langues de l'Europe, dans une même
signification. Les mahométans appellent _candilgi_ (_qandyldjy_),
ces mêmes officiers que je viens de dire, que les Grecs appellent
_candilaphty_.
[Note 10: Lisez [Grec: kandêlanaphtês], _kandilanaphtis_
(allumeur de chandelles); c'est un mot grec moderne et un
titre des fonctionnaires dans les grandes églises. Ce mot
est composé de [Grec: kandêli], _kandila_, chandelle,
d'[Grec: anaptô], _anapto_, j'allume. Le premier est latin,
le second grec ancien. On dit aussi, à Constantinople,
[Grec: kandêlaphtês], _candilaftis_, en retranchant la
troisième syllabe [Grec: na] (L-s.)]
À la grille, il y a des inscriptions suspendues. Elles sont en
lettres d'or.