VI

Ces barbares tragédies arrivèrent l'an 1667. Depuis ce temps

jusqu'à l'an 1672, il en est arrivé cent autres en ces mêmes

pays, toutes pleines de turpitudes et d'inhumanité. Je les passe

sous silence, parce que ce sont de trop horribles histoires; je

dirai seulement que le traître Cotzia fut tué aussi en trahison,

et que peu après ses assassins le furent aussi à la bataille de

Chicaris, qui est un gros village à la vue de Scander, forteresse

d'Imirette, où l'armée de ce pays et celle du prince de Mingrélie

se rencontrèrent; et qu'il y a une Providence toute visible dans

les histoires modernes de ces méchants peuples, en ce que Dieu y

fait de rudes et brèves justices; les assassins y sont presque

toujours assassinés, et avec des circonstances qui font bien

connaître que c'est Dieu qui s'en mêle, et qui emploie ainsi les

uns pour punir les autres.

L'an 1672, le pacha d'Acalziké, voyant que la guerre ne finissait

point entre ces deux petits souverains de Mingrélie et

d'Imirette, ni par ses accommodements, ni par ses remontrances,

ni par ses ordres, résolut de les exterminer et de donner à

d'autres leurs pays. Il avait entre ses mains le véritable et

légitime héritier de Mingrélie; car, lorsque Vomeki-Dadian fut

établi prince en ce pays-là, la femme d'Alexandre, fils de Levan,

ayant peur que l'ambitieuse Chilaké, mère de Vomeki, ne fît

mourir le fils d'Alexandre, elle s'enfuit et l'emporta avec elle.

Cette princesse était soeur du prince de Guriel, qui,

appréhendant aussi que cette furie de Chilaké ne lui fît la

guerre s'il retirait ce petit enfant, conseilla à sa soeur de le

porter au pacha d'Acalziké. Elle le fit, et ce jeune enfant a été

élevé en cette ville d'Acalziké, auprès des pachas. On ne l'a

point fait changer de religion. On s'est contenté de lui donner

une éducation qui lui laissât une forte teinture des coutumes et

des moeurs des Turcs. Le pacha d'Acalziké résolut donc de mettre

ce jeune prince en Mingrélie, parce que le pays lui appartenait

de droit, comme on a dit, et parce qu'on pouvait espérer qu'il le

gouvernerait bien et qu'il le purgerait des habitudes abominables

dont il est tout couvert. Voilà le sujet de la venue des Turcs en

Mingrélie. Le prince de Guriel joignit son armée à celle du

pacha. Il était ravi qu'on allât faire son neveu prince. Cette

entreprise offrait mille biens à son espérance. Le pacha vint

d'abord en Imirette, se rendit maître du pays et de la personne

du roi Bacrat. La reine son épouse ne fut point prise; son évêque

Janatelle donna quinze mille écus au pacha pour avoir la liberté

de se retirer avec elle où il voudrait, et afin qu'on ne brûlât

rien sur ses terres. Quand le pacha fut à Cotatis, il envoya dire

au dadian (j'ai dit que c'est le titre qu'on donne au prince de

Mingrélie) de lui venir rendre obéissance. Le dadian, sachant le

changement de maître qu'on voulait faire en Mingrélie, refusa

d'obéir, et s'enferma dans la forteresse de Ruchs. Carzia, son

vizir, s'enfuit à Lexicom (_Letchkom_), qui est une principauté

dans les montagnes habitées des Soüanes, et manda de là aux Abcas

de venir au secours du dadian. Ils vinrent en Mingrélie; mais au

lieu de secours, ils pillèrent les lieux où ils passèrent, et se

retirèrent après, comme j'ai dit. Le pacha, ayant attendu

vainement pendant un mois que le dadian vînt se rendre et

recevoir ses ordres, envoya son armée en Mingrélie. Ce fut le

bruit de la marche de cette armée qui m'obligea à fuir.

Le 27, avant le jour, le préfet des théatins nous laissa pour

aller à sa maison tâcher d'emporter un peu de vaisselle et de

provisions qui y étaient restées. J'avais fait dessein de

l'accompagner pour un semblable sujet; mais il partit deux heures

avant le jour. En entrant dans son logis, il le trouva plein de

coureurs du pacha et du prince de Guriel, qui le maltraitèrent

fort à coups de bâton et de masse d'armes. Ces coureurs voulaient

qu'il leur ouvrît l'église, disant qu'il y avait caché les biens

du logis. Le préfet en avait adroitement jeté la clef dans les

broussailles lorsqu'il avait aperçu ces troupes; et quelque

violence qu'on lui fît, il nia toujours qu'il l'eût, et ne la

voulut jamais donner. Enfin, les Turcs ayant quelque

considération pour son caractère, ils ne lui ôtèrent qu'une

partie de ses habits, et n'emportèrent que les choses légères et

de quelque valeur qu'ils trouvèrent dans la maison, sans toucher

ni à mes livres, ni à mes papiers.

Le 29, un gentilhomme de Mingrélie y vint de nuit avec une

trentaine de gens et y mit tout en pièces. Il découvrit presque

toute ma chambre, dans la pensée que j'y avais caché beaucoup de

choses. Il emporta ce qui me restait de vaisselle, mes coffres et

mes gros meubles, et enfin tout ce que les Turcs et moi y avions

laissé pour être de trop peu de prix et trop pesant; il vint de

nuit, comme j'ai dit. Ce tigre, n'ayant point de lumière, fait du

feu de mes papiers et de mes livres, après en avoir arraché les

couvertures, parce qu'elles étaient dorées et armoriées; car

j'avais fait relier fort curieusement mes meilleurs livres en

partant de Paris; il n'en resta pas un.

Le 30 au matin, j'appris ce saccagement avec une douleur que je

ne puis exprimer. Le soir, un chiaoux (_tchâoùch_) turc vint à la

forteresse où j'étais, et fit savoir qu'il venait de la part du

pacha. Sabatar (j'ai dit que c'était le nom du gentilhomme à qui

elle appartenait) sortit dehors pour recevoir son message. Il

portait que le lieutenant du pacha qui était devant la forteresse

de Ruchs s'étonnait de ce qu'il ne venait point se soumettre à

lui et lui rendre l'hommage, puisque la Mingrélie appartenait au

Grand Seigneur; que le pacha avait ordonné d'en bien user avec

ceux qui se joindraient aux Turcs, mais de traiter en ennemis

ceux qui refuseraient de le faire; que s'il voulait sauver ses

biens, sa vie, son château et tout ce qui était dedans, il eût à

aller recevoir promptement les ordres du pacha. Sabatar fit la

réponse qu'il reconnaissait le pacha pour son seigneur, et que de

coeur il était Turc et non Mingrélien; qu'il avait résolu d'aller

trouver le pacha dès qu'il avait appris qu'il devait venir; qu'à

présent qu'il entendait que son lieutenant était à Ruchs, il

irait le lendemain matin recevoir ses ordres.

Le 31, ce gentilhomme, avec trente hommes armés, alla trouver le

lieutenant du pacha; il lui porta un présent de quatre esclaves,

d'une tasse d'argent, de quantité de soie, de cire et de

rafraîchissements. Il arriva le soir au camp; il y trouva

plusieurs seigneurs de Mingrélie, qui, comme lui, s'étaient

venus rendre, de peur d'être assiégés et de voir le saccagement,

tant de leurs châteaux que de leurs terres. Le lieutenant du

pacha lui dit que l'ordre que son maître avait reçu du Grand

Seigneur portait de détruire tous les lieux forts de Mingrélie;

mais que toutefois il voulait bien conserver ceux des seigneurs

qui se montreraient obéissants; que le Grand Seigneur ôtait la

principauté à Levan, qui était à Ruchs, et la donnait au jeune

prince qui avait été élevé à Acalziké; qu'il fallait qu'il lui

fît serment de fidélité; qu'il donnât un de ses enfants pour

otage de sa foi et fit un présent au pacha. Le présent que

Sabatar convint de faire fut de dix jeunes esclaves d'un et

d'autre sexe, et de trois cents écus, ou en argent ou en soie.

Le 1er octobre, Sabatar revint, amenant une sauvegarde du Turc

pour son château et pour toutes ses terres. Il fut sur pied toute

la nuit, à amasser le présent qu'il devait porter. Il fit savoir

à tous ceux qui s'étaient réfugiés en sa forteresse que les Turcs

y avaient donné sauvegarde, moyennant vingt-cinq esclaves et huit

cents écus; il leva cela sur tous les gens qui s'y étaient

retirés. De chaque famille où il y avait quatre enfants, il en

prenait un; c'était le plus pitoyable spectacle du monde, de voir

arracher les pauvres enfants des bras de leurs mères, les lier

deux à deux et les mener au Turc. Je fus taxé à vingt écus.

Sabatar ne porta de tout cela au lieutenant du pacha que ce qui

avait été accordé entre eux; il s'appropria le reste. Ses femmes,

ses enfants et tout le château jetèrent bien des cris, lorsqu'ils

le virent partir et emmener son plus jeune fils. Les enfants que

l'on donne en otage au Turc ne sont pas moins ses esclaves; ils

ne sortent jamais de ses mains; on les envoie d'ordinaire à

Constantinople grossir la multitude des jeunes garçons bien

faits, qu'on élève dans le sérail. Le lieutenant du pacha reçut

le présent et l'otage, et retint Sabatar avec lui. Il somma trois

fois le dadian de se rendre; ce prince n'en fit rien. Sa

forteresse était bien gardée par des Soüanes, que son vizir y

avait envoyés, et qui en étaient plus maîtres que lui-même. Le

vizir lui mandait tous les jours de tenir bon, et qu'il était

prêt à aller fondre sur l'ennemi. Enfin les Turcs, après avoir

demeuré quatre jours devant Ruchs, et après avoir fait plus de

deux mille esclaves et beaucoup de butin, se retirèrent. Ils

n'avaient point d'artillerie: c'est ce qui les empêcha d'attaquer

la place. Ils emmenèrent tous les seigneurs de Mingrélie qui

étaient venus se rendre et qui avaient prêté serment au nouveau

prince. Le catholicos était de ceux qui avaient prêté serment; le

pacha manda qu'on le fit vizir du nouveau prince, et qu'on

l'envoyât en son nom au prince des Abcas demander en mariage la

princesse sa fille.

On croyait que la venue du Turc en Mingrélie rétablirait l'ordre

et ramènerait la paix, en faisant mettre bas les armes. Cela

n'arriva point; ils vinrent, ils pillèrent et ils mirent le pays

en plus de troubles qu'il n'était auparavant: car ils le

divisèrent en deux partis, dont l'un s'était engagé par serment

et par otages à un nouveau prince, et l'autre demeurait attaché à

l'obéissance de l'ancien. Cette partialité mettait à chacun les

armes à la main. Voyant les choses en ce misérable état, si

éloignées d'accommodement, je pris la résolution de passer en

Géorgie, de quelque manière et à quelque risque que ce pût être.

J'en courais tant tous les jours en Mingrélie, que je ne doutais

point que je n'en fusse bientôt accablé. Levan menaçait

d'engloutir les châteaux, les biens et les terres des seigneurs

qui avaient été rendre obéissance aux Turcs. Sabatar était encore

avec eux; ses fils, qui commandaient dans son château, étaient

les plus grands assassins du monde et des fripons achevés. Je

périssais tous les jours d'angoisse et de disette. C'était une

affaire que d'acheter une poignée de grain et une livre de

viande; j'essuyais dans mon four toutes les injures du temps,

comme en rase campagne. Le désespoir de mes valets m'accablait;

enfin, je me sentais mourir. Cela me porta à tout hasarder pour

me tirer de Mingrélie, tandis que j'avais encore assez de force

pour le faire. Je fis chercher partout des guides; je promis, je

conjurai, je donnai, rien ne me servit; personne ne me voulut

conduire. Des armées occupaient, disait-on, tous les passages

d'Imirette, pays entre la Mingrélie et la Géorgie, par où il

fallait de nécessité passer; que c'était être fou que de s'y

présenter, et qu'il était assuré qu'on y serait fait esclave.

Voilà toutes les réponses qu'on me donnait. Je proposai de faire

le tour, ou par le mont Caucase, ou par le bord de la mer; aucun

ne me voulait conduire.

C'est une chose incroyable combien les Mingréliens ont peur de

mourir ou de se perdre; il n'y a point de récompense qui les

puisse porter à courir un danger connu, quelque petit qu'il soit.

Enfin, je fus réduit à prendre la voie de la mer et de la

Turquie, c'est-à-dire à faire un tour de soixante-dix lieues. Je

vins à Anarghie, village et petit port dont j'ai parlé. J'y

trouvai une felouque de Turcs, je la frétai pour Gonié. Dès que

j'eus donné les arrhes, je retournai à la maison des théatins et

au château de Sabatar pour me préparer au voyage.

Le 10 novembre, assez matin, je partis de ce château, étant

convenu avec mon camarade des voies que je tiendrais pour le

tirer de Mingrélie, s'il plaisait à Dieu de me donner un heureux

voyage. J'emportai avec moi cent mille livres en pierreries et

huit cents pistoles en or, avec le peu de hardes qui m'étaient

restées. Les pierreries étaient enfermées dans une selle faite

exprès pour cacher des bijoux, et dans un oreiller. Je pris un

valet pour m'accompagner, celui-là même que j'avais racheté de

l'esclavage. C'était un fripon caché, un traître dont la

méchanceté ne m'était pas bien connue. On ne me conseillait pas

de l'emmener, crainte d'avanie et de quelque méchant tour qu'il

avait tout l'air de me jouer. Je n'étais pas moi-même bien résolu

à m'en charger; mais la fortune voulait que je le prisse, et je

ne pus l'empêcher. Les raisons qui me portèrent à l'emmener

plutôt qu'un autre, c'est qu'il souffrait son mal en désespéré et

en furieux, et que je craignais que le désespoir et l'ivrognerie,

à quoi il était sujet, ne nous fît découvrir en Mingrélie. Le P.

Zampi, préfet des théatins, m'accompagna, comme il avait toujours

fait. Le frère laïque me voulut conduire à Anarghie. Nous

marchâmes à pied, le préfet et moi, parce qu'on ne put trouver

qu'un cheval de louage, quelque argent qu'on offrît pour en

avoir, sur lequel je mis mes hardes et mon valet. Le frère laïque

était à cheval; il pleuvait à verse depuis deux jours; le frère

pensa se noyer à une lieue du château, dans un fossé large et

débordé, où son cheval tomba, et dont nous le retirâmes à

grand'peine et à demi mort. Je ne dirai point les fatigues que

j'eus ce jour-là et les suivants; je fus obligé d'aller en divers

lieux à pied, en une saison de pluie, dans des bois pleins d'eau

et de fange, où j'en avais d'ordinaire par-dessus les genoux; je

dirai seulement qu'on ne peut au monde avoir plus de peines que

j'en eus. J'étais épuisé, en vérité; il ne me restait que le

courage et la résolution de tout faire et de tout souffrir pour

sauver le bien qu'on m'avait confié. Le soir, nous arrivâmes à

Anarghie, percés de pluie jusqu'aux entrailles. Anarghie est à

six lieues du château de Sabatar.

Le 12, je devais m'embarquer; mais j'en fus empêché par une

nouvelle qu'on eut que des barques de Circassiens et d'Abcas

croisaient sur les côtes de Mingrélie. Cela était vrai; elles

avaient enlevé des barques du pays, et une, entre autres, où

j'avais intérêt. L'indicible ennui que ces retardements me

causaient ne venait pas tant de ce qu'ils me tenaient en des

dangers et en des maux continuels, que de ce qu'ils semblaient me

menacer de n'en sortir jamais.

Le 19, on vint donner avis au P. Zampi que le jour précédent, de

nuit, on avait enfoncé la porte de son église, pris ce qui y

était, ouvert le sépulcre qui était dedans et emporté tout ce

qu'un père théatin, demeuré au logis pour le garder, comme on a

dit, avait enfermé dans ce tombeau; qu'on avait fouillé partout,

et qu'il ne restait rien d'entier que la muraille. On peut croire

l'épouvante que je pris à cette nouvelle, ayant laissé plus de

sept mille pistoles enterrées en cette église. Je dépêchai

aussitôt à mon camarade. On ne le trouva point au château; il

était déjà allé à la maison des théatins pour savoir quelle part

nous devions prendre à la mauvaise aventure, laquelle il avait

apprise aussitôt que moi. Il m'écrivit que, grâce à Dieu, l'on

n'avait point touché à notre argent, et qu'il l'avait trouvé au

même état où nous l'avions mis en terre. Cette nouvelle me releva

merveilleusement le courage, je la regardai comme une nouvelle

marque de l'assistance dont le Seigneur me favorisait, et j'allai

encourager les Turcs, qui m'avaient loué leur felouque, à partir

incessamment.

Le 27, je partis d'Anarghie. Ma felouque était grande. Il y avait

près de vingt personnes, la moitié esclaves et le reste Turcs. Je

n'y avais laissé embarquer tant de gens qu'afin de me pouvoir

défendre des corsaires qui couraient la côte. Après une heure de

navigation, nous arrivâmes à la mer. Le Langur (_Engouri_), que

nous descendîmes, est rapide. On le descend très-vite; mais il

faut l'avoir bien pratiqué, quand on descend sur ce fleuve avec

des barques chargées, parce qu'il y a quantité de bas-fonds où

elles s'ensablent. Je demeurai tout le jour sur le bord de la

mer: le patron de la chaloupe m'en pria; il attendait encore deux

esclaves qui devaient arriver sur le soir.....

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 70 / 108 题