IV

Le sang des Persans est naturellement grossier, dit Chardin, cela se

voit aux Guèbres qui sont le reste des anciens Perses.

Ils sont laids, mal faits, pesants, ayant la peau rude et le

teint coloré. Cela se voit aussi dans les provinces les plus

proches de l'Inde, où les habitants ne sont guère moins mal faits

que les Guèbres, parce qu'ils ne s'allient qu'entre eux; mais

dans le reste du royaume, le sang persan est présentement devenu

fort beau, par le mélange du sang géorgien et circassien, qui est

assurément le peuple du monde où la nature forme les plus belles

personnes, et un peuple brave et vaillant, de même que vif,

galant et amoureux. Il n'y a presque aucun homme de qualité en

Perse qui ne soit né d'une mère géorgienne ou circassienne, à

compter depuis le roi, qui d'ordinaire est Géorgien ou

Circassien, du côté féminin; et comme il y a plus de cent ans que

ce mélange a commencé de se faire, le sexe féminin s'est embelli

comme l'autre, et les Persanes sont devenues fort belles et fort

bien faites, quoique ce ne soit pas au point des Géorgiennes.

Pour les hommes, ils sont communément hauts, droits, vermeils,

vigoureux, de bon air et de belle apparence. La bonne température

de leur climat et la sobriété dans laquelle on les élève ne

contribuent pas peu à leur beauté corporelle. Sans le mélange

dont je viens de parler, les gens de qualité de Perse seraient

les plus laids hommes du monde; car ils sont originaires de ces

pays, entre la mer Caspienne et la Chine, qu'on appelle la

Tartarie, dont les habitants, qui sont les plus laids hommes de

l'Asie, sont petits et gros, ont les yeux et le nez à la

chinoise, les visages plats et larges, et le teint mêlé de jaune

et de noir fort désagréable.

Pour l'esprit, les Persans l'ont aussi beau et aussi excellent

que le corps. Leur imagination est vive, prompte et fertile. Leur

mémoire est aisée et féconde. Ils ont beaucoup de dispositions

aux sciences, aux arts libéraux et aux arts mécaniques. Ils en

ont aussi beaucoup pour les armes. Ils aiment la gloire ou la

vanité, qui en est la fausse image. Leur naturel est pliant et

souple, leur esprit facile et intrigant. Ils sont galants,

gentils, polis, bien élevés[5]. Leur pente est grande et

naturelle à la volupté, au luxe, à la dépense, à la prodigalité,

et c'est ce qui fait qu'ils n'entendent ni l'économie, ni le

commerce; en un mot, ils apportent au monde des talents naturels

aussi bons qu'aucun autre peuple; mais il n'y en a guère qui

pervertissent ces talents autant qu'ils le font.

[Note 5: «Les Persans, dit M. Will. Franklin, si on les juge

d'après leur conduite extérieure, sont sans contredit les

Parisiens de l'Asie. Des manières grossières et insolentes

envers les étrangers et les chrétiens caractérisent les

Turcs; celles des Persans, au contraire, honoreraient toute

nation civilisée, etc.» _Voyage du Bengale en Perse_, t. II,

p. 29 de ma traduction. Je regrette de ne pouvoir transcrire

ici le portrait des Persans, tracé par ce voyageur et par M.

Scott Waring, p. 101 et suiv. de son _Tour to Sheeraz_; ce

serait un curieux supplément au texte de Chardin, mais qui

excéderait les bornes d'une simple note. (L-s.)]

Ils sont fort philosophes sur les biens et les maux de la vie,

sur l'espérance et sur la crainte de l'avenir; peu entachés

d'avarice, ne désirant d'acquérir que pour dépenser. Ils aiment à

jouir du présent, et ils ne se refusent rien qu'ils puissent se

donner, n'ayant nulle inquiétude de l'avenir, dont ils se

reposent sur la Providence et sur leur destinée. Ils croient

fortement qu'elle est certaine et inaltérable, et ils se

conduisent là-dessus de bonne foi. Aussi, quand il leur arrive

quelque disgrâce, ils n'en sont point accablés, comme la plupart

des autres hommes. Ils disent tranquillement: _Mek toub est_.

Cela est écrit[6], pour dire: il était ordonné que cela arrivât.

[Note 6: Les Arabes disent: _Hadhâ mektsûb_, Cela est écrit.

Tous les musulmans croient que les moindres circonstances de

la vie de chaque homme sont écrites de toute éternité dans

un livre déposé au ciel, où, suivant le texte même

d'Al-Bédaouy, célèbre commentateur, «elles sont décrétées et

écrites sur une table conservée avant leur existence.» Il

est inutile d'accumuler les citations pour prouver que les

musulmans nient toute espèce de libre arbitre; leur

fatalisme absolu et sans bornes est connu de tous ceux qui

connaissent l'existence de la religion musulmane. Les

principaux passages du Coran et des commentateurs de ce

livre, relativement à cette désolante et impolitique

doctrine, ont été soigneusement recueillis dans une

dissertation historico-critique, intitulée: _De fato Muha

Medana_, Lipsiæ, 1759, in-4º de 40 pages (L-s.)]

C'était l'opinion de bien des gens en Europe, il y a vingt à

vingt-cinq ans, et des personnes des plus considérables et des

plus habiles, que les Persans embrasseraient la belle occasion de

toutes ces grandes défaites des Turcs pour recouvrer Babylone

(_Baghdâd_) sur le Turc, et qu'ils lui feraient la guerre, le

voyant dans un si grand désordre, battu partout et toujours, et

perdant de si grands pays. Mais j'ai toujours dit, au contraire,

qu'assurément ils ne s'en remueraient pas davantage. C'est que

les Persans veulent par-dessus tout vivre et jouir. L'humeur

guerrière les a quittés. Ils sont uniquement pour la volupté,

qu'ils ne croient pas qu'on trouve dans le grand mouvement, et

dans les entreprises douteuses et pénibles.

Ces gens-là sont les plus grands dépensiers du monde, et qui

songent le moins au lendemain, comme je viens de le dire. Ils ne

sauraient garder de l'argent, et quelque fortune qui leur arrive,

ils dépensent tout en très-peu de temps. Que le roi donne, par

exemple, cinquante ou cent mille livres à quelqu'un, ou que

quelque somme aussi bonne lui vienne d'autre part, il l'emploie

en moins de quinze jours. Il achète des esclaves de l'un et de

l'autre sexe; il loue de belles femmes; il fait un bel équipage;

il se meuble ou s'habille somptueusement, et consomme le tout si

vite, sans aucun égard à la suite, ou combien cela durera, que,

s'il ne vient pas de nouveaux secours, en deux ou trois mois,

l'on voit sûrement qu'au bout de ce court terme notre cavalier se

remettra à revendre tout ce bien pièce à pièce, commençant par se

défaire de ses chevaux, renvoyant après ses domestiques les moins

nécessaires, puis ses concubines et ses esclaves, et enfin

vendant jusqu'à ses habits. J'ai vu mille exemples de cette

conduite, et un qui est étonnant, entre les autres, en la

personne d'un eunuque, qui avait été longtemps _mehter_ ou _grand

chambellan_[7], et durant deux ans le favori reconnu et

tout-puissant, disposant et commandant, comme s'il eût été le

roi de Perse, et qui par conséquent pouvait amasser des trésors

immenses. Cet eunuque fut disgracié, sans néanmoins qu'on touchât

à ses biens en aucune façon. Mais deux mois se furent à peine

écoulés depuis sa disgrâce, qu'il se trouva réduit à emprunter

sur gages, son crédit étant déjà fini et son argent. Ce n'est pas

qu'il n'eût acquis une infinité de biens, mais c'est qu'il les

avait dissipés à mesure qu'il les acquérait.

[Note 7: Ce mot est le comparatif de _meh_, grand, et répond

au mot _majordome_; cette charge est la même que celle de

grand chambellan; il porte la bourse, l'anneau, la montre,

etc., du roi, et ne le quitte jamais, pas même dans le

harem, au milieu des femmes. Les fonctions de cet officier

exigent donc qu'il ait cessé d'être homme. C'est

ordinairement un eunuque blanc qui les remplit, et qui

partage conséquemment l'espèce de culte que les flatteurs et

les ambitieux rendent à son maître. Voyez Kaempfer,

_Amoenitates exoticæ_, p. 81 et 82. (L-s.)]

Ce qu'il y a de plus louable dans les moeurs des Persans, c'est

leur humanité envers les étrangers, l'accueil qu'ils leur font et

la protection qu'ils leur donnent; leur hospitalité envers tout

le monde, et leur tolérance pour les religions qu'ils croient

fausses, et qu'ils tiennent même pour abominables. Si vous en

exceptez les ecclésiastiques du pays, qui sont, comme partout

ailleurs et peut-être encore plus qu'ailleurs, pleins de haine et

de fureur contre les gens qui ne professent pas leurs sentiments,

vous trouverez les Persans fort humains et fort justes sur la

religion, jusque-là qu'ils permettent aux gens qui ont embrassé

la leur de la quitter et de reprendre celle qu'ils professaient

auparavant; de quoi le _cèdre_ ou pontife leur donne un acte

authentique pour leur sûreté, dans lequel ces sortes de convertis

sont appelés _molhoud_[8], c'est-à-dire _apostat_, mot qui parmi

eux est la plus grande injure. Ils croient que les prières de

tous les hommes sont bonnes et efficaces; et ils acceptent, et

même ils recherchent dans leurs maladies et en d'autres besoins,

la dévotion des gens de différentes religions, chose que j'ai vu

pratiquer mille fois. Je n'attribue pas cela au principe de leur

religion, quoiqu'elle permette toute sorte de culte religieux,

mais je l'attribue aux moeurs douces de ce peuple, qui sont

naturellement opposées à la contestation et à la cruauté.

[Note 8: _Repoussé_, _chassé_ par mépris, telle est la

signification littérale du mot arabe employé par les Persans

pour désigner un apostat. (L-s.)]

Les Persans étant aussi luxurieux et aussi prodigues qu'ils le

sont, on n'aura pas de peine à croire qu'ils sont aussi fort

paresseux, car ce sont choses qui vont ensemble. Ils haïssent le

travail, et c'est une des causes les plus ordinaires de leur

pauvreté. On appelle en Perse, les paresseux et gens sans emploi,

_serguerdan_, qui est le participe du verbe, qui signifie:

_tourner la tête de côté et d'autre_. Leur langue a beaucoup de

ces périphrases, comme, par exemple encore, pour dire: _un homme

réduit à la mendicité_, ils disent: _gouch negui micoret_

(_khouchenéguy mykhoréd_), _il mange sa faim_.

Les Persans ne se battent jamais. Tout leur courroux, qui n'est

pas pétulant et emporté comme dans nos pays, s'évapore en

injures. Mais ce qu'il y a de fort louable, c'est que, quelque

emportement qui leur arrive et parmi quelques débauchés ou gens

perdus que ce soit, le nom de Dieu est toujours sacré et réservé.

On ne l'entend jamais outrager. Le blasphème est non-seulement

inouï, mais encore inconcevable à ce peuple-là. Ils ne peuvent

pas comprendre que, parmi les Européens, on renie Dieu quand on

est en colère. Mais on ne saurait les louer de même de ne prendre

pas son saint nom en vain, l'ayant à toute heure à la bouche,

sans sujet et sans nécessité. Leurs serments ordinaires sont:

_par le nom de Dieu_, _par les esprits des prophètes_, _par les

esprits ou le génie des morts_, comme les Romains faisaient _par

le génie des vivants_. Les gens d'épée et les gens de cour jurent

communément _par la tête sacrée du roi_, et ce serment est

d'ordinaire ce qu'ils ont de plus inviolable. Les affirmations

accoutumées sont: _sur ma tête_, _sur mes yeux_.

Deux habitudes contraires se rencontrent communément dans les

Persans: celle de louer Dieu sans cesse, et de parler de ses

perfections; et celle de proférer des malédictions et des

ordures. Soit qu'on les voie chez eux, soit qu'on les rencontre

dans les rues, allant à leurs affaires ou à la promenade, on leur

entend toujours pousser haut quelque bénédiction et quelque

invocation, comme: _ô Dieu très-grand_, _ô Dieu très-louable_, _ô

Dieu miséricordieux_, _ô Père nourricier des hommes_, _ô Dieu,

pardonne ou aide-moi_! Les moindres choses à quoi ils mettent la

main, ils les commencent en disant: Au nom de Dieu; et jamais ils

ne parlent de rien faire qu'ils n'ajoutent: S'il plaît à Dieu.

Enfin, ce sont des plus pieux et des plus assidus adorateurs de

la Divinité; mais, en même temps, ces mêmes bouches sont aussi

des sources d'où il sort mille ordures. Les gens de toute sorte

de conditions sont infectés de ce sale vice. Leurs paroles sales

sont toutes prises des parties du corps que la pudeur ne veut pas

qu'on nomme; et quand ils se veulent injurier, c'est en se disant

des ordures de leurs femmes, quoiqu'ils ne les aient jamais ni

vues ni entendu nommer, ou en leur souhaitant qu'elles commettent

des infamies. Il en est de même parmi les femmes; et quand ils

ont épuisé cet impur amas d'injures, ils se mettent à

s'entr'appeler _athées_, _idolâtres_, _juifs_, _chrétiens_;

c'est-à-dire: _Les chiens des chrétiens valent mieux que toi_!

_Puisses-tu servir de victime aux chiens des Francs!_

C'est parmi les gens de toute sorte de conditions, comme je l'ai

observé, qu'on entend dire de telles saletés; mais ce n'est pas

aussi communément, et avec le même excès: car il faut avouer que

le commun peuple en est comme infecté tout entier.

Ils parlent, ils jurent et ils déposent faux pour le moindre

intérêt. Ils empruntent et ne rendent point, et s'ils peuvent

tromper, ils en perdent rarement l'occasion; étant sans sincérité

dans le service et dans tous autres engagements; sans bonne foi

dans le commerce, où ils trompent si finement, qu'on y est

toujours attrapé; avides de bien et de vaine gloire, d'estime et

de réputation, qu'ils recherchent par tous moyens. Destitués

comme ils sont de la véritable vertu, ils s'attachent à se

revêtir de son apparence, soit pour s'imposer à eux-mêmes, soit

pour mieux parvenir aux fins de leur vaine gloire, de leur

ambition et de leur volupté. L'hypocrisie est le déguisement

ordinaire sous lequel ils marchent. Ils se détourneraient une

lieue pour éviter une souillure corporelle, comme de frotter un

homme d'une autre religion en passant; d'en recevoir quelqu'un

chez soi en temps de pluie, parce que la moiteur de ses habits

rend impur ce qu'il touche, soit les personnes, soit les meubles.

Ils marchent gravement. Ils font leurs prières et leurs

purifications aux temps marqués, et dans la dévotion la plus

apparente: ils tiennent les plus sages discours et les plus pieux

qu'il se puisse, parlant continuellement de la gloire et de la

grandeur de Dieu dans les plus excellents termes, et avec tout

l'extérieur de la foi la plus ardente.

Tel est le caractère de ce peuple le plus civilisé de tout l'Orient.

V

Chardin, fils d'une famille protestante riche de Paris, et parent des

plus opulents joailliers de la capitale, avait été envoyé très-jeune à

Ispahan pour nouer de grandes relations de commerce avec l'Orient. Il

vint pour la première fois en Perse par les Indes en 1665. Il passa

agréablement son temps à la cour du roi Soleyman, fit de belles

affaires pendant quelques mois de séjour à la cour du Louis XIV de la

Perse, le grand roi Sha-Abbas; puis, encouragé par ces succès et

provoqué par le roi de Perse, il revint à Paris chercher de nouveaux

objets de commerce, et rentra en Perse; mais Sha-Abbas était mort.

Chardin avait passé cette fois par Constantinople et par la mer Noire;

il débarqua ses marchandises et ses bijoux au pied du Caucase, et les

achemina par la Géorgie, la Mongolie, et tous ces petits royaumes,

moitié chrétiens, moitié barbares, qui bordent la Perse du côté du

Pont-Euxin. Protégé par quelques missionnaires qui y vivaient, il

échappa avec peine à la rapacité des brigands qui se disputaient ces

provinces, arriva en Géorgie, royaume tantôt moscovite, tantôt persan,

et s'arrêta à Tiflis, auprès du gouverneur envoyé là d'Ispahan pour

régir ce pays tributaire de la Perse. C'est à Tiflis qu'il jeta un

coup d'oeil sur l'ensemble du royaume qu'il venait de traverser avec

tant de périls, et qu'il peignit les gouvernements anarchiques

auxquels il échappait enfin. Cette peinture est aussi odieuse que

véridique. En voici quelques traits. Ils font connaître cette

civilisation soi-disant chrétienne, mais en réalité sans nom. Les

femmes y jouent le principal rôle.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 69 / 108 题