Le pathétique n'est pas moins simple: lisez encore la description des
morts successives, des douleurs de Paul, de Marguerite, de Domingo et
du chien _Fidèle_ lui-même. Voyez si les larmes y manquent et si
jamais on les fit couler avec des paroles moins ambitieuses. C'est le
vieillard lui-même qui parle et qui raconte leur agonie presque
muette.
Il cherchait à distraire le pauvre Paul en le suivant partout où
l'agitation du désespoir le poussait.
Ensuite nous dormîmes sur l'herbe, au pied d'un arbre. Le
lendemain, je crus qu'il se déterminerait à revenir sur ses pas.
En effet, il regarda quelque temps dans la plaine l'église des
Pamplemousses avec ses longues avenues de bambous, et il fil
quelques mouvements comme pour y retourner; mais il s'enfonça
brusquement dans la forêt, en dirigeant toujours sa route vers le
nord. Je pénétrai son intention, et je m'efforçai en vain de l'en
distraire. Nous arrivâmes sur le milieu du jour au quartier de la
Poudre-d'Or. Il descendit précipitamment au bord de la mer,
vis-à-vis du lieu où avait péri le _Saint-Géran_. À la vue de
l'île d'Ambre, et de son canal alors uni comme un miroir, il
s'écria: «Virginie! ô ma chère Virginie!» et aussitôt il tomba
en défaillance. Domingue et moi nous le portâmes dans l'intérieur
de la forêt, où nous le fîmes revenir avec bien de la peine. Dès
qu'il eut repris ses sens, il voulut retourner sur les bords de
la mer; mais l'ayant supplié de ne pas renouveler sa douleur et
la nôtre par de si cruels ressouvenirs, il prit une autre
direction. Enfin, pendant huit jours, il se rendit dans tous les
lieux où il s'était trouvé avec la compagne de son enfance. Il
parcourut le sentier par où elle avait été demander la grâce de
l'esclave de la Rivière-Noire; il revit ensuite les bords de la
rivière des Trois-Mamelles où elle s'assit ne pouvant plus
marcher, et la partie du bois où elle s'était égarée. Tous les
lieux qui lui rappelaient les inquiétudes, les jeux, les repas,
la bienfaisance de sa bien-aimée; la rivière de la
Montagne-Longue, ma petite maison, la cascade voisine, le papayer
qu'elle avait planté, les pelouses où elle aimait à courir, les
carrefours de la forêt où elle se plaisait à chanter, firent tour
à tour couler ses larmes; et les mêmes échos qui avaient retenti
tant de fois de leurs cris de joie communs ne répétaient plus
maintenant que ces mots douloureux: «Virginie! ô ma chère
Virginie!»
Dans cette vie sauvage et vagabonde, ses yeux se cavèrent, son
feint jaunit, et sa santé s'altéra de plus en plus. Persuadé que
le sentiment de nos maux redouble par le souvenir de nos
plaisirs, et que les passions s'accroissent dans la solitude, je
résolus d'éloigner mon infortune ami des lieux qui lui
rappelaient le souvenir de sa perte, et de le transférer dans
quelque endroit de l'île où il y eut beaucoup de dissipation.
Pour cet effet, je le conduisis sur les hauteurs habitées du
quartier de Williams, où il n'avait jamais été. L'agriculture et
le commerce répandaient dans cette partie de l'île beaucoup de
mouvement et de variété. Il y avait des troupes de charpentiers
qui équarrissaient des bois, et d'autres qui les sciaient en
planches; des voitures allaient et venaient le long de ses
chemins; de grands troupeaux de boeufs et de chevaux y paissaient
dans de vastes pâturages, et la campagne y était parsemée
d'habitations. L'élévation du sol y permettait en plusieurs lieux
la culture de diverses espèces de végétaux de l'Europe. On y
voyait çà et là des moissons de blé dans la plaine, des tapis de
fraisiers dans les éclaircies des bois et des haies de rosiers le
long des routes. La fraîcheur de l'air, en donnant de la tension
aux nerfs, y était même favorable à la santé des blancs. De ces
hauteurs situées vers le milieu de l'île, et entourées de grands
bois, on n'apercevait ni la mer, ni le Port-Louis, ni l'église
des Pamplemousses, ni rien qui pût rappeler à Paul le souvenir de
Virginie. Les montagnes mêmes qui présentent différentes branches
du côté du Port-Louis, n'offrent plus, du côté des plaines de
Williams, qu'un long promontoire en ligne droite et
perpendiculaire, d'où s'élèvent plusieurs longues pyramides de
rochers où se rassemblent les nuages.
Ce fut donc dans ces plaines que je conduisis Paul. Je le tenais
sans cesse en action, marchant avec lui au soleil et à la pluie,
de jour et de nuit, l'égarant exprès dans les bois, les
défrichés, les champs, afin de distraire son esprit par la
fatigue de son corps, et de donner le change à ses réflexions par
l'ignorance du lieu où nous étions et du chemin que nous avions
perdu. Mais l'âme d'un amant retrouve partout les traces de
l'objet aimé. La nuit et le jour, le calme des solitudes et le
bruit des habitations, le temps même qui emporte tant de
souvenirs, rien ne peut l'en écarter. Comme l'aiguille touchée
de l'aimant, elle a beau être agitée, dès qu'elle rentre dans son
repos, elle se tourne vers le pôle qui l'attire. Quand je
demandais à Paul, égaré au milieu des plaines de Williams: «Où
irons-nous maintenant?» il se tournait vers le nord et me disait:
«Voilà nos montagnes; retournons-y.»
Je vis bien que tous les moyens que je tentais pour le distraire
étaient inutiles, et qu'il ne me restait d'autre ressource que
d'attaquer sa passion en elle-même, en y employant toutes les
forces de ma faible raison. Je lui répondis donc: «Oui, voilà les
montagnes où demeurait votre chère Virginie, et voilà le portrait
que vous lui aviez donné, et qu'en mourant elle portait sur son
coeur, dont les derniers mouvements ont encore été pour vous.» Je
présentai alors à Paul le petit portrait qu'il avait donné à
Virginie au bord de la fontaine des cocotiers. À cette vue, une
joie funeste parut dans ses regards. Il saisit avidement ce
portrait de ses faibles mains, et le porta sur sa bouche. Alors
sa poitrine s'oppressa, et dans ses yeux à demi sanglants des
larmes s'arrêtèrent sans pouvoir couler.
Je lui dis: «Mon fils, écoutez-moi, qui suis votre ami, qui ai
été celui de Virginie, et qui, au milieu de vos espérances, ai
souvent tâché de fortifier votre raison contre les accidents
imprévus de la vie. Que déplorez-vous avec tant d'amertume?
Est-ce votre malheur? est-ce celui de Virginie?
«Votre malheur? Oui, sans doute, il est grand. Vous avez perdu la
plus aimable des filles, qui aurait été la plus digne des femmes.
Elle avait sacrifié ses intérêts aux vôtres, et vous avait
préféré à la fortune, comme la seule récompense digne de sa
vertu. Mais que savez-vous si l'objet de qui vous deviez
attendre un bonheur si pur n'eût pas été pour vous la source
d'une infinité de peines? Elle était sans bien, et déshéritée;
vous n'aviez désormais à partager avec elle que votre seul
travail. Revenue plus délicate par son éducation, et plus
courageuse par son malheur même, vous l'auriez vue chaque jour
succomber, en s'efforçant de partager vos fatigues. Quand elle
vous aurait donné des enfants, ses peines et les vôtres auraient
augmenté, par la difficulté de soutenir seule avec vous de vieux
parents, et une famille naissante.
«Vous me direz: Le gouverneur nous aurait aidés. Que savez-vous
si, dans une colonie qui change si souvent d'administrateurs,
vous aurez souvent des la Bourdonnais? s'il ne viendra pas ici
des chefs sans moeurs et sans morale? si, pour obtenir quelque
misérable secours, votre épouse n'eût pas été obligée de leur
faire sa cour? Ou elle eût été faible, et vous eussiez été à
plaindre; ou elle eût été sage, et vous fussiez resté pauvre:
heureux si, à cause de sa beauté et de sa vertu, vous n'eussiez
pas été persécuté par ceux mêmes de qui vous espériez de la
protection!
«Il me fût resté, me direz-vous, le bonheur, indépendant de la
fortune, de protéger l'objet aimé qui s'attache à nous à
proportion de sa faiblesse même; de le consoler par mes propres
inquiétudes; de le réjouir de ma tristesse, et d'accroître notre
amour de nos peines mutuelles. Sans doute, la vertu et l'amour
jouissent de ces plaisirs amers. Mais elle n'est plus; et il vous
reste ce qu'après vous elle a le plus aimé, sa mère et la vôtre,
que votre douleur inconsolable conduira au tombeau. Mettez votre
bonheur à les aider, comme elle l'y avait mis elle-même. Mon
fils, la bienfaisance est le bonheur de la vertu; il n'y en a
point de plus assuré et de plus grand sur la terre. Les projets
de plaisirs, de repos, de délices, d'abondance, de gloire, ne
sont point faits pour l'homme, faible, voyageur et passager.
Voyez comme un pas vers la fortune nous a précipités tous d'abîme
en abîme. Vous vous y êtes opposé, il est vrai; mais qui n'eût
pas cru que le voyage de Virginie devait se terminer par son
bonheur et par le vôtre? Les invitations d'une parente riche et
âgée, les conseils d'un sage gouverneur, les applaudissements
d'une colonie, les exhortations et l'autorité d'un prêtre ont
décidé du malheur de Virginie. Ainsi nous courons à notre perte,
trompés par la prudence même de ceux qui nous gouvernent. Il eût
mieux valu sans doute ne pas les croire, ni se fier à la voix et
aux espérances d'un monde trompeur. Mais enfin, de tant d'hommes
que nous voyons si occupés dans ces plaines, de tant d'autres qui
vont chercher la fortune aux Indes, ou qui, sans sortir de chez
eux, jouissent en repos, en Europe, des travaux de ceux-ci, il
n'y en a aucun qui ne soit destiné à perdre un jour ce qu'il
chérit le plus, grandeurs, fortune, femme, enfants, amis. La
plupart auront à joindre à leur perte le souvenir de leur propre
imprudence. Pour vous, en rentrant en vous-même, vous n'avez rien
à vous reprocher. Vous avez été fidèle à votre foi. Vous avez eu,
à la fleur de la jeunesse, la prudence d'un sage, en ne vous
écartant pas du sentiment de la nature. Vos vues seules étaient
légitimes, parce qu'elles étaient pures, simples, désintéressées,
et que vous aviez sur Virginie des droits sacrés qu'aucune
fortune ne pouvait balancer. Vous l'avez perdue; et ce n'est ni
votre imprudence, ni votre avarice, ni votre fausse sagesse qui
vous l'ont fait perdre; mais Dieu même, qui a employé les
passions d'autrui pour vous ôter l'objet de votre amour; Dieu, de
qui vous tenez tout, qui voit tout ce qui vous convient, et dont
la sagesse ne vous laisse aucun lieu au repentir et au désespoir
qui marchent à la suite des maux dont nous avons été la cause.
«Voilà ce que vous pouvez vous dire dans votre infortune: Je ne
l'ai pas méritée. Est-ce donc le malheur de Virginie, sa fin, son
état présent que vous déplorez? Elle a subi le sort réservé à la
naissance, à la beauté et aux empires mêmes. La vie de l'homme,
avec tous ses projets, s'élève comme une petite tour dont la mort
est le couronnement. En naissant, elle était condamnée à mourir.
Heureuse d'avoir dénoué les liens de la vie avant sa mère, avant
la vôtre, avant vous, c'est-à-dire de n'être pas morte plusieurs
fois avant la dernière!
«La mort, mon fils, est un bien pour tous les hommes; elle est la
nuit de ce jour inquiet qu'on appelle la vie. C'est dans le
sommeil de la mort que reposent pour jamais les maladies, les
douleurs, les chagrins, les craintes, qui agitent sans cesse les
malheureux vivants. Examinez les hommes qui paraissent les plus
heureux, vous verrez qu'ils ont acheté leur prétendu bonheur bien
chèrement: la considération publique, par des maux domestiques;
la fortune, par la perte de la santé; le plaisir si rare d'être
aimé, par des sacrifices continuels: et souvent, à la fin d'une
vie sacrifiée aux intérêts d'autrui, ils ne voient autour d'eux
que des amis faux et des parents ingrats. Mais Virginie a été
heureuse jusqu'au dernier moment. Elle l'a été avec nous par les
biens de la nature; loin de nous, par ceux de la vertu: et même
dans le moment terrible où nous l'avons vue périr, elle était
encore heureuse: car soit qu'elle jetât les yeux sur une colonie
entière, à qui elle causait une désolation universelle, ou sur
vous, qui couriez avec tant d'intrépidité à son secours, elle a
vu combien elle nous était chère à tous. Elle s'est fortifiée
contre l'avenir, par le souvenir de l'innocence de sa vie; et
elle a reçu alors le prix que le ciel réserve à la vertu, un
courage supérieur au danger. Elle a présenté à la mort un visage
serein.
«Mon fils, Dieu donne à la vertu tous les événements de la vie à
supporter, pour faire voir qu'elle seule peut en faire usage, et
y trouver du bonheur et de la gloire. Quand il lui réserve une
réputation illustre, il l'élève sur un grand théâtre, et la met
aux prises avec la mort; alors son courage sert d'exemple, et le
souvenir de ses malheurs reçoit à jamais un tribut de larmes de
la postérité. Voilà le monument immortel qui lui est réservé sur
une terre où tout passe, et où la mémoire même de la plupart des
rois est bientôt ensevelie dans un éternel oubli.
«Mais Virginie existe encore. Mon fils, voyez que tout change sur
la terre, et que rien ne s'y perd. Aucun art humain ne pourrait
anéantir la plus petite particule de matière; et ce qui fut
raisonnable, sensible, aimant, vertueux, religieux aurait péri,
lorsque les éléments dont il était revêtu sont
indestructibles!... Ah! si Virginie a été heureuse avec nous,
elle l'est maintenant bien davantage. Il y a un Dieu, mon fils:
toute la nature l'annonce; je n'ai pas besoin de vous le prouver.
Il n'y a que la méchanceté des hommes qui leur fasse nier une
justice qu'ils craignent. Son sentiment est dans votre coeur,
ainsi que ses ouvrages sont sous vos yeux. Croyez-vous donc qu'il
laisse Virginie sans récompense? Croyez-vous que cette même
puissance, qui avait revêtu cette âme si noble d'une forme si
belle, où vous sentiez un art divin, n'aurait pu la tirer des
flots? que celui qui a arrangé le bonheur actuel des hommes par
des lois que vous ne connaissez pas ne puisse en préparer un
autre à Virginie par des lois qui vous sont également inconnues?
Quand nous étions dans le néant, si nous eussions été capables de
penser, aurions-nous pu nous former une idée de notre existence?
Et maintenant que nous sommes dans cette existence ténébreuse et
fugitive, pouvons-nous prévoir ce qu'il y a au delà de la mort,
par où nous en devons sortir? Dieu a-t-il besoin, comme l'homme,
du petit globe de notre terre pour servir de théâtre à son
intelligence et à sa bonté; et n'a-t-il pu propager la vie
humaine que dans les champs de la mort? Il n'y a pas dans l'Océan
une seule goutte d'eau qui ne soit pleine d'êtres vivants qui
ressortissent à nous; et il n'existerait rien pour nous parmi
tant d'astres qui roulent sur nos têtes! Quoi! il n'y aurait
d'intelligence suprême et de bonté divine précisément que là où
nous sommes! et dans ces globes rayonnants et innombrables, dans
ces champs infinis de lumière qui les environnent, que ni les
orages ni les nuits n'obscurcissent jamais, il n'y aurait qu'un
espace vain et un néant éternel! Si nous, qui ne nous sommes rien
donné, osions assigner des bornes à la puissance de laquelle nous
avons tout reçu, nous pourrions croire que nous sommes ici sur
les limites de son empire, où la vie se débat avec la mort, et
l'innocence avec la tyrannie!
«Sans doute, il est quelque part un lieu où la vertu reçoit sa
récompense. Virginie maintenant est heureuse. Ah! si du séjour
des anges elle pouvait se communiquer à vous, elle vous dirait,
comme dans ses adieux; O Paul! la vie n'est qu'une épreuve. J'ai
été trouvée fidèle aux lois de la nature, de l'amour et de la
vertu. J'ai traversé les mers pour obéir à mes parents; j'ai
renoncé aux richesses pour conserver ma foi; et j'ai mieux aimé
perdre la vie que de violer la pudeur. Le ciel a trouvé ma
carrière suffisamment remplie. J'ai échappé pour toujours à la
pauvreté, à la calomnie, aux tempêtes, au spectacle des douleurs
d'autrui. Aucun des maux qui effrayent les hommes ne peut plus
désormais m'atteindre, et vous me plaignez! Je suis pure et
inaltérable comme une particule de lumière, et vous me rappelez
dans la nuit de la vie! O Paul! ô mon ami! souviens-toi de ces
jours de bonheur où dès le matin nous goûtions la volupté des
cieux, se levant avec le soleil sur les pitons de ces rochers, et
se répandant avec ses rayons au sein de nos forêts. Nous
éprouvions un ravissement dont nous ne pouvions comprendre la
cause. Dans nos souhaits innocents, nous désirions être tout vue,
pour jouir des riches couleurs de l'aurore; tout odorat, pour
sentir les parfums de nos plantes; tout ouïe, pour entendre les
concerts de nos oiseaux; tout coeur, pour reconnaître ces
bienfaits. Maintenant, à la source de la beauté d'où découle tout
ce qui est agréable sur la terre, mon âme voit, goûte, entend,
touche immédiatement ce qu'elle ne pouvait sentir alors que par
de faibles organes. Ah! quelle langue pourrait décrire ces
rivages d'un orient éternel que j'habite pour toujours? Tout ce
qu'une puissance infinie et une bonté céleste ont pu créer pour
consoler un être malheureux; tout ce que l'amitié d'une infinité
d'êtres, réjouis de la même félicité, peut mettre d'harmonie dans
des transports communs, nous l'éprouvons sans mélange. Soutiens
donc l'épreuve qui t'est donnée, afin d'accroître le bonheur de
ta Virginie par des amours qui n'auront plus de terme, par un
hymen dont les flambeaux ne pourront plus s'éteindre. Là,
j'apaiserai tes regrets; là, j'essuierai tes larmes. Ô mon ami!
mon jeune époux! élève ton âme vers l'infini pour supporter les
peines d'un moment.»
Ma propre émotion mit fin à mon discours. Pour Paul, me regardant
fixement, il s'écria: «Elle n'est plus! elle n'est plus!» et une
longue faiblesse succéda à ces douloureuses paroles. Ensuite,
revenant à lui, il dit: «Puisque la mort est un bien, et que
Virginie est heureuse, je veux aussi mourir pour me rejoindre à
Virginie.» Ainsi mes motifs de consolation ne servirent qu'à
nourrir son désespoir. J'étais comme un homme qui veut sauver son
ami, coulant à fond au milieu d'un fleuve sans vouloir nager. La
douleur l'avait submergé. Hélas! les malheurs du premier âge
préparent l'homme à entrer dans la vie; et Paul n'en avait jamais
éprouvé.
Je le ramenai à son habitation. J'y trouvai sa mère et madame de
la Tour dans un état de langueur qui avait encore augmenté.
Marguerite était la plus abattue. Les caractères vifs, sur
lesquels glissent les peines légères, sont ceux qui résistent le
moins aux grands chagrins.
Elle me dit: «O mon bon voisin! il m'a semblé, cette nuit, voir
Virginie vêtue de blanc, au milieu de bocages et de jardins
délicieux. Elle m'a dit: Je jouis d'un bonheur digne d'envie.
Ensuite, elle s'est approchée de Paul d'un air riant, et l'a
enlevé avec elle. Comme je m'efforçais de retenir mon fils, j'ai
senti que je quittais moi-même la terre et que je le suivais avec
un plaisir inexprimable. Alors j'ai voulu dire adieu à mon amie;
aussitôt je l'ai vue qui nous suivait avec Marie et Domingue.
Mais ce que je trouve encore de plus étrange, c'est que madame
de la Tour a fait, cette même nuit, un songe accompagné des mêmes
circonstances.»
Je lui répondis: «Mon amie, je crois que rien n'arrive dans le
monde sans la permission de Dieu. Les songes annoncent
quelquefois la vérité.»
Madame de la Tour me fit le récit d'un songe tout à fait
semblable qu'elle avait eu cette même nuit. Je n'avais jamais
remarqué dans ces deux dames aucun penchant à la superstition; je
fus donc frappé de la concordance de leur songe, et je ne doutai
pas en moi-même qu'il ne vint à se réaliser. Cette opinion, que
la vérité se présente quelquefois à nous pendant le sommeil, est
répandue chez tous les peuples de la terre. Les plus grands
hommes de l'antiquité y ont ajouté foi, entre autres Alexandre,
César, les Scipions, les deux Catons et Brutus, qui n'étaient pas
des esprits faibles. L'Ancien et le Nouveau Testament nous
fournissent quantité d'exemples de songes qui se sont réalisés.
Pour moi, je n'ai besoin à cet égard que de ma propre expérience;
et j'ai éprouvé plus d'une fois que les songes sont des
avertissements que nous donne quelque intelligence qui
s'intéresse à nous. Que si l'on veut combattre ou défendre avec
des raisonnements des choses qui surpassent la lumière de la
raison humaine, c'est ce qui n'est pas possible. Cependant, si la
raison de l'homme n'est qu'une image de celle de Dieu, puisque
l'homme a bien le pouvoir de faire parvenir ses intentions
jusqu'au bout du monde par des moyens secrets et cachés, pourquoi
l'Intelligence qui gouverne l'univers n'en emploierait-elle pas
de semblables pour la même fin? Un ami console son ami par une
lettre qui traverse une multitude de royaumes, circule au milieu
des haines des nations, et vient apporter de la joie et de
l'espérance à un seul homme; pourquoi le souverain protecteur de
l'innocence ne peut-il venir, par quelque voie secrète, au
secours d'une âme vertueuse qui ne met sa confiance qu'en lui
seul? A-t-il besoin d'employer quelque signe extérieur pour
exécuter sa volonté, lui qui agit sans cesse dans tous ses
ouvrages par un travail intérieur?
Pourquoi douter des songes? La vie, remplie de projets passagers
et vains, est-elle autre chose qu'un songe?
Quoi qu'il en soit, celui de mes amies infortunées se réalisa
bientôt. Paul mourut deux mois après la mort de sa chère
Virginie, dont il prononçait sans cesse le nom. Marguerite vit
venir sa fin, huit jours après celle de son fils, avec une joie
qu'il n'est donné qu'à la vertu d'éprouver. Elle fit les plus
tendres adieux à madame de la Tour, «dans l'espérance, lui
dit-elle, d'une douce et éternelle réunion. La mort est le plus
grand des biens, ajouta-t-elle; on doit la désirer. Si la vie est
une punition, on doit en souhaiter la fin; si c'est une épreuve,
on doit la demander courte.»
Le gouvernement prit soin de Domingue et de Marie, qui n'étaient
plus en état de servir, et qui ne survécurent pas longtemps à
leurs maîtresses.
Pour le pauvre Fidèle, il était mort de langueur à peu près dans
le même temps que son maître.
J'amenai chez moi madame de la Tour, qui se soutenait au milieu
de si grandes pertes avec une grandeur d'âme incroyable. Elle
avait consolé Paul et Marguerite jusqu'au dernier instant, comme
si elle n'avait eu que leur malheur à supporter. Quand elle ne
les vit plus, elle m'en parlait, chaque jour, comme d'amis chéris
qui étaient dans le voisinage. Cependant, elle ne leur survécut
que d'un mois. Quant à sa tante, loin de lui reprocher ses maux,
elle priait Dieu de les lui pardonner, et d'apaiser les troubles
affreux d'esprit où nous apprîmes qu'elle était tombée
immédiatement après qu'elle eut renvoyé Virginie avec tant
d'inhumanité.
Cette parente dénaturée ne porta pas loin la punition de sa
dureté. J'appris, par l'arrivée successive de plusieurs
vaisseaux, qu'elle était agitée de vapeurs qui lui rendaient la
vie et la mort également insupportables. Tantôt, elle se
reprochait la fin prématurée de sa charmante petite-nièce, et la
perte de sa mère qui s'en était suivie; tantôt, elle
s'applaudissait d'avoir repoussé loin d'elle deux malheureuses
qui, disait-elle, avaient déshonoré sa maison par la bassesse de
leurs inclinations. Quelquefois, se mettant en fureur à la vue de
ce grand nombre de misérables dont Paris est rempli: «Que
n'envoie-t-on, s'écriait-elle, ces fainéants périr dans nos
colonies?» Elle ajoutait que les idées d'humanité, de vertu, de
religion, adoptées par tous les peuples, n'étaient que des
inventions de la politique de leurs princes. Puis, se jetant tout
à coup dans une extrémité opposée, elle s'abandonnait à des
terreurs superstitieuses qui la remplissaient de frayeurs
mortelles. Elle courait porter d'abondantes aumônes à de riches
moines qui la dirigeaient, les suppliant d'apaiser la Divinité
par le sacrifice de sa fortune: comme si des biens qu'elle avait
refusés aux malheureux pouvaient plaire au Père des hommes!
Souvent son imagination lui représentait des campagnes de feu,
des montagnes ardentes, où des spectres hideux erraient en
l'appelant à grands cris. Elle se jetait aux pieds de ses
directeurs, et elle imaginait contre elle-même des tortures et
des supplices; car le ciel, le juste ciel envoie aux âmes
cruelles des religions effroyables.
Ainsi elle passa plusieurs années, tour à tour athée et
superstitieuse, ayant également en horreur la mort et la vie.
Mais ce qui acheva la fin d'une si déplorable existence, fut le
sujet même auquel elle avait sacrifié les sentiments de la
nature. Elle eut le chagrin de voir que sa fortune passerait
après elle à des parents qu'elle haïssait. Elle chercha donc à en
aliéner la meilleure partie; mais ceux-ci, profitant des accès de
vapeurs auxquels elle était sujette, la firent enfermer comme
folle et mettre ses biens en direction. Ainsi ses richesses mêmes
achevèrent sa perte; et comme elles avaient endurci le coeur de
celle qui les possédait, elles dénaturèrent de même le coeur de
ceux qui les désiraient. Elle mourut donc, et ce qui est le
comble du malheur, avec assez d'usage de sa raison pour connaître
qu'elle était dépouillée et méprisée par les mêmes personnes dont
l'opinion l'avait dirigée toute sa vie.
On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux, son ami
Paul, et autour d'eux leurs tendres mères et leurs fidèles
serviteurs. On n'a point élevé de marbres sur leurs humbles
tertres ni gravé d'inscriptions à leurs vertus; mais leur mémoire
est restée ineffaçable dans le coeur de ceux qu'ils ont obligés.
Leurs ombres n'ont pas besoin de l'éclat qu'ils ont fui pendant
leur vie; mais si elles s'intéressent encore à ce qui se passe
sur la terre, sans doute elles aiment à errer sous les toits de
chaume qu'habite la vertu laborieuse; à consoler la pauvreté
mécontente de son sort; à nourrir dans les jeunes amants une
flamme durable, le goût des biens naturels, l'amour du travail et
la crainte des richesses.
La voix du peuple, qui se tait sur les monuments élevés à la
gloire des rois, a donné à quelques parties de cette île des noms
qui éterniseront la perte de Virginie. On voit près de l'île
d'Ambre, au milieu des écueils, un lieu appelé LA PASSE DU
SAINT-GÉRAN, du nom de ce vaisseau qui y périt en la ramenant
d'Europe. L'extrémité de cette longue pointe de terre que vous
apercevez à trois lieues d'ici, à demi couverte des flots de la
mer, que le _Saint-Géran_ ne put doubler, la veille de l'ouragan,
pour entrer dans le port, s'appelle LE CAP MALHEUREUX; et voici
devant nous, au bout de ce vallon, LA BAIE DU TOMBEAU, où
Virginie fut trouvée ensevelie dans le sable: comme si la mer eût
voulu rapporter son corps à sa famille, et rendre les derniers
devoirs à sa pudeur sur les mêmes rivages qu'elle avait honorés
de son innocence.
Jeunes gens si tendrement unis! mères infortunées! chère famille!
ces bois qui vous donnaient leurs ombrages, ces fontaines qui
coulaient pour vous, ces coteaux où vous reposiez ensemble
déplorent encore votre perte. Nul, depuis vous, n'a osé cultiver
cette terre désolée ni relever ces humbles cabanes. Vos chèvres
sont devenues sauvages; vos vergers sont détruits; vos oiseaux
sont enfuis, et on n'entend plus que les cris des éperviers qui
volent en rond au haut de ce bassin de rochers. Pour moi, depuis
que je ne vous vois plus, je suis comme un ami qui n'a plus
d'amis, comme un père qui a perdu ses enfants, comme un voyageur
qui erre sur la terre, où je suis resté seul.
En disant ces mots, ce bon vieillard s'éloigna en versant des
larmes; et les miennes avaient coulé plus d'une fois pendant ce
funeste récit.