Telle fut la destinée terrestre de cet homme de lettres français qui
laissa dans les imaginations et dans les coeurs la trace indélébile de
son talent, parce qu'il fut l'homme de lettres de la nature, et qu'il
n'emprunta qu'à elle ses dessins et ses couleurs.
Montez des premiers jours de notre littérature jusqu'à nos jours
d'aujourd'hui, vous trouverez une échelle tantôt progressive, tantôt
descendante, de grands génies; mais tous vous laisseront des
admirations ou incomplètes ou contestables, ou sèches ou forcées.
Aucun ne vous laissera dans l'âme cette harmonie paisible du beau
antique que les _Grecs_, ou les _Latins_, ou les _Indous_ appelaient
la _beauté suprême_, parce qu'elle était à la fois vérité et volupté,
et qu'elle produisait sur le lecteur un effet divin et éternel
sentiment de l'âme à tout ce que l'on désire, qui la remplit sans la
laisser désirer rien de plus, ivresse tranquille où les rêves mêmes
sont accomplis, et où le style, où l'expression ne cherche plus rien à
peindre, parce que tout est au-dessus des paroles.
Le plus grand des écrivains de notre langue, Bossuet, a la force et
l'élévation, mais c'est la force écrasante du prophète plutôt que la
force persuasive de la vérité: il est terrible, il n'est pas bon; on
ne l'admire pas seulement, on le craint.
Fénelon est trop utopique. On sent qu'il rêve; sa ville de Salente est
construite de fantasmagories qui se détruisent les unes les autres.
Pascal est trop sec et trop railleur. C'est un insensé quand il
raisonne, c'est un méchant quand il argumente. D'ailleurs, que
reste-t-il dans l'âme quand on l'a lu? Ou de la piété pour sa sainte
démence, ou du sourire amer sur les lèvres.
Voltaire, qui a tout, n'a pas l'onction, le résumé de tout. Il n'a
fait naître que le sentiment du ridicule.
Rousseau n'est pas bon, il n'est qu'éloquent. Ses déclamations
charment l'esprit, mais ne touchent pas longtemps le coeur; le coeur
sent vite qu'il est dupé par un sophiste de sentiment.
Chateaubriand atteint quelquefois ce double terme de la beauté suprême
de l'expression et de la sensibilité de l'âme; mais il n'y reste pas.
Il se traverse lui-même, il s'exagère, il se ment, il devient un
rhéteur. Il n'est plus un prophète de Dieu, il est un homme qui veut
être plus qu'un homme. Ainsi des autres. Ils ont trop aspiré aux
choses humaines, ils ont fini par croire qu'il y avait quelque chose
de plus beau que la vérité; ils ont dit plus qu'ils ne sentaient.
Quant à Bernardin de Saint-Pierre, dans _Paul et Virginie_, il n'a pas
prétendu à dépasser la nature, mais à l'écouter et à l'égaler.
Aussi, lisez ses descriptions: elles sont simples comme le regard
d'un enfant qui ne cherche point d'images merveilleuses, mais qui
écrit sans prétention ce qu'il sent. C'est comme une eau limpide qui
réfléchit les objets, mais qui ne les colore pas plus que l'objet
lui-même. Il ne cherche ni à étonner, ni à briller. Dès qu'il a déposé
sur le papier ce qu'il a vu dans l'intérieur de sa conception, cela
suffit, il s'arrête, son oeuvre est accomplie, il ne se croit pas
capable d'embellir la nature; il se regarde comme un traducteur qui
ajouterait à son texte et qui mentirait en l'exagérant. En deux mots,
c'est l'écrivain français de la vérité. Il n'invente rien, il
rapporte. Aussi, quand on a pleuré en lisant _Paul et Virginie_, on ne
croit pas avoir lu un roman, on croit avoir écouté une histoire.
Je demeure, comme je vous l'ai dit, à une lieue et demie d'ici,
sur les bords d'une petite rivière qui coule le long de la
Montagne-Longue. C'est là que je passe ma vie seul, sans femme,
sans enfants et sans esclaves.
Après le rare bonheur de trouver une compagne qui nous soit bien
assortie, l'état le moins malheureux de la vie est sans doute de
vivre seul. Tout homme qui a eu beaucoup à se plaindre des hommes
cherche la solitude. Il est même très-remarquable que tous les
peuples malheureux par leurs opinions, leurs moeurs ou leurs
gouvernements ont produit des classes nombreuses de citoyens
entièrement dévoués à la solitude et au célibat. Tels ont été les
Égyptiens dans leur décadence, les Grecs du Bas-Empire; et tels
sont, de nos jours, les Indiens, les Chinois, les Grecs modernes,
les Italiens, et la plupart des peuples orientaux et méridionaux
de l'Europe. La solitude ramène en partie l'homme au bonheur
naturel, en éloignant de lui le malheur social. Au milieu de nos
sociétés divisée par tant de préjugés, l'âme est dans une
agitation continuelle; elle roule sans cesse en elle-même mille
opinions turbulentes et contradictoires, dont les membres d'une
société ambitieuse et misérable cherchent à se subjuguer les uns
les autres. Mais dans la solitude, elle dépose ces illusions
étrangères qui la troublent; elle reprend le sentiment simple
d'elle-même, de la nature et de son Auteur. Ainsi l'eau bourbeuse
d'un torrent qui ravage les campagnes, venant à se répandre dans
quelque petit bassin écarté de son cours, dépose ses vases au
fond de son lit, reprend sa première limpidité, et, redevenue
transparente, réfléchit, avec ses propres rivages, la verdure de
la terre et la lumière des cieux. La solitude rétablit aussi bien
les harmonies du corps que celles de l'âme. C'est dans la classe
des solitaires que se trouvent les hommes qui poussent le plus
loin la carrière de la vie; tels sont les brames de l'Inde.
Enfin, je la crois si nécessaire au bonheur dans le monde même,
qu'il me paraît impossible d'y goûter un plaisir durable de
quelque sentiment que ce soit, ou de régler sa conduite sur
quelque principe stable, si l'on ne se fait une solitude
intérieure, d'où notre opinion sorte bien rarement, et où celle
d'autrui n'entre jamais. Je ne veux pas dire toutefois que
l'homme doive vivre absolument seul: il est lié avec tout le
genre humain par ses besoins; il doit donc ses travaux aux
hommes; il se doit aussi au reste de la nature. Mais, comme Dieu
a donné à chacun de nous des organes parfaitement assortis aux
éléments du globe où nous vivons, des pieds pour le sol, des
poumons pour l'air, des yeux pour la lumière, sans que nous
puissions intervertir l'usage de ces sens, il s'est réservé pour
lui seul, qui est l'auteur de la vie, le coeur, qui en est le
principal organe.
Je passe donc mes jours loin des hommes, que j'ai voulu servir,
et qui m'ont persécuté. Après avoir parcouru une grande partie de
l'Europe, et quelques cantons de l'Amérique et de l'Afrique, je
me suis fixé dans cette île peu habitée, séduit par sa douce
température et par ses solitudes. Une cabane que j'ai bâtie dans
la forêt, au pied d'un arbre, un petit champ défriché de mes
mains, une rivière qui coule devant ma porte, suffisent à mes
besoins et à mes plaisirs. Je joins à ces jouissances celle de
quelques bons livres, qui m'apprennent à devenir meilleur. Ils
font encore servir à mon bonheur le monde même que j'ai quitté:
ils me présentent des tableaux des passions qui en rendent les
habitants si misérables; et, par la comparaison que je fais de
leur sort au mien, ils me font jouir d'un bonheur négatif. Comme
un homme sauvé du naufrage sur un rocher, je contemple de ma
solitude les orages qui frémissent dans le reste du monde. Mon
repos même redouble par le bruit lointain de la tempête. Depuis
que les hommes ne sont plus sur mon chemin, et que je ne suis
plus sur le leur, je ne les hais plus; je les plains. Si je
rencontre quelque infortuné, je tâche de venir à son secours par
mes conseils, comme un passant, sur le bord d'un torrent, tend la
main à un malheureux qui s'y noie. Mais je n'ai guère trouvé que
l'innocence attentive à ma voix. La nature appelle en vain à elle
le reste des hommes; chacun d'eux se fait d'elle une image qu'il
revêt de ses propres passions. Il poursuit toute sa vie ce vain
fantôme qui l'égare, et il se plaint ensuite au ciel de l'erreur
qu'il s'est formée lui-même. Parmi un grand nombre d'infortunés
que j'ai quelquefois essayé de ramener à la nature, je n'en ai
pas trouvé un seul qui ne fût enivré de ses propres misères. Ils
m'écoutaient d'abord avec attention, dans l'espérance que je les
aiderais à acquérir de la gloire ou de la fortune; mais, voyant
que je ne voulais leur apprendre qu'à s'en passer, ils me
trouvaient moi-même misérable de ne pas courir après leur
malheureux bonheur; ils blâmaient ma vie solitaire; ils
prétendaient qu'eux seuls étaient utiles aux hommes, et ils
s'efforçaient de m'entraîner dans leur tourbillon. Mais si je me
communique à tout le monde, je ne me livre à personne. Souvent il
me suffit de moi pour me servir de leçon à moi-même. Je repasse
dans le calme présent les agitations passées de ma propre vie,
auxquelles j'ai donné tant de prix: les protections, la fortune,
la réputation, les voluptés et les opinions qui se combattent par
toute la terre. Je compare tant d'hommes que j'ai vus se disputer
avec fureur ces chimères, et qui ne sont plus, aux flots de ma
rivière, qui se brisent, en écumant, contre les rochers de son
lit, et disparaissent pour ne revenir jamais. Pour moi, je me
laisse entraîner en paix au fleuve du temps, vers l'océan de
l'avenir, qui n'a plus de rivages; et par le spectacle des
harmonies actuelles de la nature, je m'élève vers son Auteur, et
j'espère dans un autre monde de plus heureux destins.
Quoiqu'on n'aperçoive pas de mon ermitage, situé au milieu d'une
forêt, cette multitude d'objets que nous présente l'élévation du
lieu où nous sommes, il s'y trouve des dispositions
intéressantes, surtout pour un homme qui, comme moi, aime mieux
rentrer en lui-même que s'étendre au dehors. La rivière qui coule
devant ma porte passe en ligne droite à travers les bois, en
sorte qu'elle me présente un long canal ombragé d'arbres de
toutes sortes de feuillages: il y a des tatamaques, des bois
d'ébène, et de ceux qu'on appelle ici bois de pomme, bois d'olive
et bois de cannelle; des bosquets de palmistes élèvent çà et là
leurs colonnes nues, et longues de plus de cent pieds, surmontées
à leurs sommets d'un bouquet de palmes, et paraissent au-dessus
des autres arbres comme une forêt plantée sur une autre forêt. Il
s'y joint des lianes de divers feuillages, qui, s'enlaçant d'un
arbre à l'autre, forment ici des arcades de fleurs, là de longues
courtines de verdure. Des odeurs aromatiques sortent de la
plupart de ces arbres, et leurs parfums ont tant d'influence sur
les vêtements mêmes, qu'on sent ici un homme qui a traversé une
forêt quelques heures après qu'il en est sorti. Dans la saison où
ils donnent leurs fleurs, vous les diriez à demi couverts de
neige. À la fin de l'été, plusieurs espèces d'oiseaux étrangers
viennent, par un instinct incompréhensible, de régions inconnues,
au delà des vastes mers, récolter les graines des végétaux de
cette île, et opposent l'éclat de leurs couleurs à la verdure des
arbres rembrunie par le soleil. Telles sont, entre autres,
diverses espèces de perruches, et les pigeons bleus, appelés ici
pigeons hollandais. Les singes, habitants domiciliés de ces
forêts, se jouent dans leurs sombres rameaux, dont ils se
détachent par leur poil gris et verdâtre, et leur face toute
noire; quelques-uns s'y suspendent par la queue et se balancent
en l'air; d'autres sautent de branche en branche, portant leurs
petits dans leurs bras. Jamais le fusil meurtrier n'y a effrayé
ces paisibles enfants de la nature. On n'y entend que des cris de
joie, des gazouillements et des ramages inconnus de quelques
oiseaux des terres australes, que répètent au loin les échos de
ces forêts. La rivière qui coule en bouillonnant sur un lit de
roche, à travers les arbres, réfléchit çà et là dans ses eaux
limpides leurs masses vénérables de verdure et d'ombre, ainsi que
les jeux de leurs heureux habitants: à mille pas de là, elle se
précipite de différents étages de rocher, et forme, à sa chute,
une nappe d'eau unie comme le cristal, qui se brise, en tombant,
en bouillons d'écume. Mille bruits confus sortent de ces eaux
tumultueuses; et, dispersés par les vents dans la forêt, tantôt
ils fuient au loin, tantôt ils se rapprochent tous à la fois, et
assourdissent comme les sons des cloches d'une cathédrale. L'air,
sans cesse renouvelé par le mouvement des eaux, entretient sur
les bords de cette rivière, malgré les ardeurs de l'été, une
verdure et une fraîcheur qu'on trouve rarement dans cette île,
sur le haut même des montagnes.
À quelque distance de là est un rocher, assez éloigné de la
cascade pour qu'on n'y soit pas étourdi du bruit de ses eaux, et
qui en est assez voisin pour y jouir de leur vue, de leur
fraîcheur et de leur murmure. Nous allions quelquefois, dans les
grandes chaleurs, dîner à l'ombre de ce rocher, madame de la
Tour, Marguerite, Virginie, Paul et moi. Comme Virginie dirigeait
toujours au bien d'autrui ses actions même les plus communes,
elle ne mangeait pas un fruit à la campagne qu'elle n'en mît en
terre les noyaux ou les pépins. «Il en viendra, disait-elle, des
arbres qui donneront leurs fruits à quelque voyageur, ou au moins
à un oiseau.» Un jour donc, qu'elle avait mangé une papaye au
pied de ce rocher, elle y planta les semences de ce fruit.
Bientôt après il y crut plusieurs papayers, parmi lesquels il y
en avait un femelle, c'est-à-dire qui porte des fruits. Cet arbre
n'était pas si haut que le genou de Virginie à son départ; mais,
comme il croît vite, deux ans après il avait vingt pieds de
hauteur, et son tronc était entouré, dans sa partie supérieure,
de plusieurs rangs de fruits mûrs. Paul, s'étant rendu par hasard
dans ce lieu, fut rempli de joie en voyant ce grand arbre sorti
d'une petite graine qu'il avait vu planter par son amie; et, en
même temps, il fut saisi d'une tristesse profonde parce
témoignage de sa longue absence. Les objets que nous voyons
habituellement ne nous font pas apercevoir de la rapidité de
notre vie; ils vieillissent avec nous d'une vieillesse
insensible: mais ce sont ceux que nous revoyons tout à coup,
après les avoir perdus quelques années de vue, qui nous
avertissent de la vitesse avec laquelle s'écoule le fleuve de nos
jours. Paul fut aussi surpris et aussi troublé à la vue de ce
grand papayer chargé de fruits, qu'un voyageur l'est, après une
longue absence de son pays, de n'y plus retrouver ses
contemporains, et d'y voir leurs enfants, qu'il avait laissés à
la mamelle, devenus eux-mêmes pères de famille. Tantôt il voulait
l'abattre, parce qu'il lui rendait trop sensible la longueur du
temps qui s'était écoulé depuis le départ de Virginie; tantôt, le
considérant comme un monument de sa bienfaisance, il baisait son
tronc et lui adressait des paroles pleines d'amour et de regrets.