Voilà l'histoire vraie de Bernardin de Saint-Pierre. Il croyait en
Dieu au temps où l'on n'y croyait guère. Aimé Martin, qui y croyait
comme toute eau croit à sa source, rapporte ainsi le martyre
d'amour-propre que Bernardin eut à subir, en 1798, pour confesser sa
croyance devant ses premiers collègues de l'Institut. Voici un passage
de ses manuscrits où il raconte avec une âme brisée le fanatisme
d'impiété qui l'accueillit à l'Institut la première fois qu'il y
prononça le nom de Dieu. Il venait de lire sa profession de foi de
déisme providentiel. Les murs faillirent s'écrouler.
«Que je me trouvai à plaindre! disait-il; mon sort était d'autant
plus triste, que c'était des collègues dont je devais espérer le
plus de support que j'éprouvais le plus de traverses. Comme les
plus accrédités d'entre eux n'avaient pas rougi de se déclarer
publiquement athées, je me suis trouvé dans la nécessité de
combattre leur système destructeur de toute morale et de toute
société. De leur côté, ils ont toujours empêché qu'on n'insérât
aucun de mes rapports dans les Mémoires de l'Institut. Le nom de
Dieu, dans tout ouvrage qui concourait à ses prix, était pour eux
un signe de réprobation. Enfin l'athéisme, accroissant son audace
par ses succès, faisait des prosélytes jusque parmi les gens de
bien, effrayés de leur ruine future, et bannissait de toutes les
grandes places de l'État ceux des académiciens qui osaient croire
publiquement en Dieu.»
Ici commence une des scènes les plus scandaleuses de la
révolution. Que ne nous est-il permis de nous arrêter? Pourquoi
sommes-nous entré dans cette fatale carrière, et ne devions-nous
pas prévoir tout ce qu'il pouvait nous en coûter pour achever de
la parcourir? Mais le choix du silence ne nous est pas laissé; et
lors même qu'il nous serait permis d'arracher cette page de notre
livre, nous ne pourrions l'effacer de notre histoire.
On était alors en 1798. Bernardin de Saint-Pierre avait été
chargé, par la classe de morale, de faire un rapport sur les
mémoires qui avaient concouru pour le prix. Il s'agissait de
résoudre cette question: «Quelles sont les institutions les plus
propres à fonder la morale d'un peuple?» Tous les concurrents
l'avaient traitée dans l'esprit de leurs juges. Effrayé d'une
perversité qu'il ne pouvait croire sincère, l'auteur des _Études_
voulut ramener le siècle à des idées plus justes et plus
consolantes, et il termina son rapport par un de ces morceaux
d'inspiration[4] où son âme répandait les douces lumières de
l'Évangile. Au jour désigné, il se rend à l'Institut pour y faire
approuver son travail. La plupart de ses collègues étaient
assemblés autour d'un ministre qui avait à sa solde des écrivains
mercenaires chargés de retrancher des poëtes latins tout ce qui
concernait la Divinité, afin de les rendre classiques pour les
écoles républicaines. C'est en présence de cet auditoire que
Bernardin de Saint-Pierre commença la lecture de son rapport.
L'analyse des mémoires fut écoutée assez tranquillement; mais,
aux premières lignes de la déclaration solennelle de ses
principes religieux, un cri de fureur s'éleva de toutes les
parties de la salle. Les uns le persiflaient, en lui demandant où
il avait vu Dieu, et quelle figure il avait; les autres
s'indignaient de sa crédulité; les plus calmes lui adressaient
des paroles méprisantes. Des plaisanteries on en vint aux
insultes: on outrageait sa vieillesse; on le traitait d'homme
faible et superstitieux; on menaçait de le chasser d'une
assemblée dont il se rendait indigne, et l'on poussa la démence
jusqu'à l'appeler en duel, afin de lui prouver, l'épée à la main,
qu'il n'y avait pas de Dieu. Vainement, au milieu du tumulte, il
cherchait à placer un mot: on refusait de l'entendre, et
l'idéologue Cabanis (c'est le seul que nous nommerons), emporté
par la colère, s'écria: «Je jure qu'il n'y a pas de Dieu! et je
demande que son nom ne soit jamais prononcé dans cette enceinte!»
Bernardin de Saint-Pierre n'en veut pas entendre davantage; il
cesse de défendre son rapport, et se tournant vers ce nouvel
adversaire, il lui dit froidement: «Votre maître Mirabeau eût
rougi des paroles que vous venez de prononcer.» À ces mots il se
retire sans attendre de réponse, et l'assemblée continue de
délibérer, non s'il y a un Dieu, mais si elle permettra de
prononcer son nom.
[Note 4: Voyez ce morceau curieux, t. VII des Oeuvres.]
Cependant M. de Saint-Pierre était entré dans la bibliothèque.
Épouvanté d'une scène sans exemple dans l'histoire des sociétés
humaines, il se persuade qu'il doit tenter un dernier effort, et
se hâte d'écrire quelques pensées qui doivent porter la
conviction dans l'âme de ses auditeurs. Cette espèce de mémoire
fut fait d'inspiration; il n'y a que peu de mots d'effacés dans
le brouillon, qui est sous nos yeux, et que l'auteur ne recopia
jamais. C'est un mélange touchant de douceur et d'énergie, et un
modèle de la plus haute éloquence. Il prie, il console, il
cherche à ramener à lui; voilà toute sa réponse aux insultes dont
on l'accable. Il ne veut pas se faire à lui-même l'injure de
prouver un Dieu; il dédaigne d'en appeler au spectacle de la
nature: ce spectacle ne serait pas aperçu de ses adversaires,
flétris par l'aspect de la société; mais il espère les faire
rougir de leur égarement, en les ramenant aux lois fugitives de
cette époque. Il oppose à l'athéisme réfléchi de ses collègues
l'assentiment involontaire des _représentants du peuple_, de ces
hommes couverts de crimes, qui n'osèrent pas nier le Dieu vengeur
qui les attendait. Il pousse enfin ce terrible argument jusqu'à
invoquer ce nom que nul être ne prononce sans effroi,
Robespierre, au-dessous duquel la classe de morale aspirait à
descendre. Ainsi parlait le juste! et Dieu permit que ces lignes,
inspirées par l'amour du genre humain, fussent au-dessus de tout
ce que l'auteur de tant d'ouvrages éloquents avait écrit
jusqu'alors, afin que, dans sa plus belle page, la postérité pût
lire sa plus belle action.
M. de Saint-Pierre rentre alors dans la salle des séances. Ses
collègues, encore assis autour de la table verte, s'étonnent de
le revoir; mais il reprend sa place malgré leurs clameurs, et
demande à être entendu. Heureux d'obtenir un moment de silence,
il rappelle tout son courage, et dit:
«Après avoir porté votre jugement sur les mémoires qui ont
concouru pour le prix de morale, vous examinerez sans doute la
fin de mon rapport, qui a excité de si étranges réclamations. On
vous a proposé de ne jamais prononcer le nom de Dieu à
l'Institut. Je ne vous rappellerai point ce qu'on vous a dit
personnellement d'injurieux à cette occasion; je ne désire ici
que de rapprocher tous les esprits de leur intérêt commun; mais,
en qualité de rapporteur de votre commission, de membre de votre
section de morale, et de citoyen, je suis obligé de vous dire que
dans un rapport public sur les institutions qui peuvent fonder la
morale d'un peuple, il y va de votre devoir de manifester le
principe d'où dérive toute morale privée ou publique. Je ne vous
citerai point à ce sujet le consentement universel des nations,
l'autorité des hommes de génie dans tous les temps, et notamment
celle des législateurs. Je ne vous dirai point qu'il faut
nécessairement une cause ordonnatrice et intelligente à tant de
créatures organisées et intelligentes qui ne se sont rien donné.
Si je voulais vous prouver l'existence de l'Auteur de la nature,
je me croirais aussi insensé que si je voulais vous démontrer en
plein midi l'existence du soleil. Il s'agit seulement de décider
si, pour quelques ménagements particuliers, vous rejetterez de
mon rapport sur la morale, dans une séance publique, l'idée d'un
Être suprême rémunérateur et vengeur. Pour moi, je rougirais de
voiler cette vérité, pour complaire à une faction qui flatte les
puissants, en tâchant de leur persuader qu'ils n'ont point
d'autres juges de leur conscience que les hommes, c'est-à-dire
qu'ils n'en ont point. Je n'ai point été coupable d'une si
criminelle complaisance sous le régime même de la Terreur.
Robespierre, qui cherchait à couvrir le sang qu'il versait du
manteau de la philosophie, sachant que je demandais à son comité
la restitution d'une pension, mon unique revenu, me fit dire
qu'il n'y avait point de fortune où je ne pusse prétendre, si je
voulais représenter sa conduite comme le résultat d'une mesure
philosophique. Je répondis à son agent que j'avais étudié les
lois de la nature, mais que j'ignorais celles de la politique.
Mon refus d'écrire en sa faveur pouvait être suivi de ma mort;
mais j'étais résolu de perdre la tête plutôt que ma conscience:
et si le pouvoir et les bienfaits de ce despote, qui voyait à ses
pieds la république consternée le combler d'adulations, et qui
avait entre ses mains ma fortune et ma vie, n'ont pu me faire
parler pour manquer à l'humanité, il n'est aucune puissance qui
pût me faire écrire pour manquer à la Divinité, qui m'a donné le
courage de ne pas fléchir le genou devant un tyran.
«Si je lis donc à la tribune de l'Institut mon rapport sur les
mémoires du concours, j'y serai sans doute l'interprète de vos
jugements; mais je ne changerai rien à sa péroraison. C'est ma
profession de foi en morale, et ce doit être la vôtre. Elle est
celle du genre humain; elle est celle des hommes que vous avez
honorés par des fêtes publiques: de Jean-Jacques, qu'une faction
vindicative a persécuté pendant sa vie, et poursuit encore
aujourd'hui, après sa mort, jusque dans ses amis. Si vous
redoutez son crédit, chargez quelque autre que moi de faire un
discours qui lui convienne: je ne peux dissimuler sur de si
grands intérêts. Ma morale est toute d'une pièce: je ne saurais
ni contrefaire l'athée à l'Institut, ni le bigot dans un village.
Rendez-moi à mes propres travaux, à ma solitude, à mon bonheur, à
la nature; en rejetant le travail dont vous m'avez chargé, il y
va non de mon honneur, mais du vôtre. Vous devez être certains
que si vous flattez cette secte insensée, elle vous subjuguera,
elle vous ôtera jusqu'à la liberté de vos élections, de vos
choix, de vos opinions, comme elle a déjà tenté de le faire.
Elle forcera chacun de vous de professer l'erreur sur laquelle
elle fonde son ambition. Mais pourquoi la craindriez-vous? La
république vous donne à tous la liberté de parler:
l'accorderait-elle aux uns pour nier publiquement la Divinité? et
la refuserait-elle aux autres pour en faire l'aveu? Nos
gouvernants ne propagent-ils pas eux-mêmes la théophilanthropie?
La déclaration de l'existence d'un Être suprême n'est-elle pas
inscrite sur tous les anciens monuments religieux de la France?
On vous a dit qu'elle était l'ouvrage du régime de Robespierre,
et qu'elle avait été abrogée avec lui. Voyez comme l'esprit de
parti aveugle les hommes, et leur fait méconnaître jusqu'aux
faits qui sont sous leurs yeux: non-seulement cet hommage rendu à
la Divinité existe au frontispice des anciennes églises qui
servent aujourd'hui à rassembler les citoyens; mais il est à la
tête même de notre Constitution; il en est le début, le
témoignage, la sanction sacrée, c'est sous ses auspices qu'elle
est faite. «Le peuple français, y est-il dit, proclame, _en
présence de l'Être suprême_, la déclaration des droits et des
devoirs de l'homme et du citoyen.» La classe des sciences morales
et politiques rougirait-elle de terminer un rapport sur ces mêmes
droits et ces mêmes devoirs, par un hommage dont l'Assemblée
nationale s'est honorée à la tête de la Constitution?
«Mais j'ai honte moi-même de vous exciter à votre devoir, chers
confrères, vous dont les lumières m'éclairent et dont les vertus
m'animent: décidez-vous donc à l'exemple des représentants du
peuple, vous qui êtes les représentants permanents des lois et
des moeurs. Il y va de la vérité fondamentale de toute société
humaine, du frein à imposer aux méchants qui se feraient une
autorité de votre silence, et du repos des gens de bien qui en
frémiraient. Vous rappellerez par vos aveux des frères égarés,
mais estimables même dans leur misanthropie, au centre commun de
toutes les lumières et de tous les sentiments. C'est la
méchanceté des hommes qui leur fait méconnaître une Providence
dans la nature: ils sont comme les enfants qui repoussent leur
mère parce qu'ils ont été blessés par leurs compagnons; mais ils
ne se débattent qu'entre ses bras. Votre confiance ranimera leur
confiance. Déclarez donc à l'Institut que vous regardez
l'existence de Dieu comme la base de toute morale; si quelques
intrigants en murmurent, le genre humain vous applaudira.»
Je rends grâce au ciel, qui m'a permis de presser la main qui
traça ces lignes courageuses! de contempler ces cheveux blancs,
honorés des insultes de l'impiété! d'entendre enfin celui que les
promesses ne purent séduire, que la pauvreté ne put corrompre, et
que les menaces trouvèrent insensible!
Cependant, qui le croirait? une si éloquente réclamation ne put
triompher de l'endurcissement des coeurs: le nom de Dieu ne fut
pas prononcé! Condamné au silence dans le sein de l'Institut, M.
de Saint-Pierre fit imprimer la fin de son rapport; elle fut
distribuée à la porte de la salle des séances; mais l'auteur,
conservant cette modération, marque certaine de la force, ne
voulut point faire connaître les motifs de sa publication. Il lui
suffisait d'apprendre à sa patrie que ses opinions ne changeaient
point avec les circonstances, et qu'il était resté immuable au
milieu des bouleversements du siècle. Peu de temps après, la
classe de morale fut supprimée, et l'Institut put aspirer à la
gloire de redevenir le premier corps littéraire de l'Europe.