Le vieillard revint à Paris, s'enferma dans sa solitude et crut devoir
réfléchir longtemps sur ce qui se passait en lui. Il ne pouvait se
dissimuler qu'il aimait, et le silence, le frisson, la rougeur muette
de mademoiselle de Pelleport lui disaient qu'il était aimé. Après
quelques jours de recueillement, il prit la résolution honnête, mais
sévère, de revenir à la maison de campagne de la comtesse L. G..., et
de lui avouer ses sentiments pour son élève. Il lui demanda un
entretien confidentiel et lui parla ainsi:
«Je suis vieux; j'ai soixante-trois ans; j'ai deux enfants dans le
premier âge; et n'ai, pour toute fortune, qu'une célébrité dont je vis
médiocrement. Il est vrai que mon âme est jeune et que mon imagination
est malheureusement passée toute fervente dans mon coeur. Je viens
vous confesser une de ses fautes et vous demander un conseil que vous
seule pouvez me donner.»
Alors il lui avoua tout ce qu'il ressentait pour mademoiselle de
Pelleport, en lui cachant prudemment et honnêtement ce qu'il était
très-sûr d'avoir inspiré lui-même à cette jeune personne; mais il lui
demanda confidentiellement s'il se trompait en la croyant sensible à
sa tendresse et si elle répugnerait à son union avec un homme de son
âge, dont elle soignerait les enfants comme une mère, et dont elle
adoucirait les années avancées comme une chaste épouse? La comtesse
n'hésita pas à lui déclarer que mademoiselle de Pelleport était l'âme
la plus candide sous le plus bel extérieur qu'elle eût jamais
rencontrée, et qu'elle ne doutait pas que l'honneur de se dévouer au
premier écrivain de son temps ne fût apprécié par elle bien au-dessus
des jeunes gens que sa famille pourrait lui offrir; elle connaissait
assez la mère de cette enfant pour ne pas douter qu'une pareille
proposition serait agréée, si elle était autorisée à la lui faire. La
famille de Pelleport avait perdu toute sa fortune, et regarderait
comme la plus belle des fortunes l'union du plus grand philosophe
religieux et du plus sensible poëte du siècle.
Au premier mot qu'elle en dit à son élève, mademoiselle de Pelleport
s'évanouit d'émotion; elle ne cacha point l'attachement secret que ce
beau vieillard lui avait inspiré. L'amour avait remonté à sa source,
et Bernardin de Saint-Pierre retrouvait _Virginie_ en elle. Il s'unit
avec une généreuse imprudence, et la passion cette fois l'inspira
mieux que la sagesse. Il fut le plus aimé et le plus heureux des
maris. Ses enfants eurent la plus aimable des mères. Aucun nuage ne
troubla les beaux jours qui durèrent autant que leur vie. Ce temps-là,
la campagne d'Éragny, près de Paris, fut le théâtre de leur félicité.